‹ La pêche au cormoranChapitre 5 sur 7 · DRESSAGE DU CORMORAN POUR LA PECHE · texte numérisé non relu

DRESSAGE DU CORMORAN POUR LA PECHE

Avant de décrire la façon dont on doit s'y prendre pour dresser les cormorans à la pêche, je dois faire remarquer tout d'abord que je ne me sers pas de ces oiseaux de la même manière que les Anglais. Je signalerai ces différences au fur et à mesure que les faits se présenteront.

En premier lieu, les Anglais me paraissent, d'après M. Salvin , préférer les cormorans dénichés aux oiseaux pris sauvages, quoique M. Salvin ajoute luimême :

« Il n'y a pas de doute que l'on pourrait piéger des cormorans sauvages, les dresser et en tirer un bon parti. Le colonel Montagu, le naturaliste, parle d'un cormoran sauvage qu'il apprivoisa ; et puisque les fauconniers se servent des faucons hagards, pourquoi ne pourrait-on pas aussi apprivoiser des cormorans hagards? »

M. Salvin aurait pu noter en outre que les faucons hagards sont les meilleurs pour certains vols ; je crois qu'il en est de même pour les cormorans : aussi je préfère de beaucoup m'en procurer d'adultes, attendu que non-seulement ils savent déjà pêcher, mais encore qu'ils

sont tout élevés, vigoureux et prêts à mettre à Teau. Le dressage n'est plus alors que Taffaire d'un mois ou de six semaines au plus. Par conséquent, si on peut se procurer, en mars ou en avril, un ou plusieurs cormorans adultes, je conseille fortement de les préférer à des jeunes, avec lesquels on aurait plus de chances à courir.

Cependant, si l'on ne peut se procurer que de jeunes oiseaux, il ne faut les prendre que quand ils sont couverts de plumes et prêts à voler ; plus tôt, on aurait beaucoup de mal à les élever, et quand même on pourrait réussir, il vaut mieux s'éviter cette peine.

Aussitôt qu'on a les oiseaux, on doit les mettre soit dans un hangar abrité et ouvert au midi, soit dans une grande chambre dans laquelle l'air pénètre facilement. On fait un large nid de paille qu'on entoure de grosses pierres ou de quelques grosses souches de bois, pour que les oiseaux puissent se percher. Sur tout le sol du hangar ou de la chambre, je conseille de répandre de la sciure de bois ; et si on peut y mêler un quart de tan , l'effet sera encore meilleur. Rien de plus sain pour les oiseaux, qui sont ainsi toujours propres, si on a, en outre, le soin de répandre de temps en temps sur la sciure, quand on vient d'en remettre de la nouvelle, un peu de fleur de soufre ou de poudre insecticide de pyrèthre, pour chasser les poux et parasites, qui s'attachent volontiers aux oiseaux de toute espèce, quand ils ne se baignent pas très-souvent ou qu'ils ne peuvent se

rouler à leur gré dans le sable. Inutile, ainsi que je l'ai déjà dit, de clore la cour avec des treillages en losange, qui permettent à l'oiseau de grimper avec son bec et ses pieds; la clôture doit être en lattes droites, en planches ou en maçonnerie, et en tous cas disposée de telle sorte que l'oiseau ne puisse l'escalader. Dans la cour se trouvera un bassin ou baignoire d'une grandeur suffisante pour que les oiseaux puissent y plonger et se baigner complètement. Ce bassin doit être disposé de façon à ce qu'on puisse le nettoyer facilement et le tenir trèspropre ; l'eau doit y être renouvelée tous les jours, si on ne trouve pas le moyen de la rendre courante, ce qui vaut toujours beaucoup mieux. On mettra également dans la cour quelques grosses pierres ou souches d'arbres, en nombre égal à celui des oiseaux et assez éloignées Tune de l'autre pour que les cormorans ne puissent se donner de coups de bec quand ils sont perchés.

Telle doit être la disposition de leur logis, bien simple, comme on le voit.

