‹ La peau du lionChapitre 12 sur 24 · LE GARDIEN OFFICIEUX · texte numérisé non relu

LE GARDIEN OFFICIEUX

Avant de répondre au baron, Colonge mit le mouchoir de sa femme dans une de ses poches, la lettre de Félicien Régnier dans une autre, et il resta quelque temps le front baissé d'un air pensif.

— Le pire des états,, c'est Fétat marital, dit-il ensuite, en faisant une légère variante au vers de Corneille; pour un homme occupé de travaux sérieux, une femme jeune et belle est un perpétuel souci. Les autres trouvent le repos après la fatigue; lui jamais. Sa vie est un combat sans relâche, et il ne doit attendre ni miséricorde, ni courtoisie des ennemis qui se relaient pour Tattaquer. Il lui faut dépenser son énergie en luttes ridicules, lorsque déjà il la sent fléchir sous l'œuvre à laquelle il s'est voué. Moi, par exemple, depuis deux mois je travaille quinze heures par jour; car je veux que mon tableau soit achevé pour l'Exposition, et l'on ne couvre pas en se jouant une toile de vingt-huit pieds sur vingt; aujourd'hui encore je

n'ai pas dîné, je n'ai quitté le pinceau que pour m'ha^

biller et venir à ce bal. En ce moment j'ai la fièvre^ tous les objets vacillent autour de moi^ et me font éprouver la sensation que donne le mirage. Tout à l'heure au whist je m'endormais d'épuisement; certes j'ai bien mérité quelques heures de repos. Eh bien ! point de repos, mari que tu es î II plaît à je ne sais quel imbécile désœuwé de trouver ta femme belle et de lui écrire en patois sentimental. Défends-toi donc., relève ce gant qu'on te jette à la face, sinon la galerie va te siffler. Quel métier!

— Parbleu! plaignez-vous, dit en riant M. de Liver- Rois; vous épousez une des plus charmantes femmes de Paris, et vous ne voulez pas que les autres la voient, telle qu'elle est ; la prétention est nouvelle. Sachez qu'un mari bien appris s'honore des succès de sa femme, loin de s'en fâcher.

— En ce cas, je suis fort mal appris, répondit le peintre, et je ne puis réformer ma nature.

— Soit, mais l'habitude est une seconde nature, et vous devriez être habitué aux passions qu'inspire madame Golonge. Savez- vous que nous voici arrivés à la neuvième, depuis le commencement de l'hiver?

— Sept, disions-nous avant-hier; en y joignant ce petit fat de Régnier, cela ne fait que huit.

— Huit et votre ami La Berthonie font bien neuf, dit le baron en souriant finement; soyez sûr que je compte juste.

— La Berthonie aussi! s'écria Golonge d'mi air de doute et en même temps de dépit.

— Oui, mon cher, le gros La Berthonie^ que vous regardez comme le plus sincère de vos amis, parce qu'il va proclamant partout que vous êtes le premier coloriste de répoque et qu'auprès de vous Decamps ne fait que des grisailles; La Berthonie cherche à s'indemniser de ses louanges en faisant la cour à votre femme. En son honneur, il s'est remis à la danse; et quand il croit qu'on peut l'entendre il lui parle anglais ; est-ce clair?

— La Berthonie aussi ! répéta le mari avec une sorte d'ironie mélancolique.

— Tu quoque, Brute! la chose est certaine. Des neuf soupirants dont nous parlions tout à l'heure, il me pa^ raîtrait de beaucoup le plus dangereux, si le danger était possible; mais quand il s'agit de madame Colonge, un pareil mot n'a pas de sens.

— Ils ne me laisseront pas finir mon tableau dit le peintre; malgré mon vœu de patience, je serai obligé de loger une balle dans la cervelle d'un de ces messieurs pour apprendre à vivre aux autres.

^ — Mon cher, vous êtes fou, répondit le baron; je vous l'ai déjà dit. Un homme comme vous, plein de talent et d'avenir, risquer sa vie contre de pareils automates!, Allons donc ! songez qu'à prendre ce parti vous avez tout à perdre et rien à gagner. Si vous succombiez quel malheur pour l'art! Si, au contraire, vous donniez une bonne leçon à l'un de ces petits Lovelaces, ne faudrait-il pas recommencer le lendemain?

— Je recommencerais.

— Ce serait l'histoire de Thydre de Lerne. Croyez-moi^ les expédients pacifiques sont les meilleurs; mettez de côté toute humeur sanguinaire, et laissez-moi continuer mon rôle de gardien officieux et désintéressé. Je ne pense pas que vous soyez mécontent de mes services?

— Bien loin de là, répondit Colonge d'un air d'empressement/je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.

