‹ La pécheresseChapitre 4 sur 18 · LA TRÉPASSÉE · texte numérisé non relu

LA TRÉPASSÉE

« Oui, madame, vous saurez ma vie ; je vous retracerai les chemins et les sentiers qui m'ont conduit à ma perte; je vous peindrai cette chère solitude qui me fut si fatale, cette solitude peuplée de pampres généreux et d*agrçstes bocages ; je vous dirai les chastes amours de mon âme; je vous confierai les furieuses passions de mon cœur. ïoP bu à la mauvaise fontaine des passions ; j'ai puisé à toutes les sources de Tamour. Nul en ce monde n'a plus aimé que moi; hélas ! nul en ce monde n'a plus souffert. Ah ! que ne puis-je encore, belle Dafné, boire à vos lèvres, jusqu'à la plus folle ivresse, ce vin de l'amour que j'espérais boire jusque sur les lèvres de la mort !

« Hier, mes souffrances me mordaient et me déchiraient. J'étais dans la fosse aux lions. Vous m'êtes apparue dans mon cachot comme l'ange qui sauva Daniel ; vous m'avez dit d'espérer, j'espère; je me sens revivre; vos

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paroles murmurent dans mon cœur, votre image se miro dans mon âme: — ne voit- on pas des eaux impures réfléchir la pureté du ciel?

Oui, grftce à vous, j'espère au ciel :

n fit que ce troupeau farouclie Tout prêt à dévorer Daniel Ne trouva ni grriffe ni bouche :

C'est le même qui fit jadis Descendre un air de paradis Dans l'air brûlant de la fournaise Où les saints, parmi les chaleurs, Ne sentirent non plus la braise Que s'ils eussent foulé des fleurs.

ff Je vais donc vous écrire mon histoire : vous trouverez peut-être que mon style a perdu sa couleur castillane, ses hardiesses superbes, sa fantasque harmonie ; c'est que je suis déjà vieux à trente ans, c'est que les larmes ont amolli ma plume.

« Vous avez vu ma prison, madame, ou du moins vous avez ressenti sa froide humidité; j'aimerais mieux braver les éclats de la foudre que d'y passer un an d'une nuit obscure; j'ai perdu la lumière, et je me croirais aveugle si les yeux étincelants de mes gardes ne dardaient éternellement. Le soleil ne vient point ici : à midi seulement de légers sillons, pâles comme des rayons de lune, passent au travers de la porte ; ce ne sont que des éclairs dans une nuit dorage.

« Ce matin, par une faveur inouïe, le geôlier m'apporta un petit luminaire en corne dont la tremblante clarté glisse sur ces quelques lignes et sur ma main fiévreuse. N'est-ce pas la lampe des morts?

f Ha famille est d'une noblesse ancienne et reconnue. Je suis gentilhomme si j'en crois ma main quand elle tient mon . épée. Je passe par-dessus l'histoire de notre

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blason; je passe par-dessus les premières aurores de ma vie; je ne vous ennuierai point de mes enfantillages; d'ailleurs, le temps a jeté un voile épais sur mes jeunes années ; j'aurais beau déchirer ce voile, je ne verrais que des lambeaux épars çà et là. L enfance n'est qu'un prologue ennuyeux; le premier acte de la comédie humaine ne s'ouvre qu'à l'instant où l'amour fait une brèche à notre cœur. Aussi, quand on retourne dans le passé, on ne s'arrête guère que devant un souvenir amoureux. Moi, quand je retourne dans le passé, je chancelle et je pleure, je pleure mes ' espérances éteintes, ces belles et ardentes espérances qui allument le cœur. C'est en vain que je rappelle aujourd'hui leurs flammes si rouges, si bleues, si vagabondes ! Le soleil est couché.

« Après ces horribles guerres de religion, où Dieu n'était pas, ces guerres sacrilèges! qui ont fait tant de meurtriers et tant de victimes, mon père, qui était huguenot, craignit les vengeances des catholiques et se réfugia dans le manoir que Blanche deCastille légua à nos aïeux: c'est un château bizarre bâti au bas de la colline de Sainte-Radegonde *, à la sortie occidentale de ce village. Là, mon

* Le château de Théophile est encore debout. Un de mes amis, homme d'esprit et poëte en action, M. Alfred de Monciaux, qui est allé vivre là-bas, m'a écrit son voyage aux ruines de ce donjon.

