‹ La peau du lionChapitre 16 sur 24 · L'ALLIANCE DES RIVAUX · texte numérisé non relu

L'ALLIANCE DES RIVAUX

Le lendemain^ vers cinq heures, une élégante calèche attelée de deux chevaux gris-pommelé rentrait à Paris par la barrière d'Enfer ; dans le fond madame Colonge était assise à côté de la vicomtesse de Gabrial, sur le devant se trouvaient M. La Berthonie et le poëte Félicien Régnier. Non loin de la voiture chevauchait M. de Livernois, que suivait à cinquante pas un domestique orné de bottes à revers^ et sanglé d'un ceinturon de cuir par dessus sa courte redingote noire. La contenance de ces divers personnages offrait de singuliers contrastes.

La moquerie aux lèvres et le triomphe dans les yeux, le baron trônait sur son cheval d'une manière aussi caracolante que le Louis XIV de la place des Victoires. Dans la calèche, Aurélie, toujours soucieuse, ne prenait aucune part à la conversation et regardait invariablement le manchon de martre posé sur ses genoux. Sa voisine^ en revanche, rose plus qu'épanouie, montrait la vivacité verdoyante que déploient quelquefois les beautés sur le retour,,

lorsqu'elles sont contentes de leur miroir. Tour à tour folâtre et langoureuse, passant, selon le conseil de Boileau, du grave au doux, du plaisant au sévère, elle souriait, soupirait, grasseyait, lorgnait ; elle eût rougi si déjà Tart ne se fut chargé de cette grâce. De toutes ces minauderies, aussi savamment enchaînées que les coups d'un feu de file, madame de Gabrial fusillait le jeune poëte assis vis-à-vis d'elle, et qui, loin d'être enivré de son succès, en éprouvait une mélancolie profonde. Pour Félicien Régnier, la conduite des deux femmes était également inexplicable. Après l'audacieux billet qu'il avait glissé dans le mouchoir d'Aurélie, n'était-il pas étrange, en effet, qu'elle le traitât exactement comme elle avait fait jusqu'alors? Selon l'illusion des jeunes amoureux, il avait attendu de son épître le plus magnifique résultat; mais il eût préféré des signes de courroux à cette indifférence qui ne paraissait pas même s'apercevoir qu'il fût là. D'un autre côté, le poëte, malgré son amour-propre, ne comprenait rien à la provoquante coquetterie de madame de Gabrial, à laquelle il n'avait jamais eu l'idée d'adresser ce qu'il nommait, en prose comme en vers, les parfums de son âme.

— Sont-elles d'accord pour se moquer de moi? pensaitil en promenant de la vicomtesse à la femme du peintre le regard ténébreux dont les jeunes gens pâles et chevelusrchaussent habituellement l'expression de leur physionomie.

Assis à la gauche de Régnier; M. La Berthonie, si sémillant d'ordinaire, semblait absorbé dans des réflexions non moins brunes que celles du poëte. A la vue d'é-

normes plaques d'une boue à demi séchée qui tachetaient du haut en bas les habits du gros homme^, un dandy eût trouvé fort naturel le refrognement de sa physionomie ; mais le neuvième amoureux de madame Colonge avait trop d'esprit pour qu'il fût possible d'attribuer sa mauvaise humeur à une cause si puérile. Évidemment le désastre de ses vêtements n'entrait que pour la plus faible part dans le dépit secret qui lui faisait froncer les sourcils et garder un silence presque aussi absolu que celui d'Aurélie.

Au moment d'entrer à Paris^, madame de Gabrial, qui voltigeait capricieusement à travers une conversation à mille rameaux, comme sautille un oiseau dans le feuillage, se percha subitement sur la branche de la littérature italienne.

— Je lisais l'autre jour une traduction de Pétrarque, dit- elle en adressant à Félicien Régnier un regard d'intelligence; cela m'a donné l'idée de me remettre à l'étude de l'italien. La poésie perd trop à être traduite. Vous aimez Pétrarque ?

— Après Dante, c'est mon poëte, répondit gravement le pâle jeune homme.

— Dante ! quel génie ? reprit la vicomtesse en levant les yeux d'un air inspiré ; Barye en a modelé une statuette que je veux me donner ; elle fait très-bien en pendulfe.

— Ce sont des statues et non des statuettes qu'il faut à de pareils hommes, répliqua Régnier avee l'accent d'emphase qui embellissait ses moindres propos.

