JALOUSIE
— Madame, dit le baron, hier, lorsque je vous ai demandé un délai de vingt-quatre heures, j'avais un doute à éclaircir ; ce doute n'existe plus. Ce qui n'était qu'un soupçon s'est changé en une certitude, et cependant, au lieu de cesser, mon embarras n'a fait que s'accroître. La chose dont je dois vous parler est d'une nature si délicate, que je donnerais tout pour que vous me permissiez de garderie silence.
— Parlez, interrompit madame Golonge dont ce préambule redoubla l'anxiété.
— Vous savez si je suis l'ami de votre mari, reprit monsieur de Livernois d'un air pénétré ; en toute occasion vous m'avez vu prendre sa défense, et aujourd'hui encore je ne désespère pas de le justifier.
> — Qu'a-t-il donc fait? s'écria Aurélie , ne voyez-vous pas que vous me tuez ?
— Souffrez que je remplisse le devoir que me prescrit mon amitié pour Golonge. S'il s'agissait d'un homme ordi-
naire. je n^'ssaierais pas de l'excuser; mais votre mari est un peintre distingué, un talent supérieur; il se trouve dans une position exceptionnelle, et pour le juger il faut se mettre à son point de vue. Quelle est la faculté dominante chez les artistes? Timagination. Or, l'imagination est de sa nature mobile et vagabonde; elle ne dort jamais : le repos la tuerait, le bonheur l'ennuie; elle quittera la condition la plus prospère pour aller courir les grands chemins. Supposez le trésor le plus précieux, la femme la plus accomplie, supposez ce que vous êtes. Madame, vous verrez que ce trésor incomparable, cette femme sans rivale, ne parviendra pas à fixer l'homme qu'emporte au premier vent qui souffle l'imagination, cet irrésistible moteur ! Qu'arrivera-t-il ? Autour de vous rien ne changera; vous serez toujours aimée, je n'en doute pas ; seulement, ailleurs, dans un monde que fréquentait votre mari avant son mariage, et où vous n'allez jamais, il se trouvera une femme moins belle que vous , mais belle d'une autre manière....
— Une femme ! dit Aurélie d'une voix sourde.
— En elle, poursuivit traîtreusement le baron, se reii ^ contreront tous les contrastes que peut désirer le caprice. Vos cheveux sont d'un noir d'ébène, elle sera blonde; vous avez les yeux bruns, les siens seront bleus; enfin l'exquise pâleur qui distingue votre teint sera remplacée parle frais coloris autrefois à la mode. Entre vous et cette femme, il n'est pas de comparaison possible ; sa beauté n'approche en aucune manière de la vôtre, et cependant il arrivera, tant
LA CHASSE AUX AMANTS. !ieS
est bizarre la nature humaine, que l'imaginatron ardente d'un artiste désertera le culte de la plus belle pour encenser celle qui Test moins, mais qui rachète ce désavantage par le charme tout-puissant de la nouveauté.
— Point d'explications , un seul mot , interrompit madame Colonge avec une violence contenue; de qui pai'lezvous"? Quelle est cette femme?
— Je doute que vous la connaissiez.
— Son nom?
— Madame de Grafhen, dit le baron en prononçant ces mots à demi-voix, comme pour amortir le coup que devait porter à la femme jalouse une désignation si formelle.
— Madame de Grafhen ! répéta Aurélie dont les yeux lancèrent des éclairs. Oh! je la connais ; elle est belle, en effet, plus belle que moi. Il Taime donc! Vous faites bien de me l'apprendre; mais cela ne me suffit pas, il me faut des preuves.
— Vous les trouverez dans l'atelier de Colonge.
— Dans l'atelier ?
— Sur le tableau qu'il peint en ce moment.
— Son portrait! s'écria la jeune femme.
— Oui, madame, répondit monsieur de Livernois d'un air douloureux; son portrait. Voilà ce que j'aurais voulu vous cacher ; mais à quoi eût servi ma discrétion? Vousdevez voir ce tableau tôt ou tard ; ne vaut-il pas mieux alors vous préparer dès à présent au chagrin qu'il vous fera sans doute éprouver.