« Château d'Overton, près Damazan, 26 décembre.

«Cher maître, ainsi que je vous l'ai promis, je me suis mis à la recherche de l'ancienne demeure de Théophile.

«Ma première visite à Sainte-Radegonde a été attristante. J'ai inter-

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enfance s'écoula simple et calme, tantôt en ètudcâ, tantôt en promenades, mais cependant plus souvent au milieu des bois et des prés qu'au milieu des livres. Quel livre plus sacré que ce grand livre dont la première page est le ciel et la dernière la nature! Dès qu'il faisait jour, je sortais du château, avec la légèreté d'un faon, je traversais les vallons, je franchissais les ruisseaux, je gravissais les montagnes, plein de ce bonheur d'aimer tout qui s'évanouit avec l'ignorance. J'aimais à m'égarer loin du manoir, à perdre de vue sa plus haute tourelle, à m'isoler dans un ravin profond.

a Souvent je ne rentrais qu'au coucher du soleil, dont les teintes mélancoliques enflammaient ma rêverie. Au

rogé le pays tout entier, les jeunes et les -vieux, les intelligents et les bêtes, les modestes et les orgueilleux. Les uns m'ont demandé si ce Viau n'était pas l'ancien entrepreneur du château d'Aiguillon; d'autres si ce n'était pas un cafetier riche et retiré des demi-tasses et des petits verres; un autre enfin, un animal, m'a demandé. Dieu me pardonne, si ce n'était pas un chien de chasse. Hélas I comme toujours, le poëte était ignoré sur le lieu même de sa naissance.

«Dans une seconde visite j'ai vu le curé d'Aiguillon; celui-là connaissait bien Théophile comme un grand homme du cru, mais ne savait où placer sa demeuré.

«De guerre las et ne voulant pas, comme on dit jeter ma langue aux chiens, je m'adressai à mon pépiniériste qui demeure par là-bas. Ce pépiniériste, vous allez voir est un homme de tête, breveté par la îîociété d'horticulture (président, M. de Morny), pour avoir découvert ou inventé un pêcher à fleurs triples, sans feuilles, et dont le fruit n'a ni odeur ni saveur. C'est affreux, mais bien remarquable à ce qu'il parait. A cet homme qui m'est tout dévoué je donnai l'ordre (l'avoir à me fournir dans la huitaine, savoir : le château de Théophile de Viau et vingt-quatre poiriers assortis, duchesse d'Ângoulême, bon chrétien d'Amalis, beurré d'Arembert. Quatre jours après, je recevais ma commande.

«L'homme au pêcher triple avait été chercher des inspirations au café d'Aiguillon. Là, il avait rencontré le cafetier en retraite. Par merveille, Tex-débitant de chicorée se trouve être le propriétaire wême du château de Boussére, et, chose plus merveilleuse encore, il

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château j*ètais toujours sombre et ennuyé, les salies solitaires me semblaient des prisons et mon père un geôlier. Je voyais à peine mon frère, héros de vingt ans, qui s'était vaillamment enrôlé avec Bellegarde.

« Un malin dp décembre, je sortis, suivant ma coutume, malgré la neige qui ensevelissait la montagne et la

sait que Théophile loin d'être un chien de chasse, a été un grand poëte, poète dont il se propose naturellement de devenir un descendant d'ici une quinzaine d'années.

a En un temps de galop j'ai couru àBoussère.

« La description qu'en fait le pauvre Théophile, du fond de sa prison semble faite d'aujourd'hui.

Là, se voit un pelil diasteau, Joignant le pied d'Un grand cosleau.

« La tourelle est toujours là, un peu ruinée pourtant, coiffée d'un toit de rencontre, mais pas moins fière pour cela.

a Le manoir, sur le bord même du Lot, à deux cents toises du village de Sainte-Radegonde ( et non pas Boussère Sainte-Radegonde, comme l'écrit notre ami Gautier), dépasse toujours de la tête les maisons plus humbles groupées à l'entour.

