‹ La peau du lionChapitre 15 sur 24 · LE TABLEAU · texte numérisé non relu

LE TABLEAU

Il était deux heures après midi. Quoiqu'il fCit revenu assez tard du bal de madame de Gabrial, Colonge s'était mis à Tœuvre dès le point du jour^ et^ selon son habitude,' il peignait enfermé dans son atelier. Aurélie, moins matinale que son mari, sortait à peine de sa chambre ; solitairement assise dans le salon^ et feuilletant un roman nouveau où ses yeux ne pouvaient parvenir à se fixer, elle continuait ce rêve sans sommeil dont nous avons déjà signalé les dangers.

Depuis quelques heures, au vague et bizarre dépit que causait à la jeune femme la passion laborieuse du peintre, s'était venu joindre un autre sentiment plus âpre et plus poignant. Moins profond en rouerie que le baron de Livernois, monsieur La Berthonic, au bal, avait trouvé l'occasion favorable pour pratiquer la vieille et déloyale manœuvre qui consiste à supposer des torts à un mari, afin de déterminer sa femme à en avoir. Pressée de questions captieuses auxquelles l'enjouement de Tinterroga-

teur semblait ôter tout caractère d^indiscrétion, madame Colonge avait été amenée peu à peu au sujet de ses méditations habituelles. Après avoir repoussé les plaisanteries plus ou moins malignes dirigées contre le peintre, elle avait fini par les autoriser en quelque sorte, en parlant elle-même avec un sourire forcé du travail excessif dont il était exclusivement occupé depuis deux mois. La Berthonie avait accueilli les paroles de la jeune femme d'un air de railleuse incrédulité.

— Quinze heures par jour! s'était-il écrié; Colonge peindre quinze heures par jour : Jamais je ne croirai cela. L'artiste le plus laborieux ne résisterait pas à une pareille fatigue, et parmi les vertus de votre mari l'amour du travail n'occupe pas le premier rang ; tous ses amis vous le diront.

— Il est sûr cependant qu'il passe les journées entières dans son atelier, avait répondu Aurélie.

— Cela peut être sûr pour vous. Madame; mais moi, je suis de la famille de saint Thomas : j'ai le malheur de ne croire que lorsque j'ai vu.

— Ainsi donc, je mens?

— Si je ne me rends pas à votre affirmation, c'est que, s'il faut en croire le bruit général, vous affirmez ce dont vous ne pouvez être certaine. On prétend que depuis fort longtemps, soumise de la manière la plus exemplaire à je ne sais quelle consigne maritale assez inexplicable, vous n'êtes pas entrée une seule fois dans l'atelier. Si le fait est vrai, je trouverai fort édifiant que le miraculeux travail de

Colonge soit pour vous un article de foi ; mais de grâce,, à votre tour, ayez de l'indulgence pour mon involontaire incrédulité. Je vous admire de croire, permettez-moi de douter.

Aurélie avait trop de dignité pour pousser plus loin une semblable discussion; au lieu de répondre aux insinuations de M. La Berthonie, elle prit un air froid et changea d'entretien ; mais la perfide manœuvre du gros homme ne tarda pas à porter ses fruits ; car rien n'égale la rapidité avec laquelle germe le soupçon dans un caractère disposé à la jalousie. Jusqu'alors madame Colonge, malgré son mécontentement, avait conservé la confiance la plus absolue en son mari ; elle l'accusait, il est vrai, d'égoïsme ; elle se trouvait négligée pour l'art, et sacrifiée à de vaniteux désirs de renommée, mais il ne lui était pas encore venu à l'esprit qu'elle pût être trahie. En ce momen cette dernière idée lui traversa brusquement le cœur et y laissa la cuisante angoisse qu'eût causée le passage d'un fer rouge.

— M. La Berthonie a peut-être raison ! se dit-elle toutà-coup ; qui m'assure que Colonge passe en effet dans son atelier toutes les journées où je ne le vois pas ? S'enfermerait-il s'il n'avait rien à me cacher? Et quand je le crois enfermé, est-il bien certain qu'il ne soit pas sorti ?

La jalousie ressemble au cheval de Mazcppa. Une fois qu'elle a pris sa victime sur ses flancs baignés d'écume, elle l'emporte d'une course effrénée par les steppes les plus horribles de l'imagination, et la livre en passant aux

vautours qui se repaissent du sang deTâme. En un instant, Aurélie eut parcouru ce champ de tortures. Du soupçon à la certitude, pour elle il n'y eut qu'un pas. Son mari la trompait ! il n'était plus possible d'en douter. La continuelle préoccupation de Colonge, sa réclusion mystérieuse, ses travaux incroyables, en un mot, tous les détails de cette conduite étrange qui déjà l'avaient blessée avant qu'elle en eût approfondi la noirceur, ne s'expliquaientils pas naturellement par une trahison jusqu'alors triomphante, mais dont le voile était près de tomber ?

