‹ La pauvreté, sa seule cause, son seul remèdeChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les systèmes d égalité et de perfectibilité en face de la loi de population : système communiste de Godwin. Hypothèse de l'établissement en Angleterre d'une société communiste ; effet produit.

Malthus examine ensuite quelques-unes aes principales erreurs qui ont cours sur les progrès humains et la loi de population ; comme ces fausses idées sont celles qu'on répète con^^tamment, j'appelle l'attention toute spéciale du lecteur sur ce sujet.

La loi de population est nouvelle, surprenante, paradO'Xale, diamétralement opposée aux méthodes habituelles de raisonner sur la vio humaine. De plus, son importance suprême rejette tous les autres sujets au second plan ; et elle semble fTésenter un tableau bien somtore des destinées humaines. 11 n'est donc pas étonnant que les hommes aient refusé d'y réfléchir avec l'attention requise pour la comprendre, qu'ils se soient attachés avec un désespoirtenace aux vieilles erreurs, même quand cellesci avaient été réfutées d'une façon irréfragable. Mais dans tout le domaine de la pensée humaine, il n'est pas un seul sujet qu'il soit si dangereux d'igno-rer ou de méconnaître ; il n en n'est donc aucun qui réclame plus d'efforts, afm d'arriver à l'extirpation des erreurs crurantes- La loi de (population est aussi vraie, aussi claire que la loi de gravitation- Si on Tavai" discutée ouvertement, au lieu de la subor-

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donner à une morbide délicateëse, la vérité serait universellement reconnue. Que chacun rétudie réellement, au lieu de croire sur oui dire ceux qui ne l'ont jamais examinée ! Qu'il formule ouvertement ses objections I I) peut être assuré que la réponse n'est pas difficile et qu'il sera bientôt convaincu de la vérité de la loi, quelque paradoxale qu'elle soit en apparence. Peut-on s'attendre: à comprendre une vérité, à moins qu'on ne déclare ses doutes, qu'on ne cherche à s'instruire, qu'on n'ait point de parti pris ?

La loi de population n'a besoin que d'être librement discutée, et dans le cours de quelques années elle serait reconnue par tout le monde, comme la circulation du sang-. C'est parce qu'on en méconnaît la nature et la portés, parce qu'on adopte à la légère les erreurs superficielles, qu'on s'en occupe si peu-

En premier lieu, Malthus traite des systèmes d'égalité et de iierlectibilité-, (1) et de iiùée que le mal d'un surplus de population est éloigné et appartient à l'avenir plutôt qu'au présent et au passé, erreur fort commune encore. Il dit :

(( Quiconque observe les conditions présentes et passées du genre humain, comme nous l'avons fait dans les pages qui précèdent, ne peut manquer d'être surpris de voir que tous les écrivains qui, en traitant de la perfectibilité de l'homme et de la société, ont mentionné l'argument du principe de population, en parlent toujours avec beaucoup 'de légèreté ; ils représentent invariablement des difficultés qui en découlent comme appartenant à un avenir éloigné et presque incalculable. Ils pensent qu'une population surabondante, ou la tendance d'y arriver, ne sera

(1)) Nous dirions aujourd'hui des systènies socialisios, communistes.

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pus périlleuse avunl répoque où la leire eiilièie sera cultivée comme un jardin. Ce qui est vrai c'est que la difficulté, luin d'être éluiignée, est imminente, immédiate. Pendant la marche ascendante de la culture, depuis le moment actuel ju'squ'à celui où la terie entière sera cultivée comme un jardin, la difficulié qui résulte de l'insuffisance des vivres pèserait toujours et à toutes les périodes sur le genre humain. Même si les produits du sol s'augmentaient chaque année, la population aurait la tendance de s'accroître bien plus vite encore, et l'excédant serait forcément arrêté ipar l'action périodique ou const<inte de la contrainte morale, du vice ou de la misère.

Malthus applique la loi de populalioii au pion cl'org'anisation sociale établi par Godwin (1). 11 démontre de quelle (façon la grande difficulté naturelle, que GO'dwin n'a pas fait entrer en ligne de compte, détruit de fond en comble toutes ses brillantes conceptions sur l'avenir de l'humanité-

M. Godwin, parlant de la population, dit qu'il y a dans la société humaine un principe en vertu duquci la population est constanunent maintenue au niveau des moyens de subsistance- Ce principe que M. G^jdwin regarde comme une cause occulte et mystérieuse, et qu'il n'essaie pas de rechercher, est tout simplement la loi écrasaate de la nécessité, — la misère et la peur de la misère.

