L^AMI DU MARI
Ainsi que nous Tavons dit^ depuis que la révolution de juillet lui avait enlevé sa préfecture^ le baron de Livernois, pour combler le vide de son existence, s'était consacré sérieusement au métier d'homme à bonnes fortunes, sans s'inquiéter de commettre un anachronisme en imitant dans un siècle phlegmatique les mœurs évaporées d'un autre âge. Dans cette carrière où le plus heureux ne réussit pas tous les jours, il avait éprouvé plus de succès que de revers; mais Téchec essuyé aux pieds de lady Osborne menaçait de ternir toute la gloire de ses précédents triomphes. Près de cette insensible insulaire, l'amabilité de l'amoureux de quarante-six ans s'était vue mise en un tel désarroi, qu'il avait reconnu qu'à moins de déchoir complètement de son rang de séducteur, il était indispensable qu'il effaçât, par quelque victoire éclatante, une défaite dont s'égayait impitoyablement la médisance des salons.
La première chose à quoi pense un général contraint de lever un siège, c'est à gagner une bataille qui raccom-
mode sa gloire endommagée. Ainsi fit le baron pour sa renommée galante. 11 chercha une femme dont le mérite fût si éminent qu'il y eut à lui plaire une gloire incontestable ; car il lui fallait un soleil radieux pour se sécher après son naufrage. Après avoir quelque temps hésité entre plusieurs astres plus ou moins flamboyants de beauté^ d'esprit et de vertus, toutes ses irrésolutions cessèrent à la vue de madame Colonge. En remarquant la sensation produite par la femme du peintre dès son entrée dans le monde, monsieur de Livernois pensa qu'il chercherait vainement un plus splendide chapiteau pour la colonne de ses victoires, et sans retard il avisa aux moyens d'accomplir cette monumentale conquête.
Une chose explique les succès fabuleux qu'obtiennent quelquefois les galants d'un âge mûr, c'est l'art infini qu'ils mettent à les préparer. Médiocres ou même insuffisants au dénouement d'une intrigue, ils déploient dans ses préliminaires une supériorité devant laquelle pâlissent tous les avantages .de la jeunesse. Le baron possédait mieux que personne cette science comparable à la patiente industrie de l'araignée, qui ourdit sa toile brin à brin. En cette occasion il se piqua d'honneur et tripla les fils de sa rouerie. Laissant bourdonner autour d'Aurélie l'essaim de ces adorateurs vulgaires qui, dès que fleurit une jolie femme accourent des quatre points cardinaux pour s'en disputer les parfums, il s'occupa d'abord exclusivement d'une conquête par où doit débuter tout amant qui sait son métier.
Jusqu'alors entre Colonge et monsieur de Livernois il n'avait existé qu'une liaison banale. L'artiste et l'homme du monde se saluaient de la main en se rencontrant sur les boulevards ; ils échangeaient quelques paroles quand le hasard les réunissait dans le même salon ou au théâtre; leur intimité n'allait pas plus loin. Par une suite de manœuvres si bien graduées que le caractère le plus défiant n'en pouvait guère prendre ombrage, le baron parvint à métamorphoser ces relations décousues en une fréquentation journalière. Sous le prétexte d'un violent amour pour la peinture, il s'impatronisa dans l'atelier de Colonge et, à part le droit d'entrer dans la salle réservée au tableau des Cimbres, il acquit par degrés toutes les prérogatives dont se montrent jaloux les camarades des artistes. Lui qui, par mignardise d'homme de boudoir, s'était abstenu de fumer jusqu'alors, il eut sa pipe à demeure dans l'atelier, familiarité qui, chez les peintres, équivaut au couvert permanent à la table d'un ami riche.
Après s'être mis en règle à l'égard du mari, et lui avoir, du moins le croyait-il, convenablement bandé les yeux, monsieur de Livernois passa au point capital de son entreprise et commença ses lignes de circonvallation autour de la femme dont il avait juré la conquête. Sur ce nouveau terrain l'attendait une concurrence armée jusqu'aux dents, et qu'eût désespéré de vaincre un séducteur moins confiant en son propre mérite. Loin de se laisser décourager par le nombre inaccoutumé des rivaux, à travers lesquels il fallait faire une trouée, sous peine de rester au dernier
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rang^ le baron prit sur-le-champ à leur égard une détermination héroïque.
