‹ La pécheresseChapitre 15 sur 18 · LIVRE yiii · texte numérisé non relu

LIVRE yiii

AUBEPINE

■ri'

Comme Dafné, le bouffon quitta Théophile, qui retint à Chantilly, plus irrité que jaloux. Le château était désert: le duc de Montmorency faisait la guerre aux Anglais et la duchesse passait Thiver à Paris. Le poêle voulut se tourner vers Dieu, mais il y avait trop de femmes à Chantilly *.

* a Vous aurez de mes nouvelles par moi-^même , écrit-il au duc de Kevers si vous prenez la peine de me venir voir â (Chantilly, je suis enchanté de tous les] plaisirs. Les champs à mon avis, ont quelque chose d'innocent et d'amoureux qui ne se rencontre point dans le tumulte des grandes villes. Et la douceur d& conversations dont je jouis depuis deux mois, flatte si fort mon humeur, que je ne puis me ressouvenir de Paris, qu'avec un dégoût de tout ce que j'y ai trouvé autrefois de plus agréable, et je me sens aussi contraint de m'en éloigner par ma propre inclination, que par la nécessité de mes affaires; cette constance que je fais paraître eu

Lk PECHERESSE 219

Il se réfugia dans un paTillon perdu au milieu des grands arbres du parc. C'était une charmante retraite toujours Lilencieuse, toujours ombragée; on y arrivait • par des sentiers bordés de myrtes, de grenadiers, d'épines blanches et de jasmins touffus; de vieux ormes se balançaient au-dessus du toit aigu; les fenêtres, enca* drées dans des sculptures mauresques, s'ouvraient sur un balcon orné d'une balustrade et regardaient le majestueux étang du parc à travers le feuillage varié. Une gueule de lion grimaçait au-dessus de la porte en ogive ; le lierre, qui tapissait la muraille, lui for/nait une chevelure toujours verte. Rien n'était plus romantique que les uientours de ce pavillon, qui semblait oubHé de tous. L'herbe, étoilèe de mille fleurettes sauvages, revêtait le parterre d*une couleur éclatante qui ne s'altérait qu'au milieu de l'hiver; une petite source s'échappait des jasmins et courait en toute hâte vers l'étang : la pauvre vagabronde se plaignait de sa course étemelle et semblait se jeter avec désespoir

ma persécution est plus un bonheur de mon esprit qu'une vertu de mon courage ; j'aurais tort de m'en estimer plus honnête homme, mais j'ai raison de m'en croire plus heureux. Je trouve que mon naturel est une plus douce philosophie que celle que les livres enseignent, et que les sectes ont prêchée. Après la crainte de Dieu, iln'y a rien, qui ne puisse légitimement céder à nos fantaisies et à nos opinions. La plupart des choses que les hommes donnent à la vanité de la réputation et à la conduite de la vie, sont des fondements incertains, où le plus souvent des desseins très-pernicieux trouvent de l'appui. Ces présomptions de sagesse et de magnanimité font de grands désordres dans la société civile, et donnent aux âmes les plus saines, des maladies, dont lés remèdes sont extrêmement chers et ditficiles. Cette sorte de vie ne me rendra jamais ni riche ni coupable. J'aime si peu la fortune, et abhorre tant la vanité, que j'ai conclu d'être toujours pauvre. J'aime mieux être en repos sans rien gagner , que. travailler pour du bien, qu'on ne peut ni perdre ni conserver qu'avec inquiétude. Il n'y a qu'un seul bien visible : c'est la femme. Il n'y a qu'un seul bien invisible : c'est l'amour. ]>

no LA PÉCHERESSE

dans le grand lit humide comme une naïade égarée. Un escalier en. spirale conduisait à la chambre du pavillon, dont Vameublement était fort simple : on n y voyait qu*un lit de chêne recouvert d*une courtine de velours rouge à grandes franges, deux chaises à dosserets, une table gothique soutenue par quatre colonnettes torses, enfin quelques ornements; divers livres étaient sur la table: les Confessions de saint Augustin, les Psaumes de David, les Amours de Pétrarque et les poètes du temps. L'aspect de cette chambre était austère et froid. Point de tableaux sur . les murailles à noires tentures, point de fleurs sur le balcon. Une sainte mélancolie se répandait partout et la lumière ne jetait qu'un pâle reflet à traversées vitraux peints.

Isolé dans cette retraite, Théophile voyait tristement passer sa vie, lac limpide, troublé par lorage, qui avait retrouvé son calme, mais qui avait perdu sa transparence. Le soleil levant le voyait appuyé sur la balustrade du balcon ; le soleil couchant le voyait dans les sentiers perdus ou sur les bords de l'eau. Il n'allait guère au château qu'à l'heure des repas ; il vivait le plus solitairement du monde et n'entrait jamais dansOhantilly. Tous les matins il Usait ses poètes aimés, il rouvrait ses œuvres, il en effaçait les images trop vives, les teintes trop ardentes ; tous les soirs il ajoutait une strophe à son poème : le Bosqtiet de Sylvie. C'est une belle peinture , pleine d'éclat et de couleur, tout embaumée des senteurs d'avril et de septembre. Le nom est resté au bocage célébré par le poète.

Il lui arrivait souvent de suivre la source qui courait devant le pavillon et qui se perdait sous les roseaux; dans ses rêves poétiques, la pure image de Marie, les formes païennes de Dafné, passaient et repassaient devant lui ; il fermait les yeux sur l'une, il ouvrait de grands yeux sur l'autre, mais il voyait plus longtemps la pécheresse que la

religieuse. Le mal marchait à grandes journées; son sang lui brûlait les veines; souvent il descendait du pavillon, il se jetait sous le jasmin et plongeait ses lèvres deissèchées à la source ; mais Teau n'éteignait sa iiëvre que pour un instant, car, à peine de retour dans sa chambre, le feu le dévorait encore. Pareil à tous les mourants, il s'aveuglait sur sa fin prochaine ; plus il avançait vers la tombé, plus il se rattachait à la vie. L'espérance l'en-* dormait tous les soirs et le réveillait tous les matins, quand il n'était endormi ni réveillé par quelque paysanne aux robustes appas à qui il enseignait Tamour.

La fin de l'automne, l'hiver entier, les premiers jours du printemps, s'écoulèrent sans qu'il advînt nul change-> meht au château de Chantilly.

Théophile mit un peu d'ordre à ses œuvres. Ce fut alors que Scudéry publia le premier volume. Je lis dans les Nmivelles œuvres^ éditées par Mayret, cette lettre à Scudéry :

« Puisque ma conversation est publique, et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise que tu fasses publier mes écrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie, et trës-éloignés du bruit qu'on a fait courir de mon esprit. Je sais bien qu'on a parlé de moi comïne d'un l|omme à périr pour l'exemple, sans que jamais l'Église ni le Palais aient repris mon discours ni mes actions. Et depuis qu'il me souvient d'avoir vécu parmi les hommes, je n'en ai jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui parlent mal de moi ne sont ni de ma conversation ni de ma connaissance. Je puis me vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les médisances qui m'ont persécuté. Ces outragés ne m'ont point affligé ni détourné le train de ma vie. Je sais que les injures de ma fortune

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ont fait celles de ma réputation. En mon bannissement, j'étais infâme et criminel depuis mon rappel je suis innocent et homme de bien. Et la même façon de ^irre qui s'appelait autrefois débauche, s*appelleaujourd'htn réformation. Les esprits des hommes sont faibles et divers partout, mais principalement à la cour^où les amitiés ne sont que d'intérêt ou de fantaisie. Le mérite ne se juge que par la prospérité, et la vertu n'a point d'éclat que dans les ornements du vice. L'éloquence n'a plus de grâce qu'à persuader le libei^tinage et les mauvaises mœurs. La pointe et la facilité de l'esprit ne paraît plus qu'à médire; ètfe habile, c'est bien trahir, La raison estinconnue,lareligion encore plus, le roi n'entend que des révoltes. Dieu n'entend que des impiétés, tant le siècle est maudit du ciel et delà terre. Les gens de'lettres ne savent quasi rien de ce qulls doivent savoir, la plupart des juges sont criminels, passer pour honnête homme, c'est ne l'être point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ai de l'obligation à mes infamies, qui au vrai sens se doivent appeler des saveurs de la renommée. Sur cette foi je ne changerai ni mon nom ni mes pensées. Je veux. sortir sans masque devant les plus rigoureux censeurs des écoles les plus chrétiennes. Je i^e sache ni latin ni français^, ni vers ni prose de ma façon qui redoute la presse ni la lecture des plus délicats (je parle pour la conscience), car, du style et de l'imagination^ je ne suis ni fort ni présomptueux. Et cette publication est plutôt de l'humilité de mon âme que de la vanité de mon esprit.

« je suis ton,

c Théophile, j»

Un soir d'avril, le poète, penché à son balcon, regardait la face brunie de l'étang, quand il entrevit une robe

flottante dans le feuillage transparent d*un saule ; il des» céndît à la hâte, marcha sans bruit vers le saule et s'arrêta â une distance de quelques pas. Une femme bizarrement vêtue s'inclinait au-dessus de Teau et regardait autour d'elle avec des yeux égarés; il essaya de saisir les traits de cette femme, mais ce fut en vain, car une branche pendante tremblait devant elle et lui formait un voile. Elle murmurait quelques paroles confuses qui se perdaient dans le soufOe du vent.