— C'est moi qui vous en dois, puisque vous me procurez l'occasion d'être utile à un ami, en me divertissant beaucoup.

— Cela vous amuse donc?

— Prodigieusement. Vous ne saunez croire combien je trouve de piquant à cette petite guerre. Il me paraît si original d'être du côté du mari !

— C'est probablement la première fois que cela vous arrive, dit le peintre en essayant de sourire.

— J'en conviens, répondit M. de Livernois avec fatuité; et c'est pour cela que la chose me plaît. D'ailleurs, quand on approche de la cinquantaine, peut-on faire mieux que d'expier ses vieux péchés en mettant son expérience au service de la morale ? Ne croyez pas cependant que j'aurais agi avec tout le monde comme avec vous. Il est des mai'is si prodigieux ! Mais vous êtes un homme à part. Je vous reconnais autant de cœur que de talent, et comme vous l'emportez de tous points sur les présomptueux qui vous déclarent la guerre, je prends votre parti envers et contre tous.

— C'est une belle action dont vous serez^ j'espère, récompensé tôt ou tard.

— Je le suis déjà. Ne comptez-vous pour rien le plaisir d'assister à la déconfiture de tous ces charmants jeunes gens qui arrivent le nez au vent et s'en retournent l'oreille basse ! Vous ne voyez pas cela, vous ?

— Est-ce que je vois quelque chose ? dit Colonge d'un air mécontent de lui-même.

— Ne vous faites pas de reproches, reprit avec vivacité le baron. Il n'en peut-être autrement. Sans cesse occupé d'un travail qui absorbe toutes vos facultés, comment voulez-vous apporter dans le monde cette liberté d'esprit, ce calme d'imagination, ce regard éveillé qu'exige le rôle d'observateur? Avec votre gigantesque combat des Cimbres en tête, il est impossible que vous suiviez dans toutes ses marches et contre-marches cette armée lilliputienne qui manœuvre autour de madame Colonge. Bon pour moi, flâneur et désœuvré ; c'est ma spécialité. Ne sachant pas faire comme vous de grandes choses, il est juste que je m'entende mieux aux petites. Fiez-vous donc à moi ; si vous ne voyez rien, je vois tout ; je suis un vieux routier qui ne vaut plus guère que pour l'observation ; mais là, je suis sur mon terrain, et j'en ai une telle habitude que souvent je dépiste un amoureux avant qu'il se sente luimême. C'est ainsi qu'en deux coups d'œil j'ai su à quoi m'en tenir au sujet du petit Régnier et de La Berthonie.

— Comment chasser ces deux nouvelles guêpes ? dit le peintre d'un air soucieux.

— C'est mon affaire^ répondit M. de Livernois avec un sourire plein d'assurance ; vous savez que j'ai un talent particulier pour faire plier bagage aux séducteurs. Je ne pense pas que ceux-ci soient plus invulnérables que leurs sept prédécesseurs. Donnez-moi carte blanche, et je vous garantis qu'avant trois jours vous en serez débarrassé.

— Qu'appelez-vous carte blanche?

— Moins que rien. D'abord rendez-moi le billet de Régnier.

— Mais... je ne sais s'il est convenable...

— Il me le faut absolument. Vous défiez-vous de moi?

— En aucune manière, dit Colon ge ; voilà le billet. Puis-je savoir ce que vous en voulez faire?

— Plus tard. Maintenant je n'ai plus qu'une chose à vous demander : il y a une course après demain à la Croix de Berny. Madame de Gabrial y veut aller, et je crois savoir de bonne source que madame Colonge a aussi envie d'y assister.

— Ma femme vous en a parlé ?

— Avec votre permission, mon cher ; confident de la femme, confident du mari, je cumule ; par malheur, c'est sans rétribution. Pour en revenir à notre sujet, il faut que vous usiez de votre autorité maritale pour décider madame Colonge à accompagner madame de Gabrial ; cela ne sera pas difficile puisqu'elle le désire. Je serai de la partie, La Berthonie aussi, Régnier aussi; et je vous promets qu'au retour ils auront vécu tous deux.

— Comment cela?

— C'est mon secret.

Colonge réfléchit un instant,

— Je sais par expérience, dit-il ensuite,, que, pour vous^ promettre et tenir ne sont qu'un : faites ce que vous voudrez .

— Il faut que la partie s'arrange tout de suite; venez en parler à madame Colonge.