Maintenant je noterai qu'en Angleterre on ne paraît pas leur mettre habituellement de Jets (petite courroie de cuir passée au tarse). Pour moi, j'ai l'habitude de mettre à chaque oiseau un jet à un seul tarse, et je fais ce jet avec une petite courroie de cuir verni longue de 6 pouces environ ; on le fixe comme un jet de fauconnerie, ainsi que je l'indiquerai au chapitre des Engins. Je le laisse à demeure et il sert, lorsque je porte l'oiseau sur le

poing, à le tenir; si Toiseau vient à tomber, il se retourne bien plus facilement qu'avec deux jets pour se replacer sur Tavant-bras , en s'aidant du bec et des ailes. Ce jet sert aussi à fixer une petite corde excessivement utile, comme je le dirai tout à Theure, lorsque je lâche l'oiseau pour la première fois ou que je le fais débuter à la pêche.

On a l'habitude, en Angleterre, de couper toutes les primaires de l'aile gauche à 2 pouces de l'os, pour empêcher les cormorans de voler ; mais on a soin de ne pas lui couper de plumes à droite, afin que lorsqu'on le porte sur le poing gauche, il ne puisse en battant de l'aile vous écorcher la figure.

Les cormorans ainsi disposés sont installés dans leur demeure, et il faut dès lors leur donner régulièrement à manger tous les jours, en choisissant une même heure de la matinée. Us ont, en effet, l'habitude de se baigner à fond après les repas, et il faut, en conséquence, qu'ils aient le temps de bien se sécher avant la nuit. Si les oiseaux sont jeunes, on leur donne deux repas par jour; pour les vieux, un seul suffit, en donnant pleine gorge deux jours de suite et moins de nourriture le troisième. Les cormorans sont de gros mangeurs, et ils périssent d'autant plus facilement qu'ils sont trop bas d'état; ils meurent alors presque toujours d'indigestion, soit qu'ils n'aient pas la force de bien digérer, soit qu'on leur ait donné leur repas trop tard, soit qu'ils

(lient eu froid au moment où on leur donnait leur nourriture.

La meilleure nourriture est incontestablement le poisson ; et si vous êtes dans le voisinage d'une ville, d'un grand marché, d'un port de mer, vous n'avez qu'à leur acheter du poisson de rebut ; mais si cela voijs est impossible, ou que le poisson soit trop cher ou trop difQcile à se procurer, vous pouvez très-bien les nourrir à la viande, sans qu'ils en souffrent trop, pendant trois mois de suite. Vous pouvez même leur donner de la viande de cheval, pourvu que vous preniez la précaution de n'employer que de la viande fraîche ; de choisir de préférence le cœur, le foie, les parties molles; de ne leur laisser jamais ni graisse, ni peau, ni tendons; et quand l'oiseau est dressé et qu'il pêche, de lui donner la viande lavée et après l'avoir laissée tremper quelque ^temps dans l'eau pour la rendre moins nourrissante }t stimuler l'appétit de votre élève. Si l'oiseau est au jpos et ne travaille pas, vous pouvez ne laver la inde qu'au moment même, sans la laisser tremper, est bien entendu que de temps en temps vous ferez lujours bien de lui procurer du poisson, soit pour le •écompenser, soit pour l'entretenir en bonne santé, car il finirait par souffrir de cette nourriture à la viande trop prolongée.

Maintenant, avant de vous décrire comment vous

commencerez le dressage, il me reste à vous apprendre

h saisir Toiseau, chose importante et qui demande à être bien faite et lestement. Comme il mord volontiers et que les coupures qu'il fait avec son bec sont souvent profondes et assez douloureuses, je vous conseille, si vous êtes au début de ce métier, de mettre un bon gant à la main droite. Puis vous saisirez le cormoran par la tête, le cou ou le bec, mais plutôt parla tête, les doigts passés sous le cou, de façon h le soutenir ; vous Tenlevez alors de cette seule main et vous le posez sur votre poignet gauche, qui est garni d'un gant de fauconnerie à grands revers ; vous placez ensuite le jet entre vos doigts et vous portez l'oiseau en le maintenant par la tête, s'il n'est pas déjà bien dressé à être porté et très-doux, ou si vous n'avez pas un masque d'armes, dont je vous parlerai tout à l'heure. Pour le remettre à terre, vous l'enlevez toujours par la tête en le balançant légèrement en avant et en l'attirant vers la terre au moment où vous le posez pour amortir le choc et pour que l'oiseau ne tombe pas perpendiculairement sur sa queue, dont les plumes sont très-cassantes. Je préfère môme, pour le remettre sur le sol, baisser le poignet gauche près de terre, et lâchant l'oiseau de la main droite, le laisser sauter à terre de lui-même : car les plumes de la queue se cassant trèsfacilement, l'oiseau est déparé ; et de plus, quoique ce ne soit pas l'avis de tous les fauconniers anglais, je crois que leur queue leur est utile à la pêche, principalement dans les changements de direction, car elle sert

alors de gouvernail et permet à Toîseau de pirouetter bien plus rapidement sur lui-même lorsque le poisson fait un crochet.

Vous savez maintenant comment il faut saisir Toiseau et aussi comment le nourrir, et vous pouvez commencer son éducation. Tous les jours, à la même heure, vous arrivez à son logis avec une boîte en fer-blanc dans laquelle vous avez mis la viande ou le poisson que vous lui donnerez pour son repas ; vous appelez Toiseau en entrant, en imitant son cri habituel : haw, haw, etc., et vous frappez sur la boîte pour l'avertir, de façon à ce que plus tard, quand il vous entendra frapper de même sur la boîte, il sache que c'est pour le rappeler et lui donner à manger; vous vous efforcez, sans faire de trop grands gestes, de le faire venir à vous pour prendre la nourriture que vous lui offrez, ce qu'il ne manque pas de comprendre au bout de peu de temps. On peut appeler cela, comme en fauconnerie, le faire venir au leurre.

Vous lui apprenez ainsi à venir aussitôt que vous l'appelez, et, au bout de trois ou quatre jours, vous tâchez de vous faire suivre par lui pendant quelques pas, et chaque fois qu'il avance vous le récompensez par un morceau de viande ou de poisson. Si, au lieu d'un cormoran adulte, vous avez de jeunes oiseaux, vous faites la môme chose à chaque repas en observant de leur donner moins à manger le soir que le matin, de crainte qu'ils ne soient frappés d'apoplexie.

Au bout de huit à dix jours, suivant le caractère et la sauvagerie de votre élève, vous commencez à le prendre et à le mettre sur votre poing, puis vous le reposez à terre et vous lui donnez à manger. Au bout d'un jour ou deux, vous devez le porter ou le faire porter sur le poing tous les jours pendant une heure ou deux, avant de lui donner son repas ; vous aurez soin de le prendre comme je l'ai indiqué précédemment, le maintenant d'abord avec la main droite autour de la tête sans le serrer ni le gêner ; et, pour préserver votre figure et surtout vos yeux et vos oreilles de ses coups de bec, vous pourrez mettre un masque comme pour faire des armes. Si l'oiseau tombe ou veut s'élancer pour s'enfuir, forcez-le à revenir presque seul sur votre poing, par un mouvement du poignet gauche en arrière ; l'oiseau, s'il tombe, maintenii par un pied, se raccrochera tout de suite avec le bec et reprendra sa position; s'il se débattait trop, vous le reprendriez de la main droite par la tête pour le calmer, et, au bout d'un instant, vous lui donneriez un petit morceau de viande ; s'il veut vous frapper, ce qui arrivera incontestablement, son bec rencontrera le masque et il apprendra vite qu'il se fait ainsi plus de mal qu'il ne vous en fait. Vous le posez ensuite à terre, vous vous faites suivre par lui en lui présentant de la viande ou du poisson, vous le reprenez et vous le remettez sur le poing. Si l'oiseau vous paraît trop sauvage et rebelle à se laisser reprendre, vous prenez alors une petite

ficelle de l'espèce de celle qui sert à faire des lignes à pêcher, çt à rextrémité vous adaptez un petit bouton plat; cette ficelle doit avoir 12 à IS pieds de longueur environ. Vous passez le bouton dans la boutonnière qui est à l'extrémité du jet, et vous laissez pendre et traîner à terre Tautre extrémité de la ficelle. Lorsque vous mettez votre oiseau sur le sol, la ficelle traînant derrière lui vous sert à le reprendre s'il est trop sauvage ; vous pourrez au besoin l'attacher ainsi à un petit [piquet et le mettre dans l'impossibilité de se sauver ; vous vous efforcerez alors de le rappeler à vous en lui montrant sa pâture, jusqu'à ce qu'il vienne de lui-même et se laisse reprendre.

N'employez jamais la force et évitez les mouvements trop brusques ; ne lui faites jamais le moindre mal, il ne l'oublierait pas, et rappelez-vous toujours qu'on ne dresse véritablement aucun animal, depuis le guépard jusqu'au hobereau, que par la douceur. Tous les animaux dressés par la force, la crainte ou les coups, comme ceux des dompteurs, ne le sont plus quand ils sont en liberté et n'obéissent que dans une cage, sans compter qu'ils finissent généralement par manger leurs maîtres, s'ils sont de taille à cela ; il est vrai que, dans le dressage qui nous intéresse, vous n'avez pas ce danger à craindre.