Cette apparition romanesque frappa Théophile et l'émut violemment ; il s'avança en silence vers l'étang, mais la femme qu'il entrevoyait s'enfuit tout à coup; il la suivit : elle courut jusqu'à la sortie du parc, qui n'était séparé des champs voisins que par un ruisseau bordé de mûriers sauvages; deux vieilles planches recouvertes de mousse formaient là un pont chancelant où elle s'aventura sans crainte ; en abordant à l'autre rive, elle se déchira les pieds aux épines; Théophile entendit un cri de douleur. Après s'être éloignée de quelques pas, elle revint et glissa ses mains dans les ronces, et, quand elle vit jaillir le sang, elle se mit à rire, mais du rire sec et terrible des agonisants et des fous. Elle reprit sa marche rapide à travers les champs en fleurs, elle arriva bientêt à rentrée de Chantilly et s'arrêta devant une chétive maison qui semblait demander l'aumône aux passants.

La vision mystérieuse franchit précipitamment le seuil de la chétive maison ; Théophile, qui l'avait toujours suivie, vit se fermer la porte ; il écouta longtemps et longtemps une plainte étouffée déchira son cœur, li reprit le chemin du château, ne voyant que cette femme étrange qui se glissait dans le parc, pour contempler l'étang et qui se déchirait les mains aux épines.

La nuit se passa sans qu'il pût dormir; ses oreilles

La folle se tut et jeta un regard avide dans Tétang.

— Voyez-vous! voyez-vous! Qu'il est beau, mon enfaat! Quel ange charmant dans son écharpe blanche !

Hélène recula avec épouvante.

— Ne regardez plus ! ne regardez plus!

EUle se mit devant Théophile.

— Fermez les yeux, je tous en supplie ! Par pitié, n'écoutez pas! Vous verriez deux cadavres, vous entendriez les plaintes d'un enfant qu'on étouffe et d'un homme qui meurt de faim !

La folle tomba agienouillée, se releva^ se suspendit aux branches d'un saule et s'enfuit tout à coup.

— A demain, dit-elle à Théophile.

Le poète la suivit.

— Hélène, laissez-moi vous conduire au village.

— Oui, q^r j'ai peur quand je, traverse cet enclos ; j'ai peur quand je vois la masure. Cette masure me rappelle des choses lugubres !

Quand Théophile et Hélène arrivèrent devant la masure, une vieille en sortit avec un balai.

— C'est mon amie, dit la folle.

La vieille s'inclina et les l^ssa passer.

— Voilà notre palais ! s'écria Hélène.

Théophile fut frappé de l'étrange aspect de ce misérable réduit. Quelques racines de vignes se consumant dans le foyer jetaient par intervalles une lumière qui blanchissait les murailles et qui glissait en ti*emblant sur des ailes de chauves-souris, sur des carcasses de hiboux et d'orfraies pendues au plafond en forme de cercle cabalistique.

— C'est une vieille^ sorcière, dit Hélène; elle a fait un pacte avec le diable : toutes les nuits elle va dans le bois voisin, elle cueille des feuilles de chêne, elle y imprime la marque du sabbat, elle conjure Satan de SQufder des^

sas et les feuilles de chftne se changent en feuilles d'or ou >d* argent.

Hélène pria Théophile de s'asseoir sur un banc de bois renversé au coin du feu.. •

— Oui', c'est une vieille sorcière, reprit-elle ; tous les soirs c'est elle qui m'envoie à l'étang du parc et qui fait apparaître mon enfant. Autrefois elle était au service du duc de Montmorency, qui ne pense guère à nous au milieu des fumées de la guerpe. Nous sommes délaissées, nous mourrons de misère !

La vieille rentra.

— Sainte mère de Dieu, que la nuit est froide ! ditelle en se signant. Et ma pauvre Aubépine qui ne revient pas!

Elle s'approcha de Tâtre et déposa d'autres racjnes sur le brasier.

— Cbauffez-vous, monseigneur, chauffez-vous ma fille. Hélène était tombée dans la torpeur. La vieille balança

une de ses mains au-dessus de la tète de la folle et murmura quelques mots en mauvais latin.

Théophile donna sa bourse à la vieille et sortit à la hâte. Le l^demain, avant la nuit, il était au château de Saint- Pieire.

— C'est indigne à yous, dit Théophile au marquis, c'est indigne à vous de laisser mourir votre sœur dans la misère.

— C'est bien plus indigne à vous de m'avoir ravi la Daôié, dit en riant le marquis.

-r Hélène est devenue folje : je ne sais pas de femme plus malheureuse sur la > terre! Courez, courez à elle.

