PARTIE ET REVANXHE
En ce moment le peintre se souciait fort peu de recevoir son déloyal confident^ et il fit signe à sa femme de garder le silence ; mais celle-ci^ par un reste de défiance,, éprouva soudain mi irrésistible désir d'entendre ce que le baron voulait dire à son mari.
— Ouvre-lui^ dit-elle tout bas; je vais m.e remettre où j'étais quand tu es entré. Surtout^ si tu veux que je n'aie plus aucun soupçon, qu'il ne sache pas que je suis là.
Tandis qu'elle se cachait sans bruit derrière le rideau, Colonge éprouva un moment d'hésitation^ mais il finit pai' se décider à ouvrir la porte.
— La Bastille était moins bien fermée î dit M. de Livernois, qui entra d'un air de bonne humeur.
Après avoir serré la main du peintre, le baron s'approcha du tableau et regarda un instant d'un œil hagai'd la place où n'était plus le portrait de la belle Allemande.
— Ai-jc la berlue? s'écria-t-il tout elTaré; que diantre avez-vous fait de madame de Grafhcn ?
— Un pan de manteau^ comme vous voyez^ répondit Tartiste.
— Quel diabolique caprice ! Une si admirable tête ! un vrai chef-d'œuvre î Vous êtes donc fou !
En parlant ainsi le baron ?e disait tout bas :
— Que va croire Aurélie? Elle pensera que j'ai voulu m'amuser à ses dépens^ et j'en aurai pour une semaine avant de rentrer en grâce. Peste du barbouilleur!
Après avoir déploré en lui-même ce contre-temps inattendu qui mettait en pièces un plan de calomnie si savamment élaboré^ M. de Livernois pensa qu'un filet n'est pas perdu pour une maille rompue^ et faisant bonne mine à mauvais jeu^ il prit un siége^ tandis que Colonge s'armait de sa palette et de ses pinceaux.
— Eh bien! dit celui-ci en se remettant à peindre^ quelles sont ces choses amusantes que vous voulez m& raconter ?
— Ne les devinez-vous pas? répondit le baron^ qui s'efforça de rappeler sa gaieté ; de quoi peut-il être question, si ce n'est de la très-lamentable déconfiture de messire La Berthonie et de messire Félicien Régnier.
— - Ah! ah ! fit Colonge en jetant un regard vers le lieu ou se tenait cachée Aurélie. Où en sont-ils tous deux?
— - Tls ne sont plus ni l'un ni l'autre; voilà où ils en sont.
— Vous n'avez jamais voulu me donner votre recette pour faire passer ainsi un homme bien portant de vie à
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trépas; soyez moins mystérieux aujourd'hui; voyons, nous sommes seuls,, et je ne vous trahirai pas.
— Mon cher ami, répondit le baron avec une sorte de fatuité doctorale, puisque vous y tenez, je vais vous enseigner ma méthode ; elle est des plus simples. Voici, en deux mots, la loi et les propriétés : Achille était invulnérable partout, le talon excepté ; O", tout iiomme, prenez le plus fort, a dans sa position, so;i car acte: e, son esprit ou sa personne, un point qui est pour lui ce qu'était le talon pour Achille; c'est là qu'il faut frapper.
— Pour continuer votre comparaison, dit le peintre, chez La Berthonie, quel est le talon?
— Son ventre. Il a de l'esprit, il est habile, il est rusé ; mais il est obèse et maladroit de sa personne ; c'est sur ce terrain que je l'ai attaqué,
— Comment cela ?
— Déjà, en se mettant à danser, comme un tonneau qu'il est, il avait fait une école et compromis ses succès de conversation ; je n'ai eu d'autre peine que celle de le pousser jusqu'au bout de cette voie calamiteuse où l'attendait le casse-cou suivant. Hier j'avais monté tout exprès Griselda, qui, comme vous savez, pour gambader et faire des siennes n'a pas besoin de poivre-long. La Berthonie, de son côté, se prélassait dans la calèche de madame de Gabrial, et je suppose, selon son habitude, débitait de fort jolies choses à madame Colonge assise en face de lui. Au moment d'arriver à Berny, je me plains d'être fatigué, moi qui ne le suis jamais, et je prie le gros homme de
prendre mon cheval et de me céder sa place. Il accepte naïvement; ici commence le drame. L'échange à peine opéré, mon groom^ qui a le mot^ pique des deux et se lance à travers champs en feignant d'être emporté par sa monture. Naturellement Griselda^ qui n'aime pas à rester en arrière, suit son compagnon, et alors..., alors, mon cher, pour rendre une pareille scène, il me faudrait votre pinceau. Figurez-vous l'infortuné La Berthonie roulant sur sa selle comme se balance un poussah, tantôt sur le garot, tantôt sur la croupe, l'œil hagard, le teint livide, les cheveux en comète; voilà mon écuyer qui de désespoir quitte la bride pour la crinière; il perd les étriers, il perd ma cravache, il perd son chapeau, il perd la tête, et pom' conclusion, il finit par se perdre lui-même au fond d'un fossé des plus moelleux, grâce à la boue dont il est rempli, et vers lequel mon domestique avait eu l'attention de le conduire.
