CHAPITRE IV
Vous êtes à la fin de mai ou au commencement de juin, vos oiseaux sont complètement dressés, ils sont bien en plume, bien obéissants, en bonne condition ; vous n'avez donc plus qu'à vous en servir comme je vous l'ai indiqué. Les observations que j*ai à faire au sujet de la pêche ne sont donc plus très-nombreuses.
Si vous n'avez qu'un ou deux oiseaux, je vous conseille, comme vous devez toujours avoir un aide avec vous, d'emporter simplement vos cormorans sur le poing; si néanmoins vous aviez une certaine distance à parcourir avant de pêcher, il vaudrait mieux vous servir du palanquin que je décrirai au chapitre des Engins^ et qui est d'ailleurs toujours indispensable si vous possédez plusieurs cormorans. Ce palanquin, décrit par M. Salvin, est le meilleur système de transport pour ces oiseaux, et il est fort simple et très-bien disposé.
Si vous péchez dans des cours d'eau que vous puissiez passer à gué, des torrents ou des rivières à fond dur, parsemées de rochers, dans lesquelles vous pouvez descendre, je vous conseille de mettre de grandes bottes de cuir ou de caoutchouc avec de bons bas de laine, le tout
montant jusqu'au haut de la cuisse et s'ajustant à une ceinture. Si vous péchez dans des rivières ou des étangs où vous ne puissiez entrer, mettez-vous simplement dans votre ternie ordinaire de campagnard ; et s'il y a des îles sur rétang ou dans la rivière où vous pochez, il faut vous assurer d'un bateau, chose indispensable dans le cas où votre cormoran irait se reposer sur une île. Vous emportez avec vous un panier de pêcheur et une boîte pour les leurres ou récompenses. Cette boîte doit être en fer-blanc et cintrée, de façon à ce qu'on puisse l'ajuster à la ceinture comme une cartouchière et rester les mains libres.
Ainsi que je vous l'ai dit dans le cours de cette étude, je suis moins difficile que les Anglais sur le choix de l'endroit nécessaire pour pécher ; je reconnais évidemment qu'un joli cours d'eau à fond de sable et de gravier, à pentes douces, guéables, est un endroit préférable à tous les autres ; mais vous pouvez, croyez-moi, pêcher partout. Evidemment une rivière, un fleuve trop larges seraient gênants ; un lac, un grand étang avec des îles seraient ennuyeux, surtout si vous n'avez pas de bateau ; les rivières qui ont sur leurs rives trop de moulins ou d'usines sont aussi fort insipides ; mais vous pouvez pécher partout si votre oiseau est bon et bien mis. Il en est de même pour le temps, et vous pouvez pécher par tous les temps ; il n'y a que les eaux rendues troubles par les orages qui soient un ob-
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Stade, par suite des difficultés qu'a le cormoran de voir et de suivre le poisson, et par Tennui que vous éprouvez vous môme à ne pouvoir suivre de l'œil les évolutions sous l'eau de voire compagnon de pêche, ce qui est une grande partie du charme de ce sport. C'est cette facilite de se servir du cormoran partout et par tous les temps qui est un des grands avantages de ce genre de pêche.
Pour les poissons, sauf pour les anguilles, je ne suis pas non plus de l'avis des Anglais ; la perche et autres poissons à épine dorsale piquante peuvent être pris et dégorgés par le cormoran, en retournant le poisson comme je l'ai déjà indiqué ; pour les anguilles, quand elles sont trop petites, le collier ne les arrête pas et elles passent dans l'estomac de l'oiseau ; celui-ci devient alors complètement indocile; si elles sont trop grosses, le cormoran ne peut venir à bout de les tuer et de les avaler; elles sortent de plus très-facilement de l'œsophage de l'oiseau, qui s'irrite, s'exaspère, devient indiscipliné, affolé : là où il y a beaucoup d'anguilles, on ne peut réellement pas bien pêcher avec les cormorans.
Quand le fond de l'eau est très-vaseux, la pêche est plus difficile parce que le poisson s'y cache; mais le cormoran, s'il est bon, sait bien le découvrir, et, pour moi, rien ne m'amuse plus que de voir son travail dans ces cas-là; il va, revient, quête, fouille le fond de la rivière, comme un chien d'arrêt cherchant un râle dans une luzerne.
