‹ La Peau de tigreChapitre 34 sur 40 · CONVERSION · texte numérisé non relu

CONVERSION

J*eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des queues de paon ocellées

de pierres précieuses et jetant le plus vif éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des brocatelles tramées d'of et magnifiquement ramagées, se déployant à larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'oeillet épanoui, leur tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé) et, quand j'ouvris ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que Je n'avais pas encore remarquée : je vis que les arbres étaient verts et non couleur de chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.

- COUP d'éclat

Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au neî, mon chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, je sortis de la

FSUILLBTS DE L*ALfiUM. D*UN JRVK& RAPIN 239

maison, sar la pointe diï pied avec un air mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au doigt Panneau de Gygës, qui rendait invisible 1 Je n'allais cependant pas à un rendezvous d'amour, j'allais chez le papetier acheter quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de troisième qui achète Faublas à un bouquiniste du quai ; en demandant certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait le dos moite ; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pèche, auxquelles on me permettait quelque^ fois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diaprée d'une fbule de nuances plus brillantes les unes que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent .leurs plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse pro-

fusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l'abondance de biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l'atelier.

Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais inprudemment laissé la clef sur la porte ; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphorien, et, après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu :

— Rubens I

Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai â genoux et je baisai la poussière des bottes magistrales ; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du grand hommç, j'envoyai au Salpn une peinture

FEUILLETS DE L*ALBUM d'UN JEUNE RAPIN 241

à Teau d'œuf représentant une madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.

Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la première couche aux cids et aux fonds. 11 m'a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les maîtres du Gampo-Santo eux-mêmes n'aiuraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. Grâce à Texcellente éducation pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette tâche délicate k la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais : « Tu seras avocat ! » .

Qu'est-ce que le bourgeois? Question grave et tout à fait palpitante d'actualité, comme disent les journalistes. Ouvrez tous les dictionnaires, même celui de l'Académie, et vous trouverez au mot bourgeois cette explication : « Habitant d'une ville ayant droit de bourgeoisie. » Ce n'est assurément pas dans ce sens-là que nous devons le prendre aujourd'hui, et Von ne voit presque personne s'en servir avec cette acception.

Le bourgeois n'est pas une chose, c'est un être ; certaines ressemblances éloignées ont d'abord fait croire qu'il appartenait au genre homme; en effet, il est bipède et bimane; c'est ce qui a induit les naturalistes

en erreur. Des quadrupèdes peuvent apprendre à marcher sur les pieds de derrière, cela se voit tous les jours, les chiens savants en font preuve; et cependant, qui a jamais songé à dire que les chiens étaient des hommes? Il ne peut pas être non plus classé dans la catégorie des singes : les singes sont mieux faits, plus vifs, plus jolis et plus spirituels; ils font des tours de passe-passe et se pendent par la queue aux branches d'arbre pour jouer à l'escarpolette, ce dont le bourgeois a été unanimement reconnu^incapable.

Au risque d'augmenter les divisions et les classifications déjà trop nombreuses de l'histoire naturelle, je crois qu'il faut reconnaître dans le boui^eois une espèce particulière; car on ne saurait raisonnablement le rattacher ni aux fissipèdes^ ni aux batraciens, ni aux sauriens, ni même aux êchassiers et aux' crustacés, quoiqu'il soit diablement encroûté sui generis.

Je voudrais bien donner une description exacte et succincte de l'animal ; mais cela ne' laisse pas que d etre difficile. Le bourgeois est un et "multiple, et, dans son espèce, il est ce que sont les chiens dans la leur.

Il y a des chiens noirs, il. y a des chiens blancs, il y

en a de pies; les uns ont les pattes tortues et les oreil-

* les traînantes, les autres ont le museau pointu et le poil

ras ; mais lévriers^ caniches, bassets, dogues, carlin^;, quoique très-différents eatre eux, se font aisément reconnaître pour chiens, et personne ne s'y trompe.

