LIVRE
MADEMOISELLE DE VERTAMOND
« Durant les jours du dégel, je demeurai au château, plongeant mes x*egards sur des espérances lointaines, sur un passé tout palpitant encore. Mes souvenirs de la veille ne sont pas les plus doux; ils sont empreints d'une amertume que le temps emporte en passant. Âq contraire, le temps secoue sur les espérances la poussière d'or de ses •ailes : il faudrait n'avoir jamais que de viepx souvenirs et de jeunes espérances.
« Dans le mois de mars, il nous vint de belles et pures journées, de douces aurores du printemps qui soupirait à midi sur les pêchers en fleur. Les feuilles et les oiseaux revenaient sur les branches; déjà les enfants cueillaient la primevère dans nos prés. Un matin j'ouvris à Mercure la porte de sa prison et je sortis avec lui du châ-
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(eau, tout en respirant les giroflées et les amourettes naissantes. Je gravis le sentier des \ignes, ce beau sentier ombragé de berceaux d'églantiers et d'épines blanches ; sans trop m'en douter, j'arrivai dans la vallée de Pansy, et/renicontrant un tertre où se jouait l'ombre des branches nues d'un platane, je m'y couchai auprès de Mercure, qui se mit tout à coup à aboyer joyeusement. Je m'imaginai que c'était après un cavalier qui fuyait au loin, mais il sauta par-dessus ma tête et s'élança avec une rapidité prodigieuse vers mademoiselle de Vertamond, qui s'asseyait dans une avenue de chênes.
c Au bout d un champ de blé, d'une verdure éblouissante, il atteignit bientôt sa douce maîtresse et tomba à ses pieds. Marie lui prit la tête dans ses mains, la baisa et regarda autour d'elle. Me voyant sous mon platane, elle devint pensive. Après av))ir savouré les douces caresses de cette blanche main, Mercure, qui me croyait inquiet, revint à moi tout triomphant et me regarda avec orgueil. A mon tour, je lui pris la tête dans mes mains pour la baiser; je croyais respirer un souffle de Marie. Devinant aux mouvements de Mercure qu'il allait recourir vers elle, je cueilUs une violette et l'attachai par la tige à son collier d'argent. Hais Mercure avait à peine bondi dans le blé que ma pauvre violette s'échappa du collier; je le rappelai d'un ton mécontent. Mon cri parvint à l'oreille de Marie, elle me regarda, je me sentis rougir et je fis signe ù mon imprudent messager de poursuivre sa route; il ne me comprit point et vint se jeter à mes pieds, en levant vers moi ses grands yeux verts. Sa mine effarée me fit sourire. Je cherchai une autre violette, mon regard tomba sur une clochette d'un blanc neigeux, pareille à la fleur du liseron des haies : je l'arrachai et la gUssai entre lés dents de Mercure, qui franchit en deux sautsleverdoyant
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champ de blé avec ua air d'intelligence. Marie se leva à son approche, elle le caressa encore et s'éloigna vers Pansy en lui faisant signe de retourner vers Sainte*Radegonde.
a Mercure la suivit tête baissée pendant une minute; il revint sur ses pas, mais flottant entre elle et moi. Avant de disparaître dans le Bois«aux-Grives, charmant bms de figuiers qui couvre un des versants de la colline, Marie le regarda une dernière fois; il arriva'bien triste sur le tertre et parut se soucier fort peu de mes consolations. Comme il n'avait plus la blanche clochette aux dents, j'eus l'orgueil de croire que Marie l'avait prise; pourtant, quand la première bouffée de vanité se dissipa, je réfléchis que la fleur avait bien pu se détacher toute seule des deqts de Mercure, et j'allai, moins confiant, chercher une assurance dans l'avenue. Je n'y trouvai point la clochette; longtemps mes mains glissèrent amoureusement sw Thérbe que les jolis pieds de Marie avait foulée. xiiés mains! quel frémissement vous agitait alors! '
a Dans l'herbe du chemin il y avait déjà des margue< rites; j*en cueillis et j'en mis sur mon cœur.
