LA DILIGENCE ATTAQUEE
Le lendemain, avant que la cloche eût sonné le déjeuner, M. Herbelin, à qui la pluie n'avait pas permis de faire dans le parc sa promenade quotidienne, se trouvait assis dans sa chambre à coucher, où il prenait le mauvais temps en patience à l'aide d'une longue pipe d'écume de mer. Deux ou trois petits coups rapidement frappés contre la porte interrompirent cette agréable occupation. Le colonel se leva de l'air d'un écolier surpris en faisant l'école buissonnière ; sans prendre le temps d'éteindre sa pipe, il la cacha dans un des tiroirs du bureau, et alla ensuite ouvrir la porte ; sur le seuil, il aperçut sa fille dans le coquet appareil d'une fraîche toilette du matin. ' — Je l'aurais parié, dit madame Caussade, qui en entrant commença par ouvrir les fenêtres pour livrer passage au nuage odorant dont la chamlire était pleine ; vous ne voulez donc jamais vous corriger de cette vilaine habitude? Vous mériteriez d'être mis aux arrêts forcés.
— Aux arrêts forcés pour avoir fumé un pauvre petit
cigare ! répondit le colonel avec l'accent de soumission familier aux pères qui gâtent leurs enfants. & — Un cigare! croyez-vous, que je ne reconnaisse pas votre affreux tabac de caporal?... N'est-ce pas ainsi que vous appelez ce poison? Mais prenez-y garde^ si jamais je parviens à mettre la main sur votre pipe...
Par un geste furtif^ M. Herbelin ôta la clef du tiroir où il avait enfermé le corps du délit, et il la glissa danssa poche.
— Allons^ Estelle, ne gronde pas, dit-il ensuite d'mie voix câline; je te promets de ne plus me servir que des cigares de M. Tonayrion ; ceux-là, tu les tolères : ainsi, lève mes arrêts et viens m'embrasser.
— Je vous embrasserai quand vous ne fumerez plus, répondit madame Caussade avec une mutinerie boudeuse qui, à regard de tout autre qu'un père, eût ressemblé à de la coquetterie.
— Comme il vous plaira, madame, reprit le bon colonel en aff'ectant un air fâché ; mais je ne pense pas que vous soyez venue ici uniquement pour me faire un sermon. Puis-je savoir ce qui me procure Thonneur de recevoir votre visite?
— J'allais vous le dire, répondit Estelle^ dont la charmante figure prit une expression de gravité ; je viens vous faire mes adieux.
— Qu'est-ce que tu me chantes là? interrompit M. Herbelin, qui regarda sa fille avec étonnement.
Madame Caussade prit une chaise et se vint asseoir près de son père. En voyant cette manœuvre, prélude ordi-
naire des conversations confidentielles, celui-ci devint sérieux à son tour, et il attendit en silence que la jeune femme s'expliquât.
— Mon père, dit alors Estelle, je vous demande seulement cinq minutes d'attention. Il y a dix-huit mois, quand je devins veuve, un homme que vous connaissez ber.ucoup, et qui avait été également Tami de M. Gaussade, me demanda en mariage...
— Sans que j'en aie rien su ? interrompit brusquement le colonel.
— Sans que vous en ayez rien su. Il pensait sans doute que mon consentement serait plus difficile à obtenir que le vôtre, et il jugea à propos de s'adresser à moi. Quoique ce parti me convînt sous beaucoup de rapports, je le refusai pour une raison unique, mais à mes yeux péremptoire. Tolérer les assiduités d'un homme dont je ne voulais pas accueillir les prétentions eut été d'une légèreté impardonnable ; on m'eût , avec raison , accusée de coquetterie. La personne dont il s'agit fut donc obligée de se soumettre à ma détermination franchement exprimée de ne plus la recevoir. Un voyage lui servit de prétexte pour s'éloigner de moi, et pendant plus d'un an nous ne nous sommes pas revus. Aujourd'hui, un hasard qu'il m'est difficile de ne pas croire un peu prémédité nous réunit de nouveau. Ce rapprochement me contrarie, me gêne, me déplaît en un mot, et je suis décidée à y mettre fin le plus tôt possible ; mais il n'est pas juste que ceci vous cause le plus petit désagrément, je ne veux pas vous
LA PEAU DU LION. 3t
priver du plaisir de recevoir chez vous un de vos amis. C'est donc moi qui m^éloignerai cette fois. Je vais partir aujourd'hui pour Paris et je reviendrai dès que sa visite sera finie; j'espère qu'il aura l'esprit de ne pas la faire longue.
— Mais c'est donc de Servian que tu veux parler? dit M. Herbelin en regardant sa fille d'un air ébahi.
— De lui-même^ répondit Estelle d'un ton froid.
Le colonel se leva impétueusement, fit plusieurs tours dans la chambre au pas accéléré, et s'arrètant enfin en face de la jeune veuve.
— Servian t'a fait l'honneur de te demander en mariage, et tu l'as refusé ! lui dit-il d'une voix brusque ; si j'étais sûr de cela, je crois que je te déshériterais.
— Déshéritez-moi donc, car c'est l'exacte vérité , répondit madame Caussade avec un sourire qui semblait braver le courroux paternel.
— Mais quelle objection as-tu à lui faire ? Un homme riche, bien né, bien élevé, plein d'esprit, d'instruction et de mérite ! car il est tout cela.
— J'en conviens.
— Eh bien alors... Est-ce son âge ? Le trouves-tu trop vieux pour toi ?
— Il n'a pas quarante ans, et j'en ai vingt-sept. La disproportion n'est pas choquante.
— Sa personne te déplait-elle ?
— Non. Je le trouve bien au contraire.il a des manières agréables et l'air distingué.
