HÉLÈNE
« Je me mis en route, comme un moine solitaire, le bon Dieu dans le cœur et le bâton à la main.
« Je parcourus Tancienne province de Tlle de France, voyageant comme un poète, m* arrêtant d'heure en heure pour admirer les splendeurs de la nature, gravissant les verdoyantes collines pour voir le soleil couchant, me reposant à toutes les fontaines pour y rêver d'amour, enfin, le soir venu, m'endormant avec délices sur le grabat d'une mauvaise hôtellerie. On touchait à l'automne, les pommes lombaient sur les sentiers, les vignes rougies appelaient le vendangeur, les chiens de chasse réveillaient l'écho des bois. Un jour je côtoyais une petite rivière, et je contemplais avec un charme infini les paysages attristés qui
se déployaient sous mes yeux. Il y avait autour de moi tant de mélancolie et de sérénité, la rivière était si belle et si claire, le ciel était si doux et si pur, que j'eus le dessein de passer au moins un jour au prochain village, dans l'espoir d'y goûter enfin le bonheur facile des mœurs patriarcales. Or, au prochain village, j'allais franchir le seuil centenaire d'une auberge alléchante, gardée par un dogue endormi, quand des cris confus m'averlirent que tous les paysans du lieu s'étaient assemblés pour quelque fête ou quelque spectacle de baladin. J'atteignis la foule : horrible fête! affreux spectacle ! on allait pendre une belle fille de vingt ans. La monstrueuse potence tendait son bras infatigable; déjà la victime agenouillée devant les juges écoutait la sentence de mort ; elle était belle, elle était jeune, il fallait mourir. Le prévôt, qui avait des cheveux blancs, la regardait avec tristesse et compassion. Je fendis la foule et j'allai à lui.
« — Vous ne ferez pas grâce à cette pauvre fille? disje avec feu.
a — Elle est criminelle, répondit-il en secouant la tête et en soupirant.
« — Mais qu'at-elle donc fait?
« — Elle a tué son enfant.
<f Mes cheveux se dressèrent, la belle coupable s'enlaidit à mes yeux, mais ses sanglots me déchirèrent le cœur et j'oubliai presque son crime.
« — Elle est si jeune ! repris-je, ne la condamnez qu'au repentir; laissez faire la justice de Dieu, ne lâchez pas le loup sur l'agneau. Si le roi Louis XIIl la voyait, \\ la sauverait!
« Tous les spectateurs s'étaient tournés vers moi.
« — Peut-on avoir pitié d'une infanticide ! dit une vieille édentée, dont les yeux rouges confessaient une
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fflaàvaise vie. Hélène sera pendue, car elle s'est moquée des commandements de Dieu; elle a oublié les saintes paroles de rÉeriiure. Elle a eu un amant, elle est dévenue mère. La mauvaise mère! la marâtre! elle a étouffé son enfant.
<i Pendant que cette vieille vipère se vengeait ainsi, je regardais la pauvre Hélène. Elle était si pâle et si défaillante,, que je crus la voir trépasser. Un prêtre s'approcha d'elle^ et, suivant la coutume du pays, il lui demanda en face de la mort, en face du ciel, la confession de son crime.
« — Confessez-moi votre crime, ma pauvre fille ; la miséricorde du Seigneur est grande, espérez en lui.
« — J'espère en Dieu, répondit Hélène d'une voix pleine de larmes.
c Et wprès un douloureux silence, elle murmura en levant les yeux au ciel :
« — Je suis coupable, Dieu sait comment, et il me pardonnera.
« Elle jeta à la dérobée un regard amer sur une mai' son de belle apparence dont la porte était fermée. .
« — Hélas! murmura-t-elle, ses marguei^ites sont belles encore...
c Un des juges imagina que ce regard amer d'Hélène révélait un complice.
« -* Hélène, lui dit-il d'une voix sonore, j'ai deviné votre ainant. Vous regardez s'il n'assiste pas à votre supplice;
« Tous les paysans levèrent les yeux vei*s une petite fenêtre déserte où s'encadrait souvent un jeune homme, au-dessus d'une belle touffe de marguerites sauvages. La pauvre Hélène, ne sachant que répondre, pria le valet de la haute justice d'en finir avec elle. Cet homme saisit la corde et voulut saisir la condamnée ; mais je m'élançai ^ers lui et je le renversai à mes pieds.
« — Elle ne mourra pas ! dis-je en faisant briller au soluil la lame de mon épée.
« Le prévôt, le prêtre et les juges furent pétrifiés, les uns de surprise, les autres d'effroi. Hélène me regarda d'un œil égaré.
« — Je ne mourrai pas, dit-elle, je ne mourrai pas, ô mon Dieu ! ô ma mère ! ô mon enfant !
a Elle tomba évanouie dans mes bras. Uue grande agitation souleva la foule ; les plus mutins.levèrent la tète, je prévis un éclat.
« — Fuyez vite, me dit ù l'oreille le prêtre; fuyez vite, ne soufflez pas la tempête.
« — Je braverai la tempête, dis- je avec fierté.
« Le prévôt réfléchissait, les juges se regardaient en pâlissant, les paysans faisaient toutes sortes de me. naces. Enfin le prévôt ordonna à ses archers de m'entraîner. Les archers s'avancèrent vers moi, mais s'arrêtèrent bientôt au bout de mon épée.
« Cependant j'allais succomber, la pauvre Hélène aUait mourir, quand un carrosse doré, traîné par quatre chevaux, traversa lentement le lieu du supplice.
« — Le duc de Montmorency ! le duc de Montmorency! vive le duc de Montmorency! crièrent les paysans.
« Une pluie de deniers tomba sur eux, je me croyais délivré des mutins, quand tout à coup je me sentis terrasser avec Hélène.
« Le ciel m'envoya une force surhumaine; je me relevai triomphant et je fis reculer les plus superbes. Hélène gisait sur le sol; je la repris dans mes bras. Le duc de Montmorency descendit de son carrosse et me tendit la main; je lui offris la main d'Hélène.
t( — Ayez pitié d'elle , «lue de Hontmorency^ dis-je d'une voix émue.
« — Ce que VOUS avez fait là est admirable , gentilhomme.
« — Ne pensez qu à Hélène; on veut qu'elle meure pour un forfait qu'elle n'a pas commis.
c Le duc de Montmorency appela le prévôt.
« — Je n'ai point droit de haute, justice en ce pays, lui dit-il; j*emmène pourtant cette fille à Chantilly, car j'aurai sa grâce du roi.
I Le prévôt s'inclina.