fl Les jours suivants me revirent sous le platane et dans l'avenue.
a Cependant mademoiselle de Vertamond ne reparaissait pas; n'espérant plus guère la revoir^ je la regardais dans mon cœur, mais j'allais toujours sous le platane. Un matin, j'emportai un volume des Amours de Pétrarque; cette belle lecture, la poésie de mon amour, la voix des zéphyrs printaniers, m'inspirèrent ces premiers vers d'une élégie : '
Aussi souvent qu'amour fait penser ^ mon àme Combien il mit d'attraits dans les yeux de ma dame,
Combien oe m'est d'honneur d'aimer en si bon lieu,
Je m'estime aussi grand et plus heureux ^qu'un dieu.
Âmaranthe, Pbilis, Galiste, Pasithée,
Je hai§ cettie mollesse à vos noms affectée :
Ces titres recherchés ayecques tant d'appas
Témoignent «pi'en ^H'et vos yeux n'en avaient pas.
Au sentiment divin dé ma douce furie,
Le plus beau nom du monde est le nom de Marie.
a Je redisais ces vers avec enthousiasme, quand j'entrevis Marie à la sortie du bois de figuiers; Mercure, que je croyais à mon côté, bondit tout à coup devant elle. Je tressaillis et je portai la main à mon front et à mon cœur. Je me demandai ce que je devais hasarder ce jourlà; il me vint à la pensée d'envoyer, par mon messager, un fragment de l'élégie; mais, craignant que cela ne parût trop hardi, je priai l'inspiration de me souffler encore quelques vers : j'écrivis ceux-ci sur une page de Pétrarque : •
' Ce que donne Apollon pour embellir sa sœur, Et toutes ces fleurs d'or dont l'aurore se pare Quand elle va baiser son amoureux chasseur, A vos grâces, Marie, à peine se compare.
c Marie aHa s'asseoir près du platane; Mercure vint me retrouver. Je détachai la feuille où j'avais inscrit mes quatre vers, mais je m'y pris si mal que je la déchirai. Enfin, après une longue méditation, je traçai au-dessus du litre des Amours de Pétrarque : Vous êtes le soleil adoré DE MON AME. Je mis le livre dans la gueule de Mercure/ qui courut rapidement le déposer aux pieds de Marie ; elle le prit avec candeur et l'entrouvrit; mais à cet instant sa vieille cousine apparut au-dessus des jeunes touffes du bois.
a La pauvre fille se leva et marcha rapidement vers elle en repoussant Hei;cure, qui lui redemandait le livre par ses jappements; dans son trouble, elle aborda madame deMontbrun, Pétrarque à la main. Au même instant , je la perdis de vue. Et que de fois, mon Dieu! j'allai me plaindre de son absence aux chênes de Tavenue! J'ai vu tomber les -fleurs roses du pêcher, j'ai vu grandir les seigles, j'ai vu les marguerites émailler les chemins verts, j'ai vu toutes les métamorphoses du printemps, sans qu'elle reparût à mes regards lassés de chercher en vain. Qu'elles sont lentes à passer, lesheures d'attente. Hais la vie n'est qu'une attente : on attend l'amour, la gloire, la fortune; la mort seule se trouve au rendez-vous.
