‹ La pécheresseChapitre 3 sur 18 · LE SOUPER DES TREIZE · texte numérisé non relu

LE SOUPER DES TREIZE

£n Tan 1 623, dans les premiers jours de l'automne, les femmes et les enfants d'un village de Picardie s'amusaient à regarder sur un vaste tapis d'herbe les ébats joyeux et les danses folles d'une troupe de bohémiens. C'était au coucher du soleil. La pelouse jaunie était déjà jonchée de feuilles, dépouilles fraîches encore des châtaigniers qui l'ombragaient.

Les femmes vêtues de haillons, et les enfants des haillons de leurs mères, regardaient avec envie les corsets de velours noir, les jupes à paillettes et les pendants d'oreilles des bohémiennes, tandis que les hommes s'émerveillaient

des bras nus, des jambes rondes et de la légèreté inouïe des danseuses.

A la nuit tombante, deux cavaliers s'arrêtèrent sous les châtaigniers et s'amusèrent, comme les paysans, du spectacle varié qui se jouait sur. le théâtre en plein vent. A la vue de leurs pourpoints, on devinait bien vite un gentilhomme et son valet ; bien que le maître cherchât à cacher sa qualité sous un habit d'emprunt, bien que le pourpoint et le haut-de-chausses qui le couvraient ne fussent pas d'un velours irréprochable, l'intelligence de *son regard, sa manière détenir l'épée, ses moustaches de raffiné, la beauté de son linge, trahissaient un homme de cour en mission secrète, ou un gentilhomme en disgrâce. Le valet était vêtu d'une souquenille blanche à galons d'argent avec des flots de rubans bleus. Ses souliers étaient couverts de rosettes triomphantes ; son chapeau, galamment posé sur le coin de l'oreille, était perdu sous une touffe de plumes aux couleurs hasardées. La monture du gentilhomme était une jument normande, pleine de fougue et d'ardeur, dont la tête restait toujours orgueilleusement levée ; le cheval du valet était un vieil ardennais n'ayant pas le moins du monde l'air indomptal3le. A peine fut-il sous les châtaigniers, que, dédaignant le spectacle des danses, il effeuilla d'une dent distraite les branches tombantes. La jument normande frappait le sol du pied, soit qu'elle fût impatiente, soit que la musique l'émoustillât. Le gentilhomme, qui lui coupait la bouche pour la contraindre, semblait lui-même violemment agité ; ses grands yeux jetaient des éclairs de joie, ses lèvres frémissaient sous ses moustaches retroussées, comme à un vif souvenir de vingt ans. La ballade :

Blanche dormait sur le rWage»

Un chevalier passa par là...

quune jolie enfant de seize ans chanta en vraie sirène, le plongea dans le ravissement ; sa pâle figure s'épanouit : < Marie ! ô Darnô ! 6 ma jeunesse ! ma jeunesse, où es-tu ? » s'écria-l-il en' essuyant des larmes.

Ce gentilhomme, c'était Théophile de Viau qui fuyait la mort; c'était le poêle, le panthéiste, le ralïiné qui fut, avec Marion Delorme, le grand scandale du règne de Louis XlII. Depuis quatre ans, il traînait une misérable eiistence: exilé en Angleterre * et dans l'ile de Jersey, toujours poursuivi, lâchement accusé par lescntholiqucs, il n'avait pas une heure de repos ; il errait de pays en pa\'s, le désespoir dans l'âme. Le parlement de Paris Tavait condamné à être brûlé vif en place de Grève, après av(Hr fait amende honorable au parvis Notre-Dame. On avait brûlé son effigie, et, pour le brûler lui-même, ses tout-puissants ennemis offraient de royales récompenses au prévôt qui l'arrêterait.

Théophile pensait à se réfugier dans le Brabant ; tous les jours il se rapprochait delà frontière en regrettant, comme il le dit, le doux climat de la cour de France, son vieux château de Sainte^Radegonde, ses montagnes de l'Agénois et sa jeunesse romanesque **. 11 voyageait sans

* En Angleterre, Théophile \it le beau monde. Il fut l'ami du duc de Buckingham et des gentilshontmes qui couraient les hautes aventures.

" Voici une lettre datée de ce voyage forcé. Elle est adressée ù un ami qui s'évertuait à lui donner des conseils sentencieur.

