‹ La Peau de tigreChapitre 35 sur 40 · GARDE NATIONAL REFRACTAIRE · texte numérisé non relu

GARDE NATIONAL REFRACTAIRE

• tat ili É*itÉ Ié

Le garde nattoaal réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par goût, qui se soucie peu d'être national) et encore moins garde ; il aime mieux être réfractaire.

Les baSoiUMtte» intelligentes le séduisent médiocrement ; car il trouve qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer dans le ventre de n'importe qui«

Le soldat citoyen lui parait une invention asses pauvre ; c'est bien asseï d'être l'un sans être l'autre.

L'épicier enté sur le Tamêrlan, ou, si Vous aimez

mieux, le Tamerlan enté sur Tépicier n'a pas le don de le ravir.

Le réfractaire allègue que c*est une mauvaise manière de garder sa maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice urbaine a été certainement inventée ; il dit aussi que ce n'est pas la peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n*ont d'autre occupation que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de courtiserles bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit foire leur besogne soi-même.

11 prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlouroux pour écrire son feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits tourlouroux.

Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement.

Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. 11 se procurerait des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et rien n'est plus sot qu'vn sot rire, s'il faut en croire le proverbe

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grec; il commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu son élégance, qui périclite visiblement.

Elnsuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de builleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une jgiberne qui vous bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.

Mais, hélas I tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire ; au contraire !

Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents, journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi 1

Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande soûlasse sur les triroards, mènent une vie charmante en comparaison.

Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom, femelle on m&le, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème Zafari, dans la pièce de Rtiy Blas, ou par son propriétaire, avec lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de réparations à faire.

En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même madame Mitoufflet ; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des septuagénaires les plus notoires ; en vain il a tâché de s'escamoter, de s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et son état» Rien n'a servi.

Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles indiquaient; il ifsaitles journaux de la semaine passée ; il sortait avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être connu dans son quartier» et ne pas faire naître à quelque dro-

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guîste, assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse :

-^ Mais ce monsieur n'cùst p98 de nofare compagnie?

Ayaot cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à Fétat d'utopie, de rè?e, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui viut bien mieux ; il était parvenu à «e faire un petit néant très^confortable, dans lequel il vivait comme un rat dans tm fromage. Tout ce bonheur n'est plus; il est ccmstaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui^^nâme.

A dater de ce jour, il tombe chez sou portier, qui a beau prétendre ne pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que billets de garde, citations au conseil de discipline, condamna^ tionsm vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.

Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du réfractaire, ou lui 3ervent à allumer sa pipe quand il fume; il fume toujours. Les vingt*quatre heures se changent en quscrante-huit heures. Les goixantMouze heures ne vont pas tarder à paraître.

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Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il les avait courte, les coupe s'il les avait loDgs; met un faux nez de cire vierge comme EdmoDd du Cirque-Olympique, quand il jouait l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes municipaux.

Gomme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il en a cinq : trois à la ville et deux à la campagne ; un cabriolet de régie stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il habite ce jour-là ; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que d'un œil.

La nuit; il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard lui serre la gorge et l'élouffe; il voit les spectres de Dubois, de Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnalions à soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés; des geôliers avec des bonnets de peau d'ours,

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