Vous envoyez donc vos oiseaux, si vous en avez plusieurs, dans leur palanquin avec des porteurs sûrs, et vous avez bien soin de mettre d'avance les colliers aux cormorans. Arrivé au rendez- vous, si le temps est beau, je vous conseille de sortir vos oiseaux de leurs compartiments et, mettant la petite ficelle au jet comme je Tai indiqué, de les attacher en plein air comme vous mettriez vos faucons au bloc, soit sur la terre, soit sur le palanquin. Vous prenez alors deux oiseaux et vous les mettez à l'eau, ce que je fais généralement en les lançant du poing comme on le fait du faucon, quand on le jette. Je blâme le mode de leur jeter des mottes de terre pour les faire plonger, attendu que jamais, à mou avis, on ne doit effrayer les animaux sauvages qu'on est parvenu à dresser et à rendre obéissants. Si Toiseau montrait de la paresse et ne voulait pas pêcher, rappelez-le sans rien lui donner ; une fois revenu, rçmettez-le dans sa boîte, et vous essayerez à la fin de la pêche s'il est mieux disposé ; si ce n'est pas la maladie qui l'attriste, faites-le un peu jeûner, et la faim le fera bien travailler le jour suivant. Si l'oiseau encore jeune est un peu indocile, ayez de la patience pour le laisser remonter et, une fois à bord, saisissez-le doucement, posez-le ensuite à terre, et faites vous suivre de lui un peu longtemps avant de lui donner sa nourriture ; ne lui jetez surtout jamais de cailloux pour le faire revenir, comme l'indique M. Salvin dans son ouvrage, car alors, en suivant ce système, je ne
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sais pas pourquoi on ne lui tirerait pas aussi un coup de fusil à sel pour le raccourcir.
Quand vos oiseaux auront pris plusieurs poissons et que vous les verrez fatigués et les plumes imbibées d*eau , reprenez -les et mettez-les sécher au soleil, sur le palanquin, sur une pierre, et en les attachant par le jet au moyen de la ficelle, ainsi que je vous l'ai indiqué ; puis, pendant qu'ils se reposent, prenez un ou deux autres oiseaux et faites-les pêcher à leur tour.
La pêche terminée et vos oiseaux secs ou à peu près, vous leur donnez à manger ; mais méfiez-vous, je ne saurais trop vous le répéter, de leur en trop donner, surtout s'ils ont un peu froid ou sont trop mouillés, car vous serez sûrs de les voir mourir tout de suite d 'indigestion ; j'insiste particulièrement sur ce point, pour vous éviter un ennui qu'au commencement j'ai souvent éprouvé moi-même. Pour les rapporter, il vaut mieux les mettre sur le palanquin que dedans, parce qu'ils sèchent mieux à l'air; ils finissent alors leur toilette en huilant leurs plumes au moyen de la glande caudale, et pour cela ils expriment avec leur bec l'huile de la glande, puis la portent sur leurs plumes et l' étendent avec leur cou. Plus ils sont bien portants, plus ils ont d'huile, et par conséquent plus leurs plumes sont brillantes.
Si vous péchez dans un cours d'eau, il faut descendre le courant ; du reste, on ne peut faire autrement, at-
tendu que les oiseaux descendent toujours le fil de l'eau, à moins, que dans la poursuite d'un poisson qui fait des crochets, ils ne remontent un instant pour le suivre. Dans ce cas, il faut toujours marcher assez vite, car le cormoran nage sur l'eau ou plonge avec une grande intrépidité, et vous fait parcourir ainsi plusieurs kilomètres, ce qui rend la pêche des rivières encore assez fatigante, et me fait, pour mon compte, préférer celle des étangs. Il est très-amusant de voir combien ces oiseaux sont actifs et rapides dans l'eau et combien leur adresse se perfectionne par l'habitude et l'expérience. Us explorent les rives, les herbes et les roseaux, les creux formés par les racines, les pierres, etc. ; c'est là qu'ils attrapent généralement le poisson, soit qu'ils le saisissent par la queue et le retirent du trou ou de la vase, soit qu'ils le forcent à débûcher en pleine eau, où ils attrappent les truites et même les ombres chevaliers, les plus rapides des poissons. En 15 ou 20 mètres, ils les auront pris, et les poissons poursuivis par eux paraissent, comme je l'ai déjà dit, en quelque sorte essoufflés; s'ils échappent, ce n'est qu'en faisant des crochets et en revenant en arrière. Lorsqu'ils ont pris le poisson, ils le saisissent généralement par le milieu du corps et le retournent jusqu'à ce que la tête puisse être avalée la première ; et si le poisson est petit, ils le jettent souvent en l'air pour le rattraper par la tête et l'engloutir. Les poissons qui n'ont été saisis que par la queue s'échappent souvent,
mais ils sont alors généralement repris par le cormoran, qui replonge après eux avec la rapidité de l'éclair.