< Tu me reprends d'avoir pris l'épouvante mal à propos, et de m'être banni moi-môme. Je devais cette obéissance h la colère du roi, et ne .pouvais me plaindre de ma disgrâce sans m'en rendre digne, ni appeler de mon bannissement sans mériter la mort. Soudain que je fus menacé, je me jugeai coupable, et trouvai plus d'espérance en ma retraite qu'en ma justification ; Dieu ne veut point «{u'on examine la volonté des rois : il leur a donné l'âme droite et la

faste et sans bruit ; il passait la nuit dans les tavernes les plus humbles, ou dans les auberges isolées. Cette vie de vagabond et d'aventurier contrastait tristement avec sa vie passée, toute pleine de folies galantes et romanesques. Le matin, dès laurore, il éveillait son valet en maudissant sa mauvaise nuit, et, sans autre compagnie, il chevauchait jusqu'au soir. Le valet était un gentillâtre-tranche-montagne qui sortait de je ne sais quel village basque.

11 avait été tour k tour baladin, jongleur et comédien. Théophile se Tétait attaché plutôt comme bouffon que comme valet ; mais depuis longtemps les drôleries de Brizailles n'amusaient plus Théophile ; d'ailleurs» le pauvre

justice absolue, et puisqu'il les appelle dieux, on les doit recon* naître tels. Quoi qu'ils nous ordonnent, nos désobéissances sont des impiétés.

ff n est vrai que mon exil m'a surpris, et que je suis encore à deviner mon crime. Je veux contraindre ma conscience de se feindre pour se condamner; car enfin je ne saurais me consoler de ma peine, si je ne me persuade que j'en suis digue. J'ai sans doute assez failli pour le mal que j'endure, et me trouve assez coupable, puisque le roi ne croit pas que je sois innocent, et que le malheur de n'être pas au gré de son prince doit mettre tout homme de bien aux termes de se retirer du monde. C'est une créance à laquelle mon jugement est bien aise de consentir, pour se mettre en repos, et un caprice de mon inclination qui me fait ainsi résoudre à révérer le bras qui me frappe, afin d'en trouver les coups plus favorables. Je ne veux point que tu me guérisses d'une rêverie si salutaire : laisse dormir mon esprit en sa maladie, et si lu ne peux changer ma condition, ne te môle point de vouloir changer mon âme ; ne te mets plus en peine de me donnei^ des avis, j'en reçois tous les jours assez de moi-même. Tu me dis comme le vulgaire que chacun est aveugle en ses affaires : je crois ce dictum véritable en un esprit faible comme le tien, et qu'une fureur d'amour, d'ambition, de vengeance, de peur, ou quelque autre sorte d'indisposition ont occupé; mais dans les desseins de sa fortune, je crois qu'un chacun y voit aussi clair que son plus proche. Pour moi je ne me trouve que rarement dans l'opinion commune, et peu de proverbes viennent à mon sens ; je ne dé-

comédien devenait maussade de jour en jour : les malheurs du poète rejaillissaient sur lui. Cependant, à la vue des bohémiens sur la pelouse du village, il oublia ses chagrins, se prit d'un bel enthousiasme et faillit s'élancer aumilieu d'eux ; la ballade le transporta aussi, et pendant que Théophile s'écriait : « Marie ! ô Dafné ! ô ma jeunesse ! » il s'écriait : a mes vingt ans et mes vingt maîtresses ! »

Le maître et le valet s'abandonnaient à leurs poétiques impressions, quand un autre cavalier s'arrêta près d'eux et les regarda longtemps.

— Sainte Vierge! dit le bouffon, voilà une tête de pré-

fère gaère aux exemples, et me déplais surtout en l'imitation d'autrui; je me retire dans mon âme, où je m'accoulume à l'examen de mes pensées : un autre n'y est pas toujours présent. Tu ne vois point naître mes sentiments, et c'est pourquoi tu leur lais des discours. Tu te hasardes à tous propos de me faire des censures. Il te serait possible, plus séant, de me louer. Tu ne m'écris que des corrections de ma conduite. Il parait bien à ta lettre que tu n'es pas capable de beaucoup de choses. Qui ne sait pas bien écrire ne saurait bien imaginer : ton entendement n'est guère plus agréable que ton style. Ta présomption me tire hors de mon naturel, et me met en train de t'écrire de la sorte : si peu que je le dise de vérités, je te dirais beaucoup d'injures. Une autre fois, quand tu auras des réprimandes à me faire, couche-les pour le moins en meilleurs termes, sinon je m'en moquerai. Je suis bien assiu'é que je te ^che car tu te piques surtout de bien écrire. Il serait bien malaisé que ces livres dont tu me parles t'eussent rendu plus habile homme. Il faut que je te donne des instructions à mon tour : quitte le Phœbus et le roman : tant qu'ils seront si fort en ton estime, tu ne le seras point en la mienne. Tu me parles de la fortune en termes d'amour, et dans le discours de les amours, il t'échappe à chaque fois des mots de guerre. Tu me dis que je ne craigne point de souiller le sein de la déesse aux pieds blancs, pour arriver au port de ton désir et de mon salut : en cet endroit ton conseil est aussi extravagant que ton langage. Qu'irais-je faire en un pays où mes habitudes ne sont point? où les coutumes sont contraires à ma vie, où la langue, les