Les deux hommes rentrèrent ensemble dans la salle du bal et s'approchèrent de la femme du peintre. Ils trouvèrent auprès d'elle M. La Berthonie, mieux à l'aise sur la banquette où il s'était assis qu'il n'avait dû l'être à la contredanse un instant auparavant. Délivré de l'observateur qui le gênait, le gros homme avait repris la parole en français; car en langue étrangère il est difficile d'être aimable. Son esprit naturellement vif et mordant se trouvant encore aiguisé par le désir de plaire, les mots heureux, les traits piquants, les remarques fines ou satiriques se pressaient sur ses lèvres avec une verve intarissable. Près d'une femme spirituelle un tel homme devait nécessairement obtenir du succès ; et pourtant à voir de quel air distrait madame Colonge l'écoutait, il était permis de douter que près d'elle il réussît beaucoup.

A peu de distance, mélancoliquement niché dans l'embrasure d'une fenêtre dont les rideaux rouges rendaient plus frappante la pâleur de son visage, Félicien Régnier couvait des yeux sa Béatrix ; mais cette contemplation avait quelque chose de chagrin. A chaque sourire du gros danseiu", le jeune poète fronçait tragiquement ses noirs sourcils; et plus la figure de l'un s'épanouissait, plus se

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rembrunissait le front de l'autre. On eût dit d'une élégie en regard d'un madrigal.

— Voilà nos guêpes en présence, dit M. de Livemois en poussant du coude son compagnon ; puisque vous vous plaignez de n'être pas observateur, prenez une leçon. Remarquez d'abord comme chacun d'eux a choisi son terrain; La Berthonie ne manque pas d'esprit, et surtout il s'énonce avec facilité. Il parle donc; à tort ou à travers, peu importe ; il parle ! L'essentiel pour lui, c'est qu'on l'écoute et qu'on ne le regarde pas. Il est des femmes qui accordent cette faveur aux hommes laids lorsqu'ils sont spirituels ; pour mieux les entendre elles ferment les yeux : que La Berthonie obtienne cela, il l'emportera sur l'Apollon du Belvédère. Défiez-vous de lui, Colonge. Le serpent du paradis terrestre n'était pas beau, mais il parlait bien. Quant au petit Régnier, rimpro\isation n'est pas son fort ; il garde donc habituellement im éloquent silence en prenant des attitudes byroniennes; mais vous savez de quel style incendiaire il écrit. Près des femmes d'imagination, ces barbouilleurs de papier à front pâle et à regards fascinateurs obtiennent souvent beaucoup de succès.... Ne vous y fiez pas trop non plus.

— A qui se fier ? dit le peintre.

A la vue des deux amis, qui n'étaient plus qu'à quelques pas, madame Colonge cessa d'écouter les insinuants propos de M. La Berthonie; et s'adressant à son mari d'un air boudeur :

—. Vous vous êtes enfin décidé à me venir faire une vi-

ate?lui dit-elle ; c'est fort heureux. Le whist est donc un jeu bieu intéressant?

— Que ferait dans ce salon un homme qui ne danse pas? répondit le peintre en souriant.

— On regarde danser sa femme.

— Oui, si je ne consultais que mon goût; mais que diraient vos danseurs?

— Ils parleraient anglais, observa le baron, qui jeta un regard railleur à M. La Berthonie.

Le gros danseur n'était pas homme à se laisser porter une botte sans y riposter.

— Vous en voulez beaucoup à ce pauvre anglais, dit-il; je croyais cependant que vous le saviez. Lady Osborne ne vous a-t-elle pas donné des leçons ?

Monsieur de Livernois avait reçu en effet d'une des plus jolies ladies du faubourg Saint-Honoré, à laquelle il s'était permis d'adresser ses soupirs, une leçon récente, mais où la langue anglaise n'entrait pour rien. Cette allusion à un échec qui avait écorné sa réputation de séducteur attira sur les joues du baron une rougeur de dépit. Il considéra M. La Berthonie d'un air très-sérieux; au lieu de détourner la vue, celui-ci sourit ironiquement. L'adorateiu* de madame Colonge et l'homme qui s'était constitué son gardien s'entre-regardèrent un instant comme font deux coqs de combat, près de fondre l'un sur l'autre; puis, par une sorte de transaction tacite, ils s'éloignèrent chacun de son côté. Le peintre n'eut pas l'air de remarquer cette Dantomime significative; et se penchant vers sa

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femme qui souriait malicieusement^ les yeux fixés sur son éventail.

-- Monsieur de Livernois, lui dit-il, vient de me parler d'une promenade à la Croix de Berny, où vous voulez aller avec madame de Gabrial.

— Je veux! si vous voulez^ répondit la jeune (cmine avec un regard câlin.

— Ne dirait-on pas que je suis le maître? dit Color.ge en souriant; vous me flattez, Aurélie.

— Vous viendrez avec nous ?

— Et mon tableau î

. . — Oh! votre tableau! voilà le grand mot lâché. Si vous saviez combien je déteste la peinture, vous ne me parleriez pas sans cesse de votre tableau.

— Détestez la peinture, mais aimez le peintre,

— Je Taimerai s'il est aimable.

— Que faut-il faire pour cela?

— Venir avec nous. Vous pouvez bien me sacrifier mie matinée.

— Mon tableau fini, je serai entièrement à vos ordres, répondit le peintre, qui, dans la fièvre du travail dont il était possédé, regardait la perte d'un seul jour comme un désastre.

— N'en parlons plus, dit madame Colonge d'un ton piqué : je me sens fatiguée; voulez-vous demander la voiture ?

De tous les ordres qu'un mari peut recevoir de sa femme, celui du départ est peut-être le seul qui soit sûr

d^être toujours bien accueilli. Coîonge qui partageait Taversion de ses confrères pour la soirée du matin, s'empressa de sortir du salon; il y rentra bientôt, et un instant après les deux époux se retirèrent. Avant d'arriver à l'antichambre, Aurélie put apercevoir le baron de Livernois, le poète Félicien Régnier et M. La Berthonie, établis sur son passage en manière d'espaliers qui assistent au coucher du soleil. Elle sourit au premier qui la saluait avec courtoisie, accueillit d'un air distrait le regard élégiaque du second, et fronça imperceptiblement les sourcils lorsque le troisième, plus familier, vint prendre congé d'elle; le peintre ne vit rien de tout cela, ou du moins eut l'air de ne rien voir.

Dans la voiture les époux gardèrent quelque temps le silence, lui pensif, elle boudeuse.

— Quelle charmante soirée ! dit enfin Aurélie en effeuillant capricieusement son bouquet.

— Charmante ! répéta son mari.

— On dit qu'on se lasse du bal, c'est faux! continua la jeune femme; je danserais toute ma vie sans y prendre moins de plaisir.

— Tu t'es donc bien amusée ?

— Oh ! beaucoup ! je n'ai pas manqué une contredanse.

— As-tu dansé avec La Berthonie ? demanda Colonge d'un air d'indifférence.

— Trois fois, répondit Aurélie qui articula ces deux

mots d'un ton bref; quel homme aimable, enjoué, charmant 1

— La Berthonie a autant d'esprit qu'il est gros, dit le peintre^ rendu malgré lui satirique par la déloyauté de son ami.

— Je ne le trouve pas trop gros^ repartit madame Colonge avec une vivacité peut-être affectée; il a bonne tournure, il est même élégant, en un mot il est fort bien.

Le peintre ne répondit rien à ces paroles qui, d'après ce que lui avait appris M. de Livernois, devaient sonner d'une manière assez désagréable à son oreille. Depuis un instant il ne luttait plus qu'avec peine contre le sommeil dont il s'était plaint déjà au bal, et que provoquait irrésistiblement la monotone trépidation de la voiture. Son mari ne la contredisant pas, madame Colonge, de plus en plus piquée, essaya d'une autre attaque.

— Madame de Gabrial doit être contente de sa soirée, dit-elle; tout y était bien. Beaucoup de jolies femmes, et plusieurs hommes d'un vrai mérite. A propos de ces derniers, avez-vous entendu parler d'un volume de poésies que va publier M. Régnier : Brumes et Rosées 1\\ paraît que ce sera un livre fort remarquable. On m'a dit que M. de Lamartine pourrait s'en enorgueillir.

Aurélie attendit un instant la réponse de son mari ; voyant qu'il ne disait mot, elle se tourna tout à fait de son côté et le regarda pour le forcer de parler. Vaincu par l'accablement qui suit les travaux excessifs, le peintre avait penché la tête dans le coin de la voiture, et malgré ses soucis, malgré sa jalousie, malgré son amour, il dormait.

Madame Colonge le considéra quelque temps avec un mélange d'ironie^ de tristesse et de courroux.

— Si je lui avais parlé peinture,, se dit-elle, il ne dormirait pas : hors son tableau, rien ne l'intéresse. Qu'on cherche à me plaire, qu'on me fasse la cour, ça lui est égal; il ne s'en aperçoit seulement pas. S'occuper de moi, craindre de perdre mon affection, être jaloux enfin, ce serait trop au-dessous d'un homme qui n'a que l'art en tête. L'art! la renommée! la gloire ! mots que je déteste. Il ne lui manquait plus que de dormir quand je lui parle! décidément, je ne l'aime plus.

Aurélie s'enveloppa étroitement de sa pelissse, et s'éloignant le plus possible du peintre, elle s'appuya dans l'autre angle de la voiture ; mais, au lieu de sommeiller comme lui, elle rêva tout éveillée ; on sait que ces rêveslà tournent parfois au préjudice des maris, quand ceux-ci dorment surtout.

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