-"- Tu avoueras qu'il a de Tesprit ?
— De Tesprit^ des connaissances^ de ramabilité, dujugement;, une foule de bonnes qualités.
— Et tu ne veux pas de lui ! que diable as-tu donc à lui reprocher ?
— La moindre des choses ! une bagatelle ! une misère î dit Estelle en laissant éclore sur ses lèvres un sourire d'ironie et de dédain.
— Mais quoi donc ? sabre de bois ! s'écria le colonel en proférant dans son impatience le plus gros juron dont sa fille lui permît l'usage.
Madame Caussade rapprocha la chaise du fauteuil où son père venait de se rasseoir, et baissant la voix comme si elle avait craint qu'on ne pût l'entendre du dehors :
— Je ne connais à votre ami Servian qu'un seul petit défaut^ dit-elle : c'est d'être...
— D'être ?
— Un lâche !
— Un lâche? répéta M. lîerbelin avec autant d'emportement que si ce mot outrageant lui avait été adressé à lui-même. Estelle^ je sais bien qu'en votre qualité d'enfant gâté vous avez le droit de dire toutes les sottises qui vous passent par la tête; mais ceci casse les vitres... Mortdieu ! Servian un lâche !
— Uu poltron, si vous aimez mieux, reprit madame Caussade, sans paraître émue le moins du monde du courroux de son père. Si vous voulez m'accorder encore deux minutes, je vous prouverai ce que j'avance. Quand
«ne vitre est félée, on fait bien de la casser; or, le courage de M. Servian est à mes yeux plus que télé.
— Parle, je t'écoute, dit le colonel d'un ton grondeur.
— Vous savez qu'il y a deux ans, six mois environ avant la mort de M. Caussade, les médecins, en désespoir de guérison, renvoyèrent aux eaux de Vichy. M. Servian, depuis quelque temps, se montrait fort assidu près de moi, et d'ailleurs il connaissait intimement mon mari. Il fit donc le voyage avec nous, prétextant des affaires qui l'appelaient à Lyon, mais en réalité pour ne pas me quitter. Entre Nevers et Moulins...
'— Je sais ce que tu veux dire, interrompit M. Herbelin; il vous arriva une aventure de roman; la diligence fut attaquée par des voleurs ; tu m'as conté cela.
— Oui, mais ce que je ne vous ai pas raconté, c'est le rôle que joua votre M. Servian dans cette belle équipée. Nous étions dans le coupé; il pouvait être une heure après minuit. Tout à coup un grand bruit se fait entendre ; la voiture s'arrête, la portière s'ouvre, et plusieurs hommes en blouse, la figure noircie ou couverte d'un masque, je ne sais lequel des deux, nous ordonnent brutalement de descendre. Je ne suis qu'une femme, M. Caussade était vieux et malade ; notre obéissance était donc assez naturelle; mais M. Servian! un homme dans toute la vigueur de l'âge ! un homme, enfin ! Figurez-vous, mon père, qu'il est descendu le premier, sans essayer la moindre résistance et en recommandant seulement aux voleurs
de ne pas me faire de mal. L'attention n'était-elle pas galante et placée à propos?
— Ces voleurs étaient sans doute armés? observa le colonel en essayant de justifier son ami.
— Jusqu'aux dents. Mais qu'importe ?
— Qu'importe? Diable ! comme tu y vas ! si Servian luimême n'avait pas d'armes?
— Il avait deux pistolets chargés dans les poches de la voiture ; deux pistolets longs comme le bras^ et qu'il a laissé prendre paisiblement par ces messieurs au lieu de leur en casser la tête.
— Ecoute^ ma bonne amie, dit le colonel avec l'embarras qu'éprouve un avocat consciencieux en plaidant une cause qu'il croyait bonne^ mais dont la discussion lui a révélé les côtés faibles; il y aurait beaucoup à dire sur la conduite de Servian en cette occasion, et je suis sûr que si tu n'étais pas prévenue contre lui tu verrais la chose d'un tout autre œil. Vois-tu bien, il faut distinguer entre le courage et la témérité. Il n'est pas donné à tout le monde de faire le coup de feu avec une troupe de bandits qui ont sur vous toutes sortes d'avantages. On doit tenir compte de la surprise, de l'émotion. Moi-même qui te parle et qui ai fait toutes les campagnes de l'empire assez gaillardement, eh bien ! si je m'étais trouvé à la place de Servian, j'aurais peut-être agi tout comme lui.
— Vous, mon père, s'écria madame Caussade en arrêtant sur le colonel ses beaux yeux étincelants, si vous aviez été là, vous auriez pris un de vos pistolets de la
main droite, Tautre de la main gauche ; je vous vois d^ici. — Vous auriez brûlé la cervelle aux deux premiers coquins qui se seraient présentés à la portière ; les autres auraient battu en retraite, et fouette postillon !
— C'est possible ; j'aurais peut-être été assez mauvaise tète pour faire cela, répondit le colonel, qui ne put retenir un sourire de satisfaction ; mais songe que Servian n'a pas, comme moi, Tliabitude des armes ; il n'a jamais servi ; les seuls coups de fusil qu'il ait eu l'occasion de tirer. . .
— Je vous en prie, ne cherchez pas à l'excuser, interrompit Estelle avec impatience. Mon opinion est irrévocable, .le ne vous le cache pas, avant cette ridicule aventure, je me sentais du goût pour lui. Ses manières, son esprit, sa conversation, tout me plaisait, et, devenue libre, peutêtre l'aurais-je aimé. Mais quel sentiment résisterait à une épreuve de cette nature ? Le masque est tombé, et le héros s'est évanoui. Jamais, je le sens, je ne pourrais aimer un homme dont le caractère ne m'inspirerait pas cette confiance et cette estime qui seules légitiment la suprématie d'un mari.