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vôt SOUS un feutre de brave ; ce pourpoint de gentilhomme cache un cœur d'archer.

Théophile se tourna vers le nouveau venu, dont le visage sombre et dur s'égaya et s'adoucit tout à coup.

— Ces manants de bohémiens font des choses charmantes, murmurait-il en souriant.

— Au galop ! dit le valet à Toreille de son maître.

— Tu es fou, Brizailles, c'est un gentilhomme. Théophile était confiant comme un enfant.

— lime semble capable de déterrer des archers. Théophile essaya de sourire.

— Et ta flamberge, héroïque Brizailles ?

irivres, les habits, les hommes, le ciel et les éléments me sont étrangers? Quel plaisir me peux-tu promettre en un climat où toute Tannée n'est qu'un hiver, où tout l'air n'est qu'une nuée, où nul vent que la bise, nul promenoir que ma chambre, nul délicatesse que le tabac, nul divertissement que l'ivrognerie, nulle douceur qye le sommeil, nulle conversation que la tienne? Il me semble que je te vois rougir, et chercher ta vengeance par des reproches à mon mauvais naturel. Tu m'accuseras de reconnaître mal le soin que tu prends de me conseiller : aussi n'en fais-je pas beaucoup de compte ; et si tu n'as dessein de më rendre ingrat, ne me fais jamais de ces bons offices : tu me parles trop de la cour, que tu ne connais point. Tu me donnes des préceptes d'une école où tu ne fus jamais, et me veux servir de guide en un chemin où tu n'as point passé. Pour bien savoir ma condition, ce n'est pas assez que de connaître ma personne : l'état des gens de bien n'est pas toujours le plus florissant, quoiqu'il soit toujours le plus souhaitable : la fortune ne doit rien aux sages, et Dieu leur a assez donné. C'est où je chercherai mes consolations et où je les trouverai plutôt qu'en l'impertinence de ta lettre. Tu n'attendais pas de ma part une réponse si rude, mais je ne méritais pas de la tienne une lettre si importune. Sache que c'est une incivilité bien cruelle que de manier si rudement et si hors de saison les blessures encore toutes fraîches de son ami. En semblables disgrâces tous ces discoui^ officieux sont des reproches et toutes les consolations sans secours sont des in-, j ures et des moqueries. » •

LA P&GHERESSE 19

: — Je dédaignerais de la tremper dans le sang des coquins.

Le cavalier s'approcha de Théophile.

— Pardieu ! dit-il en lui tendant la main, c'est notre grand poète Théophile.

Théophile demeura impassible et ne tendit point sa main.

— Comme la gloire change les hommes! reprit le cavalier ; vous n'étiez pas si fier, vous ne repoussiez pas vos amis autrefois, quand vous étiez chez monseigneur le duc de Montmorency.

A ce nom du seul ami qui lui restât, Théophile ouvrit de grands yeux et reconnut le cavalier pour un jeune seigneur du Limousin qui figurait quelques années auparavant parmi les courtisans du duc.

— C'est Le Blanc, dit-il en s'inclinant un peu ; quel démon vous pousse en ce pays, mon cher? Les femmes y sont laides et les vins mauvais.

Le Blanc chercha sa réponse.

— Erreur î s'écria-t-il ; au vulgaire les vilaines femmes et les vins aigres ; mais, pour le duc et pour sa suite, les fraîches et rebondissantes Picardes et les pétillants vins de Reims.

— Le duc a quitté Chantilly?

— Le duc est depuis hier à la citadelle de llam, que nous voyons au travers de celte chênaie.

— Le duc est ici? il faut que je le voie !