« — 'Je cède tous mes pouvoirs à monseigneur ; mais, si Hélène n'est point pendue, les paysans se révolteront.
« Le duc de Montmorency fit tomber une seconde pluie de deniers et rentra dans son carrosse avec Hélène; puis, me tendant encore la main :
« —Votre nom? me demanda-il.
I — Mes œuvres vous l'apprendront, répondis-je orgueilleusement.
« Je disparus dans la foule; j'entendis bientôt hennir les chevaux qui reprenaient leur course aux cris de : « Vive le duc deMonlmorencv ! »
« Le prêtre et le prévôt vinrent à moi :
« — Vous êtes brave, dit le prévôt; mais cette fille était coupable.
I — Vous avez noblement agi, dit le prêtre ; mais il faut une punition à la fille qui devient mère, à la mère qui tue son enfant; car, depuis cet hiver, voilà déjà quatre crimes pareils en ce pays.
« — La débauche est ici, pensai-je.
« Et je m'enfuis aussitôt.
« A la tombée de la nuit, j'arrivai devant une centaine
de vieilles maisons ceintes d'une épaisse muraille garnie
détours et de tourelles; il v avait dans ces hautaines re-
traites, si bien défendues, quelque chose d'antique et de
sauvage qui me frappa; j *errais à l'entour, quand je vis sous le buisson d'un sentier un mendiant étendu qui se plaignait comme un mourant ; j allai pour le secourir, et je reconnus avec étonnement le vieux Robert de Saint-Pierre.
« — C'est vous, mon vieil ami? lui dis-je en le soulevant.
« Il ouvrit un œil éteint.
« — J'ai faim, j'ai froid, murmura-t-il.
« J'avais du vin d'Espagne dans une gourde, je lui en versai quelques gouttes sur les lèvres.
« — Du vin, du vin ! dit-il en se ranimant; Dieu soib béni!
a il m'arracha la gourde des mains et la vida d'un trait.
« — Je vous reconnais, poursuivit-il en me frappant sur l'épaule ; est-ce Dieu ou Satan qui vous a conduit ici, dans mon beau pays de l'Ue-de-Frauce, dans ma vieille ville gauloise, près de mon château de Saint- Pierre, que nous voyons là-bas penché sur le front de la montagne?
« La joie éclatait dans les yeux du mendiant ; mais il passa à diverses reprises sa main sur son front et tomba soudain dans une sombre tristessCé
« — Hélas ! reprit-il, c'est la mort qui m'a conduit ici, car j'ai pensé au cimetière de mon pays; j'ai dit adieu aux tavernes de vos provinces de Gascogne, je me suis mis en route, j'ai traversé la France comme autrefois, et me voilà, depuis ce soir, vieux mendiant où j'étais jeune seigneur. Husson! que ne suis-je mort avec toi !
a — Quel est cet nomme? demandai-je au vieux poète.
(( — Husson ! Vous êtes huguenot et vous ne connaisse! pas un des célèbres disciples de Calvin, un des fermes sou*
LA PËGIIERESSE ill
^ tiens du prince de Condé et de la liberté de conscience ? Interrogez ces lieux, ils vous répondront, car ces lieux furent témoins de sa gloire et de ses malheurs. C'est le seul ami que j*eus en ce monde, et en vous racontant ma vie vous saurez son histoire. Le château de Saint-Pierre fut élevé, par ma famille, sur les ruines d'une église fondée par Louis d'Outre-Uer; nous naquîmes là, Husson et moi ; nous nous liâmes dès Tenfance. Husson était orphelin, le voyage fut sa famille ; le hasard l'attira en Allemagne, il vit Calvin, il suivit son école, il se passionna pour ses doctrines hardies et revint en France sous les drapeaux du prince de Condé ; pendant plusieurs années il combattit; mais, après d'éclatants tripmphes, il eut ses mauvais jours, et, pour se soustraire au massacre de la Saint- Barthélémy, il accourut en cette ville cherchant un refuge; ses compatriotes étaient presque tous catholiques; poussés par leiws prêtres, ils le chassèrent ignominieusement. Husson, désespéré, pensa à son ami d'enfance ; il gravit la montagne et frappa au château de Saint-Pierre, qui lui fut ouvert comme mon cœur. Ma jeunesse dormait nonchalamment sur un lit de roses ; à la vue de Husson, ma jeunesse s'éveilla; il avait vu le monde, il avait bouleversé la France et j'avais soupiré des stances à Bacchus et à TAmour en buvant le vin de la Côte et en lutinant les filles du pays. Je rassemblai toute mon énergie et je repoussai la mollesse qui m' énervait. J'embrassai mon ami; je pris une part de ses haines et c(e ses amitiés : le lendemain, nous prêchions le calviuisme dans le château de Saint-Pierre. Les jeunes gens exaltés, les mécontents, les désœuvrés, furent nos premiers auditeurs ; ils devinrent nos écoliers, nos frères et nos défenseurs. En quelques moLs plus.de trois cents braves offrirent de nous servir et de nous suivre partout. Husson, dévoré d'ambition et de
\Vl LA PÉCHERESSE
vengeance, pilla les armes des archers et chercha à s'emparer de cette ville. Ce dessein fut accueilli par nos amis avec des cris de joie. Nous nous rassemblâmes ; une nuit nous descendîmes à la porte du sud, et, après un combat de quelques heures, les gardes nous laissèrent maîtres du champ de bataille. Husson me nomma gouverneur, il demeura commandant de nos braves. Cette ville était une retraite inabordable pour nos ennemis ; ses hautes murailles avaient toujours découragé les assiégeants; nous espérions attendre là en paix un temps plus favorable aux huguenots ; mais , au bruit de notre victoire, toute la province se leva en masse ; les soldats, les paysans, les archers vinrent nous assiéger; le prince de Condé nous envoya des secours, et nous soutînmes le siège vigoureusement. Après deux mois passés d'une résistance inouïe, nous fûmes trahis par des lâches qui s* étaient glissés parmi nous; ils mirent le feu à4ous les coins de la ville, et Husson mourut au milieu des flammes, Tépée à la main. Avec Husson nôtre gloire tomba ; hormis quelques braves et moi, tous les huguenots furent massacrés. Jecourus au château de Saint-Pierre, que douze de nos amis gardaient; mais comme la ville le château fut incendié, et je n'eus de salut que dans la fuite. Depuis cette nuit fatale, j'ai mené une vie errante ; j'ai rappelé la nonchalance et la paresse, je me suis follement jeté dans la débauche du vin. Ah! Dieu vous garde de cette débauche hi deuse, elle grandit sans cesse, elle étend ses ravages, elle nous maîtrise; nous luttons vainement contre sa puissance, elle nous bnUle toujours; nous ne pouvons éteindre son feu , qui dévore tout ce qu'il y a de grand et de sublime en nous. J'étais poète, moi, elle a étoufTé ma poésie ; ma pensée avait des ailes d'aigle pour s'élever aux cieux, la débauche a coupé ces ailes; mon imagina-
LA PÉCHERESSE ii>
tîon était un ravissant tableau semé de paradis et d* oasis, la débauche a marché sur ce tableau, où je ne vois plus que l'empreinte de ses pieds. paresse ! ô débauche ! que n*ai-je secoué vos chaînes perfides ! mes cheveux auraient blanchi moins vite, et je ne serais pas mort comme je vais mourir. Ha vie s*est levée belle et fleurie, comme l'aube de mai ; demain, peut-être, elle se couchera dans le fumier de Job.