— Mais je ne sache pas que M. Gaussade ait été un Achille ; et pourtant tu l'avais épousé.
— Est-ce qu'une petite-fille de dix-huit ans refuse jamais de se marier ? dit en riant la jeune veuve ; maintenant je suis une femme raisonnable, et si j'étais forcée de recommencer, je me montrerais un peu plus exigeante. La première fois on m'a mariée, la seconde je me mai-ierais... avec
votre consentement, mon père, ajouta Estelle, pour adoucir ce que sa dernière phrase pouvait avoir de trop indépendant.
— Tu sais, méchante enfant, que je ne te contrarierai pas, répondit le colonel en lui frappant légèrement la joue du revers de la main ; ton mariage avec Servian m'eût fait un grand plaisir, car c'est un honnête homme, et je crois qu'il t'aurait rendue heureuse ; mais puisqu'il ne te convient pas, n'en parlons plus. Quant à ton projet d'aller à Paris, tu penses bien que c'est un enfantillage auquel je ne puis consentir. Servian a de l'esprit, tu l'avoues toi-même ; il comprendra que sa présence ne doit pas t'être agréable, et avant deux ou trois jours, sois-en sûre, il prendra congé de nous. Tout ce que je te demande, d'ici là, c'est d'être polie envers lui. Brave ou non, songe qu'il est mon ami et notre hôte.
— Passe pour deux jours, dit Estelle en se levant; mais je vous préviens que s'il est assez indiscret pour rester plus longtemps, je lui cède la place. Maintenant que nous sommes d'accord, continua-t-elle avec un sourire plein de charme, promettez-moi de jeter par la fenêtre votre vilaine pipe ; M. Tonayrion vous donnera des cigares, et moi je vous embrasserai.
Le colonel prit entre ses deux mains la jolie tête d'Estelle et lui baisa le front et les yeux en dépit d'une feinte résistance.
— Ça ne compte pas, dit-elle en s'élançant d'un bond vers la porte.
— J^ai encore quelque chose à te dire^ reprit M. lîerbelin.
La jeune femme revint près de son père.
— Puisque c'est aujourd'hui ton jour de confession, dit le colonel d'un air fin, autant vaut que ce soit une confession générale. Voyons, sois franche : aimes-tu M. Tonayrion ?
— Ah ! ah ! fît Estelle en riant malignement, vous avez donc remarqué que M. Tonayrion me fait la cour ?
— Parbleu ! j'ai eu les oreilles gelées en Russie, mais non pas les yeux. A quoi veux-tu que j'attribue la fréquence de ses visites, si ce n'est au désir et peut-être à l'espoir qu'il a de te plaire ?
— Vous pouvez dire l'espoir, répondit Estelle d'un ton confidentiel.
— Tu lui permets donc d'espérer ?
— Les hommes ont-ilsbesoin de cette permission-là ? Ils sont si présomptueux.
— Lui surtout, je crois.
— Lui comme les autres ; il a du moins le mérite d'y mettre de la franchise, et je sais qu'il serait homme à faire partager aux autres, degré ou de force, la bonne opinion qu'il peut avoir de lui-même.
— Tu crois cela ?
— J'en suis sûre.
— Tout ceci veut-il dire que tu aimes M. Tonayrion ? demandale colonel, qui regarda sa fille d'un air scrutateur.
— Pas tout à fait, mon père, répondit madame Caus-
sade en hochant la tête par un mouvement assez orgueilleux; nous n'en sommes pas là. Mais si, dans la suite, je ne parle pas d'aujourd'hui ni même de demain, si plus tard pareille chose arrivait, ce choix vous déplairait-il ?
— Je suis fâché que tu aies tant tardé à me faire cette confidence, reprit le colonel d'un ton sérieux ; j'aurais pris des renseignements officiels sur lui avant de le laisser s'établir ici d'une manière si intime.
— Ne le connaissez-vous pas ?
— Sa personne, oui, et même, je crois, son caractère. Je n'ai rien à dire ni contre l'un ni contre l'autre. C'est un beau garçon fait pour plaire à une femme, et quoique diablement fat, il y a moyen de vivre avec lui. Mais sa position, je n'en connais pas le premier mot; tout ce que je sais, c'est qu'il n'a pas d'état.
— Est-ce que dans le monde élégant on a un état î M. Servian lui-même en a-t-il un ?
— Non; mais en revanche il a une jolie fortune, bien claire et bien liquide. Qui te dit que M. Tonayrion pourrait en offrir autant?
Madam.e Caussade se leva et se vint asseoir sur les genoux du colonel avec la câlinerie que les femmes emploient lorsqu'il s'agit pour elles d'une victoire à remporter.
— Écoutez-moi, mon bon petit père, et surtout ne vous fâchez pas, lui dit-elle de sa voix la plus caressante; dans une circonstance où il s'agit de mon sort, de grâce n'invoquez pas de misérables considérations d'intérêt. Lorsque j'ai épousé M. Caussade, vous n'avez pensé qu'à
nia fortune; permettez-moi aujourd'hui de songer un peu à mon bonheur. J'ignore si M. Tonayrion est riche, mais supposons qu'il ne le soit pas. Avec le bien de ma mère, et ce que m'a laissé mon mari, ne suis-je pas...
— Et ma fortune, pourquoi la comptes-tu? interrompit M. Herbelin ; me prends-tu pour nn parâtre ?