— Eh bien, suivons la route de Ham ; avant un quart d'heure nous souperons avec lui .

-— Bagasse! se dit Brizailles, souper chez le duc de Montmorency, c'est une faveur non pareille. mes entrailles, comme vous serez noyées de vins de Reims! ôtaverniers, hôteliers et cabaratiers, empoison-

neurs du diable, comme je vais bien me venger do vous ! Brizailles éperonna sa maigre haquenée et fit un signe d'adieu aux bohémiens ; Théophile leur jeta une pistole. Le Blanc feignit de les oublier. Tous trois prirent le chemin de la citadelle-; Brizailles, qui se mourait de faim, était.toujours en avant ; Théophile et Le Blanc allaient côte à côte et se rappelaient leurs prouesses passées. Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent aux portes de Ham ; ils descendirent devant la citadelle, où un palefrenier vint prendre leurs chevaux. Le Blanc conduisit Théophile dans une grande salle d'armes et le pria de l'attendre un peu; il disparut et fut plus dune demi-heure sans revenir. Le maître et le valet s'ennuyaient beaucoup et commençaient à redouter quelque embûche.

— Capédédious ! disait Brizailles, sommes-nous condamnés à souper avec des sabres et des épées? C'est indigeste et malsain. .

Le Blanc reparut enfin.

— La table est servie, messieurs, et si vous voulez me suivre...

— De grand cœur et de toutes nos jambes, interrompit le bouffon affamé.

Ils traversèrent plusieurs salles désertes et se trouvèrent bientôt en face d'un souper de campagne assez engageant.

— Asseyez-vous, dit Le Blanc à Théophile; j'ai averti le duc de votre arrivée, il est entouré de nos convives et ne peut tarder à venir. *

Un bruit de pas retentit dans le corridor ; deux hommes apparurent à la porte : c'étaient deux archers armés jusqu'aux dents. Théophile jugea sa perte et regarda avec mépris Le Blanc, qui avait revêtu les insignes de la lieulenance prévôtale et qui se mit à ricaner. Les deux premiers

archers furent suivis de dix autres; tous se placèrent silencieusement à table avec Le Blanc.

— Gorbacque! s'écria Brizailles en dégainant sa ilamberge, ces treize convives me déplaisent et me gâtent lappétit ; allons souper ailleurs.

Il prit le bras de Théophile et voulut Tentratner, mais Le Blanc se dressa devant eux.

— A table ! à table ! dit-il d'une voix tonnante, les plats fument et le vin est frais ; à table ! à table !

— Vous êtes un lâche ! cria Théophile avec fureur. Il dégaina, mais les archers le désarmèrent.

— Je me venge de vos dédains à Chantilly, messire le huguenot. Vous êtes un grand poète, mais je suis plus spirituel que vous aujourd'hui.

— Et combien m*avez-vous vendu? demanda Théophile.

— iDoins cher que vous ne valez ; en vous livrant au prévôt, je toucherai mille beaux écus au soleil ; ce ne sera point trop payer mes peines. Depuis trois jours, je vous suivais sans cesse; par l'aide de Dieu, vous voilà enfin ma capture ; les religieux vont intercéder pour mes vieux péchés, puisque j*ai arrêté le poète obscène qui s'est jeté dans les bras de la débauche, Timpie qui a nié Dieu.

— Cette insolence me fatigue, dit Brizailles.

Et, s*élançant vers la porte, il laissa son maître avec le lieutenant et les archers. 11 courut comme un lévrier jusqu'au village où chantaient et dansaient les bohémiens.

Théophile essaya de lutterfmais en vain; on lui lia les mains et les pieds, on le roula sous la table, après quoi Le Blanc lui dit d'un ton railleur :

— Nos seigneurs du parlement vous ont condamné à cire brûlé vif; si vous oubliez leur sentence, ils s'en souviennent.