— Je parierais qu'en ce moment il n'est pas dans son atelier, pensa Aurélie en se levant impétueusement; il faut que je m'en assure. Il ne m'est pas possible de vivre dans une pareille incertitude.

Elle fit quelques pas pour sortir du salon ; mais presque aussitôt elle se vint rasseoir. Après la jalousie, l'orgueil avait parlé. Madame Colon ge trouva indigne d'elle l'espèce d'espionnage dont elle avait conçu l'idée, et renon- . çant fièrement à le mettre en usage, elle demeura longtemps immobile, dans une attitude pensive et sombre. Elle fut subitement arrachée à cette amère rêverie par le bruit que fit en s'ouvrant une des portes du salon.

— M. le baron de Livernois î dit un domestique sans livrée qui, après avoir annoncé l'amoureux de quarantesix ans, s'effaça pour lui livrer passage, et sortit aussitôt.

Le baron s'approcha d'Aurélie avec l'aisance gracieuse qui distinguait sa démarche; à la vue du nuage fixé sur le

front de la jeune femme, il cessa de sourire; et prenant la physionomie la plus sympathique :

— Qu^avez-vous, Madame? demanda-t-il d'une voix doucereuse ; à coup sûr il vous est arrivé quelque chose de fâcheux. Je sais que les lendemains de bal n'ont aucune influence sur votre beauté ; l'altération de votre visage doit donc avoir une autre cause que la fatigue.

Les crises de jalousie auxquelles certaines femmes sont sujettes font toujours sentir leur contrecoup aux confidents en titre. Trop fière pour éclaircir elle-même ses soupçons, AuréUese dit qu'accomplie par un tiers et surtout convenablement motivée, cette démarche n'aurait plus rien d'humiliant; et sans plus de réflexion, elle résolut d'en charger M. de Livernois, dont elle avait déjà plus d'une fois mis à l'épreuve l'infatigable complaisance.

— Vous m'allez faire croire que depuis cette nuit je suis devenue afl'reuse, répondit-elle en s'efïorçant de sourire ; pour vous punir de votre étrange compliment, j'ai bien envie de vous demander un service.

— Parlez, Madame, répondit le baron d'un air empressé, vous savez que je suis entièrement à vos ordres.

— Vous ne vous êtes pas trompé, quelque chose m'occupe l'esprit en effet, mais cela n'a pas la gTavité que vous supposez ; c'est un simple caprice, rien de plus. Vous connaissez la consigne rigoureuse que Colonge a établie au sujet de son tableau; jusqu'à ce jour elle n'a été levée pour personne, pas même pour moi. Pendant longtemps j'en ai pris mon parti; mais voici que j'éprouve une

hon'ible tentation de toucher au fruit défendu. Si je parle de ce désir à Colonge, il le tournera en plaisanterie, ainsi qu'il a déjà fait, et n'y aura aucun égard, sous prétexte qu'avant un mois ma curiosité sera satisfaite ; mais s'il avait accordé à un autre, à vous, par exemple, la faveur que je ne veux pas lui demander la première, il lui serait impossible de me la refuser à mon tour.

— Vous voulez donc que je décide votre mari à me laisser entrer dans son sanctuaire ? C'est une forteresse à prendre d'assaut ; mais, dussé-je rester sur la brèche, j'essaierai, puisque tel est votre bon plaisir. Colonge estil à l'atelier ?

— Où serait-il ? dit Aurélie en fronçant involontairement les sourcils.

— En ce cas, si vous le permettez, je vais commencer mon siège sur-le-champ ; succès ou défaite, je viendrai vous rendre compte du résultat.

— Je vous attends, répondit la femme jalouse qui, après le départ du baron, commença de compter, avec une inquiète impatience, les instants qui devaient s'écouler jusqu'à son retour.

Après être sorti de l'appartement, monsieur de Livernois monta d'un pas rapide les trois étages qui le séparaient de l'atelier du peintre. Il entra sans obstacle dans une première pièce , qui pendant le jour n'était jamais fermée à clef, et frappa ensuite à coups redoublés contre la porte de la salle où se trouvait Colonge; contrarié d'être ainsi dérangé, celui-ci^ sans quitter sa palette, vint

ouvrir la porte en travers de laquelle il étendit son appuimain, de l'air d'une sentinelle qui croise la baïonnette pour faire respecter sa consigne.