— Et que faites-vousde la Dafhé,. gentilhomme? A-t-elle perdu ses yeux éclatants, a-t-elle retrouvé les roses de ses jolies?

«228 Ik PÉCHERESSE

— Les yeux de votre sœup se sont éteints dans les larmes; les nuits d'angoisses ont pâli ses joues.

— Par le diable ! je vous jure que la Dafné est la plus ravissante maîtresse du monde ! elle a des baisers qui enivreraient Dieu et Dieu fera trèà-bien de lui fermer le paradis, car elle y damnerait les anges.

Théophile, irrité par le ton railleur du marquis, se leva et voulut sortir ; mais le marquis le retint.

— Voyons^ gentilhomme, parlons d'Hélène. De voire maptresse à ma sœur, vous me faites passer d'un tableau charmant à quelque chose de funèbre. Je me résigne pourtant.

— Je vous répète qu'Hélène languit dans une misérable folie ; elle s'est réfugiée chez une vieille qui prie Dieu et le diable pour elle.

— Et que puis-je faire? Ha sœur est une précieuse. Elle et son amant sont venus s'ébattre amoureusement dans ce château comme de roucoulantes tourterelles dans un bosquet. Ma vertueusesœurs'estimaginéquej'étais un monstre parce que je ne souriais pas à ses plaisirs, et son amant a voulu teindre saflamberge dans mon sang. J'ai prévenu ce dessein quelque peu lugubre, mais ma conduite est sans tache. Si Hélène veut revenir au château, les portes lui sont ouvertes ; si elle veut rester près de sa vieille, je ferai rouler vers elle quelques écus. Gomment usez-vous la vie, gentilhomme?

— Mal.

— Je me rappelle qu'autrefois je devais vous conduire à quelques lieues d'ici, dans une retraite où la véritable passion s'épanouit en toute liberté. Du reste, nous pouvons remettre la partie à demain, si vous le voulez.

— Oui. Voyons cette débauche sans limites. Mais n'oubliez pas votre sœur.

LA PËGRERESSE 929

Le lendemain, l'aube rougissait à peine l'orient, que Théopittle et le marquis de Saint-Pierre s'étaient mis en route ; ils chevauchaient sur les bords d'une montagne et se racontaient les étrangetés de Dafné. Une heure après le lever du soleil, ils $e trouvèrent dans une gorge profonde, en face d'un vieui donjon d'architecture si^xonne perdu dans des bouquets de chênes et de marronniers ; les abords en étaient charmants; les avenues verdoyaient sous de vieux tilleuls entrelacés qui formaient un dôme transparent, où les bouvreuils chantaient le mois de mai; des bocages couvraient les flancs des deux montagnes qui s'étendaiçnt au nord et au midi ; une petite rivière roulait ses eaux bleues devant le donjon et traversait l'immense parc par mille détours capricieux.

Théophile et le marquis de Saint-Pierre descendirent dans une petite barque où deux johes filles péchaient depuis le matin.

— Voyez, dit le marquis au poète, voyez comme mou ami est un homme sage ! il a renversé le pont de cette rivière, car il veut qu*on arrive chez lui doucement balancé par les flots.

De belles paysannes demi-nues saisirent les rames et la barque glissa bientôt vers une aréade en ogive où elle aborda. Les voyageurs passèrent la gnlle et s'enfoncèrent dans le parc. A la sortie d'une charmille touffue, ils découvrirent un cabinet de mousse perché sur une gigantesque branche de tilleul , dont le jeune feuillage formait une ombre rafraîchissante sous les caresses frémissantes des brises matinales : c'était un charmant nid d'amour qui ne touchait paç la terre et qui restait loin du ciel; on y grimpait par une échelle de soie; la rivière roulait sous lui,des milliers d'oiseaux chantaient au-dessus, toutes les couleurs se déployaient autour; les cieux, les eaux, \ef^

arbres, les fleurs, y ayaient des tmntes plus belles, plus Tives et plus changeantes ; tous les parfums s'élevaient là, comme Tencens à Dieu.

Un homme, nonchalamment appuyé sur Tépaule nue d'une jeune femme, écoutait une lointaine musique et regardait d*un air rêveur les galanteries des papillons qui poursuivaient leurs sveltes maîtresses sur le trèfle sauvage et sur les flots frissonnants de la rivière. >

— Voilà la reine du jour, dit le marquis à Théophile, car cette femme n*est pas seule ici; mon ami est un pacha qui s'entoure des plus belles filles du royaume; il y a tous les matins de grandes luttes de séductions et la belle qui triomphe est couronnée par les autres.

Le marquis parlait à son ombre, Théophile s'était enfui; Théophile avait reconnu Dafné dans la reine du jour.