« Mon amour pour Isaure, les lointaines apparitions de Marie sous le platane et dans l'avenue, mes promenades dans la vallée de Pansy, avaient versé goutte à goutte dans mon âme une mystérieuse poésie qui déborda bientôt. De vagues harmonies s'éveillèrent en moi, tantôt joyeuses tantôt lugubres. Je sentais au fond de mon cœur une goutte de la divine rosée, qui, réfléchissant toutes les belles choses, reposait là comme une larme de l'aurore dans le calice d'une fleur. La vie me semblait un pèlerinage vers le ciel par une route sans ronces et sans pierres, où tout le monde marchait en chantant Dieu, Tamour, le ciel, les roses. Que de fois, assis sur une roche, au sommet de la montagne de Sainte-Radegonde, le regard errant dans l'horizon infmi, j'ai rêvé aux merveilles qui m'entouraient. Le plus frêle insecte bourdonnant à mon
oreille, la fleurette oubliée dans Therbe que foulaient mes pieds, égaraient ma pensée dans des abîmes. Je voyais da mystère partout. Les églantines me semblaient le refuge des âmes des vierges; j'aspirais avec délices leurs parfums chastes et sauvages. Je croyais à la transmigration (lésâmes ; je pensais vaguement avoir été, dans le siècle passé, un noble et superbe Castillan, de nature guerrière, romanesque, amoureuse, courant les combats, les aventures et les femmes. Et puis, quand une hirondelle rasait le sol devant moi, j'avais le désir irrésistible de prendre mon vol, de la suivre dans les airs ousurlasurfacedeslacs; il me semblait me rappeler un temps ou j'avais des ailes. Qu'elle est vraie, cette pensée d'un poète anglais : « La vie c est un conte de fées qu'on écoute pour la seconde fois. »
« Mes solitaires promenades avaient mi attrait fatal : j'éprouvais une coupable volupté à fouler l'herbe naissante des chemins, à respirer le soufQe odorant d'avril, à voir dans les bois les rameaux s'entrelacer jusqu'à Té* treinte.
« Un soir, au soleil couchant, après avoir erré autour du château de Pansy, j'entrai dans la grande rue du village; la trompe du pâtre annonçait le retour des vaches, el les paysannes, à peine couvertes d'une chemise et d'une jupe, ouvraient les étables en les appelant. Je me rangeai contre un mur; au son aigu d'une clochette, le taureau me vint à la pensée; je levai la tête et je vis deux yeux verts qui jetaient un regard féroce et deux cornes diaboliques, toutes menaçantes, tourïiées contre moi. Je fis un mouvement, le taureau tit un mouvement pareil; je voulus avancer d'un pas, le taureau leva son pied pour me suivre; je teadis les bras» le taureau se dressa et parut se disposer. à s'élancer vers moi. Je pris la fuite et me précipitai dans la première maison qui se rencontra, sans me douter que
ce fût dans celle de Charlotte. Le chat angora gardait \e foyer et contemplait le souper d'un air hypocrite. A mon approche, il se mit à miauler tout doucement.
a Je m^ étais agenouillé devant lui pour le caresser, quand j'entendis du bruit dans Tétable. La porte était entr'ou verte. A la vue de Charlotte, je m'empressai de descendre le petit escalier.
n — Vous! mon jeune seigneur, s'ëcria-t-elle, vous n'êtes donc pas mort? Pourquoi tarder si longtemps à revoir vos amis? Je m'ennuyais à ne plus dormir. Rentrez donc par là, je vous suis à Tinstant; il faut que j'achève de traire ma vache pendant qu'elle mange cette touffe d'herbe ; ou plutôt asseyeZ'VOus sur ce tas de foin, nous causerons : j'ai tant de choses à vous conter! Le garde-chasse s'imagine que vous me faites V amour, v
a La jeune femme rougit. Je rougis aussi et je suivis des yeux les âlets de lait, qui semblaient glisser de ses doigts dans un seau de fer-blanc et qui imitaient en tombafit la voix méluncoUque des raines dans les soirées d'été. Charlotte, ayant dit adieu à sa vache, vint vers moi, et pencha le seau vers mes lèvres avec la meilleure grâce du monde. Elle voulut s'asseoir près de moi; j'ignore comment cela se fit, mais, au lieu d'être sur le foin, elle se trouva sur mes genoux. Elle me jeta un regard plutôt languissant que sévère et murmura en s'allëgeant :
« — Je suis bien lourde.