c L'enthousiasme et l'ivresse du poêle s'éteignirent tout d'un coup, car il avait épuisé son dernier souffle. Après un silence de quelques minutes, il me dit d'une voix plus lente :
• — Je vais mourir.
f Je le regardai d'un air effaré et je me sentis frissonner.
« — Oui, je vais mourir, reprit-il; Dieu ne me permet pas d'arriver jusque sur la montagne de Saint-Pierre; je voulais mourir à la porte du château où je suis né. Ce n'était guère la peine de traverser la France pour ne pas atteindre au but ; mais c'est toujours ainsi.
« Le mendiant, qui serrait ma gourde d'une mainconvulsive, la porta à sa bouche et en aspira les dernières gouttes; il se ranima tout à coup, se leva brusquement, étendit les bras et s'écria :
« — Je suis le roi du monde !
« Il retomba mort.
« — Au moins l6 buveur meurt dans l'ivresse, dis-je; qui sait comment mourra le voluptueux !
114 LAPÉCUERESSE
« La lune se levait sur un ciel resplendissant d'étoiles ; je gravis la montagne de Saint-Pierre, et j'allai frapper au château dans le dessein d'y faire enterrer celui qui voulait y mourir. Un valet vint m'ouvrir, je le priai de me conduire vers son maître; il me dit que son maître, le marquis de Saint-Pierre, se baignait au fond du parc. Je traversai la cour, et, après avoir longtemps attendu sur un banc de pierre, j'entrai dans le parc et je suivis une grande allée de tilleuls en fleurs ; j'arrivai bientôt devant un étang parsemé d'une multitude d'îles boisées, qui se dessinaient sur la face argentée des eaux. J'étais plongé dans je ne sais quelle douce rêverie, lorsqu'un bruit semblable à un battement d'ailes m'avertit que le marquis se baignait là ; j'allais m'éloigner de quelques pas, mais une ravissante voix de femme me retint sur le bord de l'étang.
« — Attends-moi, disait cette voix trop douce; mes pieds s'enchaînent dans les grandes herbes.
d J'aurais cru que ces paroles m'étaient adressées, si on n'eût répondu :
« — Je t'attends dans l'île.
(( Dans la crainte d'être vu,jemejetai contre le tronc du dernier tilleul de l'allée.
t — Neptune, je vais me noyer ! reprit la femme.
« — Approche, approche encore ! Je te tends la main. Que tu es belle ainsi ! Assieds-toi là et laisse-moi boire
LA PÉCHERESSE il5
l'eau qui coule*de tes épaules, laisse-moi sécher ta chevelure sous mes baisers.
«r Jamais je ne me sentis plus jaloux. Les deux amants firent le tour de l'île pour trouver une descente aisée ; en face de moi, l'homme se jeta à la nage; la femme, à demi cachée par les liserons pendants, se laissa glisser lentement dans l'eau frémissante qui la suivit avec amour. L'amant, qui avait plongé, reparut en formant des vagues; voyant s'enfuir la baigneuse, il courut à elle.
« Hélas ! j'avais reconnu Dafné.
« Je m'approchai du bord de l'étang ; à ma vue, la baigneuse se cacha dans l'eau.
« — Dafné! m'écriaî-je.
« — Théophile! dit-elle en s'élançant vers moi.
« Son amant la retint.
« — Vous oubliez que vous n'avez pas de gants, ma chère.
« Il l'appuya dans l'étang.
« — Un sot vous chercherait querelle, gentilhomme; mais, puisque vous êtes un ami de madame, le marquis de Saint-Pierre vous tend la main.
« — Cet accueil, lui dis-je, est d'un brave et loyal châtelain.
« — Par Dieu ! l'aventure est plaisante. Comment ! nous nous sommes chauffés au même feu, nous avons adoré la même belle, le diable qui me possède vous a possédé ! Voilà qui est drôle et bouffon ; le sieur Hardy ferait cinquante comédies sur notre rencontre ; nous boirons ce soir au triomphe des poètes et des amants, car vous souperez avec nous.
« — Venez donc me chercher avec la barque, cria Dafné, qui riait comme une folle.
« Elle s'était couverte d'une large pelisse.
i\'ô LA PÉCHERESSE
a — Gentilhomme, dit le marquis de Saint-Pierre, je vous charge de ce soin trop doux; moi, je cours à mon haut-de-chausses et à mon pourpoint.
« La barque était retenue par une corde attachée à une racine d'arbre; je dénouai la corde, je sautai dans la barque et je me mis àramer de toutes mes forces vers Dafné Elle descendit près de moi d*un air rêveur et me dit avec contrainte :
« — Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu, monsieur.
« — Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue, madame.
(( — Vous faites toujours des vers, monsieur?
« — Vous faites toujours Tamour, madame?
« — Avez-vous revu ftTarie ?
« — Hélas ! dis-je en soupirant, que ne Tai-je revue!
u Dafné pencha la tête.
« — Mais vous, ingrate, je ne vous demande pas qui vous avez vu. .
« Dafné fit une moue charmante.
Il Nous abordâmes bientôt; je lui tendis la main, nous nous égralignâmes de grand cœur en nous caressant du regard. Le marquis de Saint-Pierre revint alors.
« — Allons souper ! dit-il d'un air joyeux.
« — Allons souper î répéta Dafné.
« — Gentilhomme, me dit le marquis de Saint-Pierre, offrez donc votre bras à Dafné.
(( J'offris mon bras à linconstante fille; elle s'empressa d'y glisserlamain. Nous fîmes quelques pas vers le château.