Il faut, comme je Tai déjà dit, porter l'oiseau avec suite, ne pas le laisser un jour en repos, se faire suivre

par lui, l'habituer, si on le peut, à venir sur le poing de lui-môme lorsqu'on lui présente la nourriture.

Il y a dés oiseaux, qui sont toujours méchants et cherchent continuellement à frapper et à mordre; d'autres, au contraire, sont dès le premier jour très-doux. Comme je vous ai conseillé d'avoir des oiseaux en mars ou en avril pour pouvoir pécher dans les premiers jours de mai et les abandonner à l'automne, nous n*avona pas de temps à perdre, et je vous engage donc, si Toiseau est d'un caractère méchant, à continuer après les premières leçons à lui tenir la tête de la main droite pour ne pas être obligé d'avoir toujours un masque sur la figure, ce qui est fort ennuyeux. Au bout de quinze jours de ce métier, votre oiseau doit être bien habitué à vous et connaît également bien le leurre ou la boîte au pât. Vous lui mettez alors un collier fait d'une petite courroie de cuir verni de 4 à S pouces de longueur sur un demipouce de largeur et se fermant par une boucle à ardillon ; tous les jours, vous mettez ce collier à votre élève avant de le faire manger, et, si vous en avez plusieurs ensemble, il sera bon de ne le leur retirer qu'après le repas ; les oiseaux apprendront aussi à ne pas dégorger leur nourriture, parce que leurs camarades qui les guettent s'empresseraient de la leur voler. Poussé ainsi par le désir d'en avoir davantage et la craintç de se voir prendre sa part, le cormoran se laissera saisir et toucher encore plus facilement et apprendra à conserver le poisson dans

son œsophage. Vous répéterez cet exercice pendant une huitaine de jours environ, en ayant soin, bien entendu, quand l'oiseau a gardé quelque temps sa pâture, de lui enlever la courroie du cou, pour qu'il puisse Tavaler.

Un mois environ se passe à ces différents exercices ; il faut ensuite terminer le dressage, et pour cela, si vous avez un bassin suffisamment grand dans une cour, procurez-vous quelques poissons vivants, faites-les prendre à votre oiseau après lui avoir mis son collier, et, quand il aura pris le poisson (qui doit être assez gros pour jêtre retenu dans Tœsophage par le collier), rappelez-le à vous en frappant sur la boîte et en l'appelant comme d'habitude jusqu'à ce qu'il obéisse; s'il ne veut pas revenir, forcez-le à quitter le bassin et reprenez-le. Vous lui retirerez alors le poisson, et, pour cela, d'une main vous ouvrez le bec et vous pressez de l'autre les parois du gosier un peu au-dessous de la place occupée par le pToisson, comme pour le faire remonter; vous attendez un instant que l'oiseau vous aide de lui-même, ce qu'il ne manquera pas de faire dès qu'il sentira qu'il ne peut garder le poisson.

Ayant repris celui-ci, vous retirez au cormoran sa courroie et vous lui donnez alors un peu de viande ou de poisson en récompense ; un petit poisson dans le genre de l'ablette est tout ce qui vaut le mieux, attendu que le cormoran les aime beaucoup, et que quand il pêche, vous n'êtes pas obligé alors de lui retirer le

AHIHHI^

4i LA PÈCHE AU CORMORAN.

collier pour lui permettre d'avaler chaque fois sa récompense.

Le cormoran ne pèche que sous l'empire de la faim, il faut donc toujours le maintenir en appétit pendant le dressage, pour qu'il soit obéissant, sans pourtant le mettre trop bas, chose dangereuse pour sa santé.

Votre oiseau est alors à peu près dressé, mais il a encore à apprendre, avant d'être un bon pécheur, à être très-obéissant et à bien revenir à vous, aussitôt que, mis en liberté, il a fait une capture. Ce ne sont que l'expérience, la patience et le tact qui termineront complètement son éducation.

Ici je ne suis pas encore tout à fait d'accord |ivec les fauconniers anglais qui se servent du cormoran, principalement sur ce fait, qu'ils ne veulent pêcher que dans des rivières ou ruisseaux à fond dur, sans herbes, dans lesquels on puisse facilement descendre, ou qu'on puisse traverser à gué avec de grandes bottes en cuir ou en caoutchouc, métier qui d'abord n'est pas toujours trèsagréable et qu'ensuite il est souvent difficile de pratiquer, parce qu'on ne trouve pas toujours des rivières qui soient dans ces conditions-là. J'avoue que, pour mon compte, je ne fais pas attention à ces détails, tout en reconnaissant que la pêche ainsi faite est plus agréable par la facilité que Ton trouve à diriger l'oiseau dans sa pêche et à le reprendre.

Quant à moi, je mets mes cormorans à l'eau partout,

dans les lacs, les grands étangs à roseaux et à fond vaseux, dans les rivières impossibles à traverser, de toute largeur et profondeur et à fond de toute espèce, et je ne me mets jamais à l'eau moi-même, par cette bonne raison que les trois quarts du temps, dans les rivières où je pêche, je risquerais de n'en pouvoir sortir à moins de me mettre à la nage.

Enfin je diffère encore avec les Anglais sur l'opinion qu'ils ont que les cormorans ne doivent pêcher aucun poisson à épine dorsale piquante, comme la perche par exemple; je n'y fais pas grande attention et je pêche souvent des perches ; j'ai eu un cormoran qui a pris jusqu'à quatre-vingts belles perches en une semaine. Dans ce cas, en prenant Toiseau par le bec et le lui ouvrant de la main gauche, je cherche avec la main droite, en tâtant les parois extérieures du cou, oii se trouve la tête de la perche, et je la retourne doucement, de façon à ce qu'elle puisse sortir la tête la première ; si la perche était par trop grosse, et que cette opération parût devoir blesser l'oiseau, il vaudrait mieux alors retirer la courroie et. lui laisser avaler le poisson; mais cela arrive rarement.

Je préfère de beaucoup la pêche avec le cormoran dans les étangs, parce qu'on est sûr d'abord de ne pas être

forcé, pour le suivre, de courir en descendant le courant, et cela souvent pendant très-longtemps, exercice trèsfatigant. On voit ensuite toujours son oiseau travailler,

et on n'a pas la crainte, s'il s'éloigne un peu, qu'il ne s'échappe en passant sous des roues de moulins ou d'usines, toutes choses fort ennuyeuses et qui arrivent souvent, à moins de rivières exceptionnelles.

Nous allons voir maintenant ce que nous ferons la première fois que nous mettrons notre cormoran à l'eau en pleine liberté.

Si votre rivière ou votre étang n'est pas trop encombré d'herbes ou de roseaux, je vous conseille de ne laisser pêcher votre oiseau pour la première fois qu'avec une ficelle attachée au jet, et cela vous sera probablement très-utile. Votre oiseau bien en appétit, vous le portez à Teau, et l'heure de la pêche doit correspondre à l'heure ordinaire du repas. Il ne faut pas pêcher trop tard dans la journée, pour que le cormoran ne prenne pas froid en ayant du mal à se sécher, et nous savons déjà qu'après la pêche il faut lui donner à manger et le laisser se baigner abondamment; or, s'il mangeait trop tard, s'il restait mouillé trop longtemps ou s'il prenait froid, il pourrait ^ être très-rapidement frappé comme d'une attaque. C'est ainsi que j'ai perdu plusieurs de mes meilleurs oiseaux.

Si c'est un vieil oiseau que vous avez dressé, il se mettra bien vite à pêcher dès qu'il sera à l'eau, et il prendra presque immédiatement un poisson qu'il s'efforcera d'avaler, fort étonné d'abord de ne pouvoir le faire descendre, à cause de la courroie qui lui emprisonne le bas du col. Vous l'appelez alors delà voix