— Vous voyez donc bien, reprit Estelle en serrant tendrement la main de son père ; vous voyez donc bien que ma position est assez belle pour qu'en me remariant je puisse ne pas consulter exclusivement le plus ou moins de fortune de l'homme que j'épouserai. S'il est riche, tant mieux; s'il ne l'est pas, je le suis assez pour lui et pour moi... Je crois avoir trouvé dans M. Tonayrion des qualités, selon moi, préférables à tous les trésors du monde, îl a peut-être moins d'instruction, moins d'esprit même que n'en a M. Servian; mais en revanche il possède un mérite sans lequel âmes yeux tous les autres ne sont rien; il est brave.
— Qu'en sais-tu ? demanda le colonel ; est-ce parce qu'il porte des éperons et des moustaches ?
— Mon père ? dit Estelle d'un air piqué.
— Que veux-tu! c'est encore là un de mes préjugés du temps de l'empire ; je ne veux pas m'habituer à voir un bourgeois, un pékin, disons le mot, affublé de moustaches comme un grognard de la vieille garde.
— Puisque vous convenez que c'est un préjugé, je ne vous gronderai pas. Le seul tort de M. Tonayrion, et ce n'en est pas un grand à mes yeux, ajouta Estelle en sou-
riant, c'est d'être né trop tard. Vingt ans plus tôt il eût été militaire, car c'est là sa vocation, il me l'a dit cent fois, ïl aurait servi comme vous, sous vos ordres peut-être ; il aurait fait toutes les campagnes, il se serait distingué, il aurait eu la croix, à vingt-cinq ans il serait devenu colonel...
— Ta, ta, ta, n'allons pas si vite; je n'ai été nommé colonel qu'à quarante-deux ans, et sans manquer de res pectàM. Tonayrion....
— Sans doute, vous avez raison, mon père ; ce que je voulais dire, c'est que l'occasion seule lui a manqué pour acquérir une réputation qui lui méritât l'honneur de devenir le gendre d'un homme tel que vous. Se faire soldat en temps de paix, c'eût été dérisoire. Il ronge donc, impatiemment, je vous assure, le frein qu'impose aux cœurs intrépides le caractère pacilique de notre époque. Mais voyez avec quelle ardeur il saisit toutes les occasions de satisfaire la passion militaire qui est innée en lui. Dernièrement encore, n'a-t-il pas fait en amateur la campagne de Constantine ?
— Allons, allons, ne t'échauffe pas, dit M. Herbelin avec bonhomie; je n'ai nulle intention de rabaisser la gloire de ton héros ; je vois que tu n'en es pas coiffée à demi. Ah ça ! tu tiens donc bien à ce qu'un homme soit brave.
— Comment en serait-il autrement avec le modèle que j'ai sous les yeux ? répondit Estelle en flattant son père du regard en même temps que de la parole ; que voulez-
VOUS? ce n'est pas en vain que je suis votre fille. Si j'avais été un homme, j'aurais été soldat. C'est là le premier des états, le seul que l'on puisse embrasser avec orgueil et passion. Comprend-on que des êtres portant barbe au menton se fassent avocats, notaires ou agents de change, et qu'il se trouve des femmes qui consentent à épouser de pareils Cassandres?
En prononçant ces derniers mots avec le plus ironique dédain, Estelle était si rayonnante de grâce et de beauté que le colonel sentit remuer délicieusement au fond de son cœur tous les fibres de la vanité paternelle.
— Un maréchal de France seul serait digne de toi, et encore faudrait-il qu'il fut jeune, lui dit-il dans une sorte d'extase ; Tonayrion sera un drôle trop heureux. Si tu es décidée à l'épouser, je ne t'en empêcherai pas ; mais, je t'en prie, ne précipite rien et réfléchis mûrement avant de dire oui. De mon côté, je vais écrire à Paris ; tu comprends qu'avant de te donner mon consentement il faut que je sache à quoi m'en tenir à son sujet.
— Ecrivez, répondit madame Caussade avec assurance; Raoul, j'en suis sûr, ne craint aucune espèce d'enquête, il est de ces hommes qui se présentent également bien à leurs amis et à leurs ennemis.
" La cloche qui annonçait le déjeuner mit fin à cette conversation, et le colonel Herbelin prenant le bras de sa fille descendit avec elle dans la salle à manger, où leurs trois hôtes se trouvaient déjà réunis.
LE BALCOiN.
L'indiscret bavardage de madame Ribois avait porté ses fruits. Ejî apercevant pour la première fois Raoul Tona^Tion, Servian lui avait voué à Tinstant même la haine qu'inspire toujours à un homme amoureux le rival qu'il croit préféré. Toutefois^ habitué à contenir ses émotions, il s'était efforcé de coumr d'une pohtesse irréprochable la violente antipathie dont il ne pouvait triompher. De son côté, l'élégant et superbe Tona^Tion n'avait pas trouvé digne de son attention, un individu vêtu simplement, circonspect dans ses manières, s'exprimant avec modestie, et qui, pour dernier ridicule, était arrivé par la diligence. Au lieu de se traiter avec l'abandon familier qu'autorise le séjoiu" de la campagne, les deux rivaux, l'un par orgueil, l'autre par jalousie, se tinrent donc mutuellement sur la réserve, lorsque l'annonce du déjeuner les eut réunis dans la salle à manger. Laissant le soin de soutenir la conversation au jeune Félix, qui s'acquittait de cette tâche avec la vivacité de son âge, ils avaient à peine échangé deux
OU trois paroles froides et banales, quand Tairivée de madame Caussade vint donner de nouveaux prétextes au mécontentemei^t de Thomme qui avait recherché sa main et à la présomption de celui qui y prétendait en ce moment.