La .grande erreur de M. Godwin, dans tout son ouvrage, est d'attribuer presque tous les vices et presque toute la misère de la société à des institutions humaines. Pour lui les formes politiques et l'administration de la propriété sont les sources fertiles de tous les maux, les couches où sont plantés et soignés

fil William Godwin. économiste et romancier anglais (1756-1836). Ce fut un de ses écrils : Essai sur V avarice et la prodigalité (1793) daus lequel il attaquait très vivement les classes privilégiées qui donna à Malttius fidée de publier son Essai sur la population '1798). Godwùn ne répondit à Malthus qu'en 1820 par ses Recherches sur la population.

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tous les crimes qui abaissent riimnanité. Mais le lait est que les maux causés par les institulions liumaines, dont quelques-uns ne sont que trop réels, peuvent être envisagés comme légers et superficiels, en comparaison de ceux qui ont leur source dans les lois do la nature et dans les passions humaines (1).

On verra facilement combien peu M. Godwin s'est occupe de la condition réelle de la société bumaine, s; l'on réfléchit à la manière dont il cherche à faire disparaître la difficulté d'un excédent de population.

11 dit : « La réponse évidente à faire à cette objec- (( tion, est que raisonner ainsi c'est prévoir des dif- >( fljcultés de bien loin. Les trois quarts du globe habii( table sont à présent incultes. Les parties déjà cul- « tivées peuvent être indéfiniment améliorées. La « population peut s'accroître pendant des millions de '< siècles, et la terre suffira toujours à nourrir ses « habitants. »

J'ai déjà fait voir, dit Malthus, l'erreur de ceux qui simaginent qu'une population excédante ne peut causer la misère et la détresse tant que la terre ne refuse pas de donner des produits croissants.

Mais livrons-nous quelques instants, avec M. Godwin, à la pensée que son s,ystème d'égalité pourrait être réalisé pleinement ; et voyons si la difficulté qu'il s'est flatté d'écarter ne se ferait point sentir dans une forme de société parfaite.

Supposons que dans l'ile de la Grande-Bretagne on pût réussir à écarter toutes les causes de vice et de malheur. La guerre et les querelles ont pris fin. Plus de fabriques et de travaux malsains. Les hommes ne s'entassent plus dans les villes pour se livrer à l'intrigue, au commerce, à des plaisirs illicites. Des amusements simples, raisonnables, salutaires, ont remplacé le jeu, le vin, la débauche. Les villes sont circonscrites dans une enceinte d'une juste étendue, qui ne peut avoir sur la santé de ceux qui les habitent aucune pernicieuse influence. Le plus grand

il) Ce chapitre que nous donnons en entier est extrômement intéres.s.ant car il réfute des objections nosccs ev"^VQ aujourd'hiui par les réformistes et les socialistes,

nombre des humains qui vivent dans ce paradis terrestre se trouvent répandus dans des villages et dans des fermes dispersés par tout le pays. Tous les hommes sont égaux. Les travaux relatifs aux objets de luxe ont cessé, ceux de ragriculture sont répartis entre tous de manière à ne charger personne. Nous supposerons que le nombre des habitants et la quantité des produits sont dans cette île les mêmes qu'ù, présent. L'esprit de bienveillance qui y règne, guidé par la plus impartiale justice, fera la répartition du produit entre tous les membres de la société, de manière que chacun en ait selon ses besoins. Il serait impossible, à la vérité, que tous eussent chaque jourde la nourriture animale ; mais la nourriture végétale, mêlée de temps en temps d'une ration convenable de viande, suffirait pleinement aux désirs d'un peuple frugal, et maintiendrait chez tous les individus qui le composent la santé, la vigueur et la gaieté

M. Godwin considère le mariage comme une fraude et un monopole. Nous supposerons donc le commerce entre les sexes établi sur le principe de la plus parfaite liberté. M. Godwin ne croit pas que cette liberté conduise au mélange confu^s des liaisons. Et à cet égard je pense entièrement comme lui... Probablement chaque homme se choisirait une compafïne, et son union avec elle subsisterait aussi longtemps qu'ils se con\aendraient mutuellement. Il importerait peu, selon M. Godwin, de savoir combien d'enfants aurait une femme, ou à qui ils appartiendraient. Les subsistances et tous les secours se porteraient d'eux-mêmes du lieu où ils abonderaient vers 1^ lieu où le besoin s'en ferait sentir. Et chaque homme serait tout prêt à fournir, selon sa capacité, l'instruction nécessaire à la génération naissante.

Certes, je ne saurais concevoir une forme de société plus favorable à la population. L'indissolubilité du mariage, tel qu'il est actuellement établi, détourne incontestablement bien des personnes de s'engager dans ses liens. Un commerce exempt de toute contrainte «l'inspirerait pas les mêmes craintes et don-

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nerait lieu, de très ]>orine heure, à des liaisons do cette nature. Et comme nous avons supposé qu'en. les formant on serait sans inquiétude pour l'entretien de ses enfants, sur cent personnes du sexe fémininil n'y en aurait pas une, je pense, qui, à l'Age de vingt-trois ans ne fût devenue mère de famille-

De tels encouragements donnés à la population, joints ià, la suppression de toutes les grandes causes de dépopulation, en vertu des suppositions précédentes, feraient croître le nombre des habitants avec une rapidité sans exemple. J'ai eu l'occasion de dire que les habitants des établissements intérieurs db l'Amérique ont doublé leur population dans l'espace de quinze ans. Certainement, l'Angleterre est un pays plus salubre que ne sont ces établissements dans l'intérieur des terres en Amérique. Et comme nous •avons supposé q'ue toutes les maisons de l'île seraient aérées et saines, et que les encouragements à la population y seraient encore plus grands qu'ei» Amérique, on ne voit pas de raison pour que le nomire des habitants n'y doublât pas, si cela est possible, en moins de quinze années. Mais pour être sûra de rester, dans notre estimation, en deçà de la limJti réelle, nous Axerons cette période de doublement à vingt-cinq ans, période plus lente que celle que l'on sait avoir lieu dans les Etats-Unis de l'Amérique.

On ne peut douter que l'égalité établie entre les propriétés, jointe à la direction du travail de l'agriculture, conformément à nos suppositions, n'augmentât beaucoup le produit du pays. Il ne faut pas croire néannuoins que, pour satisfaire aux demandes d'une }>opulation douée d'un accroissement si rapide, la demi-heure de travail par jour, déterminée par les calculs de M. Godwin, pût suffire. Il est probable que la moitié du temps de chaque homme y devrait être employée. Même avec ce travail ou un Iravail plus grand, toute personne, au fait de la nature du sol, du degré de fertilité des terres cultivées et dp stérilité des terres incultes, aura quelque peine ?i croire qu'en vingt-cinq ans, on pût doubler le pro-» duit. I.e seul moyen possible serait de faire passer

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la charrue sur les terres en prés et en pâturages, et de renorbcer presque absolument ù toute nourriture animale. Mais probablement un tel plan se détruirait lui-môme. En effet, le terrain, en Angleterre, a besoin d'engrais pour donner de grands produits ? et les bestiaux semblent nécessaires pour donner l'espèce d'engrais qui convient le mieux à ce sol. (1)

Quelque difficile qu'il soit d'opérer ce doublement de produit en vingt -cinq ans, supposons toutefois qu'on y soit parvenu. A la fin de cette période, la nourriture, presque entièrement végétale, serait du moins suffisante pour entretenir en état de bonne sanifé la population doublée et portée à 22 millions.

Mais durant la période suivante, où trouvera-t-on de la nourriture pour satisfaire aux importunes demandes d'un nomlDre d'habitants toujours croissant ? Où ira-t-on chercher de nouvelles terres à défricher ? Où prendra-f-on les engrais nécessaires pour améliorer celles qui sont en culti're ? Certainement, parmi ceux qui ont en ce genre quelques connaissances, on n'en trouvera pas qui Jugent possible d'accroître le produit, pendant cette seconde période, d'une quantité égale à celle dont il a crû dans le cours de la première. Nous admettrons cependant cette loi d'accroissement du produit, tout improbable qu'elle soit. La force de l'argUTnent que je pose permet de faire des concessions presque illimitées- Mais après cette concession, il resterait encore, à l'expiration du second terme, 11 millions d'individus dépourvus de toutes ressources. Une quantité de produits suffisante pour nourrir sobrement 33 millions devrait h cette époque être répartie à 44 millions.

