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LA LETTRE ET LE MOUCHOIR

Parmi les personnes présentes au bal de madame de Gabrial, le dernier jeudi de Tannée 1835^ se trouvait un monsieur dont le quarante-sixième printemps venait de s'épanouir, sans que cette maturité eût modifié le moins du monde la jeunesse obstinée de son cœur, de son esprit et de ses habitudes. Autrefois page de Tempereur, maître des requêtes, puis préfet sous la restauration, et enfin rendu, par la révolution de juillet, aux loisirs de la vie privée, le baron de Livernois avait supporté la ruine de sa fortune administrative avec une philosophie victorieusement appuyée d'une trentaine de mille livres de rentes. Forcé de renoncer à l'espèce d'importance que lui donnait sa place, il avait cherché une compensation dans les plaisirs du monde, et quitté le séjour de la province pour

celui de Paris, le seul Heu de France où les individus qui

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se vouent au rude emploi d'homme à la mode puissent exercer avantageusement leur industrie.

Le jour où il avait pris ce parti, qui sentait l'ancien page, M. de Livernois déjà deux fois majeur, s'était promis de ne plus vieillir, et, du moins en apparence, il avait tenu parole. Selon le privilège des hommes maigres, il avait conservé toute la désinvolture de sa taille; ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité ; ses cheveux se maintenaient et ses dents aussi, les uns blonds, les autres blanches, sans paraître disposer à troquer leur couleur, ainsi qu'il arrive souvent aux approches de la cinquantaine. Le baron enfin pouvait encore être cité comme un cavalier de bonne mine, de tournure distinguée, de manières élégantes, et les triomphes galants que lui attribuait la chronique des salons ne paraissaient pas trop improbables à ceux qui le voyaient pour la première fois.

M. de Livernois attachait tant de prix à sa réputation d'homme aimable, que dans le monde il ne négligeait rien pour la soutenir. Il ne dédaignait aucun genre de succès, pas même le plus vulgaire de tous, apanage ordinaire des débutants : il dansait et valsait avec un acharnement de lycéen; mais c'est surtout à galoper qu'il s'essoufflait sans miséricorde pour lui-même, dans le but de faire acte de verdeur et de prouver sa jeunesse aux gens mal intentionnés qui auraient été tentés d'en douter.

Cette nuit-là, contre son habitude, le baron n'avait pas jugé à propos d'ofl'rir à l'admiration parfois railleuse de l'assistance le spectale de son infatigable élasticité. Un in-

térêt cachée et sans doute plus puissant que l'amour-propre, lui avait fait adopter le rôle modeste de spectateur . Au moment où commence ce récit, il se tenait debout à Tangle d'une contredanse, épiant avec une attention vigilante deux de ces épisodes qui rompent assez fréquemment la monotonie des bals, et où se trahit le peu de passion qui ose aujourd'hui s'aventurer dans les salons. Pour suffire à cette observation en partie double, le baron écoutait d'un côté et regardait de l'autre sans que sa physionomie trahit aucune des impressions que pouvait lui causer l'examen dont il était occupé.

Le premier objet de cet espionnage de bonne compagnie était une des danseuses du quadrille près duquel l'observateur s'était placé. Cette femme, qui avait au plus vingt ans, eût été proclamée la reine du bal, s'il était d'usage de mettre aux voix la souveraineté de la grâce et de la beauté. Sa personne et son maintien méritaient également une admiration sans réserve et devaient conquérir les suffrages de l'artiste aussi bien que ceux de l'homme du monde. Dans sa toilette, fort élégante d'ailleurs, un seul accessoire pouvait donner prise à la critique des esprits raffinés ; c'était une guirlande de feuilles de chêne pittoresquement entrelacée dans des cheveux noirs dont ce vert diadème semblait aviver encore le lustre velouté. Cette coiffure druidique produisait l'effet qu'en attendait sans doute le caprice qui l'avait choisie.

— C'est Velléda!

Dix fois au moins depuis son entrée dans le baî ces pa-

rôles étaient venues frapper les oreilles de la jeune femme, qui presque toujours avait eu le droit de les prendre pour un éloge sans arrière-pensée; car tout réussit à la beauté; même la bizarrerie.

♦Le partner de cette séduisante créature était un homme encore jeune^, mais gros et court; en compensation des agréments dont sa tournure était privée, il avait reçu du ciel ce fin sourire et ce regard expressif qui, mieux que l'élégance de la taille, semblent Tindice de Tintelligence. Il s'exprimait en effet aussi bien qu'il dansait mal ; spirituel incontestablement, pour qu'il se fût décidé à figurer dans un quadrille, il fallait quelque motif bien puissant, et ce motif paraissait expliqué dès qu'on avait jeté les yeux sur la jeune femme placée à sa droite.

Derrière ce couple remarquable, M. de Livernois demeurait immobile, l'oreille fort attentive, mais les yeux fixés ailleurs, ainsi que nous avons déjà dit. Malgré l'air distrait du baron et l'insouciance affectée de son attitude, le gros danseur ne se laissa pas prendre au piège. Trouvant sans doute qu'un tiers, quoique muet, était de trop, il regarda l'indiscret d'un air de persiflage, et aussitôt continua la conversation en anglais; la jeune femme sourit et répondit dans le même idiome, sans s'apercevoir qu'elle venait d'accorder uu tête-à-tête. Dans le monde, la connaissance des langues étrangères est très-favorable aux entretiens particuliers, et cela seul expliquerait la faveur dont jouit aujourd'hui ce genre d'études. Elevé sous la république, c'est-à-dire assez mal, le baron se mordit les lèvres

et trouva inutile d'écouter plus longtemps; son attention alors se concentra dans son regard et se porta sans partage sur Tautre épisode qui se passait à quelques pas de là. » L'unique acteur de cette seconde scène était un de ces chétifs adolescents qui affectent une physionomie fatale, semblent vouloir lutter de chevelure avec Samson le Nazaréen^ et regardent leur pâleur comme un moyen de succès; dociles, sans le savoir peut-être, au classique conseil d'Ovide qui a dit : Palleat omnis amans. De Tair d'un homme prêt à commettre un crime, il s'était assis à l'angle d'une banquette où il se trouvait seul; car, par un hasard peu fréquent, toutes les femmes qui avaient adopté cette partie du salon étaient jolies et jeunes, en sorte que pendant la contredanse aucune d'elles n'avait été réduite à cette mortifiante inactivité pour laquelle les gens sans pitié ont inventé un terme moins respectueux que pittoresque. La plupart de ces danseuses privilégiées avaient oubhé sur les banquettes quelque objet qui y marquait leur place ? l'une y avait laissé son bouquet, l'autre son éven- . tail ; ici l'on voyait un boa, là un mouchoir. C'est au mouchoir qu'en voulait le jeune homme chevelu; il le lorgnait de temps en temps avec amour, et regardait ensuite de tous côtés d'un air défiant et irrésolu. Après avoir répété plusieurs fois ce manège, il se persuada enfin qu'abrité comme il était par un des côtés de la contredanse, il devait échapper à toute surveillance dangereuse, et cette pensée l'enhardit à commettre l'attentat qu'il méditait. Par un mouvement insensible, il se glissa

sur la banquette, arriva près du mouchoir, le prit d'une main furtive, et insinua dans un de ses coins brodés un billet qu'il y fixa au moyen d'un nœud. Il remit alors cette boîte aux lettres d'un nouveau genre, à l'endroit précis où il l'avait trouvée, et s'en retourna comme il était venu. Arrivé à sa place, il essuya son front, qui s'était trempé de sueur pendant ce coup de main, et de nouveau promena autour de lui un regard farouche. Il ne remarqua rien qui pût motiver son inquiétude. Les uns dansaient, les autres causaient; personne ne paraissait songer à lui. Il crut donc fermement qu'aucun œil humain n'avait surveillé son audacieuse démarche, et il en attendait avec émotion le résultat, lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule. Le pâle jeune homme tressaillit, se retourna et se trouva en face de monsiem' de Livernois, qui, par une manœuvre tortueuse, venait de s'insinuer jusqu'à lui à travers les danseurs.

— Monsieur Régnier, dit le baron, madame de Gabrial désire vous parler sur-le-champ. Vous la trouverez dans le salon rouge.

Le jeune homme à la crinière ruisselante craignit d'éveiller les soupçons, s'il diiférait un seul instant d'obéir à une invitation formulée en termes si pressants. Il sortit donc du salon après avoir lancé un dernier regard au mouchoir dépositaire de son secret et l'avoir confié mentalement aux divinités indulgentes qui protègent les folles entreprises des amants. Peu de temps après son départ la contredanse finit. Le baron profita du mouvement général

pour se glisser le long de la banquette dans le but apparent de laisser la place libre aux femmes qui venaient s'asseoir. Tout à coup^ par une feinte maladresse^ il laissa tomber son chapeau ; il se baissa aussitôt pour le ramasser, d'une main le saisit et de l'autre happa résolument le mouchoir qu'il rendit invisible à l'instant, en le cachant au fond de son feutre. L'escamotage accompli, monsieur de Livernois se redressa et passa outre d'un air calme qui annonçait un profond endurcissement et qu'eijt envié un voleur de profession.

Un moment après, la jeune femme dont nous avons déjà parlé vint s'asseoir à l'endroit même où le délit avait eu lieu. Son premier soin fut de chercher son mouchoir; mais vainement elle se baissa pour regarder sous la banquette, vainement s'adressa-t-elle à ses voisines; personne ne put lui donner des nouvelles de l'objet disparu.

— On vole donc chez madame de Gabrial ? dit-elle à son partner, qui l'avait ramenée à sa place.

— On vole partout, répondit le gros danseur, contrarié de cet incident; l'autre jour ne m'a-t-on pas pris ma bourse dans le foyer de l'Opéra?

— Une bourse, cela se conçoit; mais que pourra faire un voleur de mon mouchoir ?

— Le vendre fort cher, s'il a l'esprit de s'adresser à moi.

— Et croyez-vous qu'il aura cet esprit ? demanda la jeune femme avec un sourire un peu moqueur.

— J'en dois douter, puisque vous paraissez certaine du contraire.

— Ainsi vous pensez que je connais le coupable ?

Quelquefois les femmes, sans égard pour le dictionnaire, prennent le mot de coupable en meilleure part que celui d'innocent. Le gros danseur ne remarqua pas sans dépit l'expression dont venait de se servir son interlocutrice ; il comprit qu'en poursuivant sur ce ton il risquait de donner de l'importance et peut-être de l'intérêt à la mauvaise action commise selon toute probabilité par- un de ses rivaux, et à l'aide d'une transition habile il changea d'entretien.

Pendant ce temps, M. de Livernois sortait du salon; à la porte il rencontra Régnier.

— Vous vous êtes trompé, monsieur, lui dit le jeune homme; madame de Gabrial n'avait rien à me dire.

— J'avais mal entendu, répondit le baron ; il s'agissait de M. Grenier. Grenier, Régnier, on peut prendre l'un pour l'autre.

Cela dit, il sourit d'un air aimable et continua son chemin.

Dans les bals, il arrive parfois que des lettres mignonnement pliées et mises en circulation d'une manière plus ou moins ingénieuse arrivent immédiatement à leur adresse franches de port. Jusqu'à présent l'administration des postes n'a imaginé aucun moyen de prévenir un pareil abus. Les femmes ne montrent pas le moindre empressement pour connaître le contenu des épîtrcs qui leur parviennent par cette voie illégale; elles les reçoivent quelquefois volontairement, quelquefois malgré elles, les

cachent dans Tun ou l'autre cas, mais ne les lisent jamais... en public. Plus curieux ou moins prudents, les hommes en pareille circonstance ont une conduite invariable. Si à la fin d'un quadrille vous voyez un mortel, Tœil rayonnant et Tair affairé, sortir furtivement de la salle où Ton danse, chercher à travers Fappartement l'endroit le moins encombré d'importuns, prendre sur une table un album, et, sous prétexte de le feuilleter, s'asseoir dans un coin de manière que personne ne puisse regarder par dessus son épaule, pensez hardiment que le fisc vient d'être fraudé de trois sous.

Le lieu où cette manœuvre se pratique avec le plus de sûreté, et qu'on pourrait en conséquence nommer le cabinet de lecture des billets doux, est cette région retirée et presque déserte qui dans les arrière-salons se trouve consacrée aux tables de whist. C'est là un terrain exceptionnel où ne pénètrent jamais la médisance ni la curiosité; car les joueurs de whist sont des hommes graves, ne regardant pas plus loin que leurs cartes, et pour qui, tant que dure la partie, le reste du monde n'existe pas. Ce fut vers ce lieu que se dirigea M. de Livernois. Il prit un fauteuil, s'assit à l'écart dénoua mystérieurement le mouchoir dont il s'était emparé, et sans discrétion ni remords lut le billet qui tout déployé tenait dans la paume de sa main ; un sourire moqueur ne quitta pas ses lèvres pendant cette lecture; et peut-être allait-il la recommencer lorsqu'il fut soudainement accosté par un des joueurs de whist, qui venait de se lever à la fin d'une partie.

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Le nouveau personnage que nous mettons en scène était un homme d'une trentaine d'années, dont la mise négligée, la tenue insouciante et la physionomie distraite annonçaient l'absence la plus complète de ces prétentions personnelles où se complaisent jusqu'à la fatuité la plupart des gens du monde. La manière pensive dont il penchait la tète rendait plus saillante la proéminence de son front largement ouvert. Ses yeux offraient l'éclat fiévreux et vague que produit souvent l'abus des travaux de rintelligence, et le cercle de bistre dont ils étaient cernés semblait avoir pour cause d'autres insomnies que celles des bals. Rien qu'à voir cette figure pâle et méditative, ardente et fatiguée à la fois, on devinait un de ces martyrs de l'art ou de la science qui, dans la lutte acharnée où les pousse une glorieuse ambition, fléchissent quelquefois sous le dieu qu'ils osent étreindre, comme chancela Jacob entre les bras de l'ange, mais se redressent avec une énergie nouvelle et recommencent le combat jusqu'à ce que la victoire ou la mort le vienne terminer.

— Que lisez-vous là? dit cet homme au baron, en arrêtant sur lui son regard pénétrant.

— Quelque chose de curieux et qui vous intéressera, répondit monsieur de Livernois sans paraître contrarié de cette interruption ; promettez-moi de ne pas me gronder, et je vous ferai lire une des plus amusantes déclai'ations d'amour qu'on puisse imaginer.

— Adressée à vous? demanda le joueur de whist.

— Celles-là^ je ne les montre à personne, répondit le baron avec le sourire discret de Thomme à bonnes fortunes.

— Vous craignez que je ne vous gronde, dites-vous? Pourquoi cela ?

— C'est que, pour me bien conduire jusqu'au bout^ j'aurais dû vous remettre ce billet sans le lire; mais le démon de la curiosité a été le plus fort. Je n'ai pas pu résister à la tentation de connaître le style des jouvenceaux d'aujourd'hui; il est curieux, ma parole d'honneur !

— Mais quel rapport puis-je avoir avec ce billet?

— Le rapport, mon cher Colonge, le voici, dit le baron en montrant le mouchoir qu'il avait tenu caché jusqu'alors.

— Ce mouchoir est à ma femme, dit froidement Colonge, après un instant d'examen.

— En vérité, j'ai cru que vous ne le reconnaîtriez pas, reprit en riant monieur de Livernois ; il y a un peu loin de vous à Othello, et je vous en félicite. Maintenant, écoutez mon histoire.

Le baron raconta l'audacieuse entreprise du jeune homme chevelu, dont il contrefit burlesquement la pantomime sournoise, et il termina son récit en remettant à son interlocuteur le billet qu'il avait intercepté. Malgré la petitesse du format, ce manuscrit représentait au moins la valeur de dix pages in-octavo, tant l'écriture en était menue; et pour le déchiffrer couramment, il fallait l'œil d'une femme ou celui d'un jaloux. Il renfermait d'ailleurs tous

les ingrédients dont se composent invariablement les œuvres de cette nature, lorsque chez l'auteur quelques prétentions littéraires s'unissent aux poétiquesexagérations de la jeunesse. Les étoiles y foisonnaient ainsi que les fleurs, et les anges y battaient des ailes, tandis que les harpes éoliennes frémissaient au souffle parfumé de la brise du soir ; le reste à Tavenant. Selon Tusage, le postulant énumérait les richesses enfouies dans son cœur d'homme, et éparpillait timidement ce magnifique trésor aux pieds de la femme rêvée, désirée, cherchée et finalement trouvée. Pour conclusion, M. Félicien Régnier, ,poëte méconnu et romancier en expectative, prenait l'engagement formel d'acquérir à bref délai un renom égal à la gloire de Dante et de Pétrarque, pourvu que madame Colonge consentît à devenir sa Laure ou sa Béatrix. Cette péroraison est de rigueur dans les épîtres amoureuses des jeunes écrivains incompris et inédits ; elle réussit assez bien près des bourgeoises, qui ne se voient pas sans reconnaissance promues au rang de divinités inspiratrices ; et d'ailleurs la promesse qu'eUe contient n'est pas de celles qui entraînent la contrainte par corps faute de paiement au jour de l'échéance.

— Eh bien ! que dites-vous de ce galimathias ? demanda le baron au mari de la femme que M. Félicien Régnier venait de choisir sans façon pour sa Béatrix.

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