Les femmes mettent quelquefois dans leur aversion autant de véhémence que dans leur tendresse ; elles s^y livrent même avec plus de franchise, car les convenances, qui font un crime de Tamour, n'interdissent pas la haine, pomTU qu "elle soit spirituelle et bien placée. Plus d'une prude tire vanité de Tantipathie que ses adorateurs lui inspirent ; mais le courroux, en ce cas, n'est souvent qu'une ruse de Tamour-propre, un moyen de constater en toute dignité la passion dont on est l'objet. Sans pouvoir être taxée de pruderie, Estelle éprouvait un irrésistible désir de faire expier à Servian la liberté qu'il avait prise de se rapprocher d'elle en bravant sa défense. A ses yeux, cette rencontre ne devait pas être attribuée au hasard ; évidemment elle était préméditée. Quel but pouvait avoir cet amant dédaigné, sinon d'oumr une seconde campagne contre le cœur de celle qui l'avait éconduit une première fois ? Et si telles étaient ses intentions, sa présomption , son audace, ne méritait-il pas qu'un châtiment exemplaire et décisif punit cette obstination indiscrète ?
— Il prétend avoir ignoré que je fusse chez mon père, se disait la jeune veuve; mais est-ce vraisemblable ? est-ce possible ? Amoureux de moi comme il était, me fera-t-il croire qu'il est resté plus d'un an hors de France, sans demander de mes nouvelles à tant de gens qui auraient pu
lui en donner ? Que veut-il donc ? qu'espère-t-il ? Me croit-il assez inconsidérée pour accepter aujourd'hui ce qu'autrefois j'ai refusé ? La supposition serait un peu trop impertinente. Si j'étais sûre que telle fût sa pensée, il se repentirait^ je le jure^ de m'avoir traitée connue une femme sans caractère.
Pour le châtier de ce qu'elle nommait l'acharnement de son ancien amant, madame Caussade avait à sa disposition l'arme la plus efficace dont puisse se servir une femme en pareil cas. Dans un de ces incroyables combats racontés par Le Berni, Rodomont saisit par la jambe un de ses adversaires et assomme les autres avec cette massue improvisée. Entre les mains d^une coquette, le rival, détestable personnage, remplit quelquefois ce rôle de massue. Tel fut l'emploi vengeur auquel Estelle crut devoir élever monsieur ïonayrion, qui, mieux que personne, semblait destiné à le remplir d'une manière péremptoire et fracassante. Aimables sourires, regards expressifs, interpellations gracieuses, chuchotteries confidentielles, en un mot toutes les petites faveurs qu'une femme peut accorder ostensiblement à un homme afin d'en désespérer un autre, lui furent prodiguées pendant et après le déjeuner. Non contente de cette cruauté, et sans respect pour la trêve que son père lui avait demandée en faveur de leur hôte, l'impitoyable veuve ouvrit en môme temps contre ce dernier une de ces fusillades de salon qui ne laissent à un pauvre amoureux d'autre ressource que la retraite ou la révolte. Ce fut, durant plusieurs heures, un feu roulant
d'épigrammes, d^allusions piquantes, d'acerbes plaisanteries que rendait plus meurtrières une expression toujours élégante et spirituelle. Malgré le mécontentement visible du bon colonel et ses efforts pour rendre la conversation inofîensive^ Estelle ramenait obstinément dans Tentretien le sujet le plus propre, selon elle, à humilier Servian. Dans sa bouche, l'éloge emphatique de la bravoure devenait la plus mortifiante des personnalités pour l'homme qu'elle avait une fois trouvé sans courage.
— Il est des défauts qui méritent de l'indulgence, disaitelle avec l'accent d'une conviction énergique. Je comprends qu'on pardonne à un homme d'être étourdi, prodigue, emporté. La perfection n'existe pas sur la terre, et l'on doit excuser les faiblesses lorsqu'elles n'ont rien de honteux; mais la lâcheté est si dégradante, qu'on se souille à son contact, et que la tolérer, c'est s'avilir. Un dissipateur, un mauvais sujet, un joueur même peuvent se corriger : un lâche, jamais !
Tandis que madame Caussade développait cette sévère opinion, à laquelle l'éclat de son regard, la fierté de son sourire et le timbre vibrant de sa voix donnaient une sorte d'agrément chevaleresque, la physionomie de ses auditeurs offrait une variété d'expression qu'un peintre n'aurait pu désirer plus tranchante. Compatissant à l'humiliation que devait éprouver son ami, M. Herbelin toussait, se mouchait, essuyait ses lunettes, se remuait sur son siège, essayait, en un mot, mais sans succès, toutes les contenances à l'usage des gens embarrassés. Félix Cambier,
les yeux errant çà et là et le front couvert de rougeur, se trouvait encore plus mal à l'aise que le colonel, car chaque parole de la jeune veuve mordait comme un caustique brûlant la blessure faite à son amour-propre par la frayeur qu'il avait éprouvée la veille. M. Tonayrion, au contraire, se caressait complaisamment les moustaches en portant la tête un cran plus haut que de coutume. Servian enfin, loin de paraître déconcerté, ainsi qu'on aurait dû s'y attendre, écoutait d'un air calme, et souriait de temps en temps avec un mélange de tristesse et d'ironie.
— Mes paroles vous font rire, monsieur, lui dit brusquement Estelle en fixant sur lui ses yeux étincelants ; vous trouvez sans doute fort ridicule qu'une femme estime le courage et méprise la lâcheté.
— Cela, madame, me paraît au contraire fort naturel^ répondit Servian avec sang-froid ; une femme doit priser dans un homme les qualités viriles, de même que, nous autres hommes, nous aimons de préférence dans une femme la douceur, la réserve, la bienveillance, en un mot toutes les vertus aimables et indulgentes.
Piquée de la leçon indirecte renfermée dans ces paroles, madame Caussade détourna la tête d'un air hautain, et s'adressant à M. Tonayrion :
— Si vous étiez attaqué par des voleurs , que feriezvous? lui dil-elle.