Le marquis appela le poète, mais le poète était déjà dans la barque où péchaient les esclaves.

Et déjà la barque abordait à l'autre rive, quand le marquis revint à l'arcade.

— Est-ce le diable qui vous emporte, mon cher ? cria le marquis.

Théophile, oppressé par la colère, ne put répondre. Le marquis ne vit bientôt plus qu un nuage de poussière qui couvrait le cheval emporté du poète.

Quand Théophile fut sur la montagne, il voulut jeter un dernier regard sur le donjon. De blanches vapeurs suspendues dans l'espace voilaient chastement cette voluptueuse retraite.

— Dafné, s'écria Théophile, vous êtes partout où règne la débauche! j'étais donc condamné à vous revoir dans ce lupanar ! 6 pauvre femme, que Dieu prenne pilié de vous !

Le soir même) le poète fut de relow* à Chantilly ; mais rimage de Dafnè le poursuivait sans cesse; il la repoussait vainement, elle flottait toujours sous les yeux de son imagination, 11 alla chezlavieiHe; rien n'était changé, Hélène ne cessait pas d*ètre folle et la sorcière conjurait toujours le diable.

Quelques jours après, il traversait le parc. A la vue d*une jolie enfant de quinze ans qui cherchait des cçquillages dans le sable orange d'une allée, il s'arrêta soudain et la contempla avec admiration; jamais il n'avait vu de beauté plus charmante. Elle était blonde; ses yeux, d'un bleu de pervenche, avaient une douceur infinie; de légères teintes rosesanimaientses joues merveilleusementfraiches. Les vierges célestes des vieux maîtres allemands ont moins de pureté que n'en avaient les lignes ondoyantes de sa figure. Théophile était dans le ravissement ; il suivait les molles ondulations de son cou pâle et velouté, de son corps frêle et presque diaphane; il voyait du même regard les jeux et les caprices de ses petites mains à demi perdues dans le gravier et de ses pieds mignons couverts de sable. Le soleil secouait sa poussière d'or sur son chaperon bleu et sur son corseletde velours noir; elle semblait étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle ; elle cherchait toujours ses coquillages, mais avecunelenteur insouciante. ^ chaque nouvelle^trouvaille, elle s'écriaitd'unevoix ado-

rablement perlée : Couleur de rose, couleur du ciel, couleur de neige !

Elle fut distraite par l'heure qui vint à sonner; elle se leva et s'enfuit en sautillant comme un oiseaii. Quand elle passa devant Théophile, elle sourit en faisant la moue; dès qu'elle se crut masquée par un rideau de grenadiers, elle retourna vivement la tête et regarda le poète à la dérobée.

Théophile, violemment ému, courut au pavillon en essayant de lire dans son âme les nouveaux feuillets qui s'ouvraient; il revint bientôt dans le jardin, mais l'enfant était partie. En vain il regarda mille fois à travers les grenadiers:

Une jeune servante lavait sa jupe au-dessous d'une petite cascatelle qui bondissait dans un bassin de pierre; il s'approcha d'elle, il lui parla de la jolie blonde au chaperon bleu.

— C'est Isaure, c'est Aubépine, lui dit la servante.

— Isaure! s'écria-t-il.

La servante fut surprise de l'animation de ses traits.

— Ce nom-là n'a rien d'étrange, reprit-elle. On l'a surnommée Aubépine parce que la vieille sorcière de la masure l'a baptisée hors l'église avec une belle branche d'aubépine, mais son nom de chrétienne est Isaure.

Théophile s'éloigna de la cascatelle, et, quand il se retrouva dans la solitude, quand son agitation futcalmèe. il se replongea dans sa vie passée ; son âme reprit son vol vers Pansy ; il revit les nappes de neige étendues sur la montagne, il revit le cercueil delà trépassée, il entendit la voix funèbre des cloches, les chants lugubres des psaumes, et s'écria comme inspiré : « (saure, je t'ai retrouvée; cette angélique enfant, c'est toi ; ton âme a passé dans son corps. »

l'a pécheresse S35

HT

Isaure était morte dans l'hiver de 1610; on était au printemps de 1626 et Aubépine avait quinze ans. D'après )es peintures de Charlotte, Isaure était d'un blond tendre et délicat ; le blpu pâle de ses yeux leur donnait une douceur ineffable; sa figure avait l'idéale pureté; or, l'enfant n'était- elle pas le reflet d'isaure? *

Cette étrange pensée s'enracina dans l'âme ardente du poète.

La nuit, la trépassée lui apparut en songe.

— Voici l'heure de m'aimer, lui dit-elle en secouant les lambeaux de son linceul.

Théophile reconnut la jolie enfant qu'il avait vue cherchant des coquillages. 11 s'élança vers elle, mais ce n'était qu'un fantôme.

— J'ai retrouvé mes premières amours, dit-il ens'éveillanl ; la vie est éternelle; les fleurs sortent de leur tombe, et l'âme d'isaure, au lieu de s* envoler au ciel, s'est envolée au corps de cette charmante enfant. Aubépine, Aubépine! tu seras mon premier et mon dernier amour. Je t'ai aimée il y a quinze ans quand tu te nommais Isaure, je t'aime aujourd'hui avec la même candeur. Te me parles du ciel où tu es allée, mon âme ira bienlôt là-haut emportant ton souvenir si pur et si doux !

Le matin, Théophile descendait au château, quand il rencontra la servante qui lavait sa jupe la veille.

— Un beau jour de printemps, Ursule?

— Oui, monsieur ; les fleurs vont bellement s'épanouir.

— Les enfants vont cueillir des violettes dans le parc. Est-ce que la jolie blonde d'hier ne cherchait pas des coquillages tout à l'heure? J'ai cru voir cette adorable enfant au travers des grands chênes.

— Vous vous êtes trompé, monsieur; l'intendant a chas3é hier Aubépine.

Théophile tressaillit.

— Chassée !

— Oui, mt)nseigneur; l'intendant n'ose la regarder en face, car sa grand'mère est sorcière, et tout le monde craint ses malé/ices.

— La grand'mère d'Aubépine est cette vieille qui a recueilli Hélène?

— mon Dieu oui ! La vieille harpie fait bien du mal au village, et le Seigneur nous ferait une belle grâce, s'il l'envoyait au diable.

Théophile courut à la masure de la vieille. C'était le dimanche, l'enfant jouait au volant sur le devant de la porte ; elle se mettait dans de charmantes petites colères contre le vent, qui lalutinait. La vue de Théophile ne la troubla nullement et ne lui fit pas perdre un seul coup de raquette. Elle avait l'air de danser en pouirant; son joli bras lançait dans les airs, avec une grâce infinie, son volant dont les plumes teintes ressenoblaient à des fleurs mises en bouquet.

Théophile entra dans la masure : la vieille, seul au coin du feu, suivait la forme des flammes qui s'élevaient, par intervalles, d'un monceau de feuilles de chêne et de buis bénit. A chaque transformation, elle s'agitait singulièrement, elle passait tout d'un coup de la joie à la tristesse et de la tristesse à la joie.

Quand elle vit Théophile, elle fil une petite grimace qu'elle s'empressa de cacher sous un sourire.

-r- Je vous salue, oionseigneur! Hélène n*est pas là : la pauvre femme prie Dieu. Elle s'est hasardée d'aller à la messe; elle s'est jetée dans la procession qui passait là-bas devant la proix de pierre. Mais asseyez-vous sur cebaiic et attendez-la. Elle ne peut tarder, car la messe va finir.

Théophile, ne sachant que dire, retourna vers la porte et regarda Aubépine qui bravait la fatigue et l'ardeur du soleil.

La vieille, troublée dans ses sortilèges, sépara le buis des feuilles de chêne et vint bientôt à lui.

— N'est-ce pas, monseigneur^ qu'elle t^st belle, ma fille, qu'elle est fraîche, qu'elle est gracieuse?

— C'est la plus adorable enfant que j'aie vue ! La vieille s'approcha d'Aubépine.

— Aubépine, il faut vous reposer.

Elle saisit le bras de l'enfant qui fit un bond et s'enfuit en riant avec tant de légèreté, qu'elle semblait mollement soulevée par )e vent.

— Aubépine, si vous êtes méchante, vous n'aurez plus d'images.

L'enfant accourut à sa grand'mère et lui fit des caresses. La vieille, attendrie, s'assit sur le pas de la porte.

— C'est ma seule joie dans ce monde, dit-elle à Théophile ; aussi, voyez comme je la pare de la tète aux pieds. Voyez quel joU chaperon, quel joli corselet! je vendrais mon âme pour l'embellir !

— Sa mère est morte? dit Théophile.

— Oui, morte ! il y a quinze ans, morte le jour de la naissance de son enfant. Je m'en souviendrai toujours : c'était pendant les neiges de l'hiver, '

— Pendant les neiges! s*écna Théophile.