<f La colline est à la place indiquée, le terroir maigre et coupé de roches n'a pas changé, l'excellent clairet qu'elle produit n'a pas change non plus, c'est moi qui vous l'affirme, eu bas les prairies sont toujours fraîches et plantureuses, les bois feuillus et pleins d'ombrages.

«Je vous adresse ci-joint un informe croquis de Boussère, j'y ai apporté toute mon ignorance en fait de dessein. J'espère que vous ne vous tromperez pas sur mon intention, c'est un château et des arbres que j'ai voulu faire;/ n'allez pas à votive tour prendre cela pour un chien de chasse.

«Théophile Gautier commet une autre erreur, il place Boussère à une demie-lieue du port Sainte -Marie. Cette ville, que vous avez traversée en chemin de fer est bien au delà d'Aiguillon et à quatre lieues au moins de Sainte-Radegonde.

c N'oubliez pas votre promesse, nous marquerons de blanc les journées que vous voudrez bien nous donner. Déjà votre chambre

est prête. Kous irons à Boussère, nous irons , nous irons où vous

voudi;ez, et nous ferons ce qui vous plaira. i>

J'irai à ce double pèlerinage pour évoquer l'ombre du mort et retrouver le cœur du vivant.

?allée. Le soleil rayonnait sur un ciel pâle et clair; je suivis le chemin de Pansy, écouCànt gémir la brise dans les branches argentées. Pansy est un joli village qui se trouve groupé sur Taulre versant de notre montagne, à une lieue de Sainte-Radegonde. Au bout d'une heure, i'arriyai sans y penser aux premières maisons. Sur le seuil (l'une chaumière, une jeune paysanne, la quenouille en main, regardait du côté de TégUse. J'effleurai cette femme en passai^t. Elle me regarda avec surprise et bientôt avec compassion.

« — 11 doit mourir de froid! murmura-t-elle.

(( Je revins sur mes pas.

« — Oui, j'ai froid, luidis-je: est-ce que vous avez du feu?

« Elle sourit avec malice :

< — Oui, en vérité, nous avons du feu, mon jeune seigneur ; entrez et chaufTez-vous.

« C'étaient la maison et la femme du garde-chasse du château.

c Je franchis le pas de la porte, je m'avançai vers la cheminée, et, m'asseyant sur un escabeau tout patriarcal, je caressai un épagneul des plus beaux qui sommeillait à mes pieds. Je vois encore ses grandes oreilles brunes, sa robe tachetée et sa queue blaache qui formait le plus beau panache du monde. La jeune paysanne déposa un fagot (1 épines sèches sur le brasier, elle s'agenouilla dans l'âtrc et souffla à belle haleine.

« Les cloches de Pansy sonnèrent un glas.

« — On va marcher au cimetière, se dit tout bas la jeune femme.

« — Qui donc est mort? lui demandai -je.

« — Hélas ! monseigneur, une pauvre jeune fille de seize ans. Son vieux père est bien à plaindre ! c'est l'intendant du château. Il n'avait qu'elle seule au monde, et

b voilà morte! morte dans sa beauté, avant son père qui a des cheveux blancs ! Le ciel est donc aveugle ! le convoi va passer; parmi les jeunes filles qui accompagnent leur malheureuse amie, j'espère voir mademoiselle de Vertamond, car Isaurc était sa protégée. Je vais enfermer le chien dans l'étable, car il la connaît de vieille date : il s'élancerait vers elle comme un beau diable.