Théophile passa la nuit dans d'horribles souffrances ; les dalles humides lui glaçaient les sens ; les archers, qui buvaient à pleines rasades, l'arrosaient de vin par dérision ; il ne se plaignit point, il subit en silence leur ivresse méchante et lâche, a Le lendemain, le commandant de la citadelle, le prévôt et le lieutenant réveillèrent d'un assoupissement pénible ; ils le firent fouiller, ils saisirent son argent et ses derniers vers; et, lui passant d'autres liens plus forts autour des bras et des jambes, ils le couchèrent sur un cheval boiteux et le conduisirent à Saint-Quentin. » Le peuple de Ham, les oisifs desvillages voisins, la troupe des chiens chasseurs du connétable, formèrent un convoi bruyant au pauvre poète, dont la face était brûlée par le soleil du midi. Dès qu'il fut à Saint- Quentin, on le dévala dans un cachot souterrain, on le chargea de rudes et lourdes chaînes, on lui donna une poignée de paille et on lui fit aumône d'un pain noir et moisi qu'eût dédaigné le dogue le plus affamé. Le hugue* not converti se mit en ferventes prières ; il implora le Christ et fit des vœux à la Vierge ; son âme était dans l'épouvante, ses yeux ne voyaient que les funèbres visions ; souvait il se demandait, en frémissant d'horreur, si ses vêtements lui servaient dfe Unceul et si les murailles de son cachot étaient les parois d'une tombe.

Les jours et les nuits se passèrent ainsi ; il n'eut pas la force de se laisser mourir de faim ; « il ne mangeait pas assez pour vivre, mais il mangeait trop pour mourir. » 11 languit pendant près d'un mois sur le sol hunûde de

cette odieuse prison ; il priait, il se consolait dans sa vie passée, dans sa jeunesse si poétique, dans ses virginales amours ; il regrettait la candeur ineffable de ses vingt ans, il versait des larmes de sang sur ses fatales passions. Le parlement de Paris lui envoya la compagnie de Defunctis avec Tordre de le transférer à la conciergerie du Palais. Son voyage à Paris fut encore un long supplice : il portait ses chaînes sans relâche ; les archers chantaient des complaintes sur sa mort prochaine. A son arrivée à Paris, le peuple s* ameuta et poussa des hurlements frénétiques; Théophile entendait dans la confusion des cris : c Le huguenot sera flagellé ! le huguenot sera brûlé ! »

Il passait près de la fontaine des Innocents, quand un magnifique carrosse s'arrêta devant son cortège ; une belle femme brune, penchée sur son amant, resplendissait dans ce carrosse et jetait un regard de reine à la foule éclaboussée par ses chevaux. Elle vit Théophile, elle pâlit et détourna la tôte ; mais le poète s'était déjà écrié : « Dafné ! Dafné! » le poète avait déjà tendu vers elle ses bras enchaînés. La belle pécheresse éprouva un choc violent; il lui sembla qu'un coup de foudre frappait son cœur ; elle tomba presque mourante; mais, s'étant relevée tout à coup, elle arracha sa parure de pierreries, pour la jeter en sacrifice parmi le peuple.

L'amour, les regrets, la jalousie, déchirèrent le cœur de Théophile ; il oublia pour un instant l'idée de la prison et du bâcher: l'image de Dafné remplit son âme» Ildescéidit lentement la rue Tribaud-aui-Dés ; sur le quai il fallut que la garde du roi intervînt, pour balayer le peuple qui forçait les archers. Le poète, traîné dans la grpsse tour de la Conciergerie, fut jeté dans le cachot de Bavaillacaveû deux sergents pour le garder, quoique les portes

ssent de fer massif.

Un soir que, dévoré d'angoisses, il se consolait à force de rimes, le geôlier vint avertir les gardes qu'une femme se présentait pour voir le prisonnier avec une permission du premier président.

— Une femme ! dit Théophile.

Il tressaillit, ses yeux s'animèrent tout à coup.

— Qu'elle entre, dirent les gardes, nous sommes là ! Ce serait une envoyée du diable, que nous ne craindrions pas ses maléfices !

La femme descendit dans le cachot ; le geôlier la conduisit par la main vers Théophile et la fit asseoir sur les planches du lit. Debout devant elle, le poète, pâle d'émotion, de douleur et d'espérance, la regardait sai^s la voir. Une nuit étemelle régnait dans le cachot : il y voyait à peine les yeux des archers.

— Une femme 1 Et je suis aveugle ! reprit-il tristement. Et comme il laissait retomber ses bras, une main douce

et tiède se glissa dans sa main ; il frissonna de la tête aux pieds.

— Mais qui ètes-vous, madame? demanda-t-il à voix basse.

— Une pauvre religieuse que vos malheurs ont touchée.

— mon Dieu ! je vous rends grâce ! Je croyais qu'il n'y avait en France que ma voix pour me plaindre. Hais, madame, qui donc vous a dit mes malheurs?