— Si je n'avais affaire qu'au mari, se dit-il, dès à présent je pourrais procéder à sa destruction, car, de ce côté, la poire est mûre. Vu Tétat des choses, ce serait une folie. Supposons Golonge défunt dans le cœur de sa femme, voilà une succession ouverte. Rien de mieux si j'étais seul à portée de la recueillir; mais il se présentera dix prétendants pour un ; ils sont là tout prêts. Qui me dit que je l'emporterai? Tirer les marrons du feu pour qu'un autre les mange à ma barbe, ce serait trop ingénu. Point de sotte impatience; ne nous écartons pas des règles. Les rivaux d'abord, le mari ensuite; tel est l'ordre logique dans lequel doivent être immolées les victimes. Pour peu que les beaux yeux d'Aurélie continuent leui's ravages, ce sera une véritable hécatombe.
Au moment où le baron formait le dessein d'anéantir avant tout ses concurrents, afin de se trouver sans cohéritiers quand s'ouvrirait ce qu'il appelait ironiquement la succession de Colonge, deux circonstances imprévues vinrent servir ce projet de haute politique.
Nous avons décrit les anxiétés de l'artiste à la vue des dangers qui menaçaient son bonheur conjugal; ici nous devons expliquer le sentiment analogue qui, à la même époque, se développa dans le cœur d'Aurélie. Les femmes aiment assez les fruits du travail, surtout lorsqu'ils s'appellent la fortune ou la gloire, mais du travail lui-même elles font peu de cas; il leur faut le cachemire tissu et le dia-
mant taillé ; le métier où Tun a vu s'épanouir les fleurs splendides, de run, rinstrument qui a fait étinceler les facettes de l'autre^, blesseraient leur exquise délicatesse. Si par hasard elles daignent reconnaître que qui veut la fin doit aussi vouloir les moyens^ du moins exigent-elles dans ces moyens une élégance et une recherche rarement pratiquées par les travailleurs. Haydn composant ses symphonies répée au côté^, Buffon se parant de ses plus belles manchettes avant de prendre la plume^ ont fort peu d'imitateurs parmi les écrivains comme parmi les artistes^ deux races naturellement débraillées. Colonge n'était pas exempt du laisser-aller commun à la plupart de ses confrères : son costume d'atelier consistait en une blouse familiarisée avec les taches d'huile; de souliers vernis^ de cravate bien mise,, de tout le reste du harnais à la mode^ en face du chevalet il n'était plus question. Cette négligence confondit toutes les idées d'Aurélie qui^ en véritable Parisienne^ avait toujours supposé que, pour peindre avec talent aussi bien que pour écrire d'une manière spirituelle, des gants jaunes sont indispensables.
Jusque-là toutefois le grief de la jeune femme était minime, et sans doute elle se fût habituée à l'absence d'étiquette qui l'avait choquée d'abord; mais bientôt elle crut avoir de plus graves sujets de mécontentement. En voyant Colonge s'enfermer dans son atelier de longues heures, puis des joiu'nées, elle prit en antipathie peu à peu ce travail assidu et mystérieux dont elle était la cause sans s'en douter. Il lui parut que pour s'acharner ainsi à la
peinture^ un homme devait avoir plus d'ambition que de tendresse. Elle se crut donc moins aimée alors qu'elle rétait davantage, et ne devina pas quel sentiment noble et profond poussait le peintre à la gloire, comme au seul piédestal qui pût Télever jusqu'à elle. Attribuée uniquement à un orgueilleux désir de renommée, la persévérance laborieuse de son mari la froissa de plus en plus et finit par la blesser au cœur.
— Il aime mieux son tableau que moi, se dit-elle, un soir qu'entraîné par le travail l'artiste lui avait fait dire de ne pas l'attendre pour dîner.