« J'étais sur le seuil ; je rentrai dans la chaumière. La paysanne jeta sa quenouille sur son lit, s'approcha du lavoir, appela Mercure et lui passa une jatte de lait devant le nez. Le chien fit plusieurs joyeux bonds et se mit à aboyer a la vue d'un chat angora qui s'était glissé près de lui comme un courtisan. La jeune femme, prévoyant un combat à outrance, chassa l'hypocrite du pied ; elle ouvrit la porte de l'étable et déposa la jatte de lait sur 1 escalier. Mercure, après avoir regardé d'un air triomphant le chat qui était venu se blottir dans mes jambes en faisant la roue, alla sans retard boire son lait. Sa maîtresse referma la porte sur lui et reprit sa quenouille. La flamme pâle des épines, le doux et calme intérieur de la chaumière, le récit simple et touchant de la jeune femme, ses regards ardents qui se reposaient avec bonheur sur mon joli costume de chasseur et sur mes longs cheveux, encore humides du givre de la matinée, tout cela m'avait, comme on dit dans mon pays, mis le cœur sur la main. Cependant le chant des psaumes et la sonnerie lugubre des cloches retentirent sourdement en moi. Je me rappelai la pauvre Isaure, qui avait passé sur la terre comme un éclair au ciel; je crus la voir étendue dans son cercueil, la tète mollement penchée sur l'épaule, comme une dormeuse tourmentée d'un songe sinistre ; je crus voir ses lèvres mortes, qu'une bouche amoureuse n'avait jnmais animées; mon imagination prit mille teintes ro-

manesques et poétiques, f mon Dieu, dis -je avec regret, pourquoi la laisses-tu mourir si tôt? Nul ne Taima pendant sa vie, je veux l'aimer après sa mort! »

«Cependant le convoi était sorti de Téglise; déjà je voyais le prêtre et les desservants qui marchaient en tète et chantaient les belles paroles des psaumes. La femme du garde-chasse soupira et versa deux larmes.

(( — Elle était si douce et si belle, dit-elle en baissant la tète.

« Le cercueil fut bientôt en face de nous ; il était recouvert d'un ample drap virginal parsemé de larmes d'argent; huit jeunes filles vêtues de robes blanches, se détachant à peine des nappes de neige tombées sur le chemin, portaient le brancard avec enthousiasme ; d'autres jeunes filles, pareillement vêtues, suivaient. D'après la coutume du pays, toutes avaient de longs voiles noirs qui cachaient leurs figures éplorées. « Ah ! pourquoi cacher ces larmes-là? murmurai-je tristement.» La queue du cortège se composait de paysans ; le père de la morte s'appuyait sur le bras d'une de ses sœurs et regardait autour de lui d'un œil hagard en tendant la main.

« —On dirait une troupe d'anges, dit la paysanne à la vue des compagnes d'isaure. Je ne vois pas encore mademoiselle Marie, pourtant sa vieille cousine est dans le cortège.

« À cet instant, Mercure aboya à la porte de l'étable*

« — Ce bon Mercure ! reprit la jeune femme qui venait de découvrir mademoiselle de Vertamond près du cercueil. Il serait aveugle qu'il la reconnaîtrait avant moi, car il a été élevé au château. La voyez-vous, monseigneur, mademoiselle de Vertamond? celle qui porte d'une main une couronne de roses blanches et de l'autre un missel d6ré. Sans son voile, vous contempleriez la plus Wle fille du monde.

« J^écoutais à peine ce que me disait la paysanne ; je voyais bien mieux Isaure, quoiqu'elle fût à jamais cachée aux regards humains, que la jeune fille dont la robe flottante attirait mes regards. Le convoi s'éloigna; comme il tombait quelques flocons de neige, je rentrai avec la paysanne, qui ranima le feu. Nous restâmes silencieux pendant un instant; Mercure aboyait toujours, on l'entendait s'élancer contre la porte impassible. Les gémissements du vent, les chants lointains, la voix lente des cloches, traversaient mon âme comme une musique funèbre.

« — Isaureî Isaure! m*écriai-je tout à coup.

« La jeune femme me regarda toute surprise.

« — Vous la plaignez, monseigneur. 1^ pauvre fille! être enterrée par un temps pareil ! on va remplir sa fosse de neige et de glaçons : dans la belle saison, à la bonne heure, le sable est plus léger et l'herbe pousse sur la 'tombe.

« J'avais la même pensée que la jeune femme ; il me sembla que la neige et les glaçons dont elle parlait tombaient lentement sur mon cœur. Elle s'approcha d'une fenêtre ogivale en essayant devoir le cimetière au travers des vitraux ternis.