— Ce que j'ai déjà fait en pareil cas, répondit le beau Raoul avec une sorte de négligence héroïque.
— Et qu'avcz-vous fait ? rcprit-ellc curieusement.
— La première fois, dit Tonayrion, c'était à Paris. Je rentrais chez moi à deux heures après minuit, et par un hasard qu'il serait trop long de vous expHquer, j'étais à pied. A l'angle de la rue Chantereine, trois hommes se jettent sur moi ; je n'avais pour arme qu'une canne, mais elle était fort agréablement plombée, en dépit des ordonnances de police. Je me mets en défense, et commence un moulinet digne d'un professeur bâtoniste. Au bout d'une demi-minute de ce salutaire exercice, j'aperçus un de mes adversaires étendu au milieu de la rue, et un autre se traînant le long des maisons : le troisième court encore.
— Et l'autre fois ? demanda Estelle avec l'accent d'un vif intérêt.
— L'affaire fut sur le point de tourner pour moi au tragique; il n'y a que six mois de cela, et c'était pendant mon séjour en Afrique ; à quelque distance d'Alger, je fus attaqué, un soir que je revenais de la chasse, par deux bédouins assez féroces. J'en fus quitte pour une balle dans mes habits et un coup de yatagan au bras gauche.
— Et les Bédouins? dit Félix, qui écoutait le narrateur avec une admiration mêlée d'envie.
— Je ne crois pas que depuis cette époque nos Algériens aient eu à s'en plaindre.
— Vous les avez donc tués tous deux? demanda madame Caussade.
— Du moins, ils m'ont donné le droit de le croire ; quoique mon fusil ne fut chargé que de petit plomb.
é 8 ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.
comme nous étions à brûle-pourpoint, mon double coup les abattit Tun à droite, l'autre à gauche ; la crosse fit le reste.
— Et dans ces deux rencontres vous n'éprouvâtes aucun sentiment de peur ? repartit la jeune femme dont les yeux rayonnants attestaient le plaisir que lui causaient les prouesses de son adorateur.
— Peur ! madaine^ s'écria Tonayrion en partant d'un éclat de rire ; est-ce qu'on a peur ?
— Quelquefois , observa le colonel Herbelin dans le but généreux d'adoucir la torture que Servian lui semblait devoir endurer; moi qui vous parle ^ dans ma carrière militaire^ j'ai éprouvé à deux ou trois reprises une émotion qui ressemblait diablement à de la peur : à Eylau^ entre autres, au moment oii, tombé de cheval, toute une division de cuirassiers russes me passait sur le corps, j'ai eu peur d'être écrasé, positivement peur.
— Allons donc, colonel l s'écria Raoul avec un rire d'incrédulité.
— Vous ne connaissez pas la nouvelle prétention de mon père, dit la jeune veuve d'un air moqueur : par amour pour son prochain, il veut absolument être un liomme sans courage ; par malheur sa réputation est faite et personne ne le croit : n'est-ce pas fâcheux ?
Servian était assis à côté de M. Herbelin, et le mot prochain s'appliquait à lui par une allusion si transparente que le colonel, ne sachant comment arracher l'aiguillon de ce nouveau sarcasme, se leva brusquement
pour mettre fin à une conversation de plus en plus inhospitalière.
— Il ne pleut plus, messieurs, dit-il en s'approchantdH la fenêtre; allons faire un tour sur la terrasse.
Les trois hôtes de M. Herbelin se levèrent en même temps ; madame Caussade en fit autant, mais au lieu de sortir avec eux du salon, elle se mit à son piano; en re marquant la vive expression de mécontentement empreinte sur les traits de son père, elle craignit de le pousser à bout si elle continuait de harceler de ses railleries l'homme qu'elle avait choisi pour victime. Elle accorda donc une trêve à ce dernier, sauf à reprendre plus tard les hostilités.
Servian, du moins en apparence, avait supporté avec un calme imperturbable l'attaque dont il venait d'être l'objet; Estelle avait épuisé contre lui tout un carquois d'ironie sans parvenir aie faire sourciller; toutefois les flèches de la jeune femme n'avaient pas été perdues. Dans une mêlée, souvent il arrive qu'un coup porté à un adversaire le manque, mais en atteint un autre. De même, en cette circonstance, Félix Cambier se trouva percé de part en part par les traits destinés à son oncle. Jaloux à outrance, comme on l'est à dix-huit ans, le timide adorateur de madame Caussade ne remarqua pas sans un dépit furieux les petites faveurs prodiguées par elle à Raoul Tonayrion; à cette blessure du cœur s'en joignit une autre non moins cuisante dont l'amour-propre devint le siège.
— Je suis sûr qu'elle croit que cette nuit j'ai eu peur, pensa l'élève de Saint-Cyr en rougissant de confusion à cette idée ; toutes ses railleries sur le peu de courage de certains hommes sont évidemment à mon adresse. Damnation ! Si je savais qu'elle me prit pour un lâche^ je me brûlerais la cervelle à ses pieds, afin de lui prouver que j'ai du cœur.
Selon le respetueux usage des adolescents, Félix Cambier n'osa pas donner un libre cours au ressentiment que lui inspirait la conduite de la dame de ses pensées ; mais il montra moins de retenue au sujet de l'heureux rival qui déjà, plus d'une fois, lui avait fait éprouver les amertumes de la jalousie.
— Mon oncle, dit-il, en prenant à part Ser\ian, lorsqu'ils furent descendus sur la terrasse, ne trouvez-vous pas^ comme moi, que ce monsieur Tonayrion abuse de la permission d'être fat, impertinent et insupportable?
