‹ La peau du lionChapitre 20 sur 24 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Tandis que M. La Berthonie parlait ainsi d'un air de componction, le baron, qui l'examinait en dessous, éprouvait une vague inquiétude.

— Quel coup de Jarnac me va-t-il porter ? se disait-il en s'efforçant de conserver une physionomie insouciante.

— Ma confession vous paraîtra sans doute étrange, reprit le gros homme d'une voix papelarde ; rarement les maris ont l'occasion d'en entendre de semblables ; peutêtre même excitera-t-elle votre indignation ; mais j'espère que la franchise de mon aveu et la sincérité de mes remords vous ramèneront à l'indulgence. Sachez donc, mon cher Colonge, que, sans respect pour la sainte amitié qui nous unit, j'ai été sur le point de vous offenser grièvement, en pensée du moins. L'esprit est prompt, mais la chair est faible , dit l'Écriture ; et de plus , madame Colonge est si jolie !

Le peintre lança un regard furlif vers le rideau derrière lequel se tenait Aurélie, plus attentive que jamais.

— Qu'a de commun ma femme avec votre confession? demanda-t-il ensuite^ tandis que le baron, de plus en plus soucieux,, semblait exclusivement occupé de la confection d'un cigarite.

— Hélas ! mon bon ami, poursuivit M. La Berthonie en poussant un soupir, votre femme, c'est ma confession même ; car sans elle qu'aurais-je à me reprocher? En deux mots voici mon crime : Pendant quinze jours environ, j'ai oublié que l'épouse d'un ami est un être sacré ; et succombant à une tentation diabolique, j'ai accueilli dans mon cœur une passion coupable que je déplore amèrement aujourd'hui ; enfin, pour appeler la chose par son nom, j'ai été amoureux de madame Colonge.

— En vérité, dit le mari d'Aurélie du ton le plus calme.

— Il savait tout , pensa M. La Berthonie en voyant que le peintre ne manifestait aucun étonnement ; qui a pu me dénoncer, sinon ce vieux forban de Livernois? Cette trahison légitime toutes les représailles imaginables.

— Ma confession est achevée , reprit-il à haute voix; je vous le répète, je reconnais mes torts, et j'en éprouve un regret sincère. J'espère donc vous trouver clément et magnanime. Vous pouvez vous montrer tel, d'autant mieux que je pars ces jours-ci pour l'Italie ; c'est vous dire que je ne conserve aucune arrière-pensée qui doive vous inspirer de la défiance.

— Qu'en dites-vous, baron? demanda le peintre avec un sourire de persiflage; faut-il lui pardonner?

— A tout péché miséricorde ! répondit M. de Livernois en jetant à son ancien rival une regard qui semblait dire : Vous voyez que je parle en votre faveur ; ainsi vous n'avez aucun motif pour me traiter en ennemi.

— Recevez donc l'absolution, reprit Colonge ; un repentir tel que le vôtre est trop rare pour ne pas mériter une amnistie.

M. La Berthonie saisit la main du peintre.

- Voilà de la véritable grandeur d'âme, s'écria-t-il d'un air attendri; vous êtes Auguste pardonnant à Cinna. — Baron, poursuivit-il tout à coup en se tournant vers monsieur de Livernois, resterez-vous froid en face d'un pareil spectacle? Ah! rien ne bat sous votre mamelle gauche, si vous ne sentez pas en ce moment que les jouissances de l'amitié sont les plus pures qu'il soit donné à l'homme de goûter! Allons! cédez à l'inspiration généreuse que je lis dans vos yeux. Si vous saviez combien il est doux de pouvoir presser sans remords la main de son ami ! Est-ce la crainte qui vous retient? Mais vous le voyez, Colonge est généreux; au premier mot d'excuse et de repentir, j'en suis sûr, ses bras vous seront ouverts comme à moi.

— Pare cette botte-là si tu peux, se dit en lui-même le gros homme à la fm de son allocution pathétique.

Atteint en pleine poitrine, le baron perdit son aplomb ordinaire.

298 ŒUVRES DE Cil. DE BERÎS'ARD.