— Vous êtes sûr que c^est le portrait de cette femme ?
— Hier j'en ai voulu douter, et je suis allé à TOpéra tout exprès pour la voir, car je la connais à peine. Elle était dans sa loge; c'est bien elle, et la ressemblance est merveilleuse. Qu'un artiste peigne la femme dont il est épris, cela se voit tous les jours, poursuivit le baron ; mais dans un tableau destiné à la plus grande publicité, afficher ainsi son amour pour une femme mariée, lorsqu'on est marié soi-même, voilà ce qui ne peut être expliqué que par une passion voisine de la démence. Il y a réllement de la folie dans la conduite de Colonge, et c'est ce qui doit vous rendre indulgente; de sangfroid jamais il ne vous eût fait un pareil outrage.
M. de Livernois épia d'un regard furtif l'effet produit par ses paroles. Le front plissé, les yeux fixes, les lè\Tes blanchies et frémissantes, Aurélie l'écoutait avec la sombre avidité d'un condamné qui entend lire sa sentence de mort.
— Je vous ai affligée, reprit-il avec une douceur hypocrite; que n'ai-je pu vous épargner ce chagrin ! Mais vous avez voulu connaître la vérité, et j'ai dû la dire, au risque de vous blesser au cœur.
— Oui, au cœur ? dit la femme du peintre d'une voix morne.
— Allons, Madame, du courage, ne vous laissez pas abattre ainsi. L'égarement de Colonge ne sera que passager, bientôt il reconnjaitra ses torts, et vous le verrez repentant à vos pieds. Votre douleur est légitime, sans
doute ; mais elle ne peut réparer un malheur accompli^ et auquel vous deviez vous attendre. Ce langage vous siu*prend^ je le vois. Jeune et belle^, réunissant en vous tout ce qui peut séduire et charmer, vous avez peine à comprendre qu'après le bonheur de vous appartenir on puisse désirer quelque chose. Cela est étrange en effets et je conçois que vous hésitiez à y croire ; mais rappelez-vous ce que je vous ai dit plus d'une fois : les hommes de talent, les artistes surtout, ne doivent pas être jugés d'après les règles ordinaires ; ce sont des étoiles errantes que nulle puissance humaine ne saurait fixer. Promptement blasés sur la félicité présente, il faut à leur inconstante imagination le nouveau, le lointain, l'inconnu. A la place de Colonge, un autre eût borné ses vœux à vous plaire, un autre, loin de trahir votre tendresse, eût cherché à s'en rendre digne par une adoration sans partage, un autre enfin, et je parle ici d'après ce que j'éprouve moi-même, un autre vous eût aimée comme vous méritez de l'être, ardemment, uniquement, éternellement. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'une telle manière de sentir, pleine de dévouement, d'abnégation et d'idolâtrie, ne s'accorde pas avec l'ambition toujours plus ou moins égoïste qui sert de mobile au talent. En dehors de l'existence qu'il partage avec vous et qui devrait être si parfaitement heureuse, Colonge se sent une destinée à remplir, une destinée à lui seul, où il ne pourrait vous admettre sans nuire à son essor. En vous dérobant ainsi une partie de sa vie, tandis que vous lui donnezla vôtre tout entière, il ne fait qu'obéir
aux loiî impéi ieuses de son organisation d'artiste. Vous voyez donc^madame, qu'il y aurait une sorte d'injustice aie juger trop sévèrement, puisque sestorts sont le résultat inévitable de sa position. Chaque arbre ne porte que ses fruits propres ; exiger d'un homme de talent un amour fidèle, ce serait, pour parler comme madame de Gabrial, demander des roses à un laurier.
M. de Livernois continua quelque temps sur ce ton, en incriminant le caractère du peintre sous prétexte de chercher des excuses à son infidélité supposée. Les femmes qui ont des fautes à se reprocher sont assez portées au fatalisme , car il y a une certaine consolation à se dire : c'est le sort qui est coupable et non pas moi; mais s'agit-il des torts dont elles sont victimes, elles ne veulent plus entendre parler de la prédestination. En écoutant la perfide apologie débitée par le baron, Aurélie, au lieu d'éprouver quelque adoucissement à sa peine , la sentit s'envenimer mortellement, comme l'avait prévu le déloyal séducteur.