Que devient, hélas ! ce tableau où Ton nous peignait les hommes vivant au sein de l'abondance, sans qu'aucun d'eux eût besoin de s'occuper avec anxiété de ses moyens de subsistance, étrangers au principe de l'égoïsme, libres d'exercer leur intelligence

(1) Le raisonnement de Malthus subsiste mômo avec j'iicpiTo (}pc erisirais rhiiT.iifTuos. Leur •emploi ijénf^ralisG f- CTllo à noino la diffinillé.

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sans s'abaisser aux soins du corps ? Ce brillant ouvrage de l'imagination s'évanouit au flambeau de la vérité. L'esprit de bienveillance que l'abondance fait éclore et alimente, est comprimé par le sentiment du besoin. Les passions basses reparaissent. L'instinct qui, dans chaque individu, veille à sa propre conservation, étouffe les émotions plus nobles et plus douces. Les tentations sont trop fortes pour être vamcues. Le blé est cueilli avant sa maturîTô ; on en amasse (Secrètement au-delà de la portion légitime Bientôt tous les vices qu'engendre la fausseté naissent et marchent à sa suite- Les subsistances ne vont plus d'elles-mêmes chercher les mères chargées d'une nombreuse famille. Les enfants souffrent faute de nourriture. Les vives couleurs de la santé font place à la pâleur livide. En vain la bienveillance jette en cure quelques étincelles mourantes ; l'amour de soi, l'intérêt personnel, étouffent tout autre principe et exercent dans le monde un empire absolu.

Il n'y a, en tout ceci, aucune de ces institutions humaines auxquelles M. Godwin attribue tous les vices des cœurs dépravés. Ces institutions ne sont point venues mettre en opposition le bien public et le bien particulier. Il n'a été créé aucun monopole qui ait réservé à un petit nombre des avantages que la raison prescrit de rendre communs à tous. On ne peut point dire qu'aucun homme ait été excité par d'injustes lois à violer l'ordre. La 'bienveillance régnait dans tou ■ les cœurs. Et voilà cependant qu'après une courte période de cinquante ans la violence, l'oppression, îa fi'aude, la misère, les vices les plus odieux, qui troublent et déshonorent la société actuelle, se sont manifestés de nouveau, et paraissent avoir été engendrè-5 par les lois mêmes de notre nature, sans qu'aucun rèalement humain ait exercé ici son influence.

Si nous ne sommes pas encore convaincus, passons à la troisième période de vingt-cinq ans, et nous verrons 44 millions d'individus sans ressources. A la fin du premier siècle, la population s'élèvera à 17G millions, tandis qu'il n'y aura de nourriture que pour 55 million»» : en sorte que 1?1 millions n'auront au-

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• cuii iinoyen de siibsititer. A cette éiioque, le besoin se l'ex-ait .sentir partout ; la rapine et le meurtre seraient dominants. Et cependant nous avons supposé un accroissement illimité du produit annuel, tel même que le plus hardi spéculateur n'oserait jamais l'espérer.

Cet aspect, sous lequel s'offre à nous la difficulté que le principe de population a fait naitre, est bien différent sans doute de celui que présente cette ex- ]"«ression de M. Godwin : <; La population peut croître pendant des myriades de siècles, sans que la terre cesse de suffire à la subsistance de ses habitants ».

Je sais fort bien que les millions excédants dont j'ai parlé n'auraient jamais existé. C'est une o.bservation parfaitement juste de M. Godwin « qu'il y a dans la société humaine, un principe par lequel la population est perpétuellement maintenue au niveau des moyens de subsistance ».

La seule question qui reste à résoudre est celleci : Quel est ce principe ? Est-ce une cause obscure et cachée ? Est-ce une intervention mystérieuse du ciel, qui, à certaines époques réglées, vient frapper les ihommes d'impuissance et les femmes de stérilité ? Ou est-ce une cause à notre portée, ouverte à nos recherches ; une cause qui agit constamment sous nos yeux, quoique avec divers degrés de force, dans toutes les situations où l'homme se trouve placé ? N'est-ce pas le malheur, ou la crainte du malheur, inévitables résultats des lois de la nature, que les institutions humaines adoucissent, loin de les aggraver, bien qu'elle n'aient pas réussi h les prévenir ?

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