‹ La pêche en eau douce et en eau saléeChapitre 6 sur 159 · ÉTATS DE SERVICE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

ÉTATS DE SERVICE DE L'AUTEUR

lui qu'il nous voyait prendre, et quand il avait annoncé une partie de pêche à Saint-Maur, s'il était content de nous, — Dieu sait combien il était peu exigeant, — que de savantes distractions, que d'ingénieux mensonges il faisait pour nous faire croire qu'il était satisfait ! Pour lui, il ne se trompait pas; au fond il était content de nous, pourvu que nous fussions bien portants, gais et joyeux.

Avec quelle anxiété nous observions le temps le samedi, depuis le matin jusqu'au soir! Aussi le samedi matin, en nous réveillant, il suffisait que le del ne iiit pas caché par des nuages noirs, qu'il ne plût pas à verse et qu'on aperçût un petit morceau de bleu grand comme un mouchoir. Mon frère Eugène s'écriait : « Un temps superbe ! pas un nuage! » On partait; on allait coucher à Saint- Maur, dans une auberge appelée l'Epée-de-Bois, et le dimanche matin, mon frère et moi, nous réveillions les oiseaux. Je me rappelle encore Saint- Maur comme si j'y étais, et lo vieux pont sous Tune des arches duquel nous avions l'habitude de pêcher. — A une arche voisine, un églantier avait crû dans une fente du pont, et retombait en guirlandes jusque dans l'eau. Près de là était un moulin à eau. Le bruit du moulin à eau a toujours été pour moi une douce musique^ gui me chante ia famille, Veakuoie^

iS LA PÊCHE.

]a nature et les douces joies, à cet âge où Ton aime tout) excepté le latin.

Presque vingt ans plus tard, à une époque où, accomplissant ce qu'on avait fait prendre pour un devoir à un jeune homme de vingt-cinq ans, disposé à s'exagérer le dévouement, je croyais choisir mon domicile pour toute ma vie, je suis allé habiter Saint-Maur. — Là, deux mauvaises créatures m'ont fait cruellement expier les plaisirs que j'y avais goûtés dans mon enfance; là, c est moi qui avais mordu à Thameçon, c'est moi qui étais péché, et mon cher père, qui nous y avait menés si joyeux, a dû plus d'une fois m y apporter des consolations et des encouragements. Mais heureusement j'ai presque oublié cette deuxième époque, et la première se représente encore à moi avec une vivacité qui me fait battre le cœur.

C'est une faveur que la Providence a accordée à rhomme en vieillissant, il devient presbyte de l'esprit comme des yeux; il ne voit comme il ne se souvient que de loin. C'est à Saint-Maur, lors de mon second séjour, que j'ai écrit Fa dièze, le plus triste et le plus décourageant de mes livres.

Après Saint-Maur et les pêches que j'y ai faites — je me rappelle celles que, nous sauvant le soir de la pension de la rue Sainte-Anne, à Paris, nous

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