— Ainsi donc, se dit-elle, je ne suis rien dans sa vie. Il était impossible qu'il m'aimât toujours; et avoir possédé son cœur un an peut-être, c'est plus que je n'avais le droit d'espérer. S'il me trahit, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne. Sans doute il a conservé quelque affection pour moi, mais je ne parle plus à son imagination, et alors n'cst-il pas juste qu'il cherche dans une autre femme l'attrait que je ne sais plus lui offrir? Voilà ce qu'on me dit pour me consoler !
Avant de semer un champ on le laboure ; ainsi venait de faire le baron. Après avoir déchiré le cœur qu'il voulait ensemencer de son amour^ il s'arrêta prudemment.
— Le terrain est bien préparé, pensa-t-il; c'est assez pour aujourd'hui. Dans quelques jours nous verrons s'il y a lieu à risquer un petit bout de déclaration.
Décidé à ne pas compromettre son succès par l'impatience, il termina Tentretien et prit congé d'Aurélie qui, dans le trouble d'esprit où l'avait jetée ce qu'elle venait d'apprendre, s'aperçut à peine de ce départ. Tout à coup la femme jalouse sortit de sa stupeur.
— C'est impossible, se dit-elle ; je n'y croirai que lorsque je l'aurai vu.
Elle se précipita hors du salon pour monter à l'atelier. Dans l'antichambre elle rencontra son mari qui, en apprenant qu'elle était rentrée, venait de quitter ses pinceaux. Elle fut donc obligée de renoncer à son projet, et dans la soirée plusieurs visites l'empêchèrent de l'exécuter; mais le lendemain, brisée par les efforts qu'elle avait faits pour conserver un front serein au milieu de se^ angoisses, Aurélie envoya chercher le peintre qui, selon son habitude, s'était mis au travail dès le matin.
— Je suis fâchée de te déranger, lui dit-elle de Tair calme et souriant que les femmes, ces sublimes comédiennes, savent garder dans leurs plus cruelles souffrances; il faut que tu me fasses le plaisir d'ôter cette vilaine blouse, et d'aller chez madame de Gabrial.
— Chez madame de Gabrial? répéta le peintre surpris.
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— Hier^ je lui ai promis d'aller la prendre pour courir les magasins; mais je me sens malade; je ne veux pas sortir^ et il faut qu'elle en soit prévenue afin qu'elle ne m'attende pas.
— Ecris-lui un mot.
— Elle penserait que c'est une défaite^ et elle m'en voudrait ; tandis que si tu vas toi-même lui certifier que je suis réellement souffrante, elle te croira; d'ailleurs, tu lui dois dix visites au moins.
— Quelle fantaisie te prend de m'imposer cette corvée ? dit le peintre, fort peu satisfait de se voir dérangé pour un pareil motif.
— Une corvée ! quand je vous envoie chez une femme aimable ! repartit Aurélie en s'efforçant de sourire; montrez plus de galanterie; allez vous habiller tout de suite et partez.
— Puisque tu le veux, j'y vais, dit Colonge d'un ton dolent ; pourvu que je ne la trouve pas !
A ces mots , il sortit. La jeune femme, pour s'assurer de son départ, se mit à une fenêtre qui donnait sur la rue ; à peine eut-elle vu s'éloigner le cabriolet où il était monté, qu'elle se dirigea d'un pas précipité vers l'atelier. Dans la pièce d'entrée se trouvait le valet de chambre de Colonge, le seul qui parmi les domestiques jouit du privilège de pénétrer dans ce sanctuaire ; cn ce moment, il essayait, tache laborieuse, d'introduire quelque régularité dans le tohu-bohu de tableaux, de bustes, de statues, de chevalets, de mannequins et d'armes de toute espèce dont
il était entouré. A la vue de sa maîtresse^ il demeura immobile, une pertuisane d'une main et de Tautre une arquebuse.
— Ouvrez cette porte, lui dit Aurélie, en montrant rentrée de la seconde salle.
x\u lieu d'exécuter cet ordre, le domestique regarda la jeune femme d'un air interdit.
— Je voudrais pouvoir obéir à madame, finit-il par dire en balbutiant; mais madame sait bien que monsieur a défendu...
— Ouvrez cette porte, répéta madame Colonge avec un accent impérieux.
Entre deux ordres contradictoires que lui ont donnés ses maîtres, un domestique n'hésite pas, pour peu qu'il ait d'intelligence ; il obéit à madame, sauf à être grondé par monsieur ; le valet de chambre de l'artiste se conforma prudemment à cette règle politique. Déposant sur un fauteuil la panoplie dont il était chargé, il alla ouvrir la porte du mystérieux sanctuaire, et la referma sans bruit dès qu'Aurélie y eut pénétré.
— Bah ! si monsieur rentre, il ne nous mangera pas, se dit-il alors pour se rassurer, et il procéda de plus belle à la séparation des divers éléments dont était composé le chaos de l'atelier.
Au moment de vérifier la réalité de l'accusation portée contre son mari, madame Colonge éprouva une émotion qui la contraignit de s'arrêter. Ses genoux fléchirent et le cœur lui battit avec tant de violence qu'elle y appuya la
main pour essayer de le calmer ; mais bientôt, domptant cette faiblesse, elle marcha droit au tableau d'un pas impétueux. Parmi toutes les figures groupées sur la toile et qui, luttant de coloris, de relief et d'expression, semblaient se disputer son premier regard, elle n'en aperçut qu'une seule. Avec la merveilleuse précision de l'aigle, qui arrache du milieu d'un troupeau l'agneau que d'avance il a marqué pour sa proie, les yeux noirs d'Aurélie s'arrêtèrent dévorants sur la jeune et charmante image de la femme qu'elle croyait sa rivale. Elle reconnut madame de Grafhen et sentit courir par ses veines un frisson qui se fixa au cœur. Eperdue, pétrifiée, pendant un instant elle ne vit plus rien, et près de défaillir elle se retint machinalement au dossier d'un fauteuil. Peu à peu cet étourdissement se dissipa; la femme jalouse recouvra la faculté de voir et demeura immobile en face du tableau, regardant avec la stupeur du désespoir ces yeux azurés, ces blonds cheveux, ces traits gracieux, tout ce noble et séduisant visage si bien fait poiu* inspirer l'amour.
Épris de cette tête adorable en raison des difficultés qu'il avait surmontées en la peignant, Colonge y avait prodigué toutes les ressources de son pinceau; il en avait traité les moindres détails avec un soin minutieux et une prédilection passionnée. A ses yeux, c'était le diamant de son tableau, et il avait passé des journées entières à polir une à une les facettes de ce diamant. Dans ces rares moments où il croyait en lui-même, dans ces heures dorées par l'espérance où, laissant parler le secret orgueil de son
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âme, il conversait tout bas avec Tavenir; bien des fois il s'était dit que cette tête seule suffirait pour l'immortaliser, et d'avance il savourait cette immortalité.
Colonge avait compté sans la jalousie.
Par un mouvement comparable au bond d'un léopard, Aurélie tout à coup s'élança vers la table où se trouvait la palette de l'artiste, prit au hasard un pinceau et en un instant fit disparaître sous une couche de noir d'ivoire le portrait de madame de Grafhen.
— Qu'il vienne maintenant ! dit-elle en contemplant avec une joie sauvage l'œuvre de vandalisme selon l'art, de vengeance selon l'amour, que sa main venait d'accomplir.
Au moment où Aurélie jetait ce défi à son mari, la voix de ce dernier se fit entendre subitement dans la première salle.
— C'est lui, se dit-elle avec un mélange de trouble, d'indignation et de fureur.
Avant que le peintre eût ouvert la porte, madame Colonge, par un mouvement instinctif plutôt que raisonné, se cacha derrière un rideau qui masquait le fond de l'atelier.