Et s'éloignent pour cacher son émotion :

^-Je ne doute plus, reprit-il; celte enfant, c'est risaure de Pansy. Void Vheure d'aimei\ mVt-elle dit en songe. Aimer! Je suis épuisé de mauvaises passions, ce serait un crime. Mon âme est dévastée .par l'orage, l'âme de cette enfant est pure : ma vie a été le miroir de toutes les voluptés, son existence n'a réfléchi que Tazur des cieux. Nos âmes ne sont pas sœurs, et Dieu verrait avec horreur Tunion d*une âme vierge et d'un cœur perdu. Pourtant, l'orage n'a pas tout dévasté : un autre printemps passe en moi; mon âme n'est pas aride; des fleurs s'épanouissent dans les replis les plus cachés ; leurs chastes parfums me plongent dans d'ineffables extases. Le noir torrent n'a pas troublé toutes leis sources; leurs vagues murmures me bercent toujours. Je puis aimer encore !

Théophile arrivait à son pavillon ; et, conune il suivait des yeux un corbeau qui lui jetait à l'oreille son cri funèbre, il vit Dafné indolemment penchée sur le balcon.

— Le corbeau m'avait averti : je ne m'étonne plus de l'apparition de l'oiseau de mauvais augure.

Théophile fit semblant de ne pas voir Dafné, il rebroussa chemin et se perdit dans le parc.

La pécheresse le suivit et l'atteignit dans un bosquet.

— Théophile, lui dit-elle en l'enlaçant, je viens mourir près de toi.

— Avec moi? répondit le poète en se déchaînant. Plus que jamais il fut effrayé de la pâleur de Dafné.

— Vous me repoussez, maintenant que je joue de mon reste.

Dafné pleurait ; Théophile l'appuya sur lui et but ses larmes dans un baiser.

— Voilà la plus douce caresse que mes yeux aient sentie ! s*écria Dafnéw

— G*est le marquis de Saint-Pierre qui vous a dit mou refuge?

— Le marquis de Saint-Pierre est ici : il vous cherche, il cherche sa sœur. Le voilà.

Le marquis allait entrer dans le pavillon. Théophile alla à sa rencontre.

— Vous êtes introuvable, mon cher ; il y a deux heures que je cours partout. Vous voyez que je fais preuve d'amour fraternel ; que je me souviens de ma sœur. Où est Hélène? Je commets aujourd'hui deux bonnes œuvres : je rendâ à autrui ce qui est à autrui.

Le marquis prit la main de Dafné et l'offrit à Théophile :

— Et je viens arracher Ifèlène des griffes de la vieille sorcière.

— Dites plutôt des griffès de la misère.

Des griffes du diable si vous voulez ; mais courons au repaire de la vieille.

Tous trois prirent le chemin du village. Quand ils arrivèrent à la masure. Hélène feuilletait son livre d'heures et trébuchait à chaque pas.

Le frère s'approcha de la sœur. Hélène pâlit et recula.

— Ne nous étranglons pas, ma chère ; vous avez des ongles qui me font peur.

Théophile s'avança vers la folle.

— Ne craignez plus rien de votre frère : il a expié ses fautes par le remords, le temps a effacé jusqu'à la trace du mauvais désir dont vous fûtes victime ; oubUez tout comme lui ; retournez au château de Saint-Pierre ; échappez à la misère qui vous tue.

— Et si le mauvais désir revient, qui me défendra de mon frère ? dit Hélène.

— Moi; car j'irai souvent vous voir, vous consoler, vou^ dire d'espérer.

La folle retomba dans cette somnolente torpeur qui Taffaissait souvent. La vieille accourut et fit le signe de la croix au-dessus de sa lête.

— Aubépine, cria-t-elle à l'enfant qui tressait des primevères de l'autre côté du chemin, apporte-moi la tasse brune et des cendres de buis bénit.

Aubépine se mit à sautiller vers la masure.

La vieille dit à Théophile et au marquis qu'Héléne^était dans le sommeil de la folie et que, grâce à ses philtres et à ses sortilèges, elle se réveillerait à la raison: Théophile regardait Aubépine à la dérobée. L'enfant sortit de la masure et passa devait Dafné; le regard du poète rencontra celui de la pécheresse : il y eut pour tous deux une révélation.

Aubépine, étrangère à tout ce*qui se passait autour d'elle, déposa la tasse brune et les cendres de buis bénit aux pieds de sa grand'mère, et, en deux bonds, elle franchit le chemin qui la séparait de ses primevères.

Le marquis de Saint-Pierre riait de pitié à la vue de la vieille, qui marmottait des oraisons et qui semait des cendres devant les yeux à demi clos d'Hélène. Bientôt las de ce tableau, il repoussa la sorcière, il lui jeta quelques pièces d'or et prit le bras de la folle.

Toujours plongée dans la torpeur, elle ne fit nulle résistance, s

Et, le niôme jour, le frère et la* sœur partirent pour le château de Saint-Pierre.

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Dafné avait pi^is une petite maison à Chantilly, mais elle ne quittait p^i^ le pavillon de Théophile.

On touchait au mois de juin ; dans les alentours de Chantilly, ce n'étaient que neiges de fleurs, ombrages rafraîchissants, brises odorantes, irappes de verdure emperlées de rosée. Tous les soirs, Théophile s*appuyant sur Dafné, Dafné s'appuyant sur Théophile, faisaient de douces et lentes promenades dans les champs. Us se reposaient souvent; les paysans qui les voyai^t passer si pâles, si frêles, si chancelants, se disaient entre eux que ce n'étaient plus que des fantômes.

Un soir les amants gravissaient la pente ouduleuée de la colline pour s'asseoir sur une roche à demi cachée dans les grandes herbes.

— 11 semble que ilous allons au cimetière, dit Théo* phile qui perdait le soufQe. Dafné, haletante, tomba près d'une épine blanche et fit tomber Théophile. '

— Ne me parle jamais ainsi, dit*elle en tressaillant.

— Non, ma belle Dafné^ la mort est loin, la vie nous entoure, les arbres sont verts, les blés grandissent, la sève est partout; il nous reste encore de beaux jours*

Dafné pressait la main de Théophile, qui frémissait au souvenir de leurs jeunes embrassements^

— Dafné, dit-il avec feu, je mourrais pour un de tes baisers.

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Ses bras, esclaves d'un désir ardent, s'ouvrirent pour ëtreindre Dafné. La pécheresse penchait avec amour son beau cou de cygne, mais elle pâlit tout à coup : elle avait vu le cimetière de Chaiitillv.

— Quels yeux effarouchés, ma belle?

— Oui, des- yeux effarouchés, c'est en vain que je les ferme sur les objets funèbres; ce matin j'ai vu un hibou, ce soir je vois un cimetière. Je ne puis détacher mon regard decés croix lugubres; ô mon Dieu^ ai-je donc perdu sans retour mon insouciantB gaieté?

Dafné sourit.

— Folle ! je ne suis pas changée, mais ta tristesse étemelle rejaillit sur moi et par instants je ne songe pas â m'en défendre. Voilà un tableau qui n*est pas si lugubre que ces tombes blanches; voilà Aubépine qui cherche des fleurs.

— Isaure ! s'écria Théophile.

Dafné n'entendit pas, elle appelait Aubépine. A la voix de Dafné l'enfant se retournai

— Viens, mon petit lutin, tes cheveux t'aveuglent, je les tresserai.

Aubépine se pencha en arrière et secoua sa chevelure sur son cou.

— Je tresserai tes cheveux, et je les attacherai par un nœud de rubans.

Le nœud de rubans fit sourire Aubépine, qui s'approcha.

Théophile et Dafné la dévorèrent du regard.

— Tu es charmante. Aubépine ! tes cheveux ressemblent à des rayons de soleil, tes yeux sont d'un bleu plus beau que le ciel.

L'enfant abandonnait sa chevelure à Dafné et effleurait capricieusement un bouquet de violettes qu'elle avait

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cueilli sur la colline. Dafné arracha un ruban rose à son corsage et lui noua les cheveux.

— Que me donneras-tu pour récompense, mon petit lutin?

Aubépine offrit les restes de son bouquet.

— Et puis?...

L'enfant pencha sa joue vers Dafné; Théophile se sentit jaloux.

Dafné appuya ses lèvres sur la joue d'Âubépinè, qui bondit et disparut dans les buissons.

— Elle est belle, dit Dafné! avec adoration. Que c'est beau d'avoir quinze ans!

Le poète, qui regardait sa maîtresse, fut effrayé de sa pâleur soudaine.

Pour complaire à Théophile, la femme de l'intendant permit à Aubépine de jouer dans le parc; tous les jours la svelte enfant accourait joyeuse et folâtre; elle poursuivait les papillons, elle cueillait des marguerites, elle cherchait des coquillages. Théophile savait l'heure de son arrivée, il ne la quittait pas des yeux ; souvent il était distrait de sa contemplation par Dafné, qui errait aux alentours et qui jetait à Aubépine des regards étranges.

Quand le soir revêtait sa robe toute mystérieuse et que le vent secouait Tarome des fleurs, Théophile pensait à Dafné et le corps étouffait Tâmé ; mais la nuit passée, le corps s*endormait et Tâme s'éveillait; la nuit passée, Théophile fuyait Dafné, et rêvait aux yeux bleus d'Aubépine. La joie de l'âme suivait la joie du corps.

Ce fut en ce temps-là, qu'une muse amoureuse lui

inspira ces stances où Tamour a des soupirs ardents;

— ces stances si belles, si, pleines d'harmonies sauvages

!24i LA PÈGHERBSSfi

et de parfums agrestes ; — tableau digne de la galerie de Giorgione. "*

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