— Mon cher^ dit le baron en voyant cette démonstration menaçante, cette fois, fallût-il vous passer sur le corps, j'entrerai ; d'après ce que je fais pour vous, je mérite bien je crois, qu'il y ait une exception en ma faveur. Ne faudra-t-il pas tôt ou tard qu'on le voie ce mystérieux tableau ? Pourquoi donc me refuser le plaisir d'être le premier à l'admirer ?

— Il n'est pas encore digne d'être soumis à votre critique, répondit Colonge avec la modestie dont les gens d'esprit habillent leur orgueil; si vous avez quelque chose à me dire, descendons à mon cabinet.

— Non, reprit en souriant monsieur de Livernois; si vous êtes entêté, je suis Breton. Par fatuité, je me suis vanté hier devant dix personnes d'avou* vu votre chefd'œuvre ; il faut donc que je le voie, sous peine d'être montré au doigt.

— Dans quinze jours il sera fini, et alors..

— Dans quinze jours tout le monde pourra le juger, et je veux une distinction. Voyez-vous, mon cher Colonge, c'est une idée si bien enracinée dans ma cervelle que le diable ne l'en ôterait pas ; mon parti est pris, si vous ne me laissez pas entrer dans le Saint des Saints, dès aujourd'hui je vous abandonne à votre sort de mari persécuté ; vous vous arrangerez avec La Berthonie et Régnier comme bon vous semblera.

— Entrez donc, dit le peintre, vaincu par ce dernier argument.

Le baron s'avança d'un air avide vers le tableau qu'éclairait pleinement un beau soleil d'hiver. A quelques pas il s'arrêta, étendit les deux mains et porta la tête en arrière. Dans cette attitude, consacrée par les peintres à exprimer l'étonnement ou l'admiration, il resta un instant immobile et sans rien dire.

— Il y a encore bien des parties à retoucher, dit Colonge, qui suivait d'un regard inquiet la pantomime de son premier juge.

A ces mots, articulés à demi-voix, le baron parut sortir de l'extase dans laquelle il était plongé. Par un mouvement inattendu, il laissa tomber son chapeau, et saisissant avec brusquerie les deux mains de l'artiste, il les lui serra de la manière la plus véhémente sans que celui-ci trouvât cette étreinte trop rude.

— Mon ami, lui dit-il d'une voix vibrante d'émotion, mon cher Colonge, jusqu'à présent vous avez été un peintre distingué, aujourd'hui vous êtes un grand peintre. Cela est beau ! cela est magnifique ! cela est admirable ! Vous m'en voyez ébloui ! Certes, je m'attendais à un tableau remarquable , mais non à un pareil chefd'œuvre. '

— Vous trouvez donc que ce n'est pas trop mal ? demanda le peintre, flatté malgré lui d'une admiration si chaudement exprimée.

— Ce sera le diamant de l'Exposition ! reprit M. de Li-

vernois avec un redoublement d'enthousiasme. Vous avez réuni dans cette seule toile la verve de Delacroix^ Tinspiration poétique de Scheffer, le fini de Delaroche et la couleur de Decamps. Quelle action ! quel relief ! quelle vérité ! Comme ces soldats se frappent^ s'étreignent, se renversent^ s'égorgent sans pitié î Voilà une vraie bataille, et non une parade du Cirque- Olympique comme vos confrères ontriiabitude d'en peindre. Ce n'est pas l'huile que sent ce tableau, c'est le sang ! Ce blessé crie, ce cheval hennit; je les entends. Quel calme souverain dans l'attitude de Marius ! C'est bien là le général d'armée présidant au carnage, mais dédaignant d'y tremper la main. Et ces femmes qui s'étranglent avec leurs blonds cheveux pour échapper à l'esclavage de Rome, qu'elles sont belles dans leiir mort ! Là quel drame, ici quelle élégie ! Les mots me manquent pour exprimer ce que je sens; à chaque coup de pinceau il faudrait s'écrier : Admirable î sublime !

