‹ La pêche en eau douce et en eau saléeChapitre 5 sur 159 · T SES DÉTRACTEURS · texte numérisé non relu

T SES DÉTRACTEURS

Et à terre, il disait :

a Par la faute de M. Mouchel, nous avons maa* que un joli turbot. »

Et le lendemain : « J'ai péché bien des turbots, mais jamais je n'en ai vu de pareil à celui que M. Mouchel nous a fait perdre. » Et depuis, il dit : A Je n'aime pas les peintres (les mouchels), à cause du magnifique turbot que le Mouchel du Havre nous a fait perdre. Les peintres, ça n'est bon qu'à vous faire manquer des turbots; » et quand il parle de dimension, c'est là sa mesure : a C'est gros comme le turbot que M. Mouchel nous a fait manquer; » ce qui amena son duel avec Couveley.

Un jour que j'étais dans ma cabane, et que Couveley, dans le petit jardin, faisait au pastel une $le ces plages qu'il reproduit souvent si heureusement, Buquet s'approcha de lui, regarda ses dessins quelque temps ; Buquet était iDuge et avait les yeux ardents. Tout à coup : « C'est pas ça, Mouchel, lui dit-il, vous m'avez appelé maladroit, hier... » — Il faut dire que maladroit est, au Havre, une des injures les plus graves qui puissent être adressées à un homme, — voleur, canaille, se supportent, — mais on ne répond pas à a maladroit; » cela équivaut à un soufflet. « Je n'ai rien dit hier, ajouta Buquet, à cause de M. Alphonche; mais, ce malvv\, *\ta^

soûlé exprès — et je m'fiche de M. Alphonche jusqu'à demain matin; — il peut me chasser, me battre, m'exterminer, ça m'est égal; c'est pourquoi, Môuchel, mon bon ami, faut s'aligner à quéque chose — à ce que tous voudrez — depuis Tépingle jusqu'au canon; — ou pour mieux dire, V'ià deux triques, deux bâtons de longueur que j'ai cachés dans l'herbe ce matin — l'arme normande, l'arme des braves; vous avez de l'éducation, vous devez savoir tirer le bâton : — c'est donc à la trique qu'on va s'expliquer; vous avez dit que j'étais un maladroit, — c'est ce qu'il s'agit de prouver. »

Et Buquet mit les deux bâtons en croix, à terre, devant Couvéley, et fit la partie du salut des bâtonnistes qui se fait avant de prendre les armes ; mais Gouveley restait un peu étonné. Il faut dire que quoiqu'il ait, en effet, reçu de l'éducation, ses parents ont négligé de lui faire apprendre l'art du bâton. Pour Buquet, il ramassa une des armes et acheva le salut en faisant tourner et siffler le bâton autour de sa tête, et, qui plus est, autour de la tête de Gouveley.

Couvéley est rageul:, il aurait fini par prendre l'autre bâton, et il se serait fait assommer. Je crus devoir alors intervenir; mais, ainsi qu'il l'avait anlioncé^ Buquet se fichait de moi jusqu'au lendemain

ET SES DÉTRACTEURS. i:»

malin, et je ne pus préserver Couveley qu'en prenant moi-même le second bâton et en désarmant Buquet d'un coup heureux et bien exécuté, me félicitant d'avoir reçu de Tëducalion.

Entre mes bons souvenirs de Sainte-Adresse, je dois compter que j*y ai fait la pêche des maquereaux avec Ponsard et la pêche des merlans avec Tony Johannot, un de ceux de mes amis qui m'ont abandonné trop tôt dans la vie.

Arrêtons ici ce chapitre, et terminons-le par un aphorisme.

APHOIUSMË.

La pêche est un plaisir, même quand on ne prend pas de poisson.