— Mais à ce jeu vous risquiez de lui faire rompre les os ! dit Colonge, qui n'avait pu s'empêcher de rire pendant ce récit.
— Parbleu, je risquais bien plus! Il pouvait estropier Griselda, qui n'est pas habituée à porter des montagnes.
Les deux hommes rirent de nouveau; et en se rappelant la scène burlesque dont elle avait été le témoin la veille, Aurélie fut obligée de se contraindre pour n'en pas faire autant.
— Après un pareil exercice de voltige, poursuivit le baron, un homme, eût-il l'esprit de Voltaire, devient for-
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cément un être ridicule; et vous savez si les femmes pardonnent le ridicule. Le gros La Berthonie nageant en pleine bourbe dans un fossé est une proie que la coquette la plus dépourvue rejetterait de son filet ; à plus forte raison une femme vertueuse. Il n'y a plus à s'en occuper. Vixit,
Quoique le sens de ces paroles demeurât obscur pour Aurélie, elle continua de prêter à la conversation l'attention la plus vive.
— Et notre second Achille^ M. Félicien Régnier^ demanda Colonge, a-t-il aussi son point vulnérable ?
— Talon de la tête aux pieds, répondit M. de Livernois, avec une moquerie méprisante ; manque d'usage, présomption, gaucherie, vanité, sensiblerie; pour frapper, je n'avais que l'embarras du choix. Afin de m'épargner des frais d'imagination, je lui ai passé tout bonnement au cou le premier lacet venu.
— Quel lacet?
— Madame de Gabrial.
— Madame de Gabrial ! répéta le peintre d'un air surpris, tandis que derrière le rideau sa femme tendait l'oreille pour mieux entendre.
— Oui, madame de Gabrial ! reprit le baron en riant; et je vous réponds que ce lacet-là fera diantrement bien son office. Vous connaissez l'excellente vicomtesse; vous n'ignorez pas à quel point, nonobstant ses quarante-cinq printemps, son rouge et son tour de cheveux, elle conserve un cœur jeune et inflammable ?
— Eh bien !
— Eh bien ! je me suis conduit à son égard en ami. J'ai pensé qu'avant de se vouer définitivement aux vertus rigides des femmes d'un âge mûr une dernière éducation à faire ne lui serait pas trop désagréable; et je lui ai confié celle du petit Régnier^ qui a grand besoin d'aller à l'école. De la sorte^ je rends service à tout le monde.
— Expliquez-vous !
— En deux mots. Vous savez que madame de Gabrial se nomme aussi Aurélie.
— Je l'ignorais ; mais où cela mène-t-il ?
— Quoi ! vous ne devinez pas ?
— En aucune manière.
— Après ce que je vous ai dit de l'ardente sensibilité de la vicomtesse ? décidément la peinture vous brouille l'intelligence; eh bien ! mon cher, puisqu'il faut tout vous expliquer, apprenez que, pour enchevêtrer ces deux âmes si bien faites pour se comprendre, je n'ai eu qu'à passer le billet que vous savez d'un mouchoir dans un autre.
— C'est donc madame de Gabrial qui l'a reçu ? dit Colonge en partant d'un éclat de rire.
— A cœur ouvert, vous pouvez m'en croire. Il est si consolant pour une beauté qui s'effeuille de se voir l'objet d'une passion volcanique ! Aussi la vicomtesse, depuis deux jours, se recueille-t-elle dans son bonheur ; elle a dix ans de moins, elle grasseyé, elle soupire ; elle ne rêve plus que poésie, soleil couchant, chute des feuilles, brise du soir, clair de luiie, accord des âmes; elle qui l'an der-
nier distinguait particulièrement Maulespard^ du 2° carabiniers, un drôle de poëte !
— Régnier est-il au fait ?
— Pas le moins du monde, et c'est ce qui rend la chose plus amusante. Hier, en face de TAurélie de quarantecinq ans, qui faisait feu sur lui de bâbord et de tribord, il était ravissant d'ébahissement, de pudeur et de bêtise.
