‹ La pécheresseChapitre 2 sur 18 · DE VOLTAIRE SUR THÉOPHILE · texte numérisé non relu

DE VOLTAIRE SUR THÉOPHILE

J'aime ce Théophile : dans mon enfance je me plaisais à lire ses poésies et je pleurais sur ses malheurs. C'était sous Louis XIII le poëte à la mode, le Dorât du temps, un jeune homme de bonne compagnie, vivant dans une grande familiarité avec les seigneurs ; et, quoiqu'il n'eût aucun titre qui l'attachât à la cour, il y était bien reçu. Le jeune roi se plaisait à le voir et à l'entendre. Cette faveur, qui n'ajouta rien à sa fortune, fit son malheur. Sans parler ici de ses maîtresses, les jésuites en devinrent jaloux. Théophile crut impunément se moquer d'eux, et il se perdit. Le jésuite Gaussin, confesseur du roi, fut son ennemi, et travailla en conséquence à l'oreille de son pénitent. Le père Voisin, confrère de Gaussin, le dénonça à la justice comme impie, débauché et athée; il obtint un décret de prise de corps contre lui. Les juges du Châtelet, juges, à la vérité, subalternes, mais dans tous les temps redoutables aux gens de lettres, le condamnèrent à être brûlé vif. Théophile, par une fuite précipitée, se déroba à cette inique et barbare sentence ; on brûla son effigie en attendant de pouvoir le brûler en personne.

Les jésuites, acharnés à poursuivre leur proie, découvrent qu'il est au Catelet sur les frontières de France. Il payent chèrement un lieutenant de la connétablie, leur pénitent, nommé Le Blanc, pour l'arrêter: « C'est un athée que nous allons brûler à Paris, » disait Le Blanc aux curieux tout le long de la route. On l'en! erra dans le cachot où avait été plongé Ravaillac, l'assassin de Henri IV.

Pendant l'instruction d'une procédure criminelle commencée au nom du jésuite Voisin, tous les autres jésuites se déchaînaient contre le poëte Théophile. La cour, les églises, les sociétés particulières retentissaient de ce nom ; et ce nom n'était jamais prononcé dans les épilhètesde monstre et d'atliée. Une légion d'espions fut mise en cam-

PRÉFACE il

pagne par eux. Les uns allaient dans les mauvais lieux s'informer si Théophile les avait fréquentés, et ce qu'il y avait fait. Les autres^ répandus dans les cabarets, cherchaient à savoir ce qu'il y avait dit. Le jésuite Garasse imprimait insolemment que Théophile était socratiste. et athée. Le jésuite Guérin prêchait ce que Garasse faisait imprimer Toid un échantillon de l'éloquence de cet orateur évangélique :

t Lisez, mes frères, leur criait-il en prêchant, lisez le révérend père Garasse. Je dis que vous le lisiez et que vous n'y manquiez pas C'est un très-bon livre. Vous y verrez ces paroles : c Maudit sois-tu, c Théophile, maudit soit l'esprit qui t'a dicté tes pensées, maudit soit c la main qui les a écrites, malheureux le libraire qui les a impri-

< mées, malheureux ceux qui les ont lues, malheureux ceux qui t'ont (( jamais connu, et béni soit M. le premier président, et béni soit « M. le procureur général qui ont purgé Parts de cette peste. Je « dirai après le révérend père Garasse, que tu es un bélître, que tu es « un veau. Que dis-je? D'un veau la cliair en est bonne bouillie, h

< chair en est bonne rôtie. De sa peau on en couvre des livres ; mais 8 la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée. Aussi le seras-tu « demain. Tu l'es moqué des moines et les moines se moqueront de c loi. I

Ni le prédicateur Guérin, ni ses confrères les jésuites n'eurent cette douce consolation. Théophile prouva, par de bonnes attestations, qu'il entendait la messe dimanches et fêtes, qu'il observait le précepte de l'abstinence les vendredis et les samedis, qu'il jeûnait en carême malgré la faiblesse de sa santé, qu'il faisait régulièrement ses pâques conformément à l'usage, et partant qu'étant bon chiTtien il ne pouvait être athée et ne devait point être brûlé.

Ce qu'il y eut d'étonnant dans ce long amas d'horreur, c'est que les jésuites, qui avaient violé toutes les lois divines et humaines, restèrent impunis. Ils eurent même assez de crédit, ne pouvant le faire brûler, pour le faire bannir. Le duc de Montmorency eut le courage de braver cet arrêt injuste et de retirer chez lui Théophile.

On ne peut penser à cette aventure épouvantable sans sentir au fond de son cœur naître un sentiment de reconnaissance respectueuse pour la maison de Montmorency, qui relira dans son sein et consola un homme de leltres poursuivi, calomnié et opprimé.

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