Il en est de même du bourgeois : chauve, ventru, avec ou sans favoris, le nez rouge ou bleu, l'œil vert ou jaune, la jambe circonflexe et l'échiné prolixe, il n'en est pas moins un bourgeois ; et tout homme qui passe et le voit marcher ou s'asseoir, dit avec un ricanement singulier : « C'est un bourgeois. »

Un signe distinctif et principal des bourgeois, c'est un inmiense col de chemise, en toile fortement empesée, qui lui monte par-dessus la tète et l'empêche de mettre son chapeau, qu'il porte habituellement à la main. L'oreille du malheureux, qui ordinairement est écarlate et recouverte d'un duvet blanc comme celui d'une feuille de bardane, se trouve, malgré son innocence, impitoyablement guillotinée par ces deux triangles blancs. Grâce à ce monstrueux col de chemise qui le fait ressembler à des fleurs enveloppées dans du papier, le bourgeois a toujours l'air d'aller souhaiter la fête à quelqu'un et de lui apporter sa tête en guise de bouquet. Toutes les fois que vous verrez celte muraille de toile au col d'un individu, quelles que soient d'ailleurs les formes de son corps et les couleurs de son pelage, et

ses rapports avec Thomme, ne vous y laissez pas tromper: c'en est UQ.

L'époque, du reste, est excellente pour étudier le genre. La fête de Saint-Gloud fait sortir le bourgeois de sa lanière; car, depuis un temps immémorial, le bourgeois se croit obligé d'aller à la flftle de Saiut-Cloud. C'est le premier dimanche, mettons-nous à la fenêtre; il ne pleut pas trop pour un dimanche et nous alloua voir défiler dans la rue la ménagerie complète. Ils ' pullulent le long des maisons, et se répandent à droite et à gauche comme des cloportes effarés qu'on vient de déranger sous leur pierre.

En voici un qui débouche sur la place; il s'avance en soufflant comme un hippopotame à travers les roseaux, il pousse péniblement son ventre devant lui; il est rouge, il est bleu, il est violel ; la sueur coule en gouttes plus grosses que des noisettes, le long de son respectable nez ; il va crever d'apoplexie, cet excellent garde national et père de famille. Il tient dans un bras un melon ; car le bourgeois et le melon ont toujours nourri h leur endroit réciproque les plus touchantes sympathies; le cucurbitacé va au bourgeois et le bourgeois v;i a;i ciicurhitncé; on les renconlre toujours bras! dessus bras dessous et l'un portant l'autre. Outre

le melon, le bourgeois tient à sa main un de ses petits, habillé en artilleur ou en lancier polonais. Ce. petit entre tout entier dans son schako, et, comme, du poignet de M. l'auteur de son existen^ce au pavé, la distance est trop grande pour être remplie par ses jambes de six pouces de long et son corps de poupard, il ne touche le sol que de loin en loin, et reste ordinairement pendu par un bras, position peu anacréon tique, et il subit ainsi UDe espèce d*estrapade ambulatoire. Il est étonnant que Tabatis de ces petits êtres ne reste pas aux mains de leurs parents comme une anse de cafetière mal soudée. Le père l'appelle paresseux et traînard, et, de temps en temps, le groupe s'arrête, et la maman relève le schako de rhéritier présomptif pour le moucher et le souffleter. ,

Règanrdez, je vous prie, la coupe de cet habit dont les côtés s'écartent comme les volets d'une fenêtre ouverte et laissent voir uq abdomen rondelet, cerclé par un gilet de poil de chèvre jaune serin ; elle date au moins de six ou sept ans, car le bourgeois ne prend les modes que lorsqu elles n'existent plus. Par une combinaison heureuse, l'habit est à la fois trop large et trop étroit, ot SCS basques montrent Tune pour l'autre Vantipathie la plus féroce; le pantalon est en drap bleu-flore ou en

nankin, à grand pont, avec une ventrière et une boucle. Le sous-pied est une chose inconnue au bourgeois pur sang, de même que la 'botte. Deux ou trois cachets, clefs de montre et autres breloques en aventurine ou en agate rubanée lui battent harmonieusement le ventre. Le tout est surmonté de cette agréable coiffure, appelée vulgairement tuyau de poêle. Pour la cravate, elle est indubitablement de mousseline blanche comme celle d'un dentiste ; quant aux gants, ils sont méprisés du bourgeois, qui expose intrépidement le cuir rouge de ses pieds de devant aux intempéries de l'atmosphère, ou, s'il en a, il n'en porte qu'un seul en fil d'Ecosse, l'autre servant à madame son épouse.

Ce léger crayon de la tournure du personnage vous suffira pour le reconnaître; seulement, en certaines occasions, le melon est remplacé par un parapluie ou une canne-fauteuil; car le bourgeois aime ses aises, et, pour être mieux assis, il serait capable de porter sur son dos son canapé de velours d'IJtrech, à Romainville ou à Meudon.

Le bourgeois naît d'ordinaire à l'âge de trente-huit ans, le jour où sa femme accouche d'un troisième petit, et où l'on vient de l'élever du simple grade de voltigeur à celui de caporal ; il vit tort vieux, et il a

cela de particulier, qu'on n'en voit jamais de jeunes. Les goûts du bourgeois sont digues de remarque; au lieu d'aimer ce qui est beau, bien fait, élégant, spirituel ou poétique, il préfère tout ce qui est laid, commun, prosaïque et stupide. En architecture, ce qui le charme, c'est le badigeon et le contrevent vert. « Oh ! qui me donnera une maison peinte avec de la peinture au lait et des contrevents à deux couches, un jardin où il y ait des capucines, du persil et de Toseille I » soupire élégiaquement le bourgeois champêtre qui médite au fond de la rue Saint-Denis l'ineffable douceur de louer, l'été qui vient, une campagne au quatrième à Montmartre ou à Belleville. En effet, il ne peut rien rêver de plus beau. L'hôtel du quai d'Orsay l'écrase sous le faix de l'admiration; des bâtiments carrés, avec des murailles blanches, percées d'une infinité de trous eu manière de fenêtres, lui paraîtront toujours le dernier effort de l'art. « Qu'il doit y avoir du logement là dedans, se dit le bourgeois stupéfait d'un luxe si inouï et d'une aussi effrayante débauche d'imagination, et qu'il doit être agréable de demeurer chez le gouvernement, surtout si les escaliers sont éclairés jusqu'en haut le soir! »

Son appartement est arrangé dans un goût spécial ;

la^salleà manger, qui sert aussi d'aiilichambre, est tapissée d'un tapis de propriétaire jaune foncé, représentant des pierres dont les joints sont marqués par des raies de <;ouIeur blanche ; sous la table, il y a un morceau de tapis et des petits ronds de toile cirée devant les chaises; le salon, dans lequel il y a ordinairement un lit, est meublé de quatre fauteuils et de deux bergères, le lit occupant la plgtce du canapé; ce meuble est en acajou, vous n'en doutez pas un instant; Tacajou a l'amour du bourgeois : il ne rêve qu'acajou, et le moment le' plus fortuné de sa vie est celui où un surcroît d'aisance lui permet d'échanger son Ht de noyer contre un lit d'acajou. Les rideaux sont en croisé rouge ou jaune, plutôt jaune, car le rouge coûte dix sous l'aune plus cher. Sur la cheminée s'élève majestueusement une pendule à figure de cuivre doré, représentant le Soldat laboureur ou l'Amour essayant de saisir un papillon, à qui le mouvement du balancier donne une oscillation perpétuelle, ce qui fait l'admiration des visiteurs adultes et Fétonnement de ceux qui sont en bas âge. Des gravures sont appendues aux murs, et recouverles.de gaze de peur que le soleil n'en fasse passer les couleurs, comme le fait finement observer le bourgeois ingénieux ; ces gravures sont -invaria-

MONOGRAPHIE DU BOURGEOIS PARISIEN '2h?>

blement des aqua-tinta de Jazet {proh ! ncfamhiw ! , les Adieux dr FonUùnchhutv ou quelque chose comme cela, VApofhcosc dr AV//>o/r'n;îj îc Hrlofir do Vdc d'Elhv, car, depuis que rempcreurest mort, le bourgeois est, foncièrement bonaparlrste. Quelquefois, loj^sque le bourgeois a été membre du Caveau, et qu'il a un goût prononcé pour le gracieux dans Tari, ces sujets belliqueux sont remplacés par Souvenirs et licf/rcts de Dubuffe, ou par/r f^ever et le Coucher de la mariée de Maurin, autre dieu du bourgeois égrillard; mais madame s'y ojipose assez souvent, de peur que cela ne donne des idées à mademoiselle, et pour éviter de fâcheuses comparaisons avec ces beautés imaginaires qui font de si libérales exhibitions d'appas, ^3t pleurent leurs amante perdus avec des bouches si souriantes. Quand le bour- , geois est un peu aisé, il a dans sa salle à manger dt s tableaux de nature morte de Joncheries; des œufs sur le plat avec le réchaud et le charbon, et un merlan suspendu par une paille passée dans les ouïes, à un rinu fiche dans une planche de sapin ; ce qui rémerviiiN». c est la vérité des grains de.poivre et Pombre porlrc du

clou.

Les veines du bois sonl aussi le sujet de profondr*^

réflexions qui se termirienl habituellement par celte

formule exclamative: « Diable de Joncheries, va ! » qui est le cri de Tintelligence bourgeoise aux abois.

