‹ La peau de tigre [Texto impreso]Chapitre 5 sur 32 · LA CAFETIÈRE · texte numérisé non relu

LA CAFETIÈRE

L’année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades d’atelier, Arrigo Cohic etPedrino Dorgnioli, à passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d’être su- ' perbe, s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux, une couche épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait

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Icllcnicnt nos pas, quo nous n’arrivâmos au lieu de noire destination qu’une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les elForls que nous faisions pour comprimer nos bàille- ' monts et tenir les yeux ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre chambre.

La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un monde nouveau.

Ln elfet, l’on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles surchargés d’orncmeiits de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.

Rién n’était dérangé. La toilette couverte de boites à peignes, de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d’argent, jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une tabatière d’écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore frais.

•le no remarquai ces choses qu’apres iiue le domes-

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tique, déposant sou bougeoir sur la table de nuit, m’eut souhaité un bon somme, et, je l’avoue, je’ commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai promp- . tement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.

Mais il me fut impossible de rosier dans cette position : le lit s’agitait sous moi comme une vague, mes paupières se* retiraient violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.

C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité;

une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis cl ai-

rement que ce que j’avais pris pour de vaincs peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière; leur lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lè-

vres de gens qui parlent, mais je o’eulendais rien que le tic tac de la pendule et le sifflement de la bise d’automne.

Une terreur insurmontable s’empara de moi, mes cheveux se hérissèrent sur mon front, mes dents s’entre-choquèrent à se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu’il fut éteint toutà-fait...

Oh! non, je n’ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l’on me prendrait pour un fou.

Les bougies s’allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu’aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d’une table où elle était posée, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les tisons.

Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s’ébranler, et, agitant leur pieds tortillés d’une manière surprenante, vinrent se ranger autour de la cheminée.

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Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu à barbe grise, ressemblant, à s’y méprendre, à l’idée que je me suis faite du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais éfroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n’eut pas plus tôt pris haleine, qu’il tira de la poche de son pourpoint une clef d’une petitesse remarquable; il souffla dedans pour s’assurer si la forure était bien nette, et il l’appliqua à tous les cadres les uns après les autres.

Et tous les cadres s’élargirent de façon à laisser passer aisément les figures qu’ils renfermaient.

Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l’air grave ensevelis dans de grandes

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rol)es noires, petits maîtres en bas de soie, en cutotte de prunelle, la pointe de lY'pôe en haut, tous ces personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma frayeur, je ne pus m’empécher de rire.

Ces dignes personnages s’assirent; la cafetière sauta légèrement sur la table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d’elles munie d’un morceau de sucre et d’une petite cuiller d’argent.

. Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j’aie jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l’autre en parlant : ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.

Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m’empêcher de suivre l’aiguille qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfui, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit:

— Voici l’heure, il faut danser.

Toute l’assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d’une dame, et la même vofx dit :

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— Allons, messieurs de rorchestre, commencez!

J’ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto italien d’un côté, et de l’autre une chasse au cerf où plusieurs valets donnaient du cor. Les picpieurs et les musiciens, qui, jusque là, n’avaient fait aucun geste, inclinèrent la tète en signe d’adhésion.

Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s’élança des deux bouts de la salle. On dansa d’abord le menuet.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens s’accordaient mal avec ces graves révérences : aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques I minutes, se mit à pirouetter comme une toupie, d’Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d’une nature particulière; on aurait dit le bruit d’ailes d’un vol de pigeons. Le vent qui s’engouffrait par-dessous, les gonflaient prodigieusement, de sorte qu’elles avaient l’air de cloches en branlé.

L’archet des virtuoses passait si rjipidement sur les cordes, qu’il en jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se haussaient et se baissaient comme s’ils eussent été de vif-argent; les joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons,' et tout cela for-

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mait un déluge de noies et de Irillos si pressées et de gammes ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les démons eux-mémes n’auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.

Aussi, c’était pitié devoir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Us sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l’orchestre les devançait toujours de trois ou quatre notes.

La pendule sonna une heure; ils s’arrêtèrent. Je vis quelque chose qui m’était échappé : une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour d’elle.

Jamais, même en rêve, rien d’aussi parfait ne s’était présenté à mes yeux ; une peau d’une blancheur éblouissante, des cheveux d’un blond cendré, de longs cils et dès prunelles bleues, si claires et si transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu’un caillou au fond d’un ruisseau.

LA CAFETIERE

Et je sentis que, si jamais il m’arrivait d’aimer quoiqu’un, ce serait elle. Je me précipitai hors du lit, d’oit jusque-là je n’avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m’en rendre compte ; et je me trouvai à ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l’eusse connue depuis vingt ans.

-Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais d’une oscillation de tête la musique ^i n’avait pas cessé de jouer; et, quoique je fusse au comble du bonheur d’entretenir une aussi belle personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n’osais lui en faire la proposition. Il paraît qu’elle comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l’horloge la main que je ne tenais pas :

— • Quand l’aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.

Je ne sais comment cela se Gt, ^e ne fus nullement surpris de m’entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. EnGn, l’heure indiquée sonna, la voix au timbre d’argent vibra encore dans la chambre et dit ;

— Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela

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VOUS l'ait plaisir, mais vous savez ce qui en résultera.

— N’importe, répondit Angéla d’un ton boudeur.

Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.

— Prestissimo! cria la voix.

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fllle touchait ma poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n’avais éprouvé une pareille émotion ; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts ' d’acier, mon sang coulait dans mes artères en torrent de lave, et j’entendais battre mon cœur comme une • montre accrochée à mes oreilles.

Pourtant cet état n’avait rien de pénible. J’étais inondé d’une joie ineffable et j’aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l’orchestre eût triplé de vitesse, nous n’avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.

Les a.ssistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.

Angéla, qui jusqu’alors avait valsé avec une énergie et une justesse surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une minute

auliaravant, elUeuraienl k* plancher, ne s’en détachaient que lentement, comme s’ils eussent été chargés d’une masse de plomb.

— Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.

— Je le veux bien, répondit-elle en s’essuyant le front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis j il n’y a plus qu’un fauteuil, et nous sommes deux.

— Qu’est-ce que cela lait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes genoux.

Sans faire la moindre objection, Angéla s’assit, m'entourant de ses bras comme d’une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se réchauffer un peu, car elle' était devenue froide comme un marbre.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans celte position, car tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette mystérieuse et fantastique créature.

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