« Les mourantes clartés du jour n'arrivaient dans rétable que par une lucarne à demi tendue de toiles d'araignées. Cette lumière toute mytérieuse, le parfum du foin à peine fané, avaient un charme de douce volupté. J'ignore où j'en étais, quand un miaulement de chat vint à mon oreille et me rappela confusément le jour du convoi d'Isaure; involontairementje repoussai Charlotte, car
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pea à peu mes souvenirs s'éveillèrent. Je repassai toutes les phases de mon amour pour la trépassée, et» quand l'image de Marie glissa devant mes yeux, Charlotte caressait son chat angora.
« Je sortis bientôt; Charlotte demeura seule avec sa vertu. Il faisait nuit; au couchant, les vapeurs dormantes ^ perdaient peu à peu le manteau de pourpre que le soleil iear avait donné; le vent d*est, (Jiargé de rarome des fleurs, sifflait par intervalles dans le lointain. Je descendais la colline de Pansy le long du parc du château, loreille ouverte au chant des coucous, quand j'entendis un frôlement de robe; je regardai, tout frissonnant; je ne vis d'abord que les feuilles légèrement balancées et les vers luisants qui étoilaient l'herbe. Je me mis à marcher plus vite ; mais tout à coup une femme se jeta devant moi.
« — Mademoiselle de Vertamond, m'écriai-je,
« — ; Oui, dit la jeune fille chancelante. Ce soir, je vous ai vu près du château et je suis venue vous attendre sur le chemin; cachée là, près de cette petite porte du parc, je n'osais vous aborder.
« Ivre d'une joie céleste, j'essayais en vain de parler.
€ -^ Depuis que mon père est à la cour, reprit Marie, le prieur du château est un maître inflexible qui me blâme sans ceàse; ses yeux sombres me regardent toujours jusqu'au fond de l'âme. Du matin au soir, il m'entraine au prie-Dieu. Hier, après la communion, il m'a regardée longtemps avec tristesse et m'a dit que j'étais trop pure pour paraître dans le monde, où le Seigneur n'a psjs voulu que les anges soient profanés; qu'il fallait entrer au couvent et prendre le voile. Moi, au couvent, jamais ! Vous aurez pitié de mes peines, vous serez mon refuge et ma défense contre le prieur.
K — Oh ! oui, in'écrial-je en pressant la main de Marie fijur mon cœur.
f Mademoiselle de Vertâmond, tout effarée, retira doucement sa main et s'envola comme un oiseau. Je tendis vainement les bras pour la ressaisir. Je voulais la poursuivre, mais la petite porte du parc était déjà refermée.
« J'arrivai au logis plus agité que jamais. En m'ouvrant la porte, mon valet me demanda si je devenais fou. Je lui pris sa lumière des mains et je courus à la cabane des chèvres. Mercure se dressa contre la grille en jappant et parvint à la franchir. Nous nous roulâmes tous deux sur la paille. Oh! Mercure, m'écriai-je en lui prenant les pattes, tu ne sais pas encore mon bonheur ! Marie m'aime.