Un instant de sa vie bien agréable, c'est le jour où il se fait portraire, lui et sa femme, grand comme nature, et à rhuile. Le bourgeois partage les idées efaipoises sur la peinture; il ne veut ni ombre ni perspective, et fait judicieusement observer au peintre qu'il n'a pas de noir dans la figure, s'étant lavé tout exprès avant la séance et qu'il n'a pas- une joue plus grande que l'autre; de son côté, madame est indignée que l'on ne traite pas ses cheveux un à un, et trouve que l'artiste est bien avare de lis et de roses dans la reproduction de sa gracieuse figure. L'ouvre terminée, il est trèsamusant, à l'époque de l'exposition, de voir le spirituel couple chercher dans les travées du Louvre son duplicata entouré d'un beau cadre, et le découvrir enfin sous la corniche, au huitième ou dixième rang, dans un endroit où l'on n'y voit goutte. Il passe devant Decamps, Delacroix, Boulanger, Ingres; mais îl fait de longues stations devant les niaiseries sentimentales de M. Destouches, et les grisettes vernissées de M. Â. Rohen. De toute l'ancienne galerie, il ne connaît que les casseroles de M. Drolling; cependant le bourgeois a (le grandes prétentions en fait d'art ;.q^elquefois, il

joue au Mécène et adresse des compliments et des conseils aux artistes; il donne son opinion souvent sans qu'on la lui demande.

Un individu du plus beau type bourgeois qui se puisse imaginer disait à Gérîcault : « Monsieur l'artiste, vous avez réellement des dispositions, et, si vous travaillez, je crois que, par la suite des temps, vous pourrez marcher sur les traces de Vernet, » GéricauU, nature ardente et fiévreuse, fut si ravi du madrigal, qu'il voulut en jeter Fauteur par la fenêtre; il se contenta de le jeter en bas des escaliers. Le monsieur fut très-étonné de ce traitement, et s'en alla, disant partout que les artistes étaient vraiment tout à fait insociables.

Voici encore une anecdote qui donne la mesure de Tatticisme du bourgeois et de sa haute sagacité dans l'appréciation des œuvres d'art.

Un bourgeois fut admis, je ne sais comment, dans l'atelier de Champmarlin pour voir son tableau du Massacre des janLsmires. C'est un tableau immense, peint avec une fougue étonnante, une férocité de pinceau, un entrain merveilleux, une magnifique débauche de couleur et de dessin. Le bourgeois commença par un bout, se tenant le nez à trois pouces de la

toile; Champinartin le suivait pas à pas, craigoant qu'il n'enlevât sa couleur encore fraîche et n'emportât sur SCS habits deux ou trois janissaires non séchés. Quand le bourgeois fut au bout il se retourna gravenient et dit au peintre:

— Monsieur, il doit y avoir joliment des coups dô pinceau là-dessus?

— Oui, répondit l'artiste avec le plus grand sangfroid, sans compter que tout est fait à la main.

Étudions maintenant le bourgeois sous le rapport de ses goûts littéraires.

Le bourgeois n'est pas fort en littérature, ses parents rayant empêché d'achever ses humanités, humaniores litterœ, de peur qu'il ne se fît poëte; il n'a été que jusqu'en troisième, où il a remporté le cinquième accessit en vers latins; cependant il ne sait guère traduire autre chose que bonum vinum lœtificat cor hominis (le bon vin réjouit le cœur de Thomme), aphorisme qui le charme et au moyen duquel, nonobstant les représentations de sa moitié, il s'infiltre un petit coup de plus sur la fin du repas; invim Veritas, tarde venientibus ossa^ contraria contrariiSj et castigat rldendo mores, qu'il interprète librement « le rideau cache les murs. » Cependant, au plus vert de

ses mois, il a conté fleurette aux neufs vierges du Pipde. 11 a fait un madrigal pour Lisette, une chanson pour la fête de papa et une tragédie A'Épaâninondas mais il est bien revenu de tout cela et ne vise plus qu'au- positif. Seulement, quand 11 parait un livre nouveau et une pièce nouvelle, il dit en caressant la rotondité de son abdomen et avec un sourire compréhensif et fraternel :

— Eh 1 eh 1 si j'avais voulu j'en aurais bien fait d'autres; car j'avais, si j*ose m'exprimer ainsi, une fiimeuse tête quand j'étais jeune. Je ne vois pas, d'ailleurs, ce qu'il y a de difficile à faire des vers... avec un dictionnaire de rimes ; mais...

Pégase esl un cheval qui porte Les grands hommes à Thôpital.

Quel dommage que je n'aie pas fini mes études! je •vous jurais joliment enfoncé tous ces gaillards-là ; après tout^ j'aime mieux être ce que je suis^ ces auteurs finissent toujours misérablement.