— JMgnore ce que vous voulez dire^ répondit-il avec un embarras mêlé de dépit.

— Ah ! baron, j'attendais mieux de vous, reprit impitoyablement M. La Berthonie; eh quoi! lorsque moi, votre cadet, je vous donne Texemple du retour à la sagesse, vous persistez dans vos œuvres de ténèbres? Parole d'honneur, c'est un endurcissement peu délicat. Vous voulez donc mourir dans l'impénitence finale.

— Monsieur, s'écria le baron en rougissant de courroux, si vous avez quelque chose de particulier à me dire, nous pouvons nous expliquer chez vous et chez moi.

— Pourquoi pas ici ? dit Colonge de l'air le plus naturel; il n'y a personne de trop. Voyons, La Berthonie, que vous a fait notre ami Livernois pour que vous le menaciez ainsi de l'impénitence finale ?

— Ce qu'il m'a fait ! grâce à son cheval, si bien dressé à casser le cou aux gens, n'est-il pas la cause première de ma conversion? Comment oublier un pai^eil service? Puisje mieux lui prouver ma reconnaissance qu'en l'arrachant à son tour de l'abîme où j'étais moi-même hier encore! Oui, baron, vous avez beau froncer les somxils et me regarder d'un air sanguinaire, je vous ramènerai à la vertu malgré vous. Nous commettions même péché, nous ferons même pénitence. Comme moi vous cherchiez à plaire à madame Colonge, comme moi....

"• — Cette extravagance passe les bornes, interrompit M. de Livernois d'une voix tixmblante de colère; vous perdez la tête, monsieur.

— Mais non, je vous assure, répondit M. La Berthonie avec le sang-froid le plus irritant; je sais fort bien ce que je dis, et ne conçois par votre emportement. Nierez-vous que vous soyez amoureux de la charmante temme de notre ami?

— Colonge, s'écria le baron, ne comprenez-vous pas rinconvenance de pareils propos, et puisque nous sommes chez vous, n'y mettrez-vous pas un terme ?

Hors d'état de résister à la rude attaque de son rival, M. de Livernois, par un de ces coups d'audace qu'inspire partois le danger, avait pris le parti d'appeler à l'aide l'homme même qu'il était accusé de trahir. Cette tentative désespérée fut couronnée d'un plein succès.

— M. de Livernois a raison, dit Colonge en s'adressant gravement à M. La Berthonie; cette discussion me semble, comme à lui, tout à fait déplacée. Le nom de ma femme n'a rien à faire ici, et je vous saurai gré de choisir un autre sujet de conversation.

— Étes-vous mari à ce point ? repartit le gros homme avec un rire sardonique; n'en parlons plus, je me ferais scrupule de troubler cette belle quiétude. S'il vous plaît de réchauffer des serpents dans votre sein, permis à vous; il y a des gens qui aiment à être mordus, peut-être êtesvous du nombre; en ce cas, comme dit le paysan de Shakspeare à la reine Gléopâtre : « Je vous souhaite bien du plaisir avec votre aspic ! » — Quant à vous, mon cher baron, poursuivit La Berthonie en se levant et mettant son chapeau, un mot encore. Vous connaissez le pro-

^00 ŒUVRES DE Ca. DE BERNARD.

verbe: a Corsaires à corsaires....» Avec ou sans votre permission, je ne négligerai rien pour le réaliser en ce qui vous concerne. Vous m'avez nui tant que vous avez pu^ Je vous nuirai tant que je pourrai; à mon avis, c'est de bonne guerre. J'espère que nous n'en serons pas moins bons amis. Au revoir, messieurs.

Monsieur La Berthonie, toujours caime et persifleur, salua les deux autres hommes du bout des doigts, et sortit en fredonnant un motif de la Cenerentola. A peine arrivé sur l'escalier, il fut rejoint par le baron.

— A quelle heure vous trouve-t-on chez vous? lui demanda ce dernier avec mi accent significatif.

— Tous les matins, jusqu'à trois heures, répondit le gros homme d'un ton bref.