États de service de l'auteur. — Les poissons de fer-blanc. — La Bièvre ; les épinoches, les têtards. — Saint-Maur. — Les bains Yigier; Saint-Ouen; les moules. — Vendôme; les écrevisses. — Encore Saint-Maur; les perches. — Vichy; le Sichau; les ablettes. •— Imphy. — La Loire ; le brochet, les carpes, les barbillons. — L'Yvette. — Le lac de Genève; les gardons, les truites. — La Dive; les anguilles. — Sainte-Adresse; les pêches miraculeuses, les maquereaux, les êquilles. — Gênes, les oursins. — Dans un bocal ; le poisson rouge.

J'ai péché toute ma vie, — et sans le mauvais temps, je pécherais en ce moment, au lieu d'écrire ce chapitre.

Mes premières pèches se sont faites au moyen de poissons de fer-blanc, qui poursuivaient un hameçon aimanté dans une cuvette. — Ce fut un de mes premiers joujoux; c'était une pèche artificielle. — Mes premières pèches sérieuses avaient Léon Gatayes pour compagnon. — Nous avons été élevés ensemble dans le quartier du Luxembourg. — Au lieu d'aller à une petite école, il nous plaisait parfois de courir à une lieue de là sur les bords de la

ÉTATS DE SERVICE DE L'AUTEUfR. \S

Bièvie, dans un endroit que Ton appelle la Glacièrei à cause d'un petit étang sur lequel on va patiner l'hiver, et dont on lire la glace pour les cafés. — Nous appelions, nous, cet endroit le petit ruisseau. — Il faut dire que c'était alors une campagne charmante, sillonnée en tous sens par des ruisseaux de trois pieds et profonds de sept ou huit pouces. — Nous y allions prendre à la ligne et au filet des épinoches, — que nous appelions savetiers^ à cause de leurs alênes. — Nous rapportions les prisonniers dans des fioles à eau de Cologne dérobées à nos mères. — Quelques-uns vivaient pendant quelques jours. Nous prenions aussi des têtards, grenouilles ébauchées, auxquelles nous donnions le nom de tète à caboche. Cettepêche était un digne pendant de la chasse aux lé^sards et aux papillons, que nous pratiquions avec une égale ardeur. Galayes, au lieu d'apprendre ses leçons, en donnait aux lézards verts, et obtenait des rjésultats que nos prOi^esseurs eussent été bien fiers d* obtenir de nous. C'est ce même Gatayes dont j'ai dit plus tard avec tant de vérité :

Galayes a plusieurs cordes à son'harpe.

En effet, musicien, harpiste, écuy^r, hi^bile na^ ^fiikVj — we de ^es p}u9 récentes incarnaUoiob ^ ë\i^

13 LA iȣCHE.

de se faire un écrivain très-justement estimé pour l'impartialité et l'élégance de ses articles sur la musique et sur le sport, sans que cela lui ail coûtéd'autre travail, pendant le temps des études ordi- ; naires, qu'une parfaite régularilé dans l'exercice dé^ l'école buissonnière ; — car, s'il a jamais appris i^^' lire, ce ne peut être qu'à force de patiner sur les . étangs de la Bièvre, — et je ne lui ai jamais vu de livres classiques qu'à l'état de canards, de bateaut de papier et d'appendices désobligeants à Tabdomen des mouches attrapées en classe, les jours où la pluie l'obligeait à montrer au collège un visage '■" inconnu, et à produire sur les bancs le scandale de' sa présence inaccoutumée. Après ces premiers sou* • venirs de pêche, mes plus anciens remontent à Saint- Maur. — C'est là que mon cher père conduisaH . mon frère et moi faire de vraies parties de pêche dans une vraie rivière, avec de vraies lignes aux-'

quelles mordaient de vrais poissons. — Mon père^ ' Henri Karr, musicien et compositeur distingué/ dont Balzac a parlé dans les Parents pauvres, -^^ était un de ces cinq ou six Allemands qui, de l'épt .• nette et du clavecin, ont fait le piano.

Il aimait beaucoup la pêche, et il nous aimaif"beaucoup, quoique nous le méritassions moins. - Son phh'iT se composait pour les deux tiers de cd^

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