— Mais il découvrira la mystification, et se soustraira bien vite à la bienveillance de madame de Gabrial.
— Parbleu ! je Ten défie ; on n'échappe pas à la bienveillance de madame de Gabrial. Quand elle est en humeur de philanthropie.
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!
Régnier aura beau s'en défendre, elle fera son bonheur; elle sera sa Béatrix.
A ridée de madame de Gabrial métamorphosée en Béatrix et devenant l'ange inspirateur du jeune poète chevelu, Colonge fut saisi d'un accès d'hilarité que partagea le baron et qui faillit être contagieux pour Aurélic.
En ce moment, on frappa rudement à la porte.
Colonge ne put se dispenser de répondre, mais auparavant il tira sur sa toile un rideau destiné à la soustraire, en pareil cas, aux regards indiscrets. La porte ouverte, le peintre, qui avait repris son sérieux, eut peine à le conserver en apercevant le gros éciiycr dont le baron venait de raconter la burlesque mésaventure.
— C'est vous, La Berthonie ! lui dit-il en le laissant en-
trer; je suis bien aise de vous voir; je craignais que votre accident d'hier ne vous forçât de garder la chambre.
— M. de Livernois'vous a raconté son aimable espiègleriC;, répondit M. La Berthonie d'un ton dégagé; voilà sans doute la cause des éclats de rire que j'entendais depuis l'escalier ?
— Qu'appelez-vous mon espièglerie? demanda le baron. Les deux rivaux s'examinèrent un instant^ comme font
des athlètes près d'engager unp> lutte. Dans les yeux de l'un brillait ironiquement le souvenir de son triomphe de la veille; dans ceux de l'autre se lisait l'espoir d'une prompte revanche.
— Je veux parler, reprit M. La Berthonie,, du guetapens que vous m'avez tendu hier en me faisant monter un cheval vicieux; c'est là un tour sanglant dont je suis décidé à tirer vengeance , et vous saurez que je viens ici tout exprès pour cela.
A cette déclaration de guerre articulée d'une voix incisive et accompagnée d'un ferme regard, le baron devint sérieux et par contre-coup le peintre.
— Eh bien 1 nous ne rions plus ? reprit le gros homme en les regardant alternativement; vousm'allez faire croire que je suis un trouble-fête. Vous étiez si gais tout à l'heure.
— Nous le sommes toujours, dit Colonge, qui de son côté examinait à la dérobée la physionomie de ses deux amis.
— En ce cas, rions, réphqua M. La Berthonie en
s'étendant avec aisance dans un fauteuil à la Voltaire.
— Rions^ répondit le peintre ; mais encore faut-il savoir de quoi.
— Vous voulez dire de qui?
^ — De qui, si vous aimez mieux.
— De tout le monde, c'est le moyen de n'offenser personne; et pour vous prouver combien je suis bon prince, si vous voulez, nous commencerons par moi.
— A condition que nous aurons notre tour, dit Colonge d'un air de bonhomie.
— C'est bien ainsi que je l'entends, reprit le gros homme en ricanant ; soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre. Mais venons à ce qui me regarde. Savez-vous à quel saint je me compare depuis hier?
— Vous vous comparez à un saint ! s'écria le peintre ; voilà de la modestie.
— Modestie ou non, vous allez être forcés de convenir qu'il y a une ressemblance frappante entre saint Paul et moi.
— C'est vrai, dit le baron d'un ton mordant ; saint Paul était petit et gros.
— Comme sont la plupart des hommes d'esprit, reprit M. La Berthonie, sans paraître ému de ce sarcasme; mais il ne s'agit pas de cette ressemblance-là. Vous savez que la conversion du saint Apôtre date d'une chute de cheval qu'il fit en allant à Damas; eh bien! hier, pareil coup de la grâce m'a frappé au moment où la jument de M. de Livernois a jugé à propos de se débarrasser
de mon individu. J'aurais peine à vous expliquer ce qui s'est passé en moi^ lorsqu'en me relevant, les membres à moitié rompus et les habits souillés de boue, j'ai entendu les éclats de rire soulevés par ce ridicule accident, il m'a semblé que le ciel m'envoyait cette humiliation pour me punir de mes fautes et m'avertir en même temps de mieux vivre désormais. Presque aussi grand pécheur que saint Paul, j'ai résolu d'imiter son repentir. Donc, à partir d'aujourd'hui je fais pénitence, et pour commencer, je viens, mon cher Colofige, vous avouer, avec une contrition profonde , les torts dont je me suis rendu coupable envers