‹ La pêche au cormoranChapitre 4 sur 7 · T SES MOEURS · texte numérisé non relu

T SES MOEURS

Les cormorans sont des oiseaux de Tordre des palmipèdes, de la famille des totîpalmes, et forment une section importante du genre pélican. On en compte un grand nombre d'espèces que je décrirai sommairement d'après les traités d'histoire naturelle.

Nous trouvons sur nos côtes deux espèces de cormorans qui se distinguent surtout par leur taille : le grand cormoran et le petit cormoran ou cormoran vert, qui est de beaucoup le plus commun et le plus répandu des deux. Le cormoran commun (pelecanus carbo) a la tête aplatie, comme presque tous les oiseaux plongeurs; les yeux placés très en avant et près des angles du bec, dont la substance est dure et luisante comme de la corne ; les pieds noirs, courts et forts, les quatre doigts reliés ensemble par une membrane, l'extérieur le plus long et dentelé en forme de scie et les autres allant en diminuant de longueur, de façon qu'il a l'air de marcher les pieds en dedans. L'iris des yeux est verdâtre, vert clair même, la prunelle bleuâtre et ses bords marqués de petits points d'un violet très-

clair, des brins blancs pareils à des soies et en forme de petits balais, hérissés sur le cou et le dessus de la tête en petit nombre, mais paraissant semés çà et là ; le devant et les côtés de la tête un peu dénudés, une peau également nue sous le bec, qui est droit jusqu'à la pointe et dentelé en forme de scie, où il se recourbe en un croc trèsaigu ; cette peau est noirâtre entre le bec et l'œil et orangée au-dessous de celui-ci, jusqu'au coin de la bouche.

La taille du cormoran est un peu au-dessus de celle du canard musqué, et sa longueur est d'environ 6 à 8 pouces. Le dessus de la tête et la partie du cou qui en est la plus proche sont d'un noir vert, varié de petits points blancs. La gorge est blanchâtre, et cette couleur remonte de chaque côté jusqu'aux yeux; un noir vert couvre le reste du cou, la partie inférieure du dos, le croupion, la poitrine, le ventre, ie dessous et le dessus de la queue ; on remarque sur les cuisses, qui sont de la même teinte, une grande tache blanche placée sur le côte extérieur. Le haut du dos, les scapulaires, les couvertures supérieures des ailes sont d'une couleur obscure, cuivrée et tirant un peu sur le vert. Chaque plume est bdrdée et terminée de vert noir, l'aile est composée de trente et une pennes, les primaires noirâtres et nuancées de vert, les autres pareilles aux couvertures supérieures, mais moins brillantes; la queue est étagée et se compose de quatorze plumes, roides,

cassantes, d'un vert noirâtre ; les pieds, les membranes et les ongles sont d'un beau noir.

La femelle diffère du mâle en ce qu'elle est moins grosse, sans aucune tache blanche; les jeunes ont le dessus du corps noir et le dessous blanchâtre ; leur bec est moins recourbé à sa pointe.

Le petit cormoran {pelecanus graculus) se distingue du précédent parce qu'il n'a à la queue que douze plumes au lieu de quatorze; il est d'une couleur uniforme verdâtre, est dépourvu de la mentonnière blanche, si jolie et si caractéristique dans la grande espèce, et sa taille ne dépasse guère 2 pieds. En été son plumage prend une teinte métallique très-brillante et les plumes de sa nuque forment comme une espèce de huppe ou de crinière ; sur le sommet de la tête se montrent alors, comme dans le grand cormoran, quelques plumes grises ou blanches, effilées, qui disparaissent en hiver lorsque l'oiseau reprend sa couleur mate et uniforme. La région nue autour des yeux et la petite membrane gutturale de la mandibule inférieure sont d'un jaune vif. Les pieds sont noirs.

Les cormorans sont de grands destructeurs de poissons, ils nagent avec une promptitude extrême et restent assez longtemps dans l'eau, quoiqu'ils y soient enfoncés presque complètement quand ils nagent et que leurs plumes s'imbibent assez facilement d'eau ; aussi ont-ils besoin, au bout d'un certain temps, de se sécher, et ils montent sur un rocher ou un tronc d'arbre, pour s

secouer et étendre leurs ailes. Les jeunes cormorans, les plumes à moitié poussées, nagent et plongent presque avec autant de facilité que les vieux.

Les cormorans se tiennent principalement au bord de la mer, dans les îles bordées de rochers et aux embouchures des fleuves, qu'ils remontent rarement. Leur proie ne leur échappe guère, car ils peuvent la suivre longtemps sous Teau, où ils nagent avec une rapidité incroyable. Nous les voyons en effet, quand ils sont dressés, atteindre les truites et les envelopper dans des cercles concentriques qu'elles ne peuvent plus franchir; s'ils en laissent une échapper de leur bec, ils replongent aussitôt et l'atteignent de nouveau. Quand le cormoran a pris un poisson, il revient sur Teau, le retourne, s'il est trop gros, avec ses mandibules, pour Tavaler la tête la première, et, s'il est petit, il le jette en l'air pour le recevoir de même, afin que les nageoires se couchent en passant par le gosier, tandis que la peau membraneuse qui garnit le dessous de son bec s'étend autant qu'il est nécessaire pour livrer passage au poisson, souvent fort gros, car il peut en prendre pesant jusqu'à 2 livres.

Le coi^moran vole assea facilement et prend fréquemment son essor ; mais la faim seule lui donne de l'activité, car il devient lourd et paresseux aussitôt qu'il est rassasié. C'est dans ces moments d'inaction qu'on le voit souvent perché sur les rochers ou sur les arbres qui sont à proximité des rivières ou de la mer. Les cormo-

rans diffèrent beaucoup de caractère entre eux : les uns sont naturellement méchants et sauvages, les autres très-doux et très-obéissants quand ils sont dressés ; ils sont excessivement intelligents et les plus sagaces, je croîs, de tous les oiseaux; ils ont une bonne mémoire et se rappellent parfaitement les endroits oîi ils ont pris du poisson et oîi il est probable qu'ils en rencontreront encore. Ils finissent souvent par s'attacher à leur maître et lui montrent parfois une certaine affection. Lorsqu'ils sont en colère, leur cri ressemble au gloussement du dindon ; mais quand ils sont contents, ils émettent un son grave et guttufal : haw, haw, etc.

Le cormoran prend facilement beaucoup de graisse, mais sa chair a une odeur très-forte et un très-mauvais goût. Ces oiseaux font leurs nids sur la terre, sur les rochers, sur les arbres bas et sur les roseaux ; cela dépend des localités.

Quoique les cormorans soient répandus dans l'ancien et le nouveau monde, puisqu'on les trouve dans le nord et dans le sud du globe, il est des cantons oîi ils sont beaucoup plus nombreux que dans d'autres. En Europe, ils abondent sur les côtes d'Angleterre, d'Ecosse, de Bretagne et de Hollande. Ils nichent en juin sur les côtes d'Angleterre, et dans une note de l'ouvrage de M. Salvin on voit que sur les îles de Fern, qui sont plates, ils nichent sur terre, et que les gardiens de Bombarough-castle, à qui appartient la surveillance de

ces îles, les protègent, tandis qu'à Flamborough-head et à Tile de Bassan on les tue par centaines^ uniquement par amour de la destruction. Sur les côtes de la Bretagne et à l'extrémité du Finistère, ils habitent en grand nombre et on peut encore s'en procurer; mais c'est la Hollande qui est principalement le grand entrepôt de ces oiseaux, et les polders du Zuyderzée fournissent des cormorans, comme les grandes landes de Walkensward, situées non loin de là, fournissent des faucons pèlerins aux équipages de fauconnerie d'Angleterre. Ilsarrivent, dit-on, dans ce pays, dès les premiers jours de mars et y restent jusqu'au mois de novembre ; on prétend qu'ils viennent d'Islande oîi ils retournent, mais je ne le pense pas et je présume au contraire qu'ils descendent à cette époque vers des mers plus chaudes plutôt que de remonter vers le nord en novembre.

Us faisaient autrefois leurs nids en Hollande dans l'épaisse et marécageuse forêt de Sevinhuis. Lorsqu'on la détruisit, ils disparurent, puis revinrent plus tard établir leurs domiciles dans les polders. Là ils posent leurs nids sur te sol, qui n'est qu'un tissu fangeux de touffes, de joncs, de roseaux, entrecoupé d'eau, sur lequel il est très-difficile de s'avancer. Leurs nids s'élèvent sur ces plantes aquatiques en si grande quantité, que l'on croirait au premier aspect que ce canton était autrefois un bois dont on aurait coupé les arbres à 1 pied ou 2 de hauteur. Quoique ces animaux étendent leurs ra-

vages au loin et fassent grand dommage aux pêcheries, ils ne sont point inquiétés dans la construction de leurs nids, parce que celui à qui ce canton est affermé, et qui seul peut y entrer, se fait dans le temps de la ponte un revenu de la vente des œufs, que recherchent les boulangers ; ceux-ci prétendent en effet que leur emploi donne de la qualité au biscuit de mer. Le fermier tue en outre quelques centaines de jeunes, qu'il donne aux pauvres du voisinage. On prétend enfin dans le pays que ces cormorans ne pèchent qu'à quelques milles de leur repaire. Les cormorans sont des oiseaux maladroits sur terre, marchant mal, courant par sauts et tombant souvent en avant sur le bec, mais ils sont excessivement adroits pour grimper, se servant de leur bec comme les perroquets. Il est donc inutile de les enfermer dans des clôtures treillagées, attendu qu'ils escaladeront très-bien un grillage de 10 pieds de hauteur pour se sauver; si un obstacle barre une rivière et un cours d'eau, ils apprécient tout de suite ce qu'ils doivent faire pour le franchir en dessus ou en dessous, plongeant jusqu'au fond pour passer dessous, s'il y a un intervalle où trouver une ouverture. Ayant souvent barré au moyen d'un grand filet de pèche un cours d'eau pour reprendre des cormorans que j'y avais laissés redevenir sauvages, ils ne manquaient jamais, s'il y avait le moindre trou dans le filet, de l'apercevoir immédiatement et de passer juste par cette ouverture.

Très-rapides sous Teau et très-actifs quand ils ont faim, ils se perfectionnent par l'expérience et deviennent d'une sagacité incroyable. Tout en descendant le courant d'une rivière, ils explorent tous les trous de rats et le dessous des berges, les endroits garnis de roseaux oîi se cache souvent le poisson. Il n'est point rare de les voir tourner autour d'un point où vous n'apercevez rien ; c'est que quelque poisson est caché là dans la vase. Le cormoran le voit-il ou le sent-il? Je ne sais, mais souvent il plonge infructueusement plusieurs fois de suite, revient, replonge, et finit par saisir par la queue dans la vase un poisson que vous ne pouvez voir. Il le prend de même sous une pierre ou sous une racine, mais plus souvent encore il le force à sortir, à débûcher en quelque sorte, et le poursuivant alors avec la rapidité de l'éclair, il le saisit promptement par la queue ou le milieu du corps. S'il a l'espoir d'en prendre dans un trou ou sous une pierre, il est incroyable de voir avec quelle ténacité il y revient et plonge pour le saisir ou le faire sortir.

Comme le fait observer M. Salvin, les poissons poursuivis par eux semblent quelquefois forcés^ probablement de peur, et se laissent prendre en 15 ou 30 mètres de course. Us n'échappent guère que par des crochets ou en tournant brusquement en arrière, et M. Salvin raconte à ce sujet avoir vu son fameux Isaac Wallon épuiser une grosse truite en tournant autour d'elle comme une toupie, la queue et le col tournés en dedans

et comme pour mieux renfermer le poisson dans un cercle, de telle sorte qu'il ne pouvait s'échapper malgré tous ses efforts. J'ai été moi-même plusieurs fois témoin du même fait, surtout avec mon excellent Tobie^ qui maintes fois, comme pour s'amuser, laissait échapper le poisson qu'il avait pris, et le devançant immédiatement, lui faisait faire un crochet ou le reprenait en l'enfermant dans ces cercles concentriques dont parle M. Salvin.

Le cormoran de nos pays est le seul que je connaisse et avec lequel j'aie péché, mais je pense qu'il y en a au moins quatre autres espèces, parmi les cormorans exotiques, dont il serait utile de dire un mot :

1° Le cormoran de la Chine [peleçanus siiiensis de Latham), que les Chinois appellent leu-tze^ et dont ils se servent pour la pêche. Latham, d'après un voyageur anglais, M. George Stauton, qui avait beaucoup étudié erf Chine ces oiseaux et leur façon de pêcher, en donne la description suivante :

Bec jaune, iris bleu, plumage sur le dessus du corps généralement d'un brun noirâtre, le dessous du corps blanchâtre et tacheté de brun, la queue arrondie et composée de douze plumes, les pieds noirâtres.

M. Salvin, dans son ouvrage, ne dit pas si M. Fortune, qui les a observés en Chine, les a trouvés tels que nous venons de les décrire, ou s'ils lui ont paru de la même espèce que les nôtres ;

2** Le cormoran à face rouge (peleçanus uribe de La-

tham) ou cormoran du Kamtchatka, ressemblant beaucoup au cormoran commun, un peu plus petit, bec d'un vert rougeâtre à la base et noir à la pointe, la peau autour des yeux nue et d'une couleur rougeâtre, la tête et le cou d'un vert noirâtre, le ventre tout noir, douze pennes à la queue; pour tout le reste, identique au cormoran commun. Us nichent en juin, au Kamtchatka, sur les rochers et les falaises qui bordent la mer, et y pondent des œufs de la grosseur de ceux d'une poule, de couleur verte et de mauvais goût, néanmoins fort estimés des indigènes, qui vont les dénicher et prennent souvent les oiseaux mêmes sur le bord du nid, au moyen * d'un nœud coulant fixé au bout d'une perche ;

3° Le petit cormoran d'Afrique [pelecanus africanus de Latham). Ce cormoran n'est pas plus gros qu'une sarcelle. La peau qui entoure ses yeux est dénudée, le dessus de son bec noirâtre, le reste d'un blanc jaunâtre sale ; le dessus de la tête et du cou, le milieu du dos et du croupion d'un beau noir lustré ; les scapulaires et les couvertures des ailes d'un gris bleu, chaque plume entourée de noir; les plumes des ailes d'un brun noir; le dessous du bec blanc; le devant du cou bigarré de blanc sale et de noir; le ventre de même, et de plus mélangé de brun ; douze pennes à la queue, qui est étagée, celles du milieu plus longues que les autres du double ; les pieds noirs. On voit souvent de grandes bandes de ces cormorans dans la rade du cap de Bonne-Espérance ; ils pa-

paissent peu craintifs. On pense que ce sont les mêmes que ceux qu'on trouve près de Tîle Maurice, où on les appelle jo/a/ow5;

4® Le cormoran pygmée {pelecanus pygmœus de Latham). Ce cormoran est d'une taille un peu inférieure à la sarcelle. Le fond de son plumage est noir avec un peu de vert sur le cou et la poitrine; les couvertures des ailes d'un brun obscur, chaque plume bordée de noir brillant. Poui* tout le reste, ressemblant au cormoran commun, sauf que la femelle est, dit-on, sans points blancs ni tachés. On voit cette espèce sur la mer Caspienne, en même temps que le grand et le petit cormoran.

Il est probable que presque toutes les variétés de cormorans se dresseraient aussi bien à la pêche, et il est même probable que l'espèce de Chine est supérieure à la nôtre sous ce rapport, si l'on en croit toutefois les récits des voyageurs : car, pour mon compte, je doute beaucoup que jamais cormoran puisse rapporter le poisson sans collier, et pêche jamais, au commandement de son maître, sans être poussé par la faim.

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