S'il est une chose propre à rendre vraisemblable la figure biblique du chameau passant par le trou d'une aiguille, c'est à coup sûr le phénomène si souvent répété de la louange qui, quelle que soit sa grossièreté, trouve moyen de s'insinuer dans les esprits les plus délicats. Tout en protestant contre l'exagération des éloges adressés à son ouvrage, Colonge n'eut pas l'air de soupçonner un seul instant la véracité de son emphatique admirateur ; il le suivit donc fort complaisamment, tandis qne celui-ci se livrait aux évolutions dont un connaissem' ne se dis*

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pense jamais. Le baron tour à tour se rapprochait ou s'éloignait de la toile; il allait de droite à gauche, et revenait de gauche à droite^ contemplait Tensemble, puis examinait successivement chaque détail^ sans oublier, dans son enthousiasme obstiné, la moindre touffe d'herbe, le plus petit nuage, la plus obscure draperie.

— Sur mon âme, voilà un Cimbre de ma connaissance î dit-il tout-à-coup en montrant du doigt un des personnages qui paraissait passer un fort mauvais moment sous les genoux d'un soldat romain près de le poignarder.

Colonge sourit silencieusement.

— Mais je ne me trompe pas, c'est notre ami La Berthonie, reprit le baron après avoir examiné de plus près le Cimbre renversé.

— Ayez de l'indulgence pour ce caprice d'artiste ou plutôt pour cette rancune de mari, répondit le peintre avec une sorte d'ironie mélancolique. Tous ces mangeurs de cœurs qui papillonnent autour de ma femme me poursuivent jusqu'ici; machinalement, je rencontre au bout de mon pinceau leurs sottes figures, et souvent elles se trouvent fixées sur la toile sans que j'aie eu l'intention précise de les y mettre.

— Il y a dans cette idée du Dante et du Michel-Ange ! s'écria M. de Livernois d'un air d'admiration.

— Malheureusement, reprit l'artiste, je n'ai à ma disposition ni l'enfer, ni même le purgatoire pour y loger mes ennemis. Ne pouvant en faire des diables ou des damnés, j'en fais des vaincus. En cherchant bien, vous les retrou-

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verez presque tous. Celui-là^ qui se sauve, c'est Roquaincourt ; celui-ci, qui tombe de cheval, c'est Mariendof ; cet autre à genoux, qui demande grâce, c'est don Antonio de Puentès y Cabra.

♦ — Et voici, à demi-mort, sur le premier plan, le poète Félicien Régnier en personne. Quelle burlesque grimace ! et avec cela d'une ressemblance frappante ; Dantan n'a rien fait de mieux.

— La vengeance bonne ou mauvaise que j'ai voulu tirer de ces messieurs m'a fait hasarder un essai dont le succès me semble en ce moment très-douteux : c'est l'introduction du laid et du grotesque dans un sujet tragique.

— Merveilleux, mon cher ! vous appliquez à la peinture le système de Victor Hugo ; nul doute que cette innovation n'obtienne un succès pyramidal. Le seul reproche que je me permettrai de vous adresser, poursui\it le baron, c'est de n'avoir songé qu'à vos ennemis ; vous en avez fait des Cimbres; que ne métamorphosiez-vous en Romains quelques-uns de vos amis véritables ? L'idée eût été complète. Pour moi, je l'avoue, je serais charmé que votre pinceau me fit passer à la postérité en m'accordant une petite place parmi les soldats de Marins.

L'idée de se faire peindre en vainqueur par le mari de la femme qu'il cherchait à séduire avait paru au baron d'une rouerie délicieuse. Colonge accueillit par un sourire ambigu la requête profondément dérisoire qui lui était adressée.

— Vous avez réellement le profil romain, répondit-il

en regardant son faux ami ; j'ai là une tête de centurion dont je ne suis pas content; et si cela peut vous plaire^ j'y substituerai la vôtre.

— Vous êtes un homme charmant ! s'écria M. de Livernois^ qui eut peine à maîtriser l'hilarité moqueuse que lui inspirait la bonhomie de l'artiste.

Un instant après,, les yeux du baron s'arrêtèrent sur un groupe de femmes qui occupait une place notable sur le premier plan du tableau.

— De mieux en mieux ! dit-il vivement, voici encore une figure que je connais ; cette magnifique créature qui s'étrangle avec un si admirable désespoir, c'est madame., madame...., son nom m'échappe...., une Allemande...., aidez-moi donc.

— Madame de Grafhen, dit Colonge.

— C'est cela, madame de Grafhen. Ah ça! mon cher, poursuivit M. de Livernois en riant, est-ce à titre d'ennemie ou d'amie que vous avez placé dans votre tableau cette belle étrangère ?