« Mercure baissa la tête et me lécha les mains. La pauvre béte était heureuse de ma joie, mais ne me com* prenait pas. « Ah ! si j'avais un ami ! » dis-je tristement. Les amoureux ressemblent aux vieilles dévotes qui poursuivent sans cesse leurs confesseurs. Or, je n'avais pas d'autre confesseur que Mercure; je voyais à peine mon père qui, se souciant beaucoup de notre voisine, madame de Bergier, se souciait fort peu de moi. Je laissai Mercure s'ébattre sur la paille et j'allai me coucher, mais pour ne pas dormir: ma joie me tourmentait sans relâche, comme une ardente maîtresse penchée au-dessus de son amant; je l'étreignais avec volupté, ou du moins j'appuyais mes mains sur ma poitrine en feu. Vers l'aube enfin, le sommeil m'arriva aux chants des alouettes. A midi sonnant je repris la route de Pansy. A peine au sommet de notre montagne, mon regard dévora la vallée ; je vis des faneuses dans les prés, des moissonneuses au milieu des seigles fauchés, des voyageuses sur le chemin; mais je ne vis pas Marie. Brûlé par le soleil, j'entrai dans le Bois-aux-Grives. A peine arrivé sous les premières touffes de figuiers, je me
jetai à terre et j'essuyai mon front au pied moussu d'un orme prodigieux qui dominait tous les arbres voisins. Un ruban rose voltigeait à l'une des branches tombantes; je ne sais combien de pensées romanesques m'envoya ce ruban; je suivais en riant ses ondulations capricieuses et je me demandais comment il se trouvait là : s'il eût été accroché aux ronces du bois, je l'aurais pris pour la jarretière de quelque jolie paysanne ; mais à une branche cTarbre, c'était sans doute un signe d'amant. Je le jetai par caprice au-dessus de ma tête. A cet instant, j'entrevis une robe à ramages au travers d'un mûrier ; je me sentis frémir, et, m'avançant à pas de loup, je plongeai un regard avide sur la plus belle dormeuse qui fut jamais: c'était Marie.
a Elle était indolemment couchée sur l'herbe; sa blonde tête reposait sur. le revers de sa blanche main. Que de candeur! que de chaste volupté ! Un lutin malicieux avait sans doute relevé le bas de sa robe, car sa jambe se voyait trop ; cette vue m'était fatale ; pourtant j'eus la vertu, en m'agenouillant, de baisser un peu le bas de sa robe; mais dites-moi, que serait-il advenu si ma main se fiM révoltée? Ce souvenir vient me brûler en ma froide prison. Dans ma contemplation, je respirai comme un divin encens la douce fraîcheur de son haleine. Une touffe de ses beaux cheveux était éparse- sur sa joue, j'admirais leur éclat, quand une guêpe vint s'abattre sur ses lèvres comme sur la pourpre de la vigne; j'agitai la main, mais il était trop tard"; la guêpe s'envola en laissant sur la bouche de Marie son dard envenimé. Mes lèvres s'y attachèrent soudain : la pauvre fille ouvrit les yeux et me repoussa en criant.
« — Marie ! Marie ! je t'aime, dis-je dans mon ivresse.
it Une ombre glissa sur moi; c'était l'ombre de madame
de Hontbrun. Elle entraîna Marie en me jetant un regard terrible. Je les suivais malgré moi, lorsqu'un comédien de campagne, échappé de je ne sais où, fondit sur moi et me renversa contre un chêne.
(( — Vous êtes fou ! loi dis-je en regardant son grotesque costume.
« Il jeta sa main sur sa flamberge.
a — Je suis fou! Gorbacque! s'écria-t-il, sachez donc que j*abats à mes pieds tous ceux qui me prennent mon soleil.
a II acheva ces mots en caressant ses accroche-cœur et en deux bonds il disparut. Ma colère tomba dans un éclat de rire. »
« Le lendemain, tout palpitant d'amour, je vins me coucher encore au pied de l'orme . gigantesque ; je vis, comme la veille, flotter un ruban rose à l'une des branches. Toute une histoire se déroula dans mon imagination. J'arrachai le ruban et je m'amusai à le défiler; j'avais à peine jeté au vent le dernier brin de soie, que Charlotte vint à passer, et, ne se doutant pas que je fusse là, elle se dit avec ennui :
a — Je ne vois pas de ruban; c'était pourtant hier le jour ! pauvre Charlotte !
* «Elle s'approcha du tronc de l'orme, et, me voyant tout à coup :
« — Sainte Vierge ! s'écria-t-elle, vous voilà !
« — Pauvre Charlotte! dis-jeen riant.
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<( Elle rougît, