UART ET LE MARIAGE
Avant son mariage^ Colonge, par insouciance plus que par modestie, n'avait jamais pris son talent au sérieux; ainsi que plusieurs artistes de mérite à qui les longs ouvrages font peur, il s'était adonné uniquement au genre, non qu'il Je trouvât plus facile que la peinture historique, mais parce qu'occupant moins de place il exige moins de travail. Chaque fois qu'il prenait le pinceau, il triait parmi ses idées celles à qui pouvait suffire une toile médiocre, et repoussait les grandes conceptions dont l'exécution l'eût entraîné au-delà d'une certaine limite que son indolence s'était promis de ne jamais franchir. Acquérir de la réputation au meilleur marché possible, tel était son but, et il l'avouait naïvement. Quant à la renommée durable, noble ambition des véritables artistes, il la regardait de l'œil dont un passereau perché sur un buisson contemple la région orageuse où l'aigle seul a le privilège de planer.
— La gloire ! disait-il quelquefois avec un sourire mo-
queur, voulût-elle de moi^ je ne voudrais pas d'elle; Tétat de grand homme est trop fatigant.
— Le talent n'a pas le droit d'être oisif, lui disaient alors ses amis; on pardonne à l'impuissance, mais non à la paresse; et ce n'est pas la force qui te manque, c'est la volonté. Qu'arrivera-t-il si tu continues d'effleurer la mine sans la creuser? Au lieu de trouver la veine d'or, tu ne recueilleras que du sable. Prends-y garde : tu gaspilles en ébauches et en bluettes une verve qui, mieux employée, suffirait à illustrer ton nom. Songe qu'un effort unique, mais puissant produit souvent des résultats immortels : Géricault doit sa gloire à un tableau.
— Je ne suis pas Géricault, répondait le peintre d'un ton modeste.
— Mais l'avenir? n'as-tu donc nulle envie de lui léguer tes œuvres?
— Qu'importe que mes ouvrages me survivent, pourvu qu'ils me fassent vivre !
Par cette réponse prosaïque Colcnge fermait la bouche aux donneurs de conseils.
Dans les pays méridionaux, il est des terrains si féconds que le labour y semble inutile; il suffit de gratter le sol et de semer le grain pour faire éclore de florissantes moissons. Le talent du jeune peintre ressemblait à ces champs privilégiés ; superficiellement ensemencé par le travail, il produisait cependant des fruits que n'obtient pas toujours l'opiniâtreté laborieuse. Il était impossible de réussir à moins de frais; en peu de temps et presque sans efforts^
Colonge avait conquis une sorte de réputation mesurée, il est vrai, à la taille du genre auquel il se bornait; mais peu lui importait la médiocrité du résultat : à ses yeux, le principal mérite d'un succès était de coûter peu et non de rapporter beaucoup.
Pour un grand nombre d'artistes le mariage est une époque d'assoupissement et parfois de léthargie ; pour Colonge, au contraire, il devint le signal du réveil. Il n'est pas inutile d'expliquer à quel propos s'accomplit cette métamorphose de l'insouciance en activité, et comment s'alluma la flamme qui mit en cendres la paresseuse Capoue, où le talent du jeune peintre était demeuré engourdi jusqu'alors.
Un soir, dans un salon où il avait accompagné Aurélie, Colonge entendit la conversation suivante qui avait lieu entre deux hommes derrière qui le hasard venait de l'amener.
— Quelle est cette charmante femme vêtue de noir ? dit à son voisin un des interlocuteurs.
— Madame Colonge, répondit l'autre; n'est-ce pas qu'elle est admirablement belle?
— Ravissante! Est-elle mariée ou veuve?
— Ma foi, je n'en sais rien. Je crois cependant qu'il doit y avoir dans quelque coin de ce salon un individu de ce nom; musicien, avocat ou notaire; quelque chose comme ça; mais qui songe à lui? Vous comprenez que défunt ou vivant, le mari d'une femme si remarquable n'existe pas.
Colonge fut tenté de prouver son existence en souffletant l'impertinent qui la niait; il se contint toutefois et dévora sa colère; mais Tinsulte indirecte qu'il venait de subir déposa dans son cœur un germe acre et vivace d'où sortit bientôt une de ces énergiques résolutions qui changent la vie d'un homme et lui ouvrent un horizon nouveau.
— Le drôle avait raison^ se dit-il^, avec une amertume mêlée d'ironie; je n'existe pas : autrefois j'étais peu de chose, maintenant je ne suis plus rien du tout. Aurélie est si belle ! près d'elle un homme supérieur semblerait diminué ; homme vulgaire, je disparais entièrement. C'est dans de l'or qu'un pareil diamant devrait être enchâssé, et je suis de cuivre ! Avant ce redoutable voisinage, mon nom avait une valeur plus ou moins méritée, mais enfin il m'appartenait; aujourd'hui j'ai perdu jusqu'à cette individualité, si mince qu'elle fut. Je ne suis plus Colonge, je suis le mari de madame Colonge ! Me voilà devenu je ne sais quel misérable et ridicule accessoire au moyen de quoi une demoiselle se trouve saluée du titre de dame. Ai-je l'importance d'une croix de chanoinesse de Munich? j'en doute. Je sais que la plupart des maris se résignent à servir ainsi d'étiquette à leurs femmes ; mais m'y résignerai-je, moi? — Non, reprit Colonge avec l'accent de l'orgueil révolté, je ne suis pas fait pour ce rôle dérisoire. Il ne me convient pas d'être le lierre parasite, quand je sens en moi la vigueur du chêne. Si la beauté est reine, le talent est empereur; et j'ai du talent, ou du moins j'en aurai. Quand j'étais seul, je pouvais repousser le calice du
travail; mais ce qui n'était alors qu'indolence serait aujourd'hui lâcheté ; car il s'agit d'un intérêt plus grand que celui de ma réputation : Il s'agit de mon bonheur. Le jour où ma femme remarquera le dédain dont je suis l'objet, ce jour-là je serai méprisé d'elle; et du mépris à l'outrage il n'y a qu'un pas. A TœuvTC donc ! combattons pour l'honneur, sinon pour la gloire ! Ah ! cet insolent personnage ne sait pas si je suis musicien, avocat ou notaire! avant un an, je le jure, il saura que je suis peintre.
Pour la première fois Golonge entendait distinctement la voix mystérieuse et divine qui révèle aux hommes d'avenir leur destinée. L'orgueil fut pour lui ce qu'avait été l'enthousiasme pour le Corrége, un de ces mobiles irrésistibles devant lesquels s'aplanissent les montagnes et se comblent les abîmes. Tant qu'on avait encouragé sa force, il en avait douté; du moment qu'il la vit contestée, il y crut. Ardent et infatigable désormais, il ne laissa pas s'user en méditations stériles la révolution qui venait de s'accomplir en lui. D'une main dédaigneuse il relégua dans le fond de son atelier les frêles pinceaux, les toiles exiguës, les modestes chevalets dont il s'était servi jusqu'alors. Il substitua les travaux réfléchis aux improvisations faciles, et remplaça par l'étude des maîtres sérieux la mignai'de imitation de Greuze et de Watteau, qui trop longtemps avait réduit ses meilleurs ouvrages à la condition de pastiches.
Bientôt il se répandit parmi les peintres parisiens un
LA CnASSE AUX AMANTS. 211
bruit assez étrange pour faire naître un sourire moqueur sur les lèvres de la plupart d'entre eux.
— Savez-vous la nouvelle ? se demandait-on dans les ateliers ; Colonge peint pour le Salon prochain un tableau d'histoire.
— Pas possible î était-il répondu. Vous voulez parler sans doute d'une Suissesse au bord d'un lac ou d'une bergère cueillant des bluets.
— Un tableau d'histoire ! vous dis-je ; et quel tableau? la bataille des Cimbres.
A cette pompeuse déclaration, un rire homérique s'emparait de tous les assistants, tant semblait d'une bouffonnerie délicieuse le rapprochement du petit pinceau de Colonge et de la grande épée de Marins.
— Ne riez pas, reprenait alors avec une affectation de gravité le colporteur de la nouvelle ; le fait est sûr, quoique personne n'ait encore vu le tableau; car, pour rendre l'effet plus foudroyant, Colonge ne laisse entrer qui que ce soit dans son atelier; sa femme même en est exclue. Mais il paraît que cela sera d'un féroce mirobolant. Colonge ne sort plus, ne mange plus, ne dort plus ; le seul lieu où l'on puisse le rencontrer hors de chez lui, c'est îe musée espagnol; il paraît qu'il étudie Ribera.
Ici la risée éclatait de nouveau. Tout ce que le langage d'atelier renferme de sarcasme et de moquerie était prodigué sans pitié au peintre audacieux; les plus humains lui trouvaient le cerveau timbré. Monsieur Musard composant un opéra en cinq actes, ou monsieur Paul de Kock
212 acUVRES DE CH. DE BERNARD.
écrivant des oraisons funèbres, ne rencontreraient pas plus d'opposition frondeuse que n'en soulevait l'incursion de Colonge dans le genre historique. En France l'opinion publique montre une grande sollicitude pour les gens de mérite ; obtiennent-ils un succès^ elle les y parque le plus étroitement possible, de peur, sans doute, qu'égarés par une téméraire vanité, ils n'aillent tomber sous les dents des loups de la critique. Qu'un homme ait déjà conquis un arpent dans les champs de la gloire, on veut bien lui concéder une toise de ce terrain avec défense d'en sortir; à celui qui a fait preuve d'un talent supérieur, on daigne reconnaître de l'esprit pour mieux lui contester le génie.
Colonge sut bientôt quelle curiosité dénigrante et railleuse s'attachait à son tableau que personne encore n'avait vu ; à l'air de félicitation sournoise avec lequel plusieurs de ses confrères lui en parlèrent, il devina que d'implacables sifflets l'attendaient en cas de chute. Cette perspective, si propre à glacer son courage, ne fit au contraire qu'en redoubler l'ardeur. En face du danger les poltrons pâlissent, mais les braves se sentent plus forts. Dans un accès d'héroïque orgueil, l'artiste se compara mentalement à César au passage du Rubicon.
— Le sort en est jeté, se dit-il ; vaincre et les forcer de m'applaudir, ou me brûler la cervelle pour échapper au ridicule : je n'ai pas d'autre alternative.
Colonge poursuivit donc son œuvre avec l'énergie désespérée qu'inspire un combat à outrance. Son atelier devint un champ-clos où chaque matin il s'enfermait pour
n'en sortir que le soir. Là^ sans témoins bienveillant^'^ ou hostiles, privé des encouragements de l'amitié , mais délivré des conseils de Tenvie ; seul avec l'inspiration^ cette fièvre divine ; ivre de sa pensée comme une pytlionisse de son dieu, il attaquait sans relâche et d'un pinceau passionné la toile gigantesque qui devait lui donner la gloire ou peut-être la mort. Sa main, condamnée par la critique à ne peindre que des bergères, groupait les masses de combattants, brisait les lances, trouait les cuirasses, ébréchait les épées, roulait Cimbres et Romains dans une mêlée furieuse, écrasait sous les roues de leurs chariots les blondes filles du nord, offrait enfin à la louve du Capitole un repas digne d'elle. Il y a dans le talent véritable une sorte de férocité native que la vulgarité du travail peut long-temps endormir, mais qui s'éveille au premier aspect d'une proie glorieuse, comme éclate à Todeur du sang le terrible instinct du lion. A mesure que se développaient les détails pathétiques de son œuvre, Colonge sentait éclore en lui-même ce fanatisme paternel sans lequel on ne produit que des pages froides et décolorées. Jusqu'alors il n'avait peint qu'avec son esprit; pour la première fois amoureux de son ouvrage, il y prodiguait son âme. ^
^ — Ceci est de la peinture, se disait-il parfois ; mais ces moments de triomphe anticipé étaient rares. Plus souvent l'artiste trouvait sa palette indigne de sa pensée, et il tombait alors dans le doute et l'anxiété. Un brouillard s'étendait sur sa toile ; la couleur lui paraissait terne et grise^
îe dessin incorrect et tourmenté ; le ciel manquait de transparence, le terrain de solidité ; l'air circulait mal, les groupes les mieux étudiés n'étaient plus que des masses confuses; les figures dont un instant auparavant il admirait l'expression et le relief, lui semblaient plates ou grimaçantes; un raccoiu-ci douteux, un bras attaché gauchement, une étoffe mal drapée, un effet de lumière improbable le plongeaient dans un morne abattement. Autant dans ses moments d'exaltation il déployait de complaisance pour louer son ouvrage, autant alors il mettait d'emportement à le dénigrer. Il se proclamait un homme sans talent, sans portée, sans avenir; mais un rayon de ce soleil divin qui dore l'imagination des artistes venait-il de nouveau éclairer l'atelier quelque temps assombri, Colonge sentait renaître à l'instant sa confiance et son courage.