Cela dit, le bourgeois se renferme dans sa majesté.

Pourtant, tout détaché qu'il est des choses de la litté^ rature^le bourgeois tient à l'honneur et se croit obligé, en sa qualité d'homme, de Français» de citoyen garde na^

lional patenté et électeur, d'avoir une bibliothèque de huit cent volumes pour le moins, quoiqu'il ne lise jamais et ne sache môme pas épeler bien couramment.

Le corps de la bibliothèque est en acajou; car, nous vous l'avons déjà dit, le bourgeois aime tant l'acajou, qu'il lui serait égal d'être guillotiné si c'était avec une guillotine faite de ce bois précieux et chéri; les portes en sont vitrées pour que l'on puisse admirer les magnificences étalées au dos de tous ces volumes, vertueusement cartonnés à la Bradel (avec des coins en parchemin pour plus de solidité) et rangés catégoriquement sur des rayons spéciaux.

Cette bibliothèque fait la stupeur de madame Balochard et de M. Fromageot, qui ne croyaient pas qu'il existât tant de livres au monde, quoique le possesseur de ces richesses assure avec une modestie atfectée qu'effectivement il y a plus de livres que cela à la bibliothèque du roi, par exemple, mais que tous ceux qui sont nécessaires pour former l'esprit et le cœur se trouvent foncièrement réunis là.

Quels sont donc les ouvrages que le bourgeois juge dignes de figurer sur les rayons cirés de sa belle bibliothèque d'acajou à serrure de cuivre dorée? D'abord, et d'un, premier rayon, le Voltaire de Beau-

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(louiu en soixaale-quinze volumes, avec un volume de tables, objet renaissant de colère pour le bourgeois qui s'estime volé; le Rousseau, toujours de Beaudouin, en vingt-cinq volumes, ce qui fait juste cent volumes, compte rond qui le ravit particulièrement; le bourgeois aime les comptes ronds et la symétrie en tout, et, lorsqu'il voit un tableau ou une gravure, sa principale inquiétude est de savoir s'il y a un pendant. Second rayon : YHistoire de France d'Anquetil, continuée jusqu'à nos jours par Fayot; YHistoire anx^iennc et V Histoire romaine de RoUin, sans les cartes, le bourgeois se trouvant assez d-intelligence pour comprendre sans cartes. Troisième rayon : le Cours de littérature de M. de la Harpe, qui est à ses yeux le premier et le dernier critique du monde; le Buffon par livraisons, avec planches coloriées, qu'il fait voir par récompense à son fils Aristide ou à sa fille Paméla, lorsqu'ils n'ont pas léché la confiture de leur tartine et ne se sont strictement servis que de leur mouchoir pour se moucher. Quatrième rayon : to Cuisinière bourgeoise^ le Parfait Jardinier^ la Maison rurale, VAlnianacli des Grâces, la Biographie des chiens célèbres, le Manuel de rékveur de serins^ ouvrage qui lui a donné des idées pour l'éducation de ses enfants. Ij*s Trois Règnes de la

nature j la traduclion des Géorgiques^ par Tabbé Delille, et autres productions de littérature légère trop longues à détailler*

Ce quatrième rayon n'est pas, à beaucoup près, aussi inoffensif qu*il en a Tair; sa feinte bonhomie cache une grande scélératesse et une profonde dépravation ; c'est un vrai Tartufe de mcèurs, un Beggears, un Yago, tout ce qu'il y a de plus coquin sur la terre^

Derrière ce rang de livres patriarc&ux, et sur celte planche inaccessible aux innocences de trois pieds de hauteur, le bourgeois- dérobe aux regards indiscrets ses auteurs favoris, quelques petits volumes guillerets, comme il les appelle, propres à recréer les loisirs d'un homme qui espère être bientôt sergent.

Ces ouvrages sont : les Contes de Grécourt, la Guerre des Dieux et les Galanteries dé la Bible j de M. le chevalier de Parny, pour lequel il a une eatime toute particulière; le Cltateur de Pigault Lebrun, production défendue et qui brille par une profonde érudition ; le Bon Sens dû curé Meslier^ les Aniov/rs seclrètes de iVapoléon^ le Tableau de V amour conjugal du docteur (Venette, quatre voLj figures, leri'y, Palâis-Royal); te Compère Mathieu^ les chansons égrillardes attribuée^ â Béranger, et tes Rvines de Votoey, ouvrage interdit

soufi la Restauration et qae le bourgeois aime à croire toujours défendu, attendu qu'il Ta payé fort cher du temps qu'il se colportait sous le manteau, et qu'il perdrait beaucoup eu le revendant.

Le bourgeois vent du montant et du croustillant dans la littérature qu'il consomme; il est comme Polonius dans la pièce d'Hamlet: « Donnez-lui quelque gigue ou quelque gravelnre; sans cela, il s'endort. » Cela n empêche pas, du reste, le bourgeois d'être infiniment moral et de monter sa garde.

On s'étonflera peut-être de ne pas rencontrer dans cette liste la Fw» et ks AmourR dn chevaUor de Fnvhlas et le dernier roman de M. de Kock; cela tient à un préjugé dû bourgeois; le bourgeois n'admet pas les romans dans sa bibliothèque, parce que ce ne sont point des ouvrages de fonds; il méprise infiniment le roman, qu'il ne trouve pas assez instructif et qu'il regarde comme au-dessoasde sa dignité d'homme établi; c*est tout au plus s'il tolère le roman historique, et à son cabinet de lecture il ne loue que des voyages ou des mémoires. C'est sur le compte de madame que sont portés Jean, Mon Ami Dupont ^X Ni jamais ni Toujours; quand les enfants sont couchés, madame en Ut à haute voix les meilleurs endroits. Pour Fatfblas, production

que tout marchand de bougies diaphanes un peu lettré ne peut se dispenser de connaître, il l'emprunte à un ancien commis voyageur, son ami intime et loustic de la maison.

Sur la corniche de cette même bibliothèque sont hissés deux bustes des mêmes Voltaire et Rousseau, édition Beaudouin, le Voltaire drapé à la romaine, le Rousseau en costume arménien. Ces deux portraits sont peints en vert avec de la limaille de cuivre sur le bout du nez pour feindre le bronze. Entre ces grands personnages se prélasse sous verre la peau bourrée de foin du petit chien Milord, les défuntes amours de madame, qui vous regarde tendrement de ses yeux d'émail (Milord, et non madame; vous êtes priés de ne pas confondre). Ce chien empaillé sert de texte aux tirades philosophiques du bourgeois sur la fragilité des choses Jiumaines et sur le tort que Ton a, en général, de trop s'attacher à des animaux et même à des personnes, assertion hardie qui n'empêche cependant pas madame Persinet, amie de sa femme, de persister dans sa sympathie • pour les bouvreuils et les poissons rouges, petites bêtes pleines d'intelligence et qui ont très-bon cœur.

Lo bourgeois, quoi qu'en aient pu dire les malveil-

Isails, n'est pas resté étranger au mouvement littéraire de ces dernières années; il connaît M. Victor Hugo; il a lu Notre-Dame de Paris ^ en ayant soin toutefois de passer tout ce qui a rapport à l'art et à l'architecture, et, dans son for intérieur, il ne met pas M. Hugo beaucoup au-dessous de M. Ricard; seulement, il trouve qu'il a un nom désagréable et qui prête à la plaisanterie, Hu-Goth, car le bourgeois manie le calembourg assez facilement pour être insupportable en société. D'ailleurs, il n'a pas de préjugés, lui, et il vous accordera volontiers que M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de moyens; mais il regrette beaucoup qu'il ne sache pas le français, et ajoute qu'il devrait bien faire écrire ses pièces par Casimir, qu'il appelle aussi Lavigne, intimité touchante et de bon goût.

Une chose qui le choque surtout dans M. Victor Hugo, c'est son penchant à la férocité; il veut absolument qu'il se soit peint au physique et au moral dans Han d'Islande et qu'il ait très-souvent mangé de la chair humaine en déjeunant avec le bourreau Samson; ce qui parait exorbitant au bourgeois, même pour un homme qui a un nom saxon et de la part de qui l'on peut s'attendre à tout.

— Enfin, monsieur, vous dit le bourgeois exaspéré, et

262 LÀ l^SAU BIS TIGHC

sorti de Bon caractère, vous coatiefidrez que c'est aussi par trop fort de faire un pareil vers :

lu <iâi0fllI4 toUs tfoû, lés deux bcraux jeunes hommes I

Hors ce vers^ il conviendra que Mi Hugo est un grand bomme^ mais qu'il ferait bien d'étudier Florian et Marmontel; quant à lui^ tout cela lui est fort ôgal^ pourvu que Ton respecte les bustes et les moeurs^ car le bourgeois est pudique comme un gendarme et moral comtne un sergent de ville. U pousse là'dessus le seru^ pule si IciUi qu'il ne voudrait pas mettre le pied avec sa femme et ses filles aux Français ou à la Porte-Saint- Martin^ quand un joue un drame nouveau; mais il va sans difficulté au tbéàtre du Palais-Royal ou des Va* riétéà voir mademoiselle D^aset dans FrétUlon ou Sms Clef, ou Vôrnet et Odry dans Madame Gibou et Madame Poùhet 5 il ne se refuse môme i^^%Am/phitf^on ou Georges Dandin.

Le théâtre qu'il aime lè miéUx^ le théâtre qu'il porte dans Sort cœurj les vendeurs dô coiïtrë'toarquës y ooni'* pris, c'est le théâtre national dé l'Opéra-Gamique) genre véritablement français; TOpéra-cottlique, Voilà qui est charmant et de facile digeétioni Des intrigues d'une

extrême simplicité et faciles & comprendre, des vers qui sont de la prose, de la prose qui n'est rien du tout, de la musique qui est à peine de la musique, des ariettes, des petits airs, des ponts-neufs, des chanteurs qui parlent en chantant et qui chantent en parlant, presque pas d'instrumentation, des bosquets de roses, des bancs de gazon, des portes de parc avec deux boules de pierre, cela ne donne pas de mauvais rôves et ne vous reste pas sur Testomac. Une seule chose l'étonné et Tafflige : c'est de ne plus voir Elleviou, ni Martin, ni madame Saint-Aubin, si agréables dans Paul et Virginie, il trouve que Tadminislration est bien maladroite de s'être laissé enlever ces admirables acteurs; il n'y conçoit vraiment rien.

Un spectacle à ravir la pensée, c'est le bourgeois au spectacle I pour l'empire de Tréblzonde, où la poudre d'or abonde, il ne se dérangerait pas de sa place. L'eiltr'acte pour lui n'existe pas, le foyer est une chimère. II est là stoïqùe et superbe, vissé à son banc, les breloques de sa montre rentrées dans sa culotte, son mouchoir dans sa poche de côté et son habit boutonné jusqu*au col; car une des préoccupations du bourgeois, c*est la peur d'être volé. Dès que l'on a frappé les trois coups, il dit : « Chut ! » d'une voix de basse-taille, car il ne

264 LA PEAT DE THiRE

veut rien perdre de la pièce, ayant payé pour tout entendre. Puis il tire, au lieu de jumelles, un petit télescope de campagne, dont il appuie le bout sur l'épaule du monsieur qui est devant lui, en ayant soin, toutefois, de lui en demander la permission, voulant, dit-il d'un air subtil et malicieux, juger plus sciemment de la fraîcheur de la chanteuse à roulades. En outre, il a Tinconvénient de battre la mesure à faux tout le temps de l'ouverture, et de fredonner tout haut pendant que l'acteur chante, ayant beaucoup de facilité pour ne pas apprendre les airs.

Le jour solennel où il va à la comédie, il dîne à trois heures de mets plus légers qu'à l'ordinaire, et prend une tasse de café pour se tenir éveillé; car le bourgeois, qui a l'habitude de se coucher à neuf heures et demie, n'a jamais pu parvenir à voir bien clairement la fin d'une pièce sans avoir recours à ce moyen artificiel, et le récit du dénoûment qu'il fait à sa femme est toujours prodigieusement embrouillé.

Lç bourgeois n'abuse cependant pas du thé&tre, môme de l'Opéra Comique ; il y va peu souvent, et avec des billets d'administration que lui procure son intime l'ex-commis voyageur, homme qui a les plus belles relations dans le monde et des connaissances partout.

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Avec ces bienheureux billets, le bourgeois, qui a négligé de lire les recommandations invisibles perfidement glissées entre deux filets, comme quoi on n*est pas admis le dimanche ni les jours de première, seconde et troisième représentation, se voit outrageusement refusé à la porte^ ou bien, sMl est admis^ il erre d'un air piteux dans les corridors comme une ombre plaintive que le Styx innabUis entoure neuf fois de ses ondes. Il met son nez enflammé d'indignation au judas de toutes les loges, et, d'étage en étage, il présente sa requête à l'ouvreuse de gauche qui l'envoie à celle de droite, et à l'ouvreuse de droite qui le rejette à celle de gauche. C'est une partie de raquette dont le volant est le bourgeois. Quand il est seul, ce n'est encore que demi-mal ; mais la tribulation est complète lorqu'il amène sa famille avec lui. Il est beau de le voir mouler et descendre les escaliers, traînant après lui madame, qui grommelle entre ce qu'elle a de dents, et le jeune Aristide et la naïve Paméla, qui suivent non passibiis œquis^ en choppant à chaque marche; lebourgeoiS; trahi, trompé abandonné de tout le monde, méprisé des ouvreuses, peu considéré de l'inspecteur, est forcé de passer au bureau des suppléments, et finit par payer sa place beaucoup plus cher que tout autre; il se pro-

