‹ La peau du lionChapitre 21 sur 24 · LE COEUR D^UN POÈTE · texte numérisé non relu

LE COEUR D^UN POÈTE

A la vue du baron qui le regardait avec autant de sui'prise qu'en peut manifester un homme du monde^ Félicien Régnier se leva^ et après un salut froidement poli :

— Monsieur, dit-il d'un air gourmé, veuillez excuser la liberté que j'ai prise de m'établir chez vous en votre absence. Votre valet de chambre m'a dit que vous rentreriez pour dîner, et comme l'affaire dont je veux vous entretenir ne souffre aucun retard, je me suis permis de vous attendre.

— Vous avez fort bien fait d'agir chez moi sans cérémonie, répondit M. de Livernois, qui en prononçant ces paroles banales se dit en lui-même : que me veut cet étourneau ? Vient-il par hasard me proposer d'écouter la lecture de ses vers?

— Je ne vous dérangerai pas longtemps, reprit le poète ; je n'ai que quelques mots à vous dire.

— Je vous écoute, répliqua le baron en montrant un fauteuil. *

Régnier refusa par un geste grave le siège qui lui était offert.

— Permettez-moi d'abord de vous adresser une question^ dit-il ensuite; je ne doute pas que vous n'y répondiez avec franchise^ comme il convient à un homme d'honneur.

— Au fait ! Monsieur^ répondit le baron^ pressé de se débarrasser de cette visite importune.

— Le fait ! le voici, poursuivit le poëte d'une voix de plus en plus solennelle : on m'a dit qu'au dernier bal de madame de Gabrial il vous était tombé entre les mains, d'une manière que je ne veux pas apprécier en ce moment, un mouchoir de femme renfermant une lettre. La chose est-elle vraie?

M. de Livernois ne s'attendait pas à cette nouvelle attaque, et malgré son assurance, il fut embarrassé. La vérité avait ses inconvénients; mais quelle humiliation dans le mensonge ! Après avoir hésité un instant, le baron, homme sans principes, mais non sans courage, se décida cavalièrement à courir les chances de la vérité.

— Le fait est parfaitement exact, répondit-il, et vous êtes bien informé. Au bal dont vous parlez, je me suis trouvé en effet possesseur, du moins pendant quelques instants, d'ujî mouchoir fort élégamment brodé, contenant ime lettre non moins élégamment écrite.

— Vous l'avez lue ! s'écria Régnier d'un ton rauque.

— Avec un plaisir extrême. La Nouvelle Héloise, Werther, les Lettres de Jacopo Ortis, sont des charbons éteints

auprès de ce brasier. Quelle verve ! quel feu ! quelle poésie ! L'homme qui a écrit ces lignes est certes un talent de premier ordre^ et il ne dépendra pas de moi qu'il n'arrive promptement au rang qu'il mérite. Déjà, sans qu'il s'en doute^ je travaille pour lui.

Avec la présence d'esprit de l'homme habitué aux épreuves les plus épineuses^ le baron, en parlant^ combinait une ruse de guerre propre à désarmer le courroux qu'il voyait étinceler dans les yeux du poëte chevelu. En quelques secondes il eut fait son plan, et il attendit, le sourire sur les lèvres, la réplique de Félicien Régnier, qui demeurait bouche béante, ne sachant s'il pouvait prendre au sérieux les éloges prodigués à son style, ou s'il devait y voir un insolent persiflage. A la fin, le poëte pencha pour cette dernière opinion , et à l'idée de se voir mystifié, il sentit redoubler sa colère.

— Monsieur, dit-il en dardant sur le baron un regard meurtrier, je sais que vous boufl'onnez à ravir ; mais le moment est mal choisi. Je ne viens pas ici pour faire assaut de plaisanteries , mais pour avoir une explication sérieuse. Vous convenez de vous être emparé d'une lettre dont je me déclare l'auteur; qu'en avez-vous fait ? Je vous somme de me le dire.

— Ne nous emportons pas et écoutez-moi, répondit le maître du logis, qui contemplait avec une inaltérable aménité la physionomie flamboyante de son interlocuteur ; en ce moment vous êtes furieux ! Bientôt, j'espère, vous reconnaîtrez que, loin d'avoir voulu m'amuser à vos

dépens, je vous ai rendu un véritable service ; mais dV bord établissons les faits. Vous êtes ou du moins vous croyez être amoureux de madame Colonge ; moi^ je suis Tami de son mari. Cela posé y que devais-je faire lorsque le hasard a mis dans mes mains votre billet ? Le laisser parvenir à sa destination ? J'aurais trahi Colonge. Vous le rendre ? Amûez-vous consenti à l'anéantir et à n'en pas écrire d'autres ? Le brûler ? C'eût été le trait d'un Vandale. Dans ma perplexité, je me suis arrêté à un quatrième parti qui va vous paraître bizarre , mais dont vous ne tarderez pas à comprendre les avantages, puisqu'il concilie tout, les devoirs que m'impose l'amitié, le respect dû à la vertu de madame Colonge, et les intérêts de votre avenir littéraire, auquel je m'intéresse particulièrement; car les grands poètes sont rares, et je crois qu'il y a en vous l'étoffe d'un grand poëte.

M. de Livernois fit une pause et interrogea la figure de Régnier. La tête pleine des fumées de l'indignation, le pâle jeune homme cependant commençait à sentir l'odeur de l'encens dont le baron avait habilement saupoudre son exorde ; et sa physionomie , où luttaient le refrognement du courroux et l'épanouissement de la vanité, offrait une vague ressemblance avec ces masques de carnaval qui pleurent d'un œil et rient de l'autre.

— Ne trouvez-vous pas madame de Gabrial une femme fort aimable ? reprit le baron d'une voix insinuante.

— Madame de Gabrial ! s'écria Régnier , le cœur agite d'un noir pressentiment.

310 CEUYRES DE CH. DE BERMARD.

— Si je vous disais que depuis jeudi elle a conçu pour votre style une estime qui va jusqu'à Tenthousiasme ; si je vous disais que dès à présent elle vous regarde comme le premier écrivain de l'époque ; si je vous disais enfin que cette lettre dont nous parlons^ elle l'a relue vingt fois, cent fois peut-être !

— Ce serait un atroce guet-apens ! interrompit le poëte, en se rappelant avec émoi les minauderies provocantes dont l'avait accablé, la veille , la femme surannée ; mais je ne puis croire que vous parliez sérieusement. Que me donnez-vous à entendre par cette plaisanterie ?

— Ce n'est pas une plaisanterie !

— Alors c'est une épouvantable trahison.

— Pas davantage ; ce n'est qu'un quiproquo, volontaire, il est vrai, mais qui ne peut vous être préjudiciable d'aucune manière. La lettre adressée par vous à madame Aurélie Colonge est parvenue à madame Aurélie de Gabrial; voilà tout. Chaque jour la poste commet des erreurs beaucoup plus graves.

Loin d'apaiser Félicien Régnier, cette déclaration explicite acheva de l'exaspérer. Pour comprimer son courroux près de faire explosion, le poëte érailla de ses ongles la soie de son gilet, tandis que de l'autre main il pétrissait son chapeau. Un peu soulagé par cet expédient, il reprit la parole d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme et imposante :

— Monsieur, dit- il, vous m'avez accordé l'explication que je désirais; maintenant je n'ai plus qu'une seule

chose à vous demander : Vest de vouloir bien régler surle-champ les conditions d'une rencontre dont vous devez reconnaître la nécessité.

Déterminé à se battre avec M. La Berthonie^ de qui le procédé lui semblait intolérablement injurieux, le baron n'avait nulle envie d'être mené une seconde fois sur le terrain par le poète chevelu, contre lequel il ne nourrissait aucun ressentiment ; car, autant dans le feu de la colère il peut paraître agréable de ferrailler, autant un duel à froid est déplaisant et ennuyeux. Homme du monde d'ailleurs, et craignant le ridicule par-dessus toutes choses, M. de Livernois se disait que croiser le fer avec une espèce de rapin littéraire, mal peigné, mal ganté, mal brossé, tel qu'était Félicien Régnier, ce serait s'exposer à devenir la fable des salons. Aussi, loin de se montrer offensé de la provocation qui lui était adressée, y répondit-il, par le sourire le plus pacifique.

— Accordez-moi seulement deux minutes d'attention, dit-il d'une voix doucereuse ; ensuite, si vous persistez à vouloir nous ballre , nous nous battrons. Mais avant d'en venirà celle ex.lrémité, laissez-moi vous expliquer lesmotifs de ma conduite; et pour traiter la question sous le point de vue qui vous intéresse davantage, parlons de vous. Quel est votre but ? la gloire , n'est-il pas vrai ? Vous sentez en vous des facultés puissantes, les germes d'un talent qui ne demande qu'à éclore, en un mot, l'œuf d'un aigle, pour parler comme Victor Hugo. Quelle influence exercerait sur votre vie la passion réelle ou factice que vous a in-

spirée madame Colonge? Une influence désastreuse^ je le p.'oclame hardiment. Je ne vous parlerai pas des difficultés à vaincre ni des périls à braver ; je sais que ces choses-là exaltent un homme d'imagination, loin de le décourager. Je ne vous dirai pas que madame Colonge est une femme raisonnable , vertueuse, fort attachée à son mari, et que Tarracher à ses devoirs serait une œuvre impossible...

— Impossible n'est pas français ! interrompit le poëte d'un ton tranchant.

— Soit. Prenons donc l'hypothèse la plus favorable: supposons que vous ayez surmonté tous les obstacles, renversé toutes les barrières ; supposons que madame Colonge vous aime. Vous voyez que je vous fais la partie belle. Qu'arrivera-t-il? Heureux ou contrarié^ cet amour étouffera votre talent. Vous ne savez pas quel profond égoïsme renferme le cœur d'une femme de cet âge . Elle vous aimera, mais ce sera pour elle et non pour vous. Il lui faudra toutes vos pensées, tous vos instants, toute votre existence. Loin de vous encourager à conquérir une glorieuserenommée, elle s'efforcera de couper les ailes à votre ambition. Si elle vous permet de composer des vers, à coup sûr voudra-t-elle être seule à les lire. Vous serez son poëtc^ sans doute; mais est-on poëte à huis clos? Lui parlcrez-vous de vos rcves d'avenir; elle vous répondra par quelque réalité présente à laquelle vous n'aurez pas la force de résister, et qui énervera peu à peu tous les ressorts de votre âme: Renaud chez Armide! Vous verrez votre talent lit-

téraîre s'en aller puérilement en corresponaances amoureuses ; et un jour, en interrogeant les facultés créatrices dont vous a doué la nature^ vous serez surpris de les trouver engourdies, éteintes, mortes. Ainsi vous aurez manqué votre destinée, et au lieu de devenir un poète éminent, vous ne serez plus qu'un amoureux vulgaire, Pom* consolation, il est vrai, vous serez aimé d'une fort jolie femme, tant qu'elle vous aimera ; mais cette indemnité vous suffira-t-elle toujours? Ne viendra-t-il pas un instant où vous vous direz avec un regret amer ce que je pense moi-même dès à présent : c'est qu'il n'est pas dans le monde une seule femme qui mérite le sacrifice d'un talent comme le vôtre?

M. de Livernois parlait d'un tel air de conviction et d'intérêt, que Félicien Régnier, qui d'abord l'avait écouté avec un courroux mêlé d'impatience, finit par lui prêter une oreille attentive. Entraîné malgré lui sur le terrain d'une discussion paisible, le poëte oublia un instant ses griefs pour réfuter les arguments de son interlocuteur.

— Vos observations, dit-il, ont assurément de la justesse, mais elles peuvent s'appliquer aux autres femmes aussi bien qu'à celle dont vous parlez. Ne sont-elles pas toutes également exigeantes?

-' — Erreur, mon jeune ami, répondit avec vivacité le baron. La femme, cet aimable tourment de nos cœurs, se modifie tellement selon l'âge, qu'à dix ans de distance on ne la reconnaît plus. Autant elle se montre vaine, capricieuse^ égoïste, despotique dans la première jeu-

su GiUVRES DE CH. DE BERNARD.

nesse^ lorsque dans tout Téclat de la beauté elle conçoit une idée exagérée de son mérite^ autant vous la trouvez souple, affectueuse, obligeante, dévouée quelques années plus tard, à Tépoque où, moins sûre de sa puissance, elle reconnaît la nécessité de l'affermir par des concessions habiles : c'est la royauté constitutionnelle succédant au pouvoir absolu. D'esclave qu'il était, l'homme alors devient maître, pour peu qu'il veuille l'être. On le ménage, on le flatte, on le choie, on se conforme à ses goûts, on adopte ses idées, on prend part à ses succès, on lui aplanit tout obstacle, on voudrait mettre le monde à ses pieds ! Douce et profitable chose, croyez-moi, que l'afïection d'une femme aimable et spirituelle, jeune encore, mais pas trop! Madame de Gabrial, par exemple, car il faut bien y revenir, madame de Gabrial est un de ces êtres rares qui réunissent toutes les qualités que peut désirer un homme d'esprit et de sens.

— Mais elle est vieille ! s'écria brusquement le poète ; on m'a dit qu'elle avait quarante-cinq ans.

— Calomnie ! elle en a trente-huit à peine, c'est-à-dire qu'elle a le droit de n'en avouer que trente, l'âge à la mode.

— Elle est laide.

— Ce n'est pas une beauté irréprochable, mais vous ne lui refuserez pas beaucoup de pliysionomie ?

— Grâce à son rouge et h ses sourcils teints.

— Qu'importe la cause, si l'ciïet est agréable ?

— Cesi qu'à mes yeux il ne Test pas du tout ; et pufô elle n'a pas d'esprit.

— Ah ! poëte^ quelle ingratitude ! une femme qui depuis trois jours va disant partout que vos vers feront oublier ceux de Lamartine^, et que Victor Hugo n'a qu'à se bien tenir !

— Elle dit cela? demanda Régnier d'un ton moins âpre.

— Elle en dira bien d'autres^ si vous avez le bon esprit d'alimenter l'estime qu'elle vous accorde déjà. Voyezvous, mon cher poëte, ceci est beaucoup plus grave que vous ne croyez. Vous avez du talent^ mais cela ne suffit pas ; ce talent doit se produire au grand jour^ sous peine de se voir éternellement contesté. La lumière n'est pas faite pour rester sous le boisseau. Que vous faut-il donc? une tribune, un théâtre, un piédestal. Vous trouverez tout cela chez madame de Gabrial le jour où elle s'intéressera sérieusement à vous. Elle est fort riche, fort noble, très -répandue dans le meilleur monde; elle reçoit dans son salon les hommes les plus influents, les femmes dont l'opinion fait autorité; vous aurez là une coterie toute formée, qui, si elle vous adopte, vous lancera vers la renommée comme un ballon. Les amis de la vicomtesse deviendront forcément vos preneurs ; ce sont de ces petits égards auxquels les gens qui savent vivre ne manquent jamais. Elle-même fera de votre succès une question personnelle; pour vous servir, elle remuera ciel et terre; elle pétrira les plus friands gâteaux^ afin d'attendrir les cer-

bères de la critique ; elle obtiendra des articles dans les journaux^ elle vous trouvera un éditeui\

Le baron s'arrêta pour reprendre haleine; mais reût-i! fait avec intention^ il lui aurait été impossible d'imaginer une suspension plus habile. Dans le cœur des jeunes écrivains inédits^ un sentiment l'emporte sur tous les autres, même sur l'amour, c'est une brûlante sollicitude pour leur premier ouvrage. Félicien Régnier connaissait les tribulations de cette tendre et cuisante paternité ; depuis six mois, son manuscrit en poche et ficelé de rose comme un enfant le jour de son baptême, il était à la recherche de ce parrain littéraire qui s'appelle éditeur, personnage à peu près insaisissable pour un débutant, et que certains auteurs regardent toute leur vie comme un être de raison : rara avis, c'est-à-dire oiseau farouche qui, à l'aspect d'un recueil de vers signé d'un nom inconnu, s'envole immanquablement à tire d'ailes en poussant un cri moqueur. Les Brumes et les Rosées de Félicien Régnier avaient subi la destinée commune; parmi les librah^es parisiens, il ne s'était pas rencontré un seul ami de la poésie qui consentît à en risquer l'impression. Repoussé de toute part et menacé de rester inédit à perpétuité, Régnier avait passé successivement des illusions les plus présomptueuses au découragement le plus amer. Déjà, en désespoir de publicité, il commençait à se draper en génie méconnu. C'est dire assez combien retentirent mélodieusement à son oreille ces paroles du baron : a Elle vous trouvera un éditeur! » Qu'on se représente une vieille

fille à qui un ami compatissant vient dire: a Je vous ai trouvé un mari !» .

En ce moment le poëte oublia les beaux yeux de madame Colonge, et ce fut avec une sorte de complaisance qu'il arrêta sa pensée sur la vicomtesse. Involontairement ému par ce mot magique : un éditeur ! il la vit presque spirituelle^ presque jolie, presque jeune. D'un autre côté, il se prit à examiner sous un nouveau point de vue la conduite de M. de Livernois.

— Son action est certainement fort leste et fort inconsidérée, se dit-il en lui-même ; mais il est possible que l'intention en soit bonne, et qu'en agissant de la sorte il ait cru me rendre service.

— Eh bien ! reprit le baron en cherchant à lire sur la physionomie du jeune écrivain l'effet produit par sa propre éloquence ; comprenez-vous que, loin de chercher à vous nuire, je n'ai eu en vue que votre intérêt ?

— Après le vôtre toutefois, répondit Régnier d'un ton adouci.

— Mon intérêt ! En quoi, je vous prie ?

— Vous voulez vous débarrasser d'un rival.

— Vous croyez donc que je suis aussi amoureux de madame Colonge? Quelle folie !

— Folie ou non, c'est la vérité ; je le sais de bonne source.

■— Gageons que c'est La Berthonie qui vous a mis en tête cette extravagance. Si vous ajoutez foi aux menteries de ce Gascon, il vous fera voir des étoiles en plein jour.

Moi, l'ami intime de Colonge, amoureux de sa femme ! Moi, vieux garçon déjà, épris d'une beauté de vingt ans! Quelle absurdité ! Revenons à notre sujet, et concluons. Il est très-vrai que l'autre jour je vous ai joué un tour d'écolier; mais, par le fait, il dépend de vous d'en tirer un excellent parti. Quel préjudice vous ai-je donc causé? Où trouverez-vous là matière d'un duel?

Régnier réfléchit un instant avant Je répondre . Pendant ce dialogue, sa furem' vindicative s'était fondue insensiblement, comme cire au soleil ; toutefois un sentiment d'amour-propre l'empêcha de se rendre sur-le-champ aux raisons bonnes ou mauvaises de M. de Livernois.

— Monsieur, dit-il avec gravité, cette explication a pris une tournure si imprévue, que j'ai besoin de me recueillir pour en apprécier la valeur. Peut-être même consulteraije à cet égard un de mes amis en qui j'ai toute confiance; permettez-moi donc de différer jusqu'à demain l'expression définitive de ma manière de voir.

— Comme il vous plaira, répondit le baron en souriant; mais je vous préviens que la mienne ne changera pas. Jamais je ne croirai qu'en cherchant à mettre en lumière un aussi beau talent que le vôtre j'aie commis un crime digne de mort.

Le poète huma ce dernier compliment de fort bon appétit, et prit ensuite congé du baron d'un air qui n'avait plus rien d'hostile.

— Cela demande réflexion, pensa-t-il en regagnant pédestrement son logis ; Aurélie est bien séduisante ! certes^

je Taime comme jamais femme n'a été aimée ! Mais s'il est vrai que cette passion soit le tombeau de mon talent, ai-je le droit d'accomplir ce suicide?... Il y a du vrai dans ce que dit M. de Livernois... Il prétend que la vicomtesse n'a que trente-huit ans; à cet âge une femme n'est pas vieille. Ninon de Lenclos, Diane de Poitiers, et tant d'autres des plus illustres, ont inspiré des passions beaucoup plus tard.

Tandis que dans l'esprit de Félicien Régnier l'image de la Béatrix quadragénaire se substituait insensiblement à celle de la Béatrix de vingt ans^ grâce à la question de l'éditeur si heureusement soulevée par le baron, celui-ci, enfin débarrassé de l'importun qui l'avait trop longtemps retenu, retournait à la hâte chez le peintre, où l'attendait une troisième épreuve plus décisive que les deux autres.

Xî

LEPAGNEUL

Jusqu'alors Tavantage de la journée restait à M. de Livernois, qui sur trois conflits plus ou moins périlleux avait remporté deux succès : Tun contre le peintre,, dont les yeux semblaient mieux bandés que jamais; Tautre contre le poëte^ habilement poussé sur le terrain littéraire et désarmé sans coup férir. AvecM. LaBerthonie, il estvrai^ la lutte^ encore indécise, menaçait de devenir tragique; mais c'était là un faible souci pour le baron, qui redoutait l'ironie du gros homme beaucoup plus que son épée.

— Je lui ai donné hier une leçon d'équitation, pensaitil, demain je lui en donnerai une d'escrime ; le tout gratis.

La perspective d'un duel anime l'esprit lorsqu'elle ne l'inquiète pas. Rarement timide, M. de Livernois éprouvait en ce moment un redoublement d'assurance que trahissaient la fierté de son maintien et l'épanouissement de son visage. Rien qu'à voir la superbe audace avec laquelle il lançait son cabriolet à travers la mêlée d'équipages, d'omnibus, de charrettes, de voitures de toute sorte

qui lui disputaient le passage^ on reconnaissait Thomme qui^ se sentant né pour la victoire, regarde le but et non i'obstacle.

Contre son attente, le baron trouva l'atelier fermé.

— Quel bonheur s'il était sorti ! se dit-il en redescendant lestement au premier étage.

Introduit dans le salon, il vit son vœu réalisé. Madame Colon ge était seule, languissamment étendue sur une causeuse près du teu; elle paraissait plongée dans une douloureuse rêverie, et telle était sa préoccupation, qu'au bruit de la porte elle ne fit aucun mouvement. M. de Livernois l'examina un instant avec attention, et, s'approchant ensuite d'un pas discret :

— Madame, lui dit-il, voici l'album que vous désirez ; vous l'auriez eu plus tôt si je n'eusse trouvé chez moi un importun dont il m'a été presque impossible de me débarrasser.

Aurélie prit le livre par un geste machinal et le posa sur une table sans l'ouvrir.

— J'ai vu le tableau, dit-elle en levant sur le baron un sombre regard.

— Vous croyez sans doute que j'ai voulu vous tromper, répondit-il vivement; je vous jure que la tête dont je vous ai parlé existait hier encore; je l'ai vue de mes yeux.

— Moi aussi je l'ai vue, reprit madame Colonge avec l'accent d'une indignation contenue. c

Un éclair de satisfaction illumina la physionomie de

M. de Lîvernois qui prit un siège, et se vint asseoir tout près de la jeune femme.

— Vous savez que je suis votre confident^ lui dit-il dMne voix onctueuse ; vous pouvez tout me dire ; car personne ne vous écouterait avec un dévouement plus absolu et une sympathie plus sincère. Voyons : que s'estil passé?

— Peu de chose^ répondit-elle en souriant amèrement; on a vu que la tête dont vous parlez ne me plaisait pas, et Ton a bien voulu Teffacer.

— En vérité, on vous a fait ce sacrifice ! Il a dû coûter au cœur d'un artiste ?

— Et plus encore au cœur d'un amant.

— Vous croyez donc toujoiu's qu'il aime cette femme?

— N'est-ce pas vous-même qui me l'avez dit ?

— Peut-être ai-je eu tort, répondit le baron avec un accent hypocrite ; mais vous avez voulu savoir la vérité, et il ne dépendait pas de moi de l'adoucir.

— Vous me croyez plus faible que je ne suis, repartit Aurélie en levant fièrement la tête; j'ai assez d'énergie pour entendre la vérité, si cruelle qu'elle soit. D'autres femmes à ma place s'évanouiraient, fondraient en larmes, ou parleraient de mourir; pour moi, je saurai supporter ma position avec calme et fermeté. Lorsque M. Golonge me montrait de l'attachement, j'éprouvais pour lui à mon tour l'affection la plus sincère ; mais aujourd'hui qu'il ne m'aime plus, je me mépriserais si je l'aimais encore. La révolution qui s'est opérée dans mon

esprit m^étonne moi-même ; je ne me croyais pas ce caractère ferme et vindicatif. Tant que j'ai douté, j'ai beaucoup souffert ; maintenant que je ne doute plus, c'est à peine si je me rappelle cette souffrance.

— Souffrir ne remédie à rien, dit M. de Livernois d'une voix insinuante, et je ne puis qu'applaudir à votre courage.

— Pleurer ! gémir ! me désespérer! reprit madame Colonge avec un rire qui semblait convulsif ; me ronger le cœur pour un ingrat qui me trompe ! jouer le rôle de victime ! Non, certainement, je ne serai pas si folle; on se moquerait de moi et l'on aurait raison.

— On ne se moquerait pas de vous, on vous plaindrait, au contraire.

— Ce serait pis. Suis-je donc une femme laide, vieille, sotte ou ridicule, pour qu'on me plaigne? la pitié ! je n'en veux pas ; mieux vaudrait l'outrage. Si je savais que vous eussiez pitié de moi, je ne vous pardonnerais jamais.

— Si votre chagrin m'inspirait un autre sentiment mille fois plus affectueux, plus dévoué et plus tendre que la pitié, me pardonneriez-vous ?

A cette espèce d'aveu prononcé à demi-voix , Aurélie répondit tout haut :

— Ce sentiment serait donc une offense, puisque vous pensez qu'il aurait besoin de pardon ?

Depuis son entrée dans le salon, le baron, en voyant de quel air rancunier s'exprimait la jeune femme, n'avait cessé de rouler dans sa tête la pensée suivante :

32 4 CEUVRES DE Cil. DE BERNARD.

— Tous les rivaux écartés ^ le mari par terre ; telle est la position : c'est le moment d'agir.

Conformément à cette réflexion^ M. de Livernois ai'ma ses yeux de leur regard le plus fascinateur^ et se penchant vers Aurélie :

— Vous parlez d'offense ! lui dit-il d'une voix pathétique ; nommez-vous ainsi la sympathie la plus vive, le respect le plus profond, le dévouement le plus sincère,, la tendresse la plus ardente, l'amour, enfin! un amour tel que jamais femme n'en inspira un semblable I

— Vous m'aimez ? demanda madame Colonge d'un air de satisfaction.

— A en perdre la tête ! à en mourir ! répondit le baron, qui, en voyant sourire la jeune femme, trouva le procédé singulier et se prit à craindre un succès trop facile.

— Vous verrez , pensa-t-il , qu'avec mes raffinements de tactique et de prudence, j'aurai perdu deux mois aussi niaisement qu'eût pu le faire un écolier; ayez donc la bonhomie de croire à la vertu !

Le baron, qui approchait de la cinquantaine, en amour était naturellement de l'ancienne école ; il se mettait à genoux. En cette occasion il n'eut garde de manquer à ime formalité qu'il regardait comme l'assaisonnement indispensable de toute déclaration bien conditionnée. Il se jota donc sur le tapis avec d'autant plus de respect dans l'attitude qu'il en avait moins dans le cœur.

Cette fois Aurélia fit mieux que sourire , elle rit tout haut et sans chercher à se contraindre.

— Qui a gagné ? demanda-t-elle tout à coup à son mari qui^ vers la fin de cette scène, était entré furtivement dans le salon et s'était avancé jusque derrière le baron sans que celui-ci Teût entendu venir.

Surpris d'une question qui ne lui était pas adressée, le séducteur suranné suivit la direction des yeux de la jeune femme et tourna brusquement la tête. A la vue de Tartiste qui le regardait avec son sang-froid habituel, il se leva tout effaré, prit son chapeau, et se dirigea vers la porte de Fair d'un homme qui craint , s'il reste un seul instant de plus, d'être obligé de sortir par la fenêtre.

— Où allez-vous ? lui dit Colonge avec un sourire aussi calme que moqueur ; restez et rasseyez-vous. Je ne suis point un mari féroce ; je n'ai dans ma poche ni pistolet, ni poignard.

Il était une chose plus redoutée de M. de Livernois qu'un coup de poignard ou de pistolet, c'était le ridicule.

— Si je sors ainsi, se dit-il, cette déroute sera mon Waterloo, et je ne m'en relèverai pas.

Le baron rassembla tout ce qui lui restait de présence d'esprit, d'aplomb, de courage, et s'assit sur le fauteuil que lui montrait le peintre.

— Je ne sais trop à quel jeu nous venons de jouer, ditil avec une grimace qu'il prit pour un sourire ; tout ce que je puis deviner; c'est que j'ai perdu.

— Vous n'êtes pas le seul, repartit Aurélie en lançant à son mari un regard malicieux.

— Oui, baron, je suis votre compagnon d'infortune, dit Colonge d'un ton d'enjouement que la circonstance rendait étrange. Il faut que je vous explique tout cela ; car, malgré votre esprit, il vous serait impossible d'y rien comprendre. Sachez d'abord que la petite scène renouvelée de Tartufe, dans laquelle vous venez de jouer le rôle principal, est de l'invention de madame et non de la mienne ; c'est madame qui en a combiné les accessoires, se fiant avec raison, quant au principal, à votre amabilité. Pour rendre l'imitation plus exacte, elle voulait que je me misse sous cette table, comme Orgon ; mais j'ai obtenu, par amendement, de me placer derrière une des portières. La position était moins pittoresque , il est \Tai, et si j'avais, comme vous, l'habitude de m'agenouiller, nul doute que je n'eusse suivi scrupuleusement la tradition dramatique; enfin j'ai fait de mon mieux.

— Moi aussi, dit madame Colonge en riant malignement. Ne trouvez-vous pas que j'ai fort bien joué mon rôle de femme trahie et ne respirant que la vengeance ?

— Il faut être juste pour tout le monde, reprit le peintre ; le baron a eu de beaux moments ; il a dit admirablement : « Vous parlez d'offense ! nommez-vous ainsi la sympathie la plus vive, etc., etc. »

— Et mieux encore : « A en perdre la tète ! à en mourir! » reprit Aurélie en parodiant sans miséricorde l'accent emphatique du galant désappointé.

— La pantomime a été digne de l'éloquence, poursuivit le mari; on ne se met pas mieux à genoux.

— On se mettait donc à genoux autrefois ? dit la jeune femme, qui adressa au baron, de Tair le plus ingénu,, cet impitoyable sarcasme.

Pendant cette exécution, le patient, sans essayer une défense inutile, se tenait coi sur son fauteuil. Vainement affectait-il Tair d'insouciance impassible par lequel les esprits supérieurs dominent leurs désastres; la nature plus forte que la volonté se refusait à cet héroïque mensonge. Malgré des efforts désespérés, son sourire ne jouait plus; on eût dit d'une artillerie enclouéc.

— Maintenant, continua le peintre du même ton de tranquille persiflage, je dois vous expliquer le prologue de notre petit proverbe. Vous savez de quel air j'ai accueilli la dénonciation de La Berthonie, et comment j'ai refusé de croire que vous eussiez l'intention de plaire à ma femme? Aurélie n'a pas été de mon avis; en vain lui ai-je parlé de votre amitié pour moi, en vain lui ai-je énuméré les services que vous me rendez depuis plusieurs mois en veillant sur elle avec une sollicitude infatigable; elle a persisté à révoquer en doute votre désintéressement et votre sincérité. J'ai pris votre parti, comme vous pouvez croire; peine perdue! tandis qu'à mes yeux vous demeuriez le plus dévoué des amis, aux siens vous en étiez le plus perfide, le plus hypocrite, le plus déloyal. Excusez-moi ; c'est ma femme qui parle. Bref, notre discussion s'est terminée à l'anglaise, par un pari.

— Dont je paierai les frais, interrompit M. de Lîvernois en se levant brusquement ; c'est juste : Vœ viclis !

Vaincu, il Tavouait lui-même, le baron en ce moment bornait ses vœux à opérer convenablement sa retraite.

-T- Vous avez de l'esprit, dit-il au peintre; et, sans vous offenser, madame en a davantage. A armes égales, il me serait difficile de lutter, et^ puisque vous êtes deux contre un^ je puis sans humiliation avouer ma défaite. Pour prix de la leçon que je viens de recevoir, je veux à mon tour vous donner un conseil.

— Je vous écoute, dit Colonge.

Le baron se pencha vers lui :

— Dorénavant, gardez votre femme vous-même, lui dit-il à Toreilie; c'est le plus sûr.

M. de Livernois n'attendit pas la réponse de l'artiste, et il prit congé d'Aurélie en la saluant d'un air hautain; Colonge le reconduisit jusqu'à l'antichambre.

— Au revoir, mon cher, lui dit le baron en sortant.

— Adieu, répondit le peintre, qui appuya sur ce mot.

— Adieu, soit; mais, si nous ne devons plus nous revoir, j'espère du moins que vous ne me garderez pas rancune. Soyez sûr qu'à ma place personne n'eût été plus irréprochable. Ce n'est pas impunément qu'on épouse une si jolie femme.

— Je le sais, aussi ne vous traiterai-je pas plus sévèrement que les autres.

■— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Je vous ai promis une place dans mon tableau.

— Je n'y tiens pas.

— J'y tiens, moi; vous ferez un fort beau Gimbre.

— C'est-à-dire que vous me menacez d'une caricature î

— Ne m'avez-vous pas dit que vous trouviez ce mode de vengeance aussi j ust^ qu'ingénieux ?

— J'ai dit...

— Qu'il y avait, dans cette idée, du Dante et du Michel- Ange ; ce sont vps expressions.

- Mon cher, vous plaisantez à ravir, dit le baron d'une voix sourde; mais je ne puis croire que vous parliez sérieusement.

— Très-sérieusement, je vous jure.

— En ce cas, je dois vous prévenir que je n'ai pas l'habitude de me laisser tourner en ridicule, et que je regarderai comme une provocation directe l'exécution de votre menace.

— Soit, dit Colonge froidement.

M. de Livernois lança au peintre un regard de défi, et sortit en affectant une insouciance dédaigneuse qu'il était loin d'éprouver en réalité. Sa physionomie, soutenue jusqu'alors par un excessif amour-propre, prit, dès qu'il fut seul, une expression si piteuse, que le domestique qui gardait le cabriolet lui dit avec une respectueuse commisération :

— Monsieur est malade ?

— Qu'est-ce que ça te fait, imbécile ! répondit le baron, en allongeant au cheval un coup de fouet furieux.

En rentrant dans le salon^ Colonge s'approcha de sa femme, qui raccueillit d'un air moitié moqueur, moitié boudeur.

— A nous deux maintenant, dit-elle en le menaçant du doigt; vous rappelez-vous ce que vous me disiez dans Tatelier ? •

— Je t'aime ; est-ce cela ? répondit l'artiste avec un tendre sourire.

— Pas le moins du monde. "Voici ce que vous disiez : « Sachez, Madame, que je vois tout, que je sais tout; que pas une de vos démarches ne m'échappe, que je lis dans vos pensées même ! » Oseriez-vous encore en dire autant?

— Pourquoi pas ?

— Quoi ! vous soutiendrez que vous êtes jaloux de moi ?

— Un peu plus que je ne voudrais l'être.

— Les jaloux voient souvent ce qui n'est pas, à plus forte raison ce qui est. Et vous qui prétendez être si clairvoyant, vous êtes-vous jamais douté des perfides intentions de M. de Livernois; ne vous êtes-vous pas laissé complètement abuser par ses protestations d'amitié ? en un mot, et vous méritez bien que ce mot soit méchant, n'avez-vous pas été sa dupe ? '

— Je ne crois pas.

— Mais j'en suis sûre, moi, reprit Aurélie avec vivacité, et cela suffit pour m'apprendre ce que je dois penser de votre tendresse. Si vous m'aimiez comme vous dites, vous devineriez tout, et personne ne pourrait vous tromper.

— J'ai bien envie de te faire ma confession générale.

dit Golonge en riant ; mais je n'ose pas^ tu es trop grondeuse aujourd'hui.

— Le plus grand des péchés,, c'est de peu aimer sa femme ; cehii-là connu, le reste n'est rien.

— Tu ne te fâcheras pas?

— Parlez donc.

— Ma conduite va te paraître étrange ; mais tu la trouveras excusable si tu veux bien réfléchir à la position difficile où me place le don de plaire que tu possèdes à un degré si émineat, si eff'rayant, pourrais-je dire. Quoique tu doutes de ma jalousie, dans tes victimes je vois des ennemis, et ces ennemis sont si nombreux que, désespérant de les vaincre à force ouverte, j'ai dû recourir à la ruse. Tu sais ce que c'est que la chasse au chien d'arrêt?

— Quelle ridicule question ! s'écria Aurélie avec impatience.

— Pas si ridicule; il faut bien que j'emploie une image m.atérielle pour te faire comprendre mon système de défense. Un bon épagneul quête le gibier avec ardeur, l'arrête à distance et le fait partir sous le coup de feu de son maître; un pareil serviteur me devenait fort nécessaire dans la lutte inégale où je me trouvais engagé. J'ai donc choisi parmi tous tes adorateurs, le plus fin, le plus habile, le plus rusé, celui enfin en qui j'ai cru découvrir le meilleur flair, et je l'ai dressé, sans qu'il s'en doutât, à dépister ses rivaux qu'il ne demandait qu'à mordre. Nous sommes entrés en chasse, lui se moquant toutbas de ma confiance, moi riant sous cape de sa trahison. L'épagneul a fait mer-

veille^ je dois lui rendre cette justice. C'est grâce à lui surtout que Mariendof, don Antonio^ Roquaincourt, La Berthonie, Régnier, en un mot, toute la volée de perdreaux se trouve en ce moment dans ma gibecière.

— Etl'épagneul? dit madame Colonge, qui contempla son mari d'un air émerveillé.

— Il sort d'ici.

— M. de Livernois? s'écria-t-elle en partant d'un éclat de rire.

— Qui mieux que lui eût pu remplir ce rôle ?

— Ainsi tu avais tout deviné?

— Dès le premier jour.

— Est-ce bien de la jalousie, ou n'est-ce que de l'esprit?

— C'est de l'amour! répondit le peintre en venant s'asseoir sur la causeuse près de sa femme.

Page 1