A dater de ce jour Aurélie fut atteinte d'une anxiété moins motivée que celle qu'éprouvait son mari depuis quelque temps, mais presque aussi pénible, car les souffrances dont le siège est dans l'imagination l'emportent parfois en amertume sur les peines réelles. Jalouse de la gloire dont elle croyait Colonge amoureux, elle ressentit pour cette étrange et insaisissable rivale toute la haine qu'une femme lui eût inspirée. Le tableau des Cimbres, qu'elle n'avait pas obtenu de voir malgré ses sollicitations, devint pour elle un cauchemar dont le nom seul lui causait un malaise mêlé de dépit. Le peintre alors eut à se défendre contre une foule de ruses adroites et de manœuvres ingénieuses mises en œuvre par sa femme pour le distraire du travail et l'arracher à son atelier. Il résista courageusement à ses attaques renouvelées chaque jour et dont le motif lui échappait. Aurélie, à la tin, irritée du peu de succès de ses efforts, trouva indigne; d'elle d'y per-
sister; s'enveloppant par orgueil d'une fausse indift'érence, elle affecta pour la vie du monde un engouement exagéré dans le but de contrarier son mari ; et^ comme nous Tavons vu, cette fois elle réussit complètement.
L'esprit sans cesse aux aguets, ainsi qu'il convient à un amoureux, monsieur de Livernois découvrit en même temps la jalousie du peintre et le mécontentement d'Aurélie. L'un et l'autre de ces sentiments lui parurent excellents à exploiter, et ce fut sur ce double pivot qu'il fit tourner désormais son système de séduction. Sans perdre de temps il profita de sa découverte pour s'établir de pied en cap près du mari et près de la femme dans ce diabolique emploi de confident, qui est le noviciat obligé des galants d'un âge mûr.
— Qu'avez-vous, mon cher ? demanda-t-il affectueusement à Colonge, un matin qu'il le trouva plus soucieux que de coutume.
— Je pense à mon maudit tableau, répondit le peintre avec un sourire forcé; de jour en jour je le trouve plus
mauvais.
— Vous cherchez à me donner le change reprit le baron
finement, et vous y réussiriez, si j'étais moins votre ami; ce n'est pas votre tableau qui vous préoccupe en ce moment. Voulez-vous que je vous dise à quoi, ou plutôt à qui vous pensez?
— Dites, fit Colonge en prenant un air froid.
— Vous pensez à monsieur de Mariendof, qui, à l'Opéra, hier au soir, est demeuré pendant deux actes dans la loge
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de madame Colonge ? Vous trouvez^ j'en suis sûr^ que les diplomates russes font leurs visites longues ? Colonge fixa sur le baron un regard pénétrant.
— Vous me croyez jaloux? lui demanda-t-il.
— Oui, dit monsieur de Livernois ; vous voyez que je suis plus franc que vous. Je connais la jalousie; je l'ai éprouvée, et si j'étais marié à une femme aussi belle que la vôtre, je le sens, j'aurais peine à m'en défendre. C'est donc avec une sympathie réelle que je m'associe aux ennuis que vous devez parfois éprouver, et quoique vous me témoigniez peu de confiance, j'ai envie de vous rendre un service.
— Quel service?
— Si je vous débarrassais de l'aimable Tartare ? Le peintre demeura pensif un instant.
— J'avoue, dit-il enfin, que vous me feriez plaisir.
Monsieur de Livernois ne demanda pas d'autre autorisation ; il commença sans délai sa campagne de Russie, et, plus heureux que Napoléon, il en sortit victorieux. Dix jours à peine écoulés, monsieur de Mariendof, dont les visites étaient devenues très-fréquentes depuis quelque temps, cessa tout-à-coup ses assiduités près de madame Colonge.
. — Le Kalmouck est fauché, dit alors le baron à l'artiste; mais voici un inflammable Castillan, don Antonio de Puentès y Cabra, qui commence à être mûi' ; le moissonnerai-je comme l'autre ?
— Moissonnez, dit Colonge qui, dans la lutte inégale
LA CnASSE AUX AMANTS. 231
-OÙ il se trouvait engagé^ eût accepté les services du diable, à supposer que celui-ci, contre son habitude, eiit voulu militer en faveur d'un mari.
o L'Espagnol résista trois jours de moins que n'avait fait le Russe à la savante attaque de monsieur de Livernois qui, lorsque le peintre surpris lui eiit demandé par quel sortilège il avait obtenu de si prompts résultats, se contenta de répondre d'un air malin :
-— Ceci, mon cher est mon secret; pourvu que vous recueilliez les fruits de ma science cabalistique, peu doit vous importer le charme dont je me sers.