« — Vous êtes du pays, gentilhomme? reprit le marquis de Saint-Pierre, qui s'amusait à effeuiller les branches tombantes des tilleuls.
(( — Je suis de la province d'Agénois.
LA PÉCUERESSE i\l
« J'appuyai, sans y penser, la main de Daftiè contre mon cœur.
« Nous entrâmes au château, qui étalait un luxe inouï ; les murailles de la grande salle étaient tendues de tapisseries à ramages ; Tor des meubles éclatait aux reflets d'un lustre à mille étoiles. On nous servit à souper sur une table en ébène où brillait Targenterie la mieux travaillée. Tout ce faste me fit penser au pauvre Robert de Saint-Pierre.
<( — Eli bien, gentilhomme, me dit mon hôte, est-ce l'amour qui vous ferme Testomac?
« — Ce n'est pas l'amour, c'est un triste souvenir ; on vous a peut-être parlé de Robert de Saint-Pierre? Je l'ai vu mourir ce soir.
« — Mon père ! mort ce soir? s*écria le marquis.
I —Robert de Saint-Pierre est votre père?
« Le marquis voulut se reprendre, mais il sentit qu'il était trop tard.
« — Oui, mon père, dit-il, à moins que je n'en aie un autre; ne vousa-t-on pas déjà dite la petite ville, où Ton ne m*aime pas, que j'avais les yeux de Robert de Saint-Pierre et le nez de son ami Husson ? Ne vous a-t-on pas déjà dit que ma mère n'était qu'une pauvre paysanne qui les servait? Moi, je me moque de tous ces propos. Mais parlezmoi de Robert de Saint-Pierre: vous l'avez vu mourir?
« Je racontai tout au marquis. U trouva plus commode de penser que décidément celui dont il portait le nom n'était pas son père.
I — Hais vous devez bien à Robert de Saint- Pierre los honneurs de la sépulture.
(c — Vous avez raison, gentilhomme.
« Et le marquis donna des ordres pour qu*on allât recueillir le cadavre. >
« Mais déjà un loup avait emporté la dépouille de Robert de Saint-Pierre. La tombe même manqua au pauvre poète.
<( Il était plus de minuit; Dafné, qui nous voyait mélancoliques, essaya de nous égayer; elle remplit nos verres et se mit à chanter une ronde agénoise. Mes chers souvenirs passèrent devant moi et je m*écriai :
« — Marie ! Marie ! où êtes-vous ?
« Après avoir chanté lui-même, le marquis de Saint- Pierre s'endormit à table.
« — La belle lune ! me dit Dafné ; si nous allions dans le parc ?
« Nous descendîmes les marches du perron et nous marchâmes en silence vers l'allée de tilleuls. Dafné m'embrassa.
(( — Dafné, Dafné, je ne veux plus t* aimer !
« J'étreignis l'inconstante dans mes bras.
« — Le bonheur n'est qu'avec toi, me ditj-elle.
« Sa tête retomba sur ma poitrine .
« — Le bonheur n'est qu'avec toi, car tu es mon premier amour, tu es le seul que j'aie aimé; les autres sont des esclaves qui servent mes plaisirs; ce marquis de Saint- Pierre me devient insupportable, etje m'ennuie comme une recluse.
« Quand nous arrivâmes devant l'étang, je sautai dans la barque avec Dafné ; le cours du ruisseau qui passait là nous entraîna bientôt; Dafné s'appuya sur mes genoux et leva vers moi ses beaux yeux baignés d'amour; la barque glissait sur les eaux avec une molle lenteur, les zéphyrs
LA PÉGHEEESSE 119
versaient autour de nous Tarome des mille fleurs dit jardin. J'étais joyeux et triste : je voyais d'un même regard Dafné â mes pieds, Dafné aux pieds de ses autres amants; j*ètais amoureux, j'étais jaloux.
f — Tu penses à Marie? me dit Dafnè.
« — Combien d'amants? lui demandai-je.
« — Quatre seulement. Théophile de Viau, le baron de Fargueil, le comte de Saint-Luc et le marquis de Saint- Pierre. Un poète, un fou, un savant et un philosophe; tu le vois, je suis tombée de mal en pis.
« — Et comment donc as-tu passé du savant au philosophe ?
« — Est-ce que je sais? Parce que le philosophe n'était pas le savant.*
« — Et depuis quel temps?
« — Depuis un soir de cet hiver, où le philosophe prouva au savant que la philosophie et la science repoussaient l'a mour ; le philosophe oublia sa sentence à mes genoux et le savant devint sage malgré lui.
a — Dafné, tu es charmante.
a — Oui, mais je m'ennuie.
« — Tu règnes en ce château comme une reine.
« — J'aimerais mieux être reine de ton cœur.
« — Le marquis est un galant homme, il jette l'argent par la fenêtre.
« — Oui; mais, moi, je jette mon cœur et je me trouve loujoursmal payée. Le marquisestunhomme d'esprit; mais ses yeux sont toujours noirs. Et puis il s'endort... à table.
« La barque s'était arrêtée à l'autre bord ; Dafné se jeta sur l'herbe, comme une folle enfant, et, s'accrochant à mon bras, elle se leva et m'attira vers une petite sortie dans une haie de chèvrefeuille. Elle regarda le château et la campagne et me dit d*une voîxsuppliante :
« — Théophile, je m'ennuie; allons-nous-en!
a — Mais où aller?
« — Ailleurs !
(( Je détournai les rameaux, nous franchîmes une haie de groseilliers épineux et nous primes la clef des champs.
(( Nous nous arrêtâmes dans Tescarpement de la montagne, sous le morne regard de la lune.
(( — Vous êtes bien pâle, Dafné.
« — Vous êtes plus pâle que moi, Théophile.
tt — Dafné, nous sommes perdus. Dafné! Dafné! ne nous reléverons-nous donc pas vers les pures régions où Tamour humain se confond dans l'amour des anges ?
« — Mais, me dit Dafné, ne suis-je pas un ange, l'ange du mal? 1
a  peine de retour à Paris, nous nous replongeâmes dans le doux nonchaloir de la volupté. Quand les gelées d'hiver vinrent blanchir mes fenêtres, nous passâmes de longues soirées, doucement appuyés l'un sur l'autre, à la vue des flammes qui pétillaient dans l'âtre et qui formaient notre horizon. Que de rêves charmants, que de folles pensées, que d'amoureux embrassements ces flammes ont éclairés! Le temps passait vite, je le voyais fuir avec regret, car ce n'était qu'aux fantaisies du cœur que je sacrifiais ma jeunesse. Dafné, plus insouciante, voyait pourtant aussi le vol rapide du temps, car elle avait peur d'être atteinte d'un mauvais coup d'aile.
a Je ne savais pasmeconduire,mais je donnais de bons conseils. J'avais un nouvel ami, le baron de Bergerac, qui allait tomber sous le joug d'une indigne maîtresse. Je le sauvai de ce danger*.
* Je trouve dans les œuvres de Théophile cette lettre au baron de Bergerac : « Si tu donnes tant d'empire h la maîtresse, il te sera dit-
LA PÉCHERESSE i21
I Ce fut ?ers ce beau temps que Scudéry donna au pu. blic mes premières élégies. Tous les beaux esprits, Balzac surtout, applaudirent à ma muse. Mais ma muse, c*éiait Dafné ; peut-être était-ce Marie. L*amour«seul m'avait fait cueiUeur de rimes. Je me rappelle qu'un jour ces stances me furent inspirées comme par enchantement devant le lit de ma folle maîtresse :
Quand tu me vois baiser tes bras, Que tu poses nus sur tes draps, Bien plus blancs que le linge même ; Quand tu sens ma brûlante main Se promener devers ton sein.
Tu sens bien, Dafné, que je t'aime
Comme un dévot qui voit les cieux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche.
Pressé de mille ardents désirs, Je laisse, sans ouvrir ma bouche.
Avec toi dormir mes plaisirs.
La rose en versant son odeur.
Le soleil donnant son ardeur, Diane et le char qui Ist traîne, Une naïade dedans Teau, Et les Grâces dans un tableau Font plus de bruit que ton haleine.
Là, je soupire auprès de toi.
Et considérant comme quoi
ficile de la servir longtemps, et impossible de la posséder jamais, l^uisque lu sais si bien tremper ton vin pour la santé du corps, apprends aussi, si tu peux, à modérer les appétits de ton ftme; il faut suivre son désir, mais de loin quand il va trop vite, et froidement quand il court vers le feu. Ce sont les conseils et les maximes (le ton serviteur. »
Ton front si doucement repose, ,îe m'écrie : « ciel, peux-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien ! »
« Une ancienne religieuse de Sainte-Thérèse, que Dafné rencontra à Noire-Dame, lui dit que sa pauvre sœur, toute en larmes, s'était ensevelie sous le voile. Déjà, à force de prier et de pleurer, elle devenait pâle comme la mort. Le cœur s'éteignait' sous le cilice, ce cœur que j'avais allumé ! L'âme était toute pleine du Seigneur, celte âme qu'une fois, une seule fois, mes lèvres profanes avaient surprise sur sa bouche. Je ne sauras dire la douleur qui me vint à cette nouvelle. Jusque-là, j'espérais revoir Marie en retournant à Sainte-Radegonde; j'espérais regretter avec elle, comme -avec un ami fidèle, les pures aurores de la . vie, les jours enchantés' des vingt ans. Plus d'espérance! morte à jamais au monde et à moi-même ! Ce qui me désolait surtout, c'était de savoir qu'elle pleurait au fond de sa tombe.
« — mon Dieu ! m'écriais-je souvent avec ferveur, envoyez-lui vos anges pour essuyer ses larmes !
« Dans les premiers temps, le marquis de Vertamond avait tenté de sauver Dafné du péché ; mais le bon Dieu lui-même eût échoué. Comment arracher à l'amour une femme si belle et si folle de sa beaulé! Craignant l'éclat, M. de Vertamond s'était résigné en Dieu après plusieurs voyages à Paris, où il n'avait pu la rencontrer. Il lui avait
écrit sans la loucher ; le prieur lui-même avait écrit à Mué des lettres édifiantes, dont elle avait fait des papillotes.
I Un matin, j'ouvris ma croisée pour regarder le ciel , la neige tombait depuis quelques heures et couvrait déjà les toits ; je ressentis une grande douleur, je courus vers Dafné, qui dormait encore.
(t — mon Dieu ! m'écriai-je, nous perdons à thaque instant une parcelle de nous-mêmes; nous mourons tous les jours.
H La neige qui rayait le ciel m* avait fait ressouvenir de ce poétique hiver où je buvais aux pures fontaines de. la vie; j'avais vu ces deux vallées voisines que borne notre montagne; j'avais vu, dans la maison du garde-chasse, Charlotte filant près du chat angora et de Tépagneul ; j'avais vu le convoi d'Isaure, les yeux bleus de Marie,et j'étais effrayé de me sentir si loin déjà ! J'avais perdu sans retour ces virginales illusions d'un cœur tout ignorant encore, j'avais oublié ces premiers battements d'ailes de l'âme quand elle s'élance comme une blanche colombe dans la splendeur du ciel. Que de sources dans la vie ne coulaient plus pour moi !
m Dafné s'éveilla, et, me regardant d'un œil à demi clos :
« — Tu souffres? me dit-elle.
« — ma Dafné ! la mort ne nous tend pas les bras, elle nous poursuit depuis le berceau jusqu'à la tombe.
a Dafné se mit à rire.
« — Riez, enfant que vous êtes ! puissiez-vous rire longtemps! •
« — Tu as donc entendu cette nuit le cri d'une chouette? tu as donc vu ce matin le vol d'un corbeau?
in LA PËGHERESSE
« — J*ai entendu la voix du remords; j'ai vu ma jeunesse dans un linceul.
« Dafné bâilla à plusieurs reprises de la plus jolie façon du monde ; après quoi, elle me dit d'un air rêveur :
« — Fargueil était plus amusant.
« Je contins ma fureur, et, dès que Dafné eut mis sa robe, j'allai ouvrir la porte et je la conduisis silencieusementeur le seuil.
« Je croyais qu'elle resterait: elle partit! Elle partit sans regrets, plus légère qu'un oiseau.
« lia nuit, je l'attendis et je veillai. Les yeux attachés sur mon labeur, je me laissais aller indolemment au cours de ces rêveries vagabondes qui nous arrivent à notre insu et que la moindre chose fait évanouir : une femme se trouva tout d'un coup devant moi, je levai la tête avec surprise.
« — Hélène! m'écriai-je.
a — Oui, Hélène, votre servante dévouée, Hélène qui vous doit la vie.
« — Louis XIH vous a fait grâce?
« — Le roi m'a fait grâce; mais je suis condamnée au bannissement. Monseigneur de Montmorency a appris à Louis XIII votre belle action, et Louis XIII vous a nommé gentilhomme de sa chambre.
« — Mais le roi ignorait mon nom.
a Hélène me présenta un parchemin.