— Ni l'un, ni l'autre ; c'est à titre de blonde. A Paris, cette couleur est fort rare, ainsi que le type de figure qui caractérise la race teutonique. Vous voyez que la femme dont vous parlez est entièrement dans la lumière, ce qui m'obligeait d'y mettre un soin particulier ; je me suis tiré du corps tant bien que mal, mais vous ne vous figureriez jamais les peines que m'a données la tête. Je l'ai recommencée jusqu'à trois fois sans parvenir à en être content. Enfin, l'autre jour à l'Opéra, je me suis trouvé par hasard.

près de la loge où était madame de Grafhen^ qui^ comme vous savez^ a la figure d'un germanique sans mélange; voici ma tête^ ai-je pensé soudain. En rentrant je Tai peinte de mémoire ; la trouvez-vous ressemblante?

— D'une ressemblance frappante, répondit le baron qui regarda quelque temps avec un sourire narquois le portrait de la belle Allemande.

— Votre tableau est de tous points un chef-d'œuvre, reprit-il après un instant de silence, et je ne sais comment vous remercier de la faveur que je viens de recevoir. Je n'abuserai pas de votre complaisance en vous empêchant plus longtemps de travailler. Adieu; en descendant, je vais présenter mes respects à madame Colonge.

— N'est-ce pas demain qu'a lieu cette partie à la Croixde-Berny? demanda le peintre qui reprit ses pinceaux.

— Oui; à notre retour, je viendrai vous en raconter les détails.

— Vous vous rappelez ce que vous m'avez promis au sujet du petit Régnier et de mon loyal ami La Berthonie?

— Et je tiendrai ma promesse, fiez-vous à moi ; demain ils auront subi le sort de leurs sept prédécesseurs.

M. de Livernois prit congé de l'artiste en lui serrant la main avec une hypocrite cordialité; mais à peine sorti de l'atelier, il laissa s'épanouir sur sa figure l'ironie que depuis un instant il avait peine à contenir.

-— Ah! ta femme est une brune et tu peins des blondes ! se dit-il avec un ricanement sardonique. C'est connaître le cœur humain. Heureusement madame de

Grafhen est fort belle ; Aurélie, de son côté^ est très-disposée à la jalousie; il y a là de quoi la rendre furieuse contre lui, et Ton mène loin les femmes furieuses. En ce moment^ j'ai brelan de rois; mais avant d'abattre mon jeu, il faut en finir avec Régnier et La Berthonie. Grâce au ciel ! il n'y a plus qu'eux en ligne; une fois que j'en serai débarrassé, feu sur le mari ! son heure est venue.

Avant de rentrer dans le salon où il avait laissé madame Colonge, le baron fixa sur sa physionomie une expression de réserve et de gravité.

— Eh bien ! lui dit la jeune femme qui avait attendu avec impatience son retour, il est dans son atelier?

— Oui, madame, répondit M. de Livernois sans se dérider.

Délivrée du doute importun qu'elle avait accueilli depuis quelques heures, Aurélie poussa un soupir de soulagement.

— Il vous a laissé entrer? reprit-elle d'un ton moins agité. Vous avez vu enfin le fameux tableau ! Qu'en ditesvous? Vaudra-t-il le temps qu'on y consacre?

— Permettez-moi de ne vous répondre que demain^ répondit le baron avec un sérieux impassible.

— Pourquoi cela? répliqua-t-elle en le regardant fixement.

— J'ai besoin de vingt-quatre heures pour éclaircir un point qui, si mes soupçons se réalisent, serait excessivement grave. Demain, en revenant de la Groix-de-Berny, votre curiosité sera satisfaite.

L'air mystérieux et pénétré qu'affectait monsieur de Livernois réveilla soudain les soupçons d'Aurélie.

— Vous ne voulez pas vous expliquer tout de suite ? ditelle d'une voix altérée^ malgré ses efforts pour rester calme.

— Aujourd'hui je ne le puis; mais demain je vous le jure^ vous saurez tout.

Madame Colonge appuya son front sur sa main et demeura quelque temps dans cette attitude méditative.

— A demain donc ! dit-elle tout-à-coup en relevant la tête.

— A demain^ Madame^ répondit le baron, qui en remarquant l'anxiété orageuse empreinte sur le visage d'Aurélie, se dit avec une jubilation secrète : — Si elle est si troublée sans motif, que sera-ce quand ce niais de Colonge aura été authentiquement convaincu d'aimer madame de Grafhen?

Après avoir fait cette réflexion machiavélique, le séducteur suranné prit congé de la femme jalouse; et il sortit du salon en savourant d'avance au fond de l'âme une victoire qu'il croyait désormais assurée.

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