« — Tout est fini ! dit-elle en se retournant sur moi ; je ne verrai plus Isaure ; et vous, monseigneur, vous ne l'aurez jamais vue.

« En effet, mes regards ne s'étaient pas reposés sur celle que je voulais aimer et que j'aimais déjà ; les yeux de mon imagination seuls cherchaient à saisir la forme, la couleur, la plus fugitive nuance de la trépassée ; mille images nuageuses s'animaient devant moi : tantôt c'était une jeune fille blonde comme un rayon de soleil, dont les yeux bleus semblaient venir du ciel ; tantôt c'était une enfant du Midi, mollement penchée au-dessus des eaux

el suhrant avec coquetterie les ondulations de sa brune chevelure dans le miroir tremblant. Ou bien je me trouvais la nuit dans une chambre jaunie par le reflet funèbre d'une petite lampe de terre. La neige tombait au dehors, on eût dit que Dieu laissait pendre ses cheveux blancs sur le monde; j'entendais dans le lointain les sifflements de la bise et le cri des orfraies ; dans le fond de la chambre il y avait un lit voilé de rideaux de serge blanche, et dans celitlsaure qui se débattait contre la mort; tout auprès, agenouillé et les mains jointes, son père priait et suivait les mouvements de la mourante. Qu'elle était belle encore dans sa blancheur de marbre !

« Cette apparition se fut à peine évanouie qu'une jeune fille entra vivement dans la maison. En me voyant, elle se troubla et voulut sortir; mais la paysanne lui prit la main et s'écria avec transport :

« — Mademoiselle Marie !

c — Oui, dit la jeune fille, je voulais voir un instant Mercure; ma cousine que j'ai devancée va me prendre en repassant.

« Mercure, qui était sorti de Tétabie par une lucarne, vint alors se précipiter sur mademoiselle de Vertamond. Elle eut d'abord peur ; mais, se rassurant bientôt, elle lui fit mille caresses d'enfant. J*étais muet et immobile devant cette scène charmante. Mercure, brisé par sa joie, était couché sur la dalle et versait des larmes, les plus belles larmes de chien !

< La cousine de mademoiselle de Vertamond arriva toute surprise et toute impatiente.

6 Cette cousine était madame Henriette de Montbrun, une vieille folle de ^rés de quatre-vingts ans, qui gardait le château en l'absence du marquis. Elle avait vieilli dans la retraite et dans l'amour de Dieu, après une jeunesse

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des plus profanes ; aussi elle veillait sur Marie afec la sollicitude d'un ange et la science d'un démon.

« Elle avait mis un pied sur le seuil de la porte et elle attendait sa belle cousine.

(( — Si madame de Montbrun voulait se chaurfer? dit la paysanne d'une voix timide.

« Elle ne répondit que par un signe dédaigneux. La pauvre paysanne fut vengée par une franche accolade de mademoiselle de Vertamond.

(( Marie s'inclina légèrement vers les trois personnages de la chaumière (le chien comptait plus que moi, sans doute) et franchit le pas de la porte. La paysanne eut beaucoup de peine à retenir Mercure, qui nous deman< dait par ses cris plaintifs pourquoi <m le séparait de sa première amie.

« Le soir, je descendais rapidement la colline, en proie aux plus violentes agitations. Je venais de me reposer sur la borne plantée entre les vignes de Sainte-Radegonde et les vastes prairies de Pansy, lorsqu'à ma grande surprise Mercure, haletant, vint se rouler à mes pieds; je ressentis une joie infinie, mais bien vite troublée par la vue de quelques gouttes de sang dont sa gueule meurtrie arrosait la neige. Le pauvre chien avait été battu par le garde-chasse ivre. Je n*eus pas de peine à l'attirer à Sainte-RadegQnde, car dès que je me remis en route il s'attacha à mes pas comme un vieil ami.