Tour à tour bouillant d'ardeur ou glacé par le découragement, le peintre poursuivait son œuvre avec persévérance, sans daigner répondre autrement que par le travail aux railleries ou aux compliments plus perfides encore de ses confrères. Rien ne paraissait capable de le distraire de cette vie sédentaire et laborieuse, lorsqu'à l'entrée de l'hiver il fut inopinément assailli au fond de sa retraite par une de ces préoccupations conjugales que les maris éprouvent quelquefois, mais ne prévoient jamais.
La femme qu'avait épousée Colonge était jeune, belle et riche. Comment il aiiûve que de l'entrelacement de ces trois tiges fleuries, la jeunesse, la fortune et la beauté ré-
suite parfois une couronne d'épines, cela serait un peu long à expliquer. D'ailleurs les phénomènes de ce genre se renouvellent trop fréquemment pour qu'il soit nécessaire d'en démontrer la vraisemblance. Dès son entrée dans le monde^ Aurélie se trouva l'objet de l'ovation impertinente que subissent et quelquefois provoquent les femmes dont la mode adopte le mérite. Vers cet astre nouveau, qui promettait d'éclipser tous ses émules, s'inclinèrent à l'envi les tournesols de la galanterie. On était alors au mois de novembre,, époque où les mangeurs de cœurs arment en guerre et se disposent à ouvrir leur campagne d'hiver. Sans s'en douter, Aurélie devint le but d'une croisade profane qui chaque jour voyait s'enrôler quelque nouvelle recrue ; car les amoureux sont une race essentiellement imitatrice, et c'est surtout pour eux qu'a été écrite l'histoire des moutons de Panurge. Tels qui, livrés à leur propre impulsion, eussent à peine remarqué la femme du peintre, en tombèrent épris dès qu'il fut devenu du bon air de paraître occupé d'elle. Le nombre des prétendants s'accrut donc avec une rapidité contagieuse. La nouvelle Armide se méprit d'abord sur la nature de cet engouement et n'y vit qu'un iimocent hommage rendu à une beauté dont, malgré sa modestie, elle ne pouvait douter. Mais tandis que la jeune femme sans expérience savourait son triomphe avec une confiance si naïve que déjà ses rivales y découvraient une coquetterie raffinée, Colonge, longtemps distrait par son travail, s'effaroucha subitement au premier aperçu des succès d' Aurélie,
^iG OEUVRES DE CH. DE BERNARD.
comme se cabre au bord d'un précipice un cheval dont on débande les yeux. La jalousie, cette lune rousse qui tant de fois détrône la lune de miel, lui darda un de ses rayons les plus malfaisants. Pendant plusieurs jours Tartiste, atteint d'une anxiété jusqu'alors inconnue, négligea ses pinceaux pour se consacrer sans partage à l'une de ces études maritales dont l'intérêt impérieux fait oublier tout autre soin. Armé d'une dissimulation nécessaire, d'abord il observa Aurélie ; il la trouva telle que nous l'avons dépeinte, ingénue dans son désir de plaire, contente de ses succès sans être enivrée, vertueuse de cœur mais coquette d'esprit, tout-à-fait résignée au rôle de reine de salon, et prête à exercer sans peur et sans reproche l'empire que semblait lui promettre sa beauté. Le résultat de cette épreuve rassura Colonge pour le présent sans le tranquilliser complètement sur l'avenir. Il est tant de femmes qui de la devise du chevalier Bayard finissent par ne garder que la moitié î En soumettant Aurélie à ce sévère et scrupuleux examen,' le peintre jaloux ne pouvait manquer de découvrir les différentes embuscades où s'étaient postés les ennemis de son repos ; chacun de ces détrousseurs d'honneur conjugal se comportait d'une manière conforme à son caractère. L'un restait blotti dans les humbles broussailles de la tendresse timide et dévouée ; l'autre perchait superbement sur la plus haute branche de la galanterie cavalière et outrecuidante ; celui-ci, ingénieur en amour, s'enterrait avec art dans la tranchée du respect, tout en calculant le jour où il pourrait démasquer son insolence ; celui-là.
élégie incarnée, se tenait tapi d'un air sournois dans le chemin creux de la rêverie et de Texaltation. Les existences sociales les plus notables se voyaient représentées dans cette bande malintentionnée. Indépendamment des concurrents indigènes, il s'y trouvait un diplomate russe et un réfugié espagnol. Or, on sait que parmi les séducteurs exotiques, ces deux espèces sont de beaucoup les plus dangereuses.
Après avoir successivement éclairé les manœuvres de tous les adorateurs de sa femme, Colonge tomba dans une méditation pleine d'inquiétude et de découragement. Entre un amant et un mari, la partie semble déjà inégale, comme Test toute lutte où Tun des combattants n'a rien à perdre ; mais ici le nombre inaccoutumé des assaillants décuplait pour le peintre les chances fatales. Entouré de toutes parts, attaqué sans relâches, exposé aux coups les plus imprévus, les plus variés, les plus perfides, quel succès pouvait-il attendre de sa résistance ? Vainqueur une fois, dix fois, vingt fois, ne suffisait-il pas d'un échec pour anéantir tous ses triomphes ? Déplorable misère de la condition conjugale ! Après cent défaites, un amant n'est pas détruit et peut encore espérer la victoire ; au moindre revers un mari succombe pour ne se relever jamais; le premier combat perdu devient pour lui une bataille plus désastreuse que celle de Pavie, où du moins l'honneur du vaincu resta sauf. ^'
Ainsi pensait Colonge dans l'amertume de son âme. Après avoir longuement commenté, par une anticipation
involontaire, le texte désagréable des infortunes conjugale s, il comprit l'inutilité d'une pareille rêverie et la nécessité d'agir au lieu de méditer. Plusieurs partis à prendre se présentèrent successivement à son esprit. Le plus efficace en apparence consistait à refuser le combat et à s'y dérober par une retraite immédiate. Arracher Aurélie aux périlleuses dissipations de la vie du monde; lui inspirer le goût d'une existence intime et recueillie ; s'enfermer avec elle dans une douce retraite inaccessible à l'intrigue et à la séduction ; réaliser, en un mot, au centre du tourbillon parisien, ce rêve d'isolement à deux dont se bercent tous les cœurs tendres, ce plan avait de quoi plaire à un amoureux, à un artiste et plus encore à un jaloux. Mais comment attendre d'une femme nourrie des présomptueuses frivolités de l'éducation moderne, ces graves et dociles sentiments qui attachaient les matrones romaines à la religion du foyer domestique ? Comment prescrire à une jeune mariée un renoncement brusque et absolu aux fêtes et aux plaisirs qu'elle regarde comme le légitime apanage de son nouvel état ? Comment surtout risquer un pareil coup d'état, après avoir jusqu'alors reconnu en principe, comme font la plupart des hommes d'esprit, qu'en ménage la femme règne et gouverne?
— Elle m'accuserait de caprice et peut-être de tyrannie, se dit Colonge en pesant les dangers d'un pareil plan; à trente ans je passerais pour un Arnolphc, pour un Bartholo; une fois dans celte voie il faudrait, pour être conséquent, adopter dans tout son ridicule le système des
duègnes,, des verroux et des fenêtres grillées; car Aurélie se soumettrait^ mais ce serait avec mécontentement et regret. Manifeste ou dissimulée^ il y aurait une révolte dans son esprit^ et que gagnerais-je à la provoquer ? En ce moment la vie de salon a pour elle tout Tattrait de la nouveauté; elle y porte la curiosité et la verve de son âge. Elle joue avec ses diamants^ avec sa toilette^ avec ses chevaux^ comme elle jouait il y a quelques années avec ses poupées. Ce goût ardent pour les plaisirs s'amortira sans doute de lui-même^ à mesure qu'elle s'habituera au monde et le connaîtra mieux; contrarié maladroitement, il acquerrait à coup sûr la gravité qui caractérise tous les sentiments comprimés. Aujourd'hui ce n'est qu'un enfantillage, demain ce serait une passion. Pas d'imprudence. Pour réussir, ce plan de retraite, qui me paraît si attrayant, doit être proposé par elle et non par moi. Il faut l'amener à me dire : « N'allons plus dans le monde et vivons l'un pour l'autre ! » Oui, voilà le vrai chemin; Dieu veuille qu'il ne soit pas aussi long qu'il est rai-
. sonnable!
Après avoir reconnu la nécessité de la patience et de la
temporisation, Colonge chercha un moyen de défense applicable au terrain dangereux où il se voyait contraint de rester. Le seul qui lui pouvait offrir quelque chance de succès était une surveillance active, continuelle, minutieuse et infatigable. En dépit de la débonnaireté vulgairement attribuée aux maris parisiens, les modèles en ce genre ne lui manquaient pas. S'établir dans la chambre
de sa femme comme fait un garnisaire chez un débiteur récalcitrant^ s'habiller quand elle s'habille, sortir quand elle sort, lire les lettres qu'elle écrit et celles qu'elle reçoit, la suivre partout, à la promenade, en visite, au bal, au théâtre, à l'église même, en un mot, devenir son ombre sous prétexte de tendresse; dans les salons d'autrui se poser non loin de son fauteuil de manière à la garder des yeux, épier avec anxiété son moindre sourire, observer où vont ses regards, à dix pas prêter l'oreille à ses paroles, froncer le sourcil lorsqu'elle valse avec un danseur élégant, se mordre les lèvres dès qu'un homme distingué s'approche d'elle, se renfrogner invariablement, qu'elle paraisse égayée ou rêveuse, l'emmener enfin, ou plutôt l'enlever vers le milieu de la soirée, à la manière d'un loup farouche qui emporte à la gueule une blanche brebis, tel est le rôle antisocial que joue dans le monde plus d'un personnage décoré du titre d'époux. Le peintre récapitula les détails de cette lamentable existence, et quoique la jalousie impose d'ordinaire silence à lamourpropre, il les trouva indignes de lui.
.^ — Ce n'est plus là de l'amour, pensa-t-il, c'est de la police. Je ne suis pas fait pour ce métier de mouchard ; d'ailleurs, lorsqu'une femme a besoin d'être gardée, elle ne le mérite pas.
Le système de la réclusion et celui de l'espionnage se trouvant écartés, l'un comme dangereux, l'autre comme avilissant, une seule icssource restait à Colonge: c'était de s'imposer philosophiquement la benoîte quiétude dans
laquelle il voyait sommeiller une grande partie de ses confrères; sorte de fatalisme matrimonial qui, pour s'épargner les fatigues de la lutte, se résigne d'avance aux revers, et quand d'aventure la maison brûle, s'assied en croisant bras et jambes à la façon des Turcs. Mais si le peintre avait trop de sens pour enfermer sa femme et trop d'orgueil pour la surveiller, il avait aussi trop d'amour pour quitter le gouvernail de cette chère nacelle et s'endormir sur la foi de son étoile au moment où grondaient les premières menaces de l'orage. Il savait que lorsqu'on veut être aidé du ciel, il est prudent de commencer par s'aider soi-même, et qu'appliquée au mariage la prédestination est un dogme absurde. Il rejeta donc ce troisième parti plus dédaigneusement encore qu'il n'avait repoussé les deux autres.
Après s'être successivement écorché aux divers piquants de cette matière épineuse sans parvenir à mettre les doigts sur un point maniable, Colonge demeura quelque temps dans une pénible perplexité, pressé de se décider et ne sachant que résoudre, hésitant entre plusieurs projets dont chacun éclairait les vices des autres, convaincu du danger de l'inaction, et réduit, par la crainte d'empirer sa position, à une jalousie dissimulée, passive et inerte.
— Après tout, qu'ai-je à craindre? se disait-il quelquefois. Aurélie m'aime, et son attachement, dont je suis sûr, est une cuirasse contre laquelle s'émousseront tous les traits que lui attire sa beauté.
22'.' CCVYlEi DE CB* DB 1IIIIAB9* ^
O'ÀUi r/iflcxion rassurait le jaloux^ mais pour peu de temps; car h'miU'À, en interfogeant sa propre expérience, il fie rappelait que le cœur de quelques femmes est as8e2f
grand pour contenir à la fois un mari et un amant.
— O misérable condition que la mienne! pensait-ii alors ; que sont devenues mon insouciance et ma gaité? J'étais si heureux il y a un an ! Pourquoi m'être marié. ou (lu moins pourquoi, parmi les femmes que je pouvais épouser, avoir choisi la plus belle et la plus séduisante . Ne devais-jo pas prévoir que d'autres la verraient telle que jo la vois moi-môme, et qu'une fois possesseur de ce trésor, il me faudrait veiller jour et nuit à sa garde? Triste veille, garde ridicule où je consumerai obscurément plus de force et d'énergie qu'il ne m'en faudrait pour acquérir une réputation durable. Mari d'une femme charmante ! est-il un sort plus déplorable? Je le vois bien, ce mariage m'a mis hors la loi. Tout le monde, amis comme ennemis, se croit le droit de faire feu sur mon honneur, comme on tire sur une béte fauve. Amis! que dis-je là? M'en rcstc-t-il un seul? Le mari d'une jolie femme a des protecteurs, des complaisants, des flatteurs ; mais des amis, jamais!
A cette époque môme, un homme dont nous avons déji\ parlé s'efforça de prouver à Colonge la réalité de l'amitié à laquelle le peintre ne croyait plus. Cet homme, ce fut M. de Livcrnois.