— Mais, dites-moi, continua madame de Gabrial d'une voix mignarde, croyez-vous que dans le cœur de ces poètes divins Tamour ait réellement occupé autant de place que leurs œuvres semblent l'indiquer? Vous savez que la tendresse et la sensibilité ne sont pas toujours le partage des esprits supérieurs. Lord Byron, par exemple?

— Madame, sous ce point de vue, je vous abandonne Byron, un de mes maîtres d'ailleurs ; mais la flamme dont brûlèrent Dante e-t Pétrarque ne saurait devenir l'objet d'un doute; j'en atteste Laure et Béatrix ces deux lumineuses étoiles du ciel de la poésie ; sans elles la gloire de leurs amants semblerait incomplète; car le génie sans l'amour est une année sans printemps.

En prononçant ces paroles, textuellement extraites de sa lettre, le poète regarda Aurélie à la dérobée; la jeune femme, les yeux toujours fixés sur son manchon, demeura impassible : elle n'écoutait pas.

— Laure et Béatrix ! reprit madame de Gabrial d'uu air rêveur; il y a dans ces noms un parfum qu'une femme aurait tort de respirer trop long-temps ; et cependant si la passion peut paraître excusable, n'est-ce pas lorsqu'elle se présente ainsi épurée, ennoblie, divinisée ? Oui, c'est une belle et séduisante image que celle de la rose fleurissant sur le laurier, de la beauté immortalisée par le génie !

Félicien Régnier fît un soubresaut sur le coussin où il était assis. La dernière phrase de la vicomtesse était tirée mot à mot du billet qu'il avait glissé dans le mouchoir de madame Golonge. Il regarda d'un œil écarquillé la mûre

beauté qui lui rendait si prestement citation pour citation^ et semblait à peu près résignée à se laisser immortaliser par son génie. Madame de Gabrial soutint langoureusement ce regard effaré^ et finit par incliner la tête d'un air pudique en en exhalant un long soupir, comme font les femmes qui luttent contre une émotion dangereuse.

— Cest Satanas qui s'en mêle, pensa le poëte romantique, en baissant le nez à son tour ; la rose fleurissant sur le laurier est bien de moi, et ce n'est pas une de ces images banales qui viennent à Tesprit de tout le monde : il y a là dessous quelque épouvantable quiproquo.

La calèche arrivait à la barrière ; un des employés de l'octroi ayant ouvert une des portières pour regarder dans l'intérieur, ce temps d'arrêt tira monsieur La Berthonie de la rêverie farouche où depuis long-temps il restait enseveli.

— Il doit y avoir ici des voitures de place ? dit-il en s'adressant à madame de Gabrial ; j'en vais prendre une, car je ne veux pas que vous ayez le désagrément de traverser Paris avec un individu aussi peu présentable que je le suis en ce moment.

— Mais je n'entends pas cela, répondit la vicomtesse; du dehors on vous voit à peine, et voici la nuit.

En dépit de l'urbanité de ses paroles, madame de Gabrial souhaitait en secret d'être débarrassée du gros homme couvert de boue qui depuis plusieurs heures se déteignait désastreusement sur le satin bleu-tendre de

la calèche. Monsieur La Berthonie résista au faible effort

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tenté pour le retenir; en passant devant Régnier pour descendre de la voiture, il lui dit tout bas :

— Venez avec moi ! il faut que je vous parle.

Depuis quelque temps le jeune poëte trouvait embarrassantes les œillades assassines et les inexplicables allusions de la quadragénaire vicomtesse. Madame Colonge d'ailleurs ne lui accordait pas la moindre attention, et il sentait qu'il n'avait rien à gagner en restant plus longtemps avec les deux amies. Il ne se fit pas répéter l'invitation que lui adressait son voisin, et se hâta de descendre après lui.

— Comment ! vous nous abandonnez aussi ! lui dit madame de Gabrial d'un air de surprise mêlé de reproche.

— Je demeure dans le même quartier que monsieur La Bertluonie, répondit le poëte qui, au moment do s'éloigner, chercha vainement le regard d'Aurélie.

— Rappelez-vous que vous m'avez promis de venir me lire vos poésies, reprit la vicomtesse en jouant plus que jamais de la prunelle ; j'ai soif de vos brumes et de vos rosées*

— Ne voilà-t-il pas une belle fleur pour aimer la rosée? se dit assez impertinemment Félicien Régnier en suivant son compagnon.