et du leurre, en frappant sur la boite au pftt et lui montrant un poisson ou un morceau de viande. Il est douteux que du premier coup il remonte sur la berge et se laisse reprendre, mais ayez de la patience, et votre cormoran, fatigué de ne pouvoir avsder sa capture, ses plumes d'ailleurs s*imbibant bien vite d'eau, finira par aborder; vous approchant alors doucement en lui par* lant, vous t&chercz, sans faire de grands mouvements, de saisir une extrémité de la petite ficelle attachée au jet (c'est alors que vous reconnaîtrez son utilité), et une fois que vous la tiendrez, vous vous approcherez doucement du cormoran pour le prendre par la tête, ne le retenant par la corde que s'il voulait s'échapper violemment. Une fois que vous tenez votre oiseau, vous l'attachez par la ficelle à un arbre ou h un piquet, en lui laissant une longueur suffisante pour qu'il puisse se remuer et marcher; puis vous lui retirez du cou le poisson, que vous mettez dans une boite ou panier de pèche ; vous appelez ensuite votre élève, vous lui retirez sa courroie et vous lui donnez un peu à manger comme récompense. Les premières fois qu'il pèche, il faut lui donner un peu plus que vous ne le ferez plus tard. Vous lui remettez ensuite le collier et vous détachez la ficelle, le laissant libre de faire ce qu'il veut, soit de se sécher, soit de vous suivre, soit de se remettre à l'eau. S'il tardait trop cependant à se remettre à l'eau, vous l'y remettriez vous-même afin de le faire pêcher encore au moins un poisson, et vous

procéderiez celte fois de la môme façon que la première ; seulement je vous conseille de ne pas lui faire prendre plus de deux poissons le premier jour. Vous le mettez ensuite sécher, en l'attachant, si vous le voulez, avec la ficelle; puis, quand il sera bien sec, vous lui donnerez son repas et vous le rentrerez dans son domicile.

Quelquefois le cormoran, surtout s'il est bon pêcheur et vigoureux, après avoir pris son premier poisson et s'être efforcé de l'avaler, n'y pouvant parvenir et n'écoutant pas. la voix de son maître, continue à pêcher et en prend un second qu'il réussit souvent à loger dans l'œsophage en compagnie du premier. Il faut le laisser faire et vous n'avez qu'à procéder comme je l'ai dit plus haut^ car l'oiseau, avec ces deux poissons qui le gênent fort, ne tardera pas à regagner la berge. Il arrive aussi quelquefois que, gêné par sa courroie, il se décide à dégorger le poisson qu'il a pris ; il le reprend alors plusieurs fois de suite et le rend de même ; c'est une mauvaise chose, et, dans ce cas, il faut avoir la patience d'attendre qu^il ait fini ce manège, qu'il remonte au bord et revienne à votre appel. Puis, pendant plusieurs jours, au lieu de le remettre à l'eau, vous le ferez manger avec ses camarades, la courroie autour du cou, pour qu'il apprenne à ne pas dégorger sous peine d'être volé par les autres; au besoin, si vous avez un autre cormoran, vous ferez bien, pendant quelque temps, de le faire toujours pêcher avec lui.

Si votre oiseau est jeune et qu'il ne veuille pas pécher la première fois que vous le mettez à Teau, il y a plusieurs moyens de le lui enseigner : 1° le faire pêcher avec un vieux cormoran dressé, si vous en avez un : il apprendra alors bien vite à Timiter ; 2* à chacun de ses repas, lui faire prendre du poisson vivant dans un bassin ; 3° si, dans une propriété close de façon que l'oiseau ne puisse se sauver par un cours d'eau, vous avez un étang ou une pièce d'eau, vous pouvez l'y laisser en liberté jusqu'à ce que la faim Tait forcé à chercher lui-même sa nourriture. Vous lui laissez le collier, et, deux ou trois fois par jour ou plus souvent, si vous le pouvez, vous irez voir s'il a pris du poisson ; dans <îe cas, vous tâcherez de le rattraper par les moyens indiqués plus haut. C'est ce dernier moyen que j'emploie toujours pour les jeunes oiseaux qui ne savent pas pêcher, et j'en ai eu qui n'ont pris de poisson que le troisième jour; mais à partir de ce moment ils péchaient comme de vieux loups de mer. Ils sont, à la suite de cette liberté provisoire, devenus évidemment plus difficiles à approcher ; mais, comme dans le dressage de tous les animaux il faut prévoir toutes les difficultés, je vais indiquer deux moyens à employer quand ils sont devenus trop sauvages et complètement farouches, moyens qui, pour mon compte, me servent souvent : car il m'arrive, ayant chez moi des étangs assez considérables, de laisser mes cormorans libres pendant quinze jours ou

même un mois, soîl que Toiseau m'ait paru malade (et dans ce cas la liberté vaut mieux que tous les traitements possibles), soit qu'une absence ou une autre cause m'empêchant de pêcher, je les laisse se perfectionner toutseuls. Quand je les reprendrai, en dix jours ils seront remis à ma voix et obéissants. Voici donc comment je procède : J'observe l'endroit où l'oiseau a l'habitude de remonter sur la berge pour aller se percher soit sur une pierre, soit sur une souche d'arbre, soit sur un petit monticule de terre. Il monte généralement toujours au même endroit et affectionne une ou deux places où il fait en marchant une espèce de sentier qu'il suit toujours pour grimper sur la berge. J'ai alors une corde de 50 à 60 pieds de longueur, à l'extrémité de laquelle est un nœud coulant bien graissé et glissant ; je tends le nœud coulant, ayant une ouverture de 1 pied de diamètre environ, sur la berge, touchant presque l'eau, juste à la place où l'oiseau, en sortant de l'eau, pose la première fois les pieds sur terre, puis je me place à une quarantaine de pas en tenant l'extrémité de la corde. J'ai soin de me cacher et je m'asseois tranquillement; je puis attendre que l'oiseau monte seul ou le faire poursuivre par un aide afin de le faire aborder, et aussitôt que, déployant les ailes pour s'aider à sortir de l'eau, il s'enlève et vient engager ses pieds au milieu du lacet, je tire la corde à moi, et le nœud se fermant le saisit par les pattes. Il est rare de le manquer si on tire avec pré-

cision et si le nœud coulant a été bien posé, car s'il était placé un peu trop loin de Teau et si l'oiseau avait quelques pas à faire avant de s*y engager, on est à peu près sûr de le manquer, attendu que le cormoran aura vu la corde alors et se méfiera d'autant plus qu'il sera moins préoccupé de grimper sur la berge.

Le second moyen est le même que celui que l'on emploie en fauconnerie pour reprendre les faucons perdus ; mais pour qu'il réussisse, il faut que les bords de l'étang ou de la rivière soient sans arbres, broussailles ni aucuns autres obstacles, ce qui n'est pas fréquent, et que le cormoran n'ait pas pris l'habitude de se poser sur une pierre ou sur une souche d'arbre, ce qui est aussi rare. Dans ce cas, si l'endroit où se repose le cormoran est bien découvert et à une cinquantaine de pas de distance de la rivière, on prend une corde assez mince de 100 pieds de long, et la laissant traîner sur le sol en la tenant par une extrémité, on décrit autour de l'oiseau de grands cercles. On prend l'air indifférent d'un promeneur ne s'occupant pas de l'oiseau, et on décrit ainsi autour de lui sept à huit cercles toujours aussi grands les uns que les autres. La corde, suivant toujours la tangente, au bout d'un tour ou deux tourne autour du centre, qui est l'oiseau, et entoure donc ses pattes. Le cormoran, préoccupé de vous suivre du regard, ne s'aperçoit généralement pas de l'effet de cette corde, et une fois que vous avez décrit vos cercles et que vous voyez que la

corde a fait sept ou huit fois le tour de ses pieds, vous n'avez qu'à la tirer pour la serrer, et Toiseau se trouve pris. Ce moyen, très-bon pour reprendre les faucons, est moins facilement applicable aux cormorans, à cause des lieux où ils Se posent en général.

Votre oiseau doit être maintenant dressé, c'est-à-dire qu'aussitôt qu'il est à l'eau, il doit se mettre à plonger et à pêcher ; quand il a pris un poisson et qu'il l'a avalé, il doit revenir tout de suite à bord et au premier signe que vous lui faites. Après lui avoir enlevé sa capture, lui avoir donné sa récompense et l'avoir remis à l'eau, il doit se remettre immédiatement à pêcher, et ainsi de suite pendant environ un quart d'heure, vingt minutes. Suivant la quantité de poissons qu'il y a dans l'endroit, il peut en prendre de huit à dix. Après ce laps de temps, ses plumes sont trop imbibées d'eau et il faut qu'il remonte se sécher ; mais s'il n'a pas trop mangé, si ses récompenses ne l'ont pas coiçiplétement rassasié et si votre oiseau est bon, une demi-heure après, vous pouvez encore le faire pêcher de nouveau, et il prendra bien encore quatre ou cinq poissons. J'ai ainsi avec Tobie pris en huit jours cent poissons qui en tout pesaient à peu près 80 livres. Je ne sais si on peut faire plus, mais évidemment cela dépend beaucoup et de la bonté de l'oiseau et de la quantité de poissons qu'il trouve.

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