Servian partageait l'opinion de son neveu, mais il ne se crut pas obligé d'en corn enir.
— Monsieur Tonayrion est un fort beau garçon, répondit-il, et il a le droit de se montrer assez content de luimême.
— Vous le trouvez beau! reprit Cambier avec une moue dédaigneuse. En ce cas un tamboui'-major doit vous paraître superbe.
— Il te déplait beaucoup, à ce qu'il piiraît?
— Superlativcment ; et j'avoue que j'aurais UD plaisir
tout particulier à lui donner une leçon de politesse et de modestie.
— Toi, mon pauvre Félix,, dit Servian en considérant son neveu d'un air un peu moqueur; toi, lui donner une leçon! Je te conseille d'attendre pour cela que tu lui viennes à Tépaule.
— Six pouces de plus ou de moins, ne font rien à Taifaire, répondit le jeune homme d'un ton piqué; je sais bien que je ne suis pas grand, et qu'en sortant de Saint- Cyr je n'entrerai pas dans les carabiniers; mais n'oubliez pas que David était petit aussi, et qu'il a tué Goliath.
— Allons, mon brave David, ne te fâche pas, et à ton tour souviens-toi que Goliath avait mérité son sort en étant le provocateur. Voici notre Philistin; qu'il soit fat ou non, reste poli. Songe que les ridicules d'autrui n'excusent jamais les nôtres.
Après cette courte leçon qu'autorisait son titre d'oncle, Servian prit familièrement le bras de Félix, et ils attendirent le colonel qui était resté en arrière avec M. Tonayrion.
Tandis qu'ils se promenaient tous quatre sur la terrasse, madame Caussade se vengeait sur son piano du peu de succès de ses railleries, et tout en torturant les touches, elle réfléchissait aux moyens de percer l'armure dont Servian semblait cuirassé.
— Son sang-froid n'est que du calcul, se disait-elle ; il est impossible qu'il soit devenu complètement indiffé-
rent. Il est vrai qu'envers moi il s'est montré d'une dissimulation achevée. Les mots les plus piquants glissaient sur lui comme surune statuede bronze. En deux heures j'ai été plus méchante qu'il ne serait permis de l'être en deux ans; peine perdue. Je le croirais vraiment insensible si les deux ou trois regards en dessous qu'il a jetés à M. Tonayrion ne m'apprenaient ce que je dois penser de cette insensibilité. Peut-être est-il peu susceptible^ mais à coup sûr il est encore jaloux; cela suffit.
Déterminée à tourmenter son ancien amant, Estelle trouva que le meilleur moyen d'atteindre son but était de donner à l'élégant Raoul l'occasion de remporter un de ces triomphes frivoles en apparence, mais qui en réalité suffisent pour désespérer un rival. Après y avoir quelque temps réfléchi, elle se leva, cueillit la plus belle rose d'une corbeille de fleurs posée sur une étagère, ouvrit une des fenêtres donnant sur la terrasse, et se montra subitement, rayonnante de coquetterie, aux yeux des hommes qui s'y promenaient.
Pour dissiper le déplaisir qu'avait dû lui causer la conduite de madame Caussade, le colonel avait pris Servian par le bras et l'accablait de questions au sujet de son voyage d'Italie. A quelques pas en arrière, Félix Cambier marchait d'un, air mélancolique, le front penché et les mains dans les poches, comme il convient à un jeune amoureux; plus loin enfin, superbement isolé à la manière du lion, Raoul Tonayrion fumait un cigare et de temps en temps jetait à ses compagnons le regard dédai-
gneux de Thomme à la mode qui se trouve en bourgeoise compagnie.
Au bruit que fit la fenêtre les quatre promeneurs levèrent la tête et s'arrêtèrent à la fois. Estelle, s' accoudant sur le balcon, leur adressa un salut souriant et montra par un geste mutin la rose qu'elle venait de cueillir.
— Qui la veut? dit-elle après Tavoir sentie comme pour lui donner plus de prix.
— Moi, madame, s'écria Félix, qui tendit les deux mains avec une naïveté d'écolier.
— Moi, dit en même temps le beau Raoul en s'approchant impétueusement.
— Croyez-vous donc que j'aille vous la jeter? reprit la l'eune veuve d'un air moqueur; il me semble que ceux qui en ont envie peuvent bien prendre la peine de la venir chercher.
Tonayrion et Félix s'élancèrent à l'envi l'un de l'autre vers le perron, qui de la terrasse conduisait dans le vestibule où se trouvait l'escalier du premier étage. Un éclat de rire d'Estelle les arrêta en route.
— Par l'escalier ! leur dit-elle ; quoi ! sérieusement, vous voulez monter par l'escalier?
— Et par où veux-tu qu'ils montent ? demanda le colonel avec un accent grondeur.
— Mon père, répondit madame Caussade en le cajolant du regard; à l'âge de l'un ou l'autre de ces Messieurs, au lieu de m'adresser une question pareille, vous auriez déjà escaladé la fenêtre.
6i OEUVRES DE CH. DE BERNARD.
Il n'est point de vieillard qui, à l'exemple de Nestor, ne se laisse prendre aux flatteries adressées à ses jeunes ans.
— Au fait, dit M. Herbelin, le balcon n'est guère qu'à une dizaine de pieds de la terrasse ; pour mes voltigeurs c'eut été un jeu de le franchir.
Le colonel avait à peine achevé que déjà Félix bondissait contre la muraille ; malgré la vigueur de son élan, il ne put atteindre à la corniche où était posé le balcon et il retomba lourdement. Mécontent de se voir devancé, Tonayrion à son tour s'élança de toute la force de ses jarrets et il ne fut pas plus heureux. Les deux rivaux recommencèrent à plusieurs reprises mais sans succès cette joute d'un nouveau genre, qu'Estelle encourageait du regard et du sourire.
— Vous n'êtes donc pas tenté de disputer cette rose ? demanda le colonel à son ami. ^
— Je n'ai pas fait mes études chez madame Saqui, répondit Servian assez haut pour qu'Estelle pût l'entendre.
La jeune veuve se mordit les lèvres. Comptant sur l'aveuglement qu'on dit inséparable de l'amour, elle avait projeté de ridiculiser l'homme de quarante ans en l'engageant dans une de ces luttes hasardeuses qui ne conviennent qu'à la jeunesse; mais l'ironie avec laquelle Servian déjoua cette provocation perfide changea en dépit l'amusement qu'elle se promettait.
Aiguillonnés par l'espoir du triomphe, les deux concurrents redoublaient d'efforts. A les voir bondir alterna-
tivement sous la fenêtre^ on les aurait crus piqués de la tarentule, et plus d'un danseur de l'Opéra eût envié la vigueur de leurs élans. Tonayrion, à qui l'élévation de sa taille donnait un avantage marqué, parvint le premier à saisir la barre inférieure dn balcon ; mais le taillant du fer, en lui meurtrissant la main, lui fit presque aussitôt lâcher prise. A la vue du demi-succès obtenu par son adversaire, Félix avait éprouvé plus d'émotion que ne semblait en comporter une lutte si puérile. Rassemblant toute la vigueur dont l'avait doué la nature, il s'élança d'un bond désespéré, et cette fois atteignit à son tour au balcon.
Loin d'imiter alors la conduite de son rival, Félix se cramponna au fleuron de fer, qui lui déchirait les mains, avec un courage comparable à l'héroïsme de ce jeune Spartiate dont un renard rongeait le ventre sans que sa figure en dît rien. Le point d'appui trouvé, le reste de l'escalade n'était plus qn'une bagatelle pour un adolescent tout frais émoulu du gymnase de M. Amoros. En moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire, Cambier, s'enlevant à la force des poignets, posa les pieds où étaient ses mains, et remonta celles-ci jusqu'à l'appui du balcon, qu'il franchit presqu'au même instant par une leste enjambée.
Il n'était pas venu à l'esprit de madame Caussade qu'un autre que Raoul Tonayrion pût mériter le prix. C'est pour lui qu'elle avait cueilli la rose, pour lui qu'elle réservait son plus charmant sourire, pour lui que d'avance elle avait ôté son gant, décidée qu'elle était, la coquette, à lui lais-
56 OîïJVUES DE CH. DE BERNARD.
ser baiser sa main pour mieux désoler Servian. En voyant subitement devant elle Télève de Saint-Cyr, qui loin d'affecter la glorieuse contenance d'un vainqueur paraissait troublé de son triomphe, elle fit deux pas en arrière avec une mauvaise humeur visible.
— Quoi! c'est vous? lui dit-elle d'un ton bref; comment avez-vous fait pour monter si haut?
— Je vous ai regardée, madame, répondit Félix en levant sur elle un regard timide.
— Et maintenant il vous faut votre prix, reprit Estelle, dont le sourire sardonique éteignit soudain toute joie au cœur du jeune victorieux. Je regrette de ne pouvoir vous offrir à la place de cette fleur quelques beaux livres comme vous en avez obtenu l'an dernier à votre concours de rhétorique.
— Il y a deux ans que j'ai fait ma rhétorique, madame ! En ce moment je suis un soldat et non un collégien ! — A ces mots accentués par un secret courroux, Cambier prit la rose que lui présentait madame Caussade, et il en passa la tige dans une des boutonnières de son habit, en affectant un air dégagé qui contrastait avec la rougeur de son visage.
A part Servian, dont l'impassibilité ne se démentait pas, et le colonel, qui se trouvait en dehors de cette scène, chacun semblait également mécontent de son résultat. Sous les yeux de la femme que l'on courtise il n'est pas do petite défaite : aussi, malgré les efforts de Tonayrioii pour faire bonne contenance, devinait-on à son rire ali'oclé qu'il
souffrait dans son amour-propre de lion, en se voyant éclipsé par un écolier. D'autre part, le vainqueur n'était guère plus satisfait que le vaincu, car il avait trouvé plus d'épines que de feuilles à la rose conquise par sa légèreté, et il s'était piqué à son triomphe. Pendant la joute, Félix, tout en sautant, avait fait un plan superbe.
— J'arriverai sur le balcon, s'était-il dit ; elle me sourira gracieusement et m'offrira la rose ; alors je me jetterai à genoux sans gaucherie; en prenant la fleur, je saisirai la jolie main blanche qui la tient, et, ma foi, je la baiserai audacieusement en vrai hussard.
Rêve enchanteur, mais décevant ! Au lieu de l'épisode tendrement chevaleresque qu'il espérait d'ajouter à sa victoire, Félix s'était vu complimenté sur ses succès de rhétoricien. N'y avait-il pas là de quoi navrer un cœur de dix-huit ans?
Madame Caussade, de son côté, était mécontente de tout le monde : mécontente de Servian, qui n'avait pas la politesse de paraître malheureux ; mécontente de Félix, qu'elle traitait d'indiscret écolier; mécontente de Tonayrion, qui s'était laissé vaincre par un enfant; mécontente de son père — à quel propos ? Elle eût été assez embarrassée de le dire; mais peu importe, elle lui en voulait; mécontente d'elle-même enfin plus que de tous les autres.
Lorsqu'à propos de quelques incidents frivoles une femme prend ainsi en antipathie l'univers entier, il est permis de supposer que cette haine à mille branches a pour racine unique l'amour.