«A mon retour, je voulus monter à ma chambre; , mais, en traversant le vestibule, j'y trouvai un vieillard qui se leva à mon approche et me dit d'une voix cassée : « — Gentilhomme, assistez dans son malheur un poêtd errant; autrefois j'avais aussi un château, mais je suis huguenot, et les catholiques l'ont incendié ; j'ai fui mon pays dans la crainte de leurs tortures et aujourd'hui je

marche au hasard, jusqu'à Tbeure où mes pieds chancelants trébucheront à la tombe; au moins ne me laissez pas mourir de froid ou de faim ; ne me laissez pas mourir en maudissant un Dieu que j'ai chanté.

f J'écoutai tout surpris ces orgueilleuses paroles, qui contrastaient étrangement avec les haillons du vieillard ; il me vint à la pensée que c'était un de ces aventuriers comme j'en voyais souvent, qui se paraient de toutes les pompes du mensonge. J'allais passer outre, quand le souvenir d'Homère mendiant combattit mon ingrate pensée.

« — Hélas! reprit-il en me prenant la main, les maux que j'ai souRerts depuis ma fuite ont surpassé toutes les tortures du monde, et sans la poésie, cette douce fille, qui seul ne m'a pas abandonné, je me fusse jeté à l'eau. La poésie m'a consolé, elle a couronné de fleurs ma misère, elle a mis dans mes regards le prisme de l'arc-enciel; sans le froid et la faim qui m'assiègent souvent, je me croirais le plus < grand seigneur de la cour; près de cette chère compagne, j'oublie qu'il me faut mendier, je m'endors doucement sur la paille, je traverse avec insoudance les furies de Phiver. sainte et divine poésie ! il fut un temps- où je ne l'adorais qu'à mes heures perdues ; maintenant je suis sans cesse agenouillé devant elle, je lui sacrifie tout l'amour qui reste en mon flme.

« L'œil du vieux poète s'était animé; un éclair d'enthousiasme glissa sur son front; je sentis déborder en moi une grande pitié, et, n'ayant dans ma bourse que des médailles romaines, j'allai prendre mon manteau qui se trouvait accroché dans le vestibule et je priai le mendiant de s'en couvrir; il saisit ma main et y sema une larme de reconnaissance, en priant Dieu que la poésie vienne aussi me consoler en mes jours d'adversité. Je montai à ma chambre en pensant à l'inconstance et à la

bizarrerie des destinées humaines, qui s'amusent à faire avec nous des romans, des poèmes et des tragédies d*un beau caractère.

« Je revis aver. émoi ma petite chambre d'écolier, mon lit qui était presque un berceau, lantil avait Tair innocent, mon vieux fauteuil vermoulu» mes livres bien- aimés. Il me sembla que mon absence avait duré un siècle. En effet, en quelques heures, quel pas immense dans ma vie! J*étais parti le matin plus ignorant qu un écoUer, je m'en revenais avant le soir avec un printemps dans Tâme et du feu dans le cœur. A mon départ, j'étais un enfant; à mon retour, j'étais un homme. Il nous arrive souvent de vieillir d'un siècle en peu d'instants; les passions font toujours mentir le calendrier. Je m'étendis dans mon fauteuil et j'élevai mon regard sur les roches de la montagne; je repassai mes souvenirs de la matinée; le nom d'Isaure effleura bientôt mes lèvres. En m' égarant dans mon imagination, j'y trouvai un cercueil, et, soulevant le couvercle d'une main défaillante, je vis' avec un plaisir amer le Unceul qui dessinait confusément les contours de la trépassée. Le dirai-je? poussé sans doute par un mauvais esprit, j'arrachai ce dernier vêtement d'Isaure et je profanai son doux visage d'un baiser chaste et furieux. Voilà quelle fut la joie funèbre de cet amour qui me venait comme un souvenir du ciel. Ah! pourquoi ce baiser sépulcral n'a-t-il pour jamais glacé mes lèvres ! »

« J'aimais, j'aimais d'un amour religieux, austère, arcb **Qci:élique, une femme que je n'avais pas vue, et je

priais sans cesse Dieu de me montrer celte sœur des

anges. Quand un nuage blanc fuyait au-dessus de moif

mes yeux le suivaient dans sa course; s*il atteignait un

autre nuage, j'éprouvais d'affreux déchirements de cœur,

je croyais voir Isaure se donner à un amant du ciel; s'il

s'avançait tout seul à l'horizon, j'étais heureux^ et quand

il disparaissait, je lui criais : « Mon beau nuage, fantôme

c ou messager d'Isaure, reviens toujours au-dessus de

f moi ! » Le soir, sur le ciel brunissant, quand les étoiles

reparaissaient peu à peu, j'en regardais scintiller une vers

Pansy et comme les mages j'adorais cette étoile.