Quant à la grosseur des poissons que peuvent prendre les cormorans Je n'ai jamais vu les miens en prendre de plus de 2 livres.
Je terminerai ce chapitre sur la pêche en citant le passage suivant de M. Salvin, qui indique fort bien ce qu'on peut faire dans une rivière avec des cormorans :
G Pendant Tété de 1849, je Qs un charmant voyage dans les comtés du Nord, avec quatre cormorans, et dans cette occasion je pris en vingt-huit jours douze cents poissons de bonne taille. Je fus invité d'une façon fort aimable par plusieurs clubs de pêcheurs, entre autres ceux de Driffield, Kilnsey, etc., etc., et je vois par mon journal que j'ai eu quelques bonnes journées de pêche à Driffield, principalement dans les cours d'eau qui n'avaient pas d'herbes, car le plus grand cours d'eau en était trop rempli. Dans quelques trous profonds, à Driffield particulièrement, oti l'eau était très-limpide, il était curieux d'observer combien les grosses truites prêtaient peu d'attention aux cormorans, tandis que les petites de 1 livre ou plus filaient dans toutes les directions. Au Kilnsey-club, que je visitai pendant l'été de 1848, je péchai deux jours, et ma meilleure journée fut sur l'Arncliff-brook, que j'explorai, ainsi que la rivière Whalfe jusqu'aux premières chutes. Comme je désirais savoir ce que l'on pouvait prendre de poissons là où il
y en avait beaucoup, je péchai pendant sept heures de suite avant que les oiseaux fussent complètement rendus. Et le résultat fut quarante-cinq belles truites, pesant 20 livres.
« Vers la même époque, grâce à Taimable autorisation du colonel Thomton, je péchai deux jours de suite à Whitewell ; le temps qui avait fraîchi en mer avait fait remonter dans le cours d'eau certains poissons de mer argentés, pesant environ trois quarts de livre. Il y eut beaucoup de monde au rendez-vous, et mon succès y fut presque égal à celui que j'eus à Kilnsey. Je pris là peu de truites : les cormorans paraissaient préférer les poissons d'eau salée, faisant ainsi preuve de bon goût, car je n'ai jamais rien mangé de meilleur que ces poissons, qui nous furent servis le soir à la pittoresque petite auberge de l'endroit, où toute notre société s'était réunie. »
CHAPITBE V
D£ LA MISE EM CONDITION ET DE l'hTGIÈNE DES CORMORANS.
Nous avons vu comment devait être construite et disposée rhabîtation des cormorans, et j'ai insisté pour qu elle fût bien exposée au Midi avec une toiture formant abri et des pierres ou souches dans la cour, pour que les oiseaux se perchassent à volonté. Le sol, comme je Tai dit aussi, doit être couvert d'une bonne couche de sciure de bois ou de tan, dans laquelle on mettra de temps en temps de la fleur de soufre pour chasser les insectes; je préfère la sciure de bois à la paille, attendu que c'est beaucoup plus propre, plus sain, et que les ordures s'enlèvent plus facilement.
J'ai dit aussi que quand les cormorans étaient jeunes ils devaient manger deux fois par jour et jamais trop tard ; il faut les nourrir de même et leur donner deux repas, quand leurs plumes tombent et qu'ils muent, parce qu'à ce moment ils sont particulièrement voraces, mais ne jamais oublier qu'un repas donné trop tard ou trop copieux pourrait les tuer en amenant une attaque d'apoplexie ou une indigestion.
Si le cormoran est malade, le meilleur moyen de le guérir, c'est de lui donner la liberté sur un étang, si on
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le peut, et il s*y remettra propablement très-vite de son indisposition ; si cela est impossible, je conseille de faire prendre à Toîseau, à jeun, soit une cuillerée d'huile de ricin, soit deux ou trois grains de rhubarbe en poudre dans un morceau de viande.
On doit toujours tâter l'oiseau, pour voir s'il est trop bas d'état, et dans ce cas il faut pendant quelques jours lui donner deux repas peu copieux en commençant, mais que l'on augmente petit à petit pour éviter l'indigestion qui arriverait sûrement avec des organes afTaiblîs.
Il faut bien veiller à ce que l'oiseau ne se casse pas les plumes, car on ne peut les enter comme aux faucons, et les plumes de la queue se cassent très-facilement, ce qui rend le cormoran disgracieux et de plus le gêne pour la pêche ; si les plumes ne sont que faussées ou ont seulement pris un mauvais pli, on les redressera en les trempant dans l'eau chaude. Il faut donc, pour éviter que les oiseaux, en se battant, ne se cassent les plumes, que leurs blocs ou perchoirs soient assez éloignés les uns des autres pour qu'ils ne puissent s'atteindre quand ils sont perchés.
Pour avoir des oiseaux forts et dociles, il faut regarder de près à leur nourriture et à leur condition, ce qu'on juge en leur tâtant les côtes et le dos, où l'on doit à peine sentir les os. Il faut leur donner, deux jours de suite, pleine nourriture jusqu'à ce qu'ils refusent, et le troisième un peu moins ; si les oiseaux ne travaillent
pas, ne leur donnlBr pleine nourriture qu'un jour sur trois ; mais il faut toujours que les oiseaux soient gras et en bon état ; si on les abaissait trop, on les rendrait malades. J'ai expliqué qu'à mon avis, les cormorans pouvaient très-bien supporter trois mois de nourriture à la viande, même de cheval, pourvu qu elle fût fraîche et ne contînt ni tendons ni graisse ; mais, bien entendu, si on peut leur donner du poisson, cela vaudra beaucoup mieux, car c'est là leur nourriture habituelle et naturelle. M. Salvin dit que la viande les rend scrofuleux ; c'est possible, mais chez moi, où je nourris toujours mes cormorans à la viande de cheval, si beaucoup sont morts, cela n'a jamais été de scrofule, mais bien toujours pour avoir trop mangé en sortant de Teau et trop tard, ou pour avoir été mis trop bas pendant mon absence, puis nourris ensuite trop fortement à mon retour, quand je me plaignais de l'état où on les avait laissés. Alors ils périssaient d'indigestion, la muqueuse de l'estomac étant trop affaiblie pour digérer une trop grande quantité de viande.
Les oiseaux, après leur repas, aiment à prendre un bain, puis battent des ailes et se sèchent, pour finir leur toilette en huilant leurs plumes ; c'est un signe de bonne santé qu'il faut observer.
Je n'ai pas besoin d'insister encore une fois sur la propreté de l'eau du bassin qui se trouve dans la cour de leur demeure : ces oiseaux la salissent très-vite, et il
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est important, si elle ne se renouvelle pas d'elle-même, de la faire renouveler tous les jours.
Quand les cormorans arrivent à la vieillesse, l'extrémité de leur bec devient souvent un peu trop longue et trop crochue, ce qui les gêne beaucoup pour retourner les poissons afin de les avaler, la pointe du bec restant prise dans le corps du poisson et l'oiseau n'osant presque pas desserrer les mandibules, de peur que celui-ci ne s'échappe; dans ce cas, il faut leur rogner un peu l'extrémité du bec, comme on le fait aux faucons, et le limer légèrement.
Comme il arrive souvent, surtout dans les débuts de ce métier, qu'on est mordu par les cormorans , il est bon de connaître le meilleur remède pour traiter ces coupures souvent assez fortes et assez ennuyeuses ; c'est, comme l'indique bien M. Salvin, l'essence de térébenthine qui forme le meilleur onguent ; au moyen d'un tamponnage de charpie ou de linge imbibé de cette essence, les coupures se guérissent vite et sèchent rapidement.