Le baron se trouva donc, selon ses désirs et de l'aveu du peintre, carrément installé dans le rôle singulier dont on l'a vu en pleine possession au commencement de ce récit; il s'en fallait de beaucoup que cet emploi fût une sinécure. Depuis la déroute de don Antonio de Puentès y Cabra, jusqu'au jour où il venait de prendre l'engagement de réduire à la même extrémité M. la Berthonie et le poëte Félicien Régnier, le gardien de madame Colonge avait fauché successivement, selon son expression, cinq autres de ses rivaux dont pas un seul ne sut se dérober au coup fatal. C'est ainsi qu'en ayant l'air de ne songer qu'aux intérêts du peintre, il travaillait sans relâche à ses propres affaires. Homme à double visage, comme sont tous les chercheurs de bonnes fortunes, monsieur de Livernois tournait du côté de l'artiste une face amicale où semblaient resplendir la franchise, la cordialité et le dévouement. La figure qu'il présentait à Aurélie n'était pas composée avec
moins de calcul et d'aitifice. Assidu,, souple^ discret^ d'une humeur invariablement aimable, d'une complaisance toujours prête, habile à se poser en homme sans prétention à qui Ton peut tout dire sans que cela tire à conséquence, le baron n'épargnait rien pour capter la confiance de la jeune femme, et déjà il y avait en partie réussi. Dans un de ces moments où le cœur cède sans le vouloir à un épanchement irrésistible, madame Colonge avait laissé échapper le secret de la bizarre jalousie dont elle était atteinte depuis quelque temps. Le baron n'avait pas besoin de cet aveu pour lire dans le cœur d'Aurélie ; il Taccueillit cependant avec un intérêt supérieurement joué ; mais au lieu de profiter de l'occasion pour médire de Colonge, ainsi que n'y eût pas manqué un vulgaire séducteur, il le défendit; tactique autrement raffinée, car elle pousse presque immanquablement une femme à la conh-adiction, et lui fait dire parfois de son mari plus de mal qu'elle ne voudrait en écouter.
— Madame, vous avez tort, dit le baron d'un air d'affectueuse gronderie; ce que vous reprochez à Colonge est une conséquence inévitable de sa position. Tous les gens de talent sont ainsi : leurs œuvres avant tout. Chez eux, les idées occupent tant de place qu'il n'en peut rester beaucoup pour les sentiments; ceux-ci n'éclatent guère que dans les moments où la verve est absente, et comme pousse l'herbe entre les pavés d'une cour déserte. Cette subordination du cœur au cerveau est fâcheuse, j'en conviens; mais qu'y faire ? Empecherez-vous unai-tiste d'am-
bitionner la réputation pour laquelle il se sent né ? Lui demanderez-vous de briser à vos pieds le pinceau qui doit immortaliser son nom? Autant vaudrait exiger d'un aigle le modeste vol de la colombe. Une telle prétention serait injuste, et d'ailleurs Colonge ne s'y soumettrait pas. Il faut donc. Madame, vous résigner à n'être que le second amour de votre mari ; je comprends que l'idée d'avoir une rivale préférée vous paraisse étrange et importune ; mais songez que cette rivale est la gloire, et que la beauté même peut sans honte lui céder le pas.
Cette apologie, prononcée d'une voix mielleuse, au lieu d'extirper l'épine dont se plaignait Aurélie, la lui enfonça tout doucement dans le cœur.
— Voilà donc tout ce que ses meilleurs amis peuvent dire pour le justifier, pensa la jeune femme avec un redoublement de dépit; il a du talent, donc il aie droit de ne pas s'occuper de moi ! S'il en est ainsi, que n'ai-je épousé un homme vulgaire ! il m'aimerait !
Telle est la position où se trouvaient le lendemain du bal de madame de Gabrial les trois principaux personnages de cette histoire, à laquelle ce jour-là même une péripétie imprévue vint donner une allure plus vive et plus rapide.