« — Le roi ignore toujours votre nom, qu'il vous faut inscrire sur ce parchemin.
« — Mais comment m'avez-vous trouvé?
a — ; Je vous ai cherché, mon bon ange m'a conduite ici; maintenant je vais retourner à Chantilly.; vous me direz votre nom, afin que je le puisse répéter au duc de Montmorency, qui a le vif désir de vous revoir.
LA PËGHEIIESSE 125
« Je fis asseoir Hélène au foyer, et, pendant qu'elle chauffait ses mains bleuies par le froid, je la regardai à la dérobée. Ses cheveux bruns relevés découvraient un de ces fronts ^vastes qu on ne voit guère chez les paysannes de son pays; ses*traits fièrement sculptés, sa pâleur éternelle, ses yeux pleins d'éclat donnaient à sa figure un caractère énergique qui me plut beaucoup, mais qui me fit peur, quand je vins à penser au crime dont on accusait Hélène.
« Je lui pris les mains, et je lui dis, en la fixant :
« — Hélène, accordez-moi votre confiance ; racontezmoi vos amours et dites-moi toute la vérité.
a Hélène baissa tristement la tête.
« — Mes amours, hélas ! pourquoi me demander ma honte et mon malheur? Je n'aurai jamais la force de vous dire tout, puisque ma bouche s* est fermée comme par un prodige à l'instant où j'allais me confesser au prêtre que vous avez vu à mon supplice; ne me demandez pas l'histoire de mes amours, qui m'ont éveillée dans des bruyères fleuries et qui m'ont conduit devant une potence.
a Hélène laissa échapper un cri de douleur.
c — Hélène, racontez-moi vos amours et dites-moi toute la. vérité.
tf La pauvre fille ne résista plus ; elle retourna dans sa première jeunesse, elle recueillit ses souvenirs et commença ainsi :
a — Mon père était un grand seigneur. Cependant ma mère n'était qu'une des servantes du grand seigneur, qui la jeta à la porte la veille de ma naissance ; ma pauvre mère accoucha, dans la grange d'une métairie, de deux enfants jameaux, car j'ai un frère qui mendie sans doute à celte heure. J'ai grandi dans la misère ; ma mère mou-
rut jeune ; mon frère, trop vite ennuyé de mes cris et de mes larmes, me délaissa, et disparut à jamais du pays. Je demeurai seule à quinze ans, n'ayant qu'une bénédiction maternelle, n'ayant des mains que pour les tendre aux passants ou à la porte des riches. '
Un jour qu'il faisait chaud, je m*étais couchée dans les bruyères et j'y sommeillais, quand deux chiens de chasse aboyèrent près de moi ; je me levai presque effrayée et je vis le fils du tabellion qui s'approchait. Je lui tendis la main comme aux autres : il la baisa, lui. Et je ne sais ce qu'il advint alors. Le fils du tabellion jeta mes haillons au feu et me fit présent d'une jupe rayée, d'une brassière bleue, d'un joli chaperon rouge. Et bientôt il jeta au feu ma jupe rayée, ma brassière bleue, mon chaperon rouge et me revêtit comme les dames du pays ; les dames jalouses de ma beauté, j'étais alors plus jeune, les paysannes jalouses de ma belle robe, prièrent le ciel de m'envoyer ses malédictions ; le hasard, sans doute, répondit à leurs vœux, et, comme ma pauvre mère, je devins mère avant d'être épouse. Après les douleurs de l'enfantement, le fils du tabellion vint me voir; il avait l'air effaré.
ft — Hélène, me dit-il d'une voix sombre et glaciale, je t'aime ; mais, si jamais on sait quel est le père de ton enfant, mon amour se changera en haine, mes soins en persécutions.
« — Hélas! dis-je, quand on me demandera d'où me vient cet enfant, que pourrai-je répondre? '
(( Le fils du tabellion rêva longtemps. Tout à coup, se frappant le front, il me dit :
« — Il faut que ton enfant meure.
« — Jamais ! m'écriai-je en prenant l'enfant sur mon sein, — jamais!
LA PÉCHERESSE , • m
« L'homme qui m'avait séduite sortit et me laissa ; mais ses paroles fatales vinrent me tounnenter sans relâche. Vers le soir, j'eus de. mauvaises idées, et dans la nuit...
<( Hélène sanglota.
a — Dans la nuit, j'étouffai mon enfant; au moins nulle lumière n'éclaira mon crime.
« Je me sentis frissonner et mes cheveux se dressèrent : ^
« — Hélène, c'est uife horrible chose.
« — Vous avez voulu savoir la vérité, et la vérité vous épouvante; je m'épouvante moi-même; et, quand ce hideux souvenir saigne en moi , j'appelle la mort à grands cris ; si la mort est trop longemps sourde, j'irai à elle, car ma vie est affreuse; du matin au soir, je pense à mon. enfant; du soir au matin, je le vois en songe, tantôt palpitant sur mon cœur, tantôt froid comme du marbre.
« — Vous avez étouffé votre enfant, Hélène !
9 — Je l'ai étouffé, je l'ai jeté dans un puits, je me suis enfuie; mais les méchants sopi toujours reconnus, et, sans vous, j'aurais été pendue.
(( Nous gardâmes un long silence.
« — Et le fils du tabellion, Hélène?
« — Je ne l'ai pas revu.
t — EtvousTaimez encore?
« La voix d'Hélène s'affaiblit.
f( — Quoi qu'il arrive, n'aime-t-on pas toujours son premier amant?
« Hélène détournait la tête.
« — Ah! pardonnez - moi , mais je n'ose plus vous regarder, car je vous ai confié ce que je ne dirai qu'à Dieu.
128 LA PÉCUERESSE
« ~ La prière et le repentir vous sauveront, ma pauvre fille.
a — Je n*espère pas : la mère sera damnée, mais aq
moins l'enfant est dans le ciel.
« Hélène se leva.
i< — Adieu.
a — Où allez-vous, Hélène?
« — A Chantilly.
« — Mais cette nuit?
« — Je ne sais.
(( — H est deux heures du matin, il fait un temps effroyable, vous resterez ici jusqu'au jour. Vous vous coucherez là, dans ce lit.
« — M^is c'est votre lit.
« — Je travaillerai jusqu'au matin.
«Hélène se défendit beaucoup; elle céda enfin; je la conduisis contre le ht et je tirai les rideaux sur elle.