— Dimanche passé , le révérend père Garasse a prêché contre les passions de votre vie ; il nous a fait un sombre tableau de vos péchés mortels, il a fini son sermon par bes mots : « mes sœurs ! que vos âmes et vos bouches maudissent Théophile, laplus perverse créature du siècle *. »

* Voici la suite de ce morceau d'éio(|uence : c Maudit soiir-tu, Tiiéopliile ! inaudit soit l'esprit qui t'a dicté tes pensées 1 maudite

— Garasse ! s'écria le prisonnier. Et vous m*avez maudit? demanda-t-il d'une voix émue.

— Moi, je ne vous ai pas maudit, j'ai prié pour vous. La religieuse sentit des larmes brûler sa main.

— Oui, j'ai prié pour vous ; depuis dimanche j'ai eu un ardent désir de vous voir; votre renommée a fait grand bruit partout; en France, tout le monde vous aime ou TOUS hait ; moi, je ne vous hais point. Les poètes sont ma seule consolation dans l'austère solitude du cloître ; mon cœur s* ouvre à tous les malheureux : vous êtes poète et malheureux. Nul ne peut pénétrer ici ; mais une femme va partout. Ha démarche est folle, sans doute ; mais je voulais vous voir. Une indiscrète curiosité a seule pu me pousser ici ; je vous confesse que je suis avide d'apprendre l'histoire de votre vie : on la dit orageuse et romanesque...

— En effet, dit Théophile, je puis raconter l'histoire de toute ma vie, puisque je vais mourir.

— Espérez en Dieu.

— Mon âme n'a jamais été sans espérance de salut ; mais nul ne sauvera mon corps, et, demain peut-être, mon dernier supplice m attendra sur la pface de Grève. Cependant, en dépit de Garasse, je ne désespère pas de la justice : ses arrêts ne sont point écrits sur l'onde ni exécutés par le vent.

mi la maiii qui les a écrites I Malheureux le libraire qui les a iin-< primées! malheureux tous ceux qui les ont lues! Béni soit M. le premier président qui va nous purjjer de cette peste ! car c'est lui qui a amené la peste dans Paris. Tu es un bélitre, tu es un veau. Que dis-je un veau? D'un veau la chair est bonne bouillie ou rôtie, de sa peau on en couvre les livres; mais la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée : aussi le seras-tu demain. Tu te moques des moines, et les moines se moqueront de toi. »

; — Espérez des hommes.

— Je ne crois plus à Tamitié des hommes. |

— Espérez en moi. i

— Oh! oui, j'espère en vous, car vous êtes une femii^ et chez les femmes les divines sources de compassion ^ tariront jamais. I

La religieuse se leva. I

— Adieu, dit-elle d'une voix étouffée, peut-être ne r^ viendrai-je plus. Mais, de retour dans ma sohtude, j vais relire vos belles élégies et penser à vous. j

Théophile frémit d'orgueil et de joie.

— Madame, vous me rendez la vie! ce cachot me sem ble un palais; mon cœur s'épanouit, et je chanterais s j'osais!

— Chantez vos stances toutes parfumées d'amour chantez, et dans vos heures de retour sur vous-même écr| vez pour moi l'histoire de votre vie.

— Oh ! madame, ne plongez jamais vos chastes regard dans l'histoire de ma vie.

La rehgieuse, toute troublée, ne savait que réphquer

— J'ai lu des romans, dit-elle d'une voix étouffée.

' — Mon histoire ne sera pour vous qu'un roman de plus j je vous dévoilerai mon âme et vous ne croirez qu'à mon imagination.

— Si j'avais voulu lire un roman de plus. Je ne serais pas venue vous le demander.

— Il faut partir, dit le sergent des archers. La religieuse s'inclina. .

— Adieu, monsieur; ne m'oubliez pas, j'attends votre confession;

La religieuse passa entre les deux gardes et monta les marches du cachot; au reflet d'une lumière lointaine, Théophile distingua sa robe noire et son voile blanc.

— Quelle est cette femme étrange? se demanda-t-il en e frappant le front; est-ce une religieuse, est-ce un ange, st-ce une fée? — Si c'était Marie? — Non; c'est quelque r>lle dame de la cour, quelque duchesse ennuyée qui îierche des aventures et qui n'a pris le vêtement des religieuses qu'afm d'arriver plus tôt près de moi. Qu'im- >orte? elle saura ma vie.

Et, le jour même, Théophile relut en son âme le beau ivre du passé.

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