met bien d^en écrire & tous les journaux de France en général, et au Constitutionnel en particulier. Pour comble de malheur, toute la famille, exaspérée de soif, demande à grands cris des rafraîchissements. Le bourgeois a beau prétendre que l'on ne doit jamais boîfe entre ses repas, et que cela est formellement contraire â toutes les règles de rftygièné, le trio impitoyable, qui tire un pied de langue, insiste avec pleurs et cris; alors, le bourgeois, bon père et bon époux au fond, pourvu que cela ne lui coûte pas trop cher, craignant dé voir sa famille enragée et d'être mordu par sa femme, se décide avec un soupir â saigoer ses flancs d'une bouteille de bière, et dît : « Allons i^n Mais, ô calamité saris seconde! ô revers trois foià funeste ! au moment d*entrer au café, voici que l*on se irouvepface â face avec M. et madame Persinet. Comment faire»? Il est impossible de ne pas les inviter à partager Cfe dispendieux régal; d'ailleurs, ce sera une honnêteté de faite, et la dépense sera la môme, considération prt)fonde. Le bourgeois, d'un air simple et majestueux, demande une bouteille de la meilleure, bien fraîche et six verres; le précieux liquide est distribué avec une impartialité remarquable; les enfants, épanouis de. plaisir, lèchent la mousse sur leurs lèvres humectées, et, voyant que la conversation

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est fort animée, ils alloageot gttbitement la main Vers la corbeille d'ëchaudéd et em tirent chacun un plus sec que de la pieri'e ponce, qu'ils s*empres8ent de mordre à belles dents pour que Ton ne puisse le remettre^ Le pore s'aperçoit enfin de cette maraude» Son regard s*allume^ son sourcil se tord comme un serpent quand on lui marche sut la queue^ son ne2 prend dôs luisants inaccoutumés; cependant il âe contient et ne veut pas faire une scèné^ il dissimule et afifocte une physiotiomie sereine; sed latet imo in peciore vulnus^ ôt il se promet bien$ à son retour au logis, de fouettet d'importance M. Aristide et mademoiselle Paméla; ce qu'il exécute religieusement, en leur ordonnant, sous peine de double, dose, de ne pas crier, de peur d'éveiller les voisins ; mais ces deux innocentes créatures glapissent^ piaillent d'une telle façon, qu'il est obligé de remettre le surplus au lendemain.

11 ne nous reste plus, pour compléter la littérature du bourgeois, que de le considérer sous le point de vue lyrique. Le bourgeois fait une grande consommation de Bérangeret d'Emile Debraux; toutes les fois qu'il y a un plat et une personne de plus à dîner, il se met à croasser lamentablement à la fin du repas, attendu que le véritable français est né joyeux et mahu, ce qui

ne l'empêche pas de vivre et de mourir bête et triste. Quand il a fini, la personne la plus proche de lui, après s'être fait prier une ou deux minutes, continue à piauler sur un autre ton, avec un succès prodigieux; et aioside suite. Le hurlement fait deux fois le tour de la table pour le moins. On commence par le Dieu des bonnes gens, et l'on finit par le Petit Frère, Si f avais v/ae cave pleine, Miaou, miaou j que veut Minette j et autres productions anacréontiques et bachiques plus ou moins gazées. La gaze du bourgeois est toujours fort transparente, et il éclaircit les endroits douteux au moyen de sourires et de clignements d'œil pleins de finesse et d'intelligence. L'habitude qu'il a de la chanson lui donne beaucoup de facilité pour en faire lui-même. Annuellement^ il en compose une pour la fête de M. Persinet, qui, ce jour-là, traite toutes ses connaissances. Voici un couplet que nous avons retenu, et qui suflira comme échantilloa de la poésie lyrique de l'animal :

Jouis des vertus dont lu brilles, En ce jour qui nous réunit.

Demeure au sein de ta famille, Charmant garçon ! fidèle ami.

—Ceci est la véritable chanson, ajoute modestement

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le bourgeois, car les chansons de Béranger sont des odes; oui, messieurs, et je suis là-dessus de Tavis d*ua journal Irès-bien rédigé, ma foi, dont j'ai oublié le nom, mais cela ne fait rien à Taffaire.

LE

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