— Fort bien, demain vous recevrez ma visite.

— Je vous attendrai.

Les deux rivaux se séparèrent sans prononcer un mot de plus. Tandis que monsieur La Berthonie descendait i'escalier en continuant sa cantilène un ton plus haut, monsieur de Livernois composait sa physionomie avant de rentrer dans l'atelier où, dans le même instant, le peintre et sa femme échangeaient rapidement les paroles suivantes :

— T'amuses-tu ? dit Colonge en entr'omTant le rideau qui avait si bien servi la curiosité d'Aïu^élie.

— Comme une reine, répondit-elle gaiement; quel dommage que cela soit fini !

— Fini ! cela commence à peine.

— Qu'y aura-t-il encore?

— Un duel peut-être.

— Tu crois qu'ils se battront ?

— A moins que je parvienne à les en empêcher^ et cela ne sera pas facile, car ils sont furieux tous deux. Ce pauvre Livernois surtout est exaspéré. Je le conçois ; se voir ainsi calomnié !

— Calomnié ! répéta Aurélie en arrêtant sur son mari un regard scrutateur.

Au lieu de répondre, le peintre ferma le rideau et revint à sa place. 11 était temps ; car le baron rentrait dans l'atelier. Les deux hommes se contemplèrent un instant d'un air d'étonnement fort bien joué, s'il n'était pas véridique.

— Qu'en dites-vous? demanda M. de Livernois en se croisant les bras.

— C'est pétrifiant, répondit Colonge, qui parodia ce geste expressif.

— Auriez-vous cru que votre ami La Berthonie fût de cette force-là?

— Non, je l'avoue ; il a dépassé tout ce que j'en attendais.

— Quelle rouerie !

— Quel machiavélisme !

— Tartufe, près de lui, n'eût été qu'un écolier.

— Il aurait donné des leçons à Basile.

— Que pensez-vous de cette manière de s'accuser lorsqu'on se voit démasqué?

— Comment trouvez-vous cette façon de noircir les autres pour se blanchir soi-même ?

— Vouloir m'enlever votre estime !

— Vous imputer sa propre perfidie !

— Essayer de brouiller deux amis comme nous !

— Affirmer que vous êtes amoureux de ma femme !

— C'est une indignité !

— C'est une infamie !

— C'est le trait d'un homme sans principes !

— Tranchons le mot^ c'est le fait d'un Robert-Macaire !

Après avoir débité avec une égale vivacité,, et comme à l'envi; cette espèce de litanies à versets alternatifs qui se succédaient sans intervalles^ les deux amis firent une pause dont ils semblaient avoir besoin tous deux pour reprendre haleine.

— Ah çà ! mon cher Colonge^ dit au bout d'un instant le baron^ j'espère que les stupidcs propos que vous venez d'entendre n'ont laissé dans votre esprit aucune impression dont mon amitié ait le droit de se plaindre ?

— Pour qui me prenez-vous? répondit le peintre; ne j vous connais-je pas ? i

— C'est que^ s'il faut en croire Beaumarchais^ il reste toujours quelque chose de la calomnie.

— Comment ajouterais-je foi aux paroles d'un homme outré du tour que vous lui avez joué, et qui, en vous accusant, ne cherche qu'à se venger ?

— Cela saute aux yeux, et je suis ravi que vous disccr-

niez si bien le motif de sa conduite; ainsi votre opinion à mon égard n'a pas changé ?

— Et elle ne changera jamais, répondit Colonge en prenant la main que lui tendait le baron ; soyez sûr que je me fie à vous aujourd'hui tout autant que je m'y fiais hier.

— Pends-toi, La Berthonie ! se dit avec une joie sournoise M. de Livernois; tu as voulu ouvrir les yeux à un mari ! Pauvre niais, malgré ton esprit ! il faut d'autres saints que toi pour rendre la vue aux aveugles !

Depuis quelques instants^ madame Colonge éprouvait un accès d'impatience qui menaçait de la trahir. A l'amusement qu'elle avait goûté d'abord venait de succéder un mécontentement bizarre dont il n'est pas inutile d'expliquer la cause. M. de Livernois avait joué son rôle avec tant de prudence et d'artifice, que la jeune femme, prise aux faux semblants d'un dévouement respectueux et désintéressé, ne s'était jamais douté qu'il pût servir de masque à un dessein qui n'était ni l'un ni l'autre. Donnant aux assiduités du baron l'interprétation qu'il leur donnait lui-même, elle l'avait vu sans défiance resserrer une intimité qui, par d'imperceptibles progrès, s'emparait de tous les privilèges de l'amitié, en attendant mieux. D'un seul mot, M. La Berthonie déchira le voile qu'avait si habilement tissu son rival. Par cette ouverture, la lumière pénétra soudain. Mille petites circonstances jusqu'alors mal comprises, obscures et presque inaperçues, revêtirent leur sens véritable et se groupèrent avec une

304 lîUYRES DE Cn. DE BERNARD.

promptitude miraculeuse dans Tesprit de la femme détrompée. Aurélie vit clair^ en un mot^ et aussitôt elle trouva intolérable Taveuglement de son mari. Autant une heure aupîiravant il l'avait charmée en se montrant jaloux d'elle et gardien vigilant de son honneur, autant alors il lui déplut en accueillant avec la crédulité d'un enfant les hypocrites protestations de M. de Livernois.

— S'il m'aimait réellement, se dit-elle, s'il était jaloux comme il le prétend, se laisserait-il tromper ainsi ?

Madame Colonge fut indignée de la perfidie du baron; mais en même temps le peintre lui parut ridicule; c'est dire qu'elle se sentit disposée à pardonner au premier pour mieux punir le second. Peu à peu elle éprouva un violent désir de se trouver seule avec celui-ci, afin de prendre une éclatante revanche de la tendresse qu'elle lui avait montrée quelques instants plus tôt. Ouvrir hardiment le rideau, paraître majestueuse et calme aux yeux étonnés des deux hommes, congédier M. de Livernois d'un seul mot, et se livrer ensuite en liberté au plaisir d'humilier son mari ; ce coup de théâtre était fort tentant, mais impraticable. Qu'eût pensé le baron en voyant qu'elle s'était cachée pour l'écouter ? Heureusement Aurélie se souvint que dans le recoin où elle s'était placée se trouvait l'entrée d'un corridor qui communiquait avec la première pièce. Elle sortit sans faire de bruit par cet obscur passage, et un instant après rentra par la porte ordinaire, comme si elle venait de monter à l'instant môme de son appartement à son atelier. Colonge n'avait pas prévu cette manœu-

vre ; il en attendit le résultat d'un air tranquille et un peu moqueur, tandis que M. de Livernois allait avec un galant empressement au-devant de la jeune femme.

— Je suis bien aise de vous trouver ici, dit Aurélie au baron; il laut que je vous gronde. Où est Talbum que vous deviez m'apporter ?

M. de Livernois se frappa le front par un geste familier aux gens à qui Ton remet en mémoire un fait oublié.

— Je ne sais à quoi je pense, répondit-il; ce matin j'ai pris tout exprès cet album dans ma bibliothèque; je Taurai laissé sur mon bureau, mais je vous renverrai ce soir.

— Ce soir? répéta madame Colonge avec un accent boudeur.

— Je vais le chercher, reprit le baron, qui se hâta de prendre son chapeau.

— A la bonne heure, dit-elle alors; je suis fâchée de la peine que cela va vous donner, mais vous savez que la patience n'est pas la vertu des femmes. Quand vous m'avez dit : ce soir, j'ai cru entendre : dans cent ans.

M. de Livernois s'inclina en souriant, et sortit aussitôt avec l'empressement obséquieux d'un sigisbée en fonctions. Dans la cour il trouva son cabriolet, et prit pour aller chez lui le chemin le plus court; mais en entrant dans son salon, il s'arrêta étonné à la vue du poëte Félicien Régnier, dont il n'avait jamais reçu la visite, et qu'il aperçut étendu sur un divan, dans l'attitude farouche d'un lion qui attend sa proie.

Page 1