c La neige durcie couvrait toujours les champs ; lèvent

l'avait balayée des angles de la montagne qui laissait voir

çà et là l'herbe jaunie. La nature était plus morte que ja-

mais sous son pâle linceul; pas un rayon, pas une feuille

verte, pas une chanson : la bise seule gémissait sur la

branche dépouillée. A toute heure, des nuées de corbeaux

venaient s'abattre sous ma fenêtre ; dés l'aube naissante

j'entendais les plaintes d'une famille de mésanges qui ne

trouvaient à becqueter qu'un* tronc de mûrier où elles

s'étaient réfugiées ; pendant toute la journée je ne voyais

que des moineaux en disette. Ce spectacle allait bien au

deuil de mon amour, mon amour qui devait finir avec

l'hiver !

ff Ce songe vint me surprendre une nuit. J'étais dans

un désert aride; un crêpe funèbre voilait le ciel, Todeur des pavots et l'odeur de la tombe m'arrivaient par bouffées; je n'entendais que le silence,jene voyais quel'ombre, j'étais saisi d'une froide horreur. Un sillon lumineux traversa l'espace et un ange se pencha vers moi : « Je suis l'âme d* Isaure, » me cria-t-il d'une voix solennelle. Je regardai dan§ ma surprise; mais, le sillon de feu m'éblouissant, je vis à peine les ailes agitées de l'ange.

« Au bout de quelques secondes, un autre sillon lumineux courut sur la terre, un abioQe s*ouvrii et une voix funèbre me cria : « Je suis le corps d'Isaure. »

« Je me sentis jaloux; je voulus me jeter dans Tabime ténébreux où j'entrevoyais la morte ; mais la vie se dressa devant moi belle, luxuriante, dominatrice, et je m'éveillai par degrés.

' « Quoiqu'il ne fût que deux heures du matin, je ne pus me rendormir; mon rêve, qui me brûlait le front, me disait solennellement que cette âme et ce corps, qu'en vain j'avais voulu saisir, ne pouvaient être à moi: le ciel et la terre avaient repris leur proie pour l'éternilé. N'était-ce point aussi un suprême avertissement? mon amour profane pour des choses devenues^ sacrées ne semblaiMl pas criminel à Dieu?

fl Le lendemain, vers le soleil levant, je me remis en promenade. Une pluie douce avait tombé pendant la nuit, la neige coulait dans les chemins. Quand j!eus gravi notre montagne, je contehiplai longtemps le ch'àteau de Pansy et la nuageuse fumée s'élevant au-dessus; mon âme se perdit dans les noires crénelures des tours, dans les fenêtres de la façade, toute désespérée de n'y point voir apparaître Marie. En redescendant le sentier, je remarquai avec une profonde tristesse les blocs die neige qui roulaient sous mes yeux et je m'écriai : Comme ces neiges fondantes, mon premier amour, le fantôme d'Isaure, a couvert mon âme ; comme ces neiges, mon amour s'en va. Il faut que la vie soit une ivresse qui se renouvelle sans cesse. Ce n'est plus assez pour mon cœur d'aimer les pâles visions de la mort, de respirer les lys du rivage céleste; ma bouche s'allume, ^t, avant que la violette frileuse tremble sur la colline en versant son baume, je veux trembler sur le cœur d'une femme.

« Pareille à Tanémone, cette doucefleur du vent, Isaurc n'avait pas fleuri qu'un instant dans mon âme. Au-dessus de sa tige morte, une autre fleur, tendre et fragile encore, inclinait son calice épanoui. Après avoir aimé dans le ciel, j'allais aimer une fille du ciel. Le miroir où je voyais Isaure venait de se tourner ailleurs ; c'est en vain que je la cherchais toujours, je commençais à y voir mademoiselle de Vertamond. »

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