<r — Dormez, Hélène.
f J'entendis un soupir. Je vins me rasseoir devant le feu qui s'éteignait ; j'y jetai des bûches, des écorces de bouleau et je le ranimai. Je voyais dans mon imagination Hélène sommeillant sur la bruvère, Hélène étouffant son enfant, Hélène me racontant ses amours. L'éclat de ses yeux, sa pâleur, sa beauté presque sauvage, me revenaient sans cesse ; bientôt j'oubliai l'infanticide, je ne vis plus que la jolie vagabonde séduite dans les champs; bientôt je ressentis une secousse démoniaque qui me poussait au mal; je me rapprochai de ma table et je pris ma plume d'une main tremblante ; j'en étais à ce point : les voluptés corporelles sont-elles indignes d'un philosophe ? Je me répondis : Hélène n'a peut-être plus sa robe.
« Je parvins pourtant à me maîtriser, à fermer les veux
iur l'image d'Hélène, à refouler dans mon cœur les mauais désirs qui prenaient leur volée. Plus d*une heure se )assa; j'avais ajouté une stance à Y Immortalité deVâme, [uand je laissai tomber ma plume devant le lit.
c( J'avais aimé l'ange dans le ciel, Tange sur la terre, la ille folle de son corps; j'allais aimer la criminelle.
« Je tendis la main et j'entr'ouvris les rideaux en pendant que je trouverais Hélène endormie...
« Hélène était agenouillée , et, les mains jointes sur >on cœur, elle veillait en priant. criminelle, que vous ?tiez sublime!
c Je faillis tomber à la renverse à la vue de cette pauvre rdle repentante. Le reflet des flammes de Tâtre glissa sur . ses yeux baignés de larmes et sur sa chevelure éparse. Mes mauvais désirs s'étaient soudainement apaisés, et, plein d'enthousiasme, je me jetai devant Hélène et je pleurai avec elle.
« Aussitôt qu'il fil jour, Hélène partit. La semaine suivante, la carrosse du duc de Montmorency s'arrêta sous mes fenêtres. Le duc vint frapper à ma porte; j'ouvris en frémissant d'orgueil ; il me tendit la main et
me dit :
• — Gentilhomme, je vous avertis que je ne sortirai pas sans savoir votre nom ; vous l'avez caché à cette pauvre Hélène, qui vous a cherché si longtemps.
i J'interrompis le duc et je lui dis mon nom.
« — Fort bien, gentilhomme; ce nom sera glorieux.
Maintenant vous allez monter dans ma voilure et m'accouH pagner chez notre jeune roi, qui vous attend.
(( Je me soumis aux ordres du duc, et nous fûoies bienn tôt à la cour. Louis XIll me vit avec une bonne grâce toute royale, il me fit beaucoup de louanges et me demanda des ballets et divertissements pour les prochaines i fêtes.
« Je fus bientôt cité au nombre des plus raffinés de la cour. Les courtisans étaient de jeunes fous plus braves qu'orthodoxes; que Dieu me garde de retracer le tableau des saturnales ardentes » des orgies échcvelées où le désœuvrement nous poussait tous ! Que ce tableau s'efface à jamais de mon histoire et de mon souvenir !
« Un beau jour, je rencontrai Brizailles dans une troupe de chanteurs des rues; le pauvre diable avait assez mauvaise mine. Je lui offris de mettre mon valet de chambre à la porte en sa faveur. Il s'offensa d'abord, il leva la tête en grand d'Espagne, il parla des beautés de son art; mais, comme il n'avait pas soupe la veille, il se résigna. Ce garçon, que j'espère retrouver encore, avait en vérité le génie comique ; un bon directeur de théâtre eût fait sa fortune avec lui. Il a dépensé beaucoup de verve pour rien ; il aime trop la vie vagabonde, la folle liberté; aussi, quel mauvais valet j'avais là! Mais avec lui je riais de bon cœur, et on ne doit pas se plaindre de ceux qui vous ont fait rire, ni même de ceux qui vous ont fait pleurer.
« Dans le printemps de la vie, tous les chemins mènent à l'amour. Tous les chemins me conduisaient vers Dafné ; j'avais beau me détourner d'elle, je la rencontrais toujours.
« Il y avait à Paris un peintre dont on parlait beaucoup
pour son'gënie et sa misère; quelques mots contre la reine mère l'avaient banni de la cour : c'était un portraitiste d un style fier et noble, d'une touche large et lumineuse. Dn matin, j'allai le voir par une compassion presque fraternelle; il était d'ailleurs de mon pays; je le trouvai grelottant de froid, quoique le soleil de mars rayonnât dans son grenier. Divers dessins, divers vieux livres étaient èparsàses pieds; une toile divisait sa chétive retraite, où le vent trouvait toujours passage, de quelque côté qu'il soufllât; un grand tapis en lambeaux couvrait un lit des plus mauvais. En face dé ce lit, il y avait une glace à biseaux dont les bordures dorées faisaient mieux sentir les misères d'alentour. Cette glace me surprit ; je crus d'abord qu elle servait au peintre soit pour étudier les oppositions de lumière, soit pour étudier les métamorphoses que les divers sentiments de lame donnent à la figure; le peintre m'apprit que ce beau mtroir était là pour sa maîtresse.
« — Hélas ! dis-je en sortant, celte femme a bien du courage, c'est-à-dire bien de l'amour.
« Quelques jours après, je retournai chez le peintre. Légèrement inclinée devant la glace, une femme se r^ardait avec insouciance ; elle avait dénoué sa longue chevelure dont les flots ondoyants noyaient ses épaules, comme ces éternelles gerbes d'eau qui tombent amoureusement sur les foirmes antiques des naïades.
« Cette femme, hélas! cette femme, c'était Dafné.
« — Vous! m'écriai-je en la voyant..
« Elle releva lentement la tête.
« — Oui, moi, dit-elle avec un doux sourire. Que venez-vous faire ici, mon beau gentilhomme?
« — Rien.
« — J'en suis bien aise ; asseyez-vous sur ce lit.
(( — Vous êtes seule?
n — Oui, seule avec mon amour.
« — Et votre amant t
« — Je nq sais où il est ; je Tattends depuis deux heures. Je croyais que c'était lui; mais il se serait jeté à mon cou, tandis que vous...
« Dafné fit une moue dédaigneuse et tressa ses cheveux.
« — Dafné, laissez-moi baiser votre main, non par souvenir d'amour, non par admiration pour votre blanche main, mais parce que vous êtes ici, parce que vous êtes la maîtresse d'un pauvre peintre délaissé.
c Je saisis la main de Dafné et j'y appuyai mes lèvres frémissantes.
f Le peintre survint; la volage me sembla plus caressante que jamais; ses yeux s'animèrent, sa voix s'adoucit encore : elle était charmante. Quand je sortis, elle m'accompagna jusqu'à l'escaHer.
« — Nous nous reverrons bientôt, me dit-elle en souriant.
« Et son image adorable me poursuivit jusqu'au milieu des lêtesles plus folles. Car je courais de femme en femme, sans retrouver le miel qui parfume le cœur.
« — Hélas ! me disais-je souvent, il n'est que deux femmes pour moi dans ce monde ; l'amour de Tuoe donne des ailes à mon âme, l'amour de l'autre tuera mon pauvre corps. Marie ! vous reverrai-je? Dafné ! pourquoi vous ai-je perdue ?
(( Je fis un voyage en Hollande avec Balzac; mais je me souviens à peine des blondes Flamandes, même de celles de Bubens ; je ne voyais pas une femme sans me rappeler Marie ou Dafné. Quand je revins à Paris, j'étais tourmenté d'un vague désir, d'une soif ardente de volupté. J'avais
LA PÉGUERESSE 135
beau fermer les yeux, je voyais partout Dafné, cette sirène plus attrayante que celles d*Homère.
t Un soir, je me surpris sous la fenêtre du peintre. Je m'enfuis en riant de cette distraction du cœur; mais, arrivé au bout de la rue, je revins sur mes pas sans m'en douter ; une lumière brillait au travers de la fenêtre : pendant plus d*une heure, ce fut l'astre de mes rêves. 11 était près de minuit que je regardais encore. Le hasard ouvrit b porte de la maison ; le diable, sans doute, me fit avancer de quelques pas, et le souvenir des regards de Dafné m'enleva jusqu'au haut de Tescalier. J'allais descendre sans ouvrir, mais une voix aimée m'attira contre la porte; ma main rencontra la clef et je me trouvai tout surpris dans l'atelier. Le peintre dormait, Dafné veillait en pleurant au pied du lit :
ï — Silence ! me dit-elle en me voyant; il est malade.
« — Mais vous, Dafné, quelle pâleur !
« — Moi, je n'ai rien.
« — Vous êtes malade aussi !
« — Moi ! qu'importe? mais lui, plaignez-le ; voilà cinq semaines qu'il est là, n'ayant que moi seule pour consolation; il mourra de misère, car nous n'avons plus rien; m\ noble orgueil l'a perdu. Et tant de génie et tant d'amour demeureiront à jamais enfouis dans une tombe !
I Le malade souleva une de ses mains, Dafné se pencha au-dessus de lui et le contempla tristement :
« — Il n'est pas réveillé, il rêve. mon Dieu ! quel aiïreux songe doit l'assaillir !
« — Il fait un songe charmant, car le sommeil est le repos de la jo!e ou le repos de la douleur ; quand nouà sommes gais en nous endormant, nos rêves sont tristes; quand nous sonmies tristes, nos rèyes sont gais.
i — Hélas !
tf — Vous ne pouvez passer ainsi les nuits, Dafné.
« — El qui les passera ?
« — Moi.
« Dafné me pressa les mains :
« — Et vous croyez que je le veuille? Oh ! non. L'avare qui veille sur son trésor en confie-t-il la garde à un autre? Les soins de l'amitié ne sauveraient pas le malade, les soins de l'amour le sauveront; et ne sera-l-il pas glorieux à une femme d'avoir rendu un grand peintre à son pays? D'ailleurs, j'aime mieux une nuit d'angoisses qu'une nuit de repos, car le matin je suis fière : il me semble que le soleil me regarde avec admiration ; il me semble que les chants des passereaux sont à ma louange; si j'avais dormi, les passereaux chanteraient peut-être la mort du malade... « — Dafné, vous êtes une noble femme; mais la fièvre vous dévore, et qui sait où vous conduira tout ce beau dévouement !
« — Si c'est au cimetière, j'en remercierai Dieu, car je serai morte dignement, et Dieu ne regardera pas dans ma vie passée. Ah! les pécheurs s*effrayent pouiiant devant la mort.
« A chaque instant, la tête de Dafné retombait sur son sein avec un morne abattement. Le malade se plaicnit d'une voix sourde; elle se ranima tout d'un coup et s'inclina au-drssus de lui.
« — Ma belle amie, lui dît-il, laissez-moi vous voir ainsi; vous serez mon modèle pour l'ange de la douleur.
« Dafné demeura inclinée au-dessus du lit; mais bientôt cette pose fatigante épuisa ses dernières forces^ elle tomba évanouie sur son amant.
« Je veillai les deux malades pendant quelques jours* mais, déjà malade moi-même, je les laissai à la garde d'un
médecin et d'une vîeiHe du voisinage. Je courus chez moi comme si j'eusse fui la mort.
« Plusieurs semaines se passèrent, j'étais toujours malade. Un malin, j'entendis les pas légers d'une femme, j'ouvris les yeux et je vis Dafné, pâle encore, mais belle comme eft ses jeunes années :
<i — 11 n'est plus malade, me dit-elle.
(T — Je vous comprends, Dafné : le peintre est sauvé , vous le délaissez ; je suis en danger, vous revenez à moi . a — En danger! s'écria Dafné; je ne vous savais pas malade. Je reviens à toi parce que je t'aime. Je ne suis pas encore une sœur de charité; mais, en attendant, je vais te guérir." Rien n'effarouche mieux la mort et tout son attirail que l'amour.
« Cela dit, Dafné m'embrassa : au même instant je me sentis reverdir. Mais le bonheur passe et ne s'arrête jamais; à peine avais-je respiré l'air du renouveau, que le père Garasse et son complice, le père Voisin, dont j'ai mal parlé à la cour, obtinrent une enquête sur ce qu'ils appellent les fureurs de mes passions et mes irrévérences envers Dieu. On peut faire brûler un honnête homme sur deux lignes marquées de son seing. J'ai écrit tout un livre sur V Immortalité de Vame: la vengeance, qui est aveugle, y a vu des preuves d'athéisme. J'étais un brave et loyal gentilhomme, bien vu à la cour; on parlait de mes aventures et de mes poésies. Il y avait plus d'un envieux autour de moi; quand on jugea qu'il était facile de me perdre, ceux-là même qui me recherchaient la veille se détachèrent de moi avec éclat. Le roi m'ordonna de voyager. C'était l'exil. Mes ennemis ne furent point apaisés par mon départ; on continua mon procès, nul ne me défendit : je fus condamné à être brûlé vif, pour avoir librement examiné quelques' points de controverse religieuse. 11 y a dans tous