Avant que les deux hommes eussent pris place dans un des fiacres qui stationnaient près de la barrière, M. de Livernois descendit de cheval et s'approcha de la cal^clie où il monta aussitôt en riant avec affectation. Celte hilarité moqueuse redoubla la mauvaise humeur de M. La

Berthonie qiii^ en s'asseyant sur la banquette du char numéroté^ dit entre les dents :

— Ris, vieux bélâtre, demain ce sera mon tour.

— Vous avez quelque chose à me dire ? lui demanda le poëte quand le fiacre se fut mis en marche.

— Rien de bien particulier, répondit le gros homme, qui jeta sur son compagnon un regard oblique; mais j*ai cru vous rendre service en vous ôtant de dessous le feu de madame de Gabrial. Quelle coquetterie à boulets rouges! Si en ce moment votre cœur n'est pas un crible, il a l'épiderme furieusement dur.

— Je croyais que vous dormiez.

— D'un œil seulement. Savez-vous que /ous êtes un homme dangereux? Lovelace ne courait qu'un lièvre à la fois; mais, à ce qu'il paraît, vous aimez les coups doubles?

— Je ne vous comprends pas, répondit le poëte en caressant de la main sa ruisselante crinière.

— Ecoutez, reprit M. La Berthonie d'un ton amicalement sérieux; soyez véridique a>ec moi, je le serai avec vous, et peut-être y trouverons-nous tous deux du profit. Pour vous engager à mettre de côté toute dissimulation, je vais vous donner l'exemple de la franchise. Ces jours derniers je vous ai considérablement déplu, en montrant une certaine assiduité près de madame Colonge.

— En quoi cela m'aurait-il pu déplaire? s'écria discrètement FéVicien Régnier.

— Laissez-moi achever. Vous m'avez cru voire rival.

et pendant quarante-huit heures peut-être avez-vous en raison; mais aujourd'hui vous n'avez plus rien à craindre de moi ; je quitte la partie et vous y souhaite tout le succès imaginable.

— Voilà un changement bien prompt, dit le poète, qui regarda son voisin d'un air défiant.

— C'est vrai, reprit celui-ci, mais il est facile de l'expliquer; je suis l'ami de Colonge, et en y réfléchissant j'ai trouvé qu'aimer sa femme était une action peu loyale.

— Et puis, répliqua Régnier avec un sourire assez moqueur, le petit malheur qui vous est arrivé aujourd'hui entre peut-être aussi pour quelque chose dans votre vertueuse résolution?

— Vous voyez donc, interrompit brusquement le gros homme, qu'entre vous et moi il n'existe plus aucun sujet de guerre.

— Mais il n'en a jamais existé, je vous jure; je ne devine pas à quel propos vous vous êtes imaginé que je suis amoureux de madame Colonge.

— A d'autres ! mon cher, je sais à quoi m'en tenir ; je pourrais vous citer certains faits que vous croyez bien cachés, et qui vous prouveraient combien il est inutile de jouer au fin avec moi.

— Quels faits? demanda Régnier, dont la curiosité se trouva vivement excitée.

— Pour me borner à un seul, nierez-vous que l'autre jour, chez madame de Gabrial, vous ayez très-subitement escamoté le mouchoir de la belle en question?

— On a pris le mouchoir de madame Colonge ? s'écria le poëte^ dont les yeux restèrent béants, tandis que d'émotion ses longs cheveux dansaient sur le collet de sa redingote.

— Sérieusement, est-ce que ce n'est pas vous? demanda monsieur La Berthonie surpris à son tour de Tétonnement de son interlocuteur.

— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? reprit Régnier d'un air si troublé que le gros homme fut convaincu de son erreur.

— Si vous n'êtes pas le coupable, dit ce dernier après avoir réfléchi un instant, je ne vois qu'un seul homme qui ait pu se permettre cette gentillesse.

— Qui? demanda le poëte d'une voix creuse.

— L'homme que nous quittons et qui en ce moment même s'amuse à nos dépens : monsieur de Livernois.

— Monsieur de Livernois ? quel trait de lumière ! c'est pour cela qu'il m'a fait sortir du salon en me disant que madame de Gabrial voulait me parler.

— Gomment avait-il besoin de vous éloigner? Vous gardiez donc ce mouchoir ?

— Mieux que cela.

— Mieux que cela?

Régnier hésita un instant, et parut prendre enfin un parti désespéré.

— Puisque vous savez à peu près tout, dit-il, le mystère est inutile. Apprenez qu'au moment où ce malheureux mouchoir a disparu, je venais d'y placer une lettre.

ŒUVRES DE ce. DE BERNAUD.

, — Ah ! vous faites de ces enfantillages^ je vous croyais plus fort que cela. Eh bien ! mon cher^ au lieu d'être arrivée à son adresse, votre épitre, selon toute apparence, est entre les mains de monsieur de Livernois.

— Il me la rendra, dussé-je la lui arracher Tépée à la main, s'écria le poëte en allongeant brusquement le bras, comme si déjà il avait porté une estocade au baron.

— Vous voyez qu'il n'est rien de tel que de s'expliquer, dit monsieur La Berthonie^ à qui la colère de son compagnon sembla causer un plaisir sensible ; j'ai moi-même un. compte à régler avec monsieur de Livernois. Il me paraît difficile qu'à nous deux nous ne lui donnions pas la correction qu'il mérite.

— Mais il est donc aussi amoureux de madame Colonge ;

— Vous ne vous en êtes pas encore aperçu? On a raison de peindre l'amoiu* aveugle. Oui, mon cher poëte, il est votre rival.

— Notre rival, voulez-vous dire?

— Vous savez que je me suis rayé de la liste; je ne compte plus.

— Bien vrai ?

— Parole d'honneur; et la preuve, c'est que si je puis vous servir, je le ferai sans arrière-pensée. S'il doit arriver malheur à Colonge, j'aime mieux que ce soit de voti'e fait que de celui de ce fat suranné. Sa conduite est d'une duplicité révoltante. 11 est affligeant de voir comment, avec ses protestations amicales, il trompe ce pauvre Colonge qui, dans sa candeur d'artiste, ne voit pas plus loin que

leboi t de son nez; c'est Tartuffe près d'Orgon...; mais qu'il attache bien son masque; il ne se doute pas de ia petite scène que je lui prépare.

— 11 se doute encore moins de la visite qu'il recevra demain matin, dit Félicien Régnier en hochant belliqueusement la tête.

Je veux qu'avant deux jours il soit la fable de tout Paris.

— Ce qu'il y aurait de mieux à faire pour cela, ce serait de lui couper les deux oreilles; et s'il ne me rend pas ce qu'il a volé, lettre et mouchoir, c'est moi qui me chargerai de l'opération.

Tandis que monsieur La Berthonie et Félicien Régnier, rivaux la veille, maintenant alliés, s'excitaient réciproquement à tirer une vengeance exemplaire de l'homme dont ils croyaient tous deux avoir à se plaindre, celui-ci, tranquillement assis dans la calèche de madame de Gabrial, s'égayait à leurs dépens, ainsi que l'avait deviné le plus fin de ses ennemis. La vicomtesse avait encouragé par ses rires moqueurs les plaisanteries dirigées contre monsieur La Berthonie ; mais elle devint sérieuse dès que le baron eut essayé de prendre le poëte chevelu pour but de son persiflage. Monsieur de Livernois qui, sans qu'elle s'en doutât, l'examinait avec une attention pénétrante, s'aperçut à l'instant même de ce changement de physionomie, et il cessa aussitôt de tourner en ridicule Félicien Régnier.

— Tout va bien, se dit-il, elle a mordu à Thameçon,

et maintenant le poète sera diantrement habile s'il parvient à s'en débarrasser.

Avant de rentrer chez elle^ la vicomtesse reconduisit Aurélie qui, en descendant de voiture, jeta sur le baron un regard significatif.

— Il faut que je parle à Colonge, dit celui-ci à haute voix ; pensez-vous. Madame, qne je le trouverai à son atelier ?

— Il doit y être, répondit la femme du peintre, qui, après avoir dit adieu à madame de Gabrial, accepta le bras que lui offrait le baron, et monta chez elle avec lui. .

En entrant dans le salon, Aurélie, sans prendre le temps de quitter sa pehsse et son chapeau, se tourna brusquement vers monsieur de Livernois et d'une voix altérée par l'émotion que depuis la veille elle s'efforçait de comprimer :

— Les vingt-quatre heures dont vous aviez besoin sont écoulées, lui dit-elle ; parlez Monsieur.

Le baron s'inclina en signe d'obéissance ; puis arrêtant sur la femme jalouse un long regard plein de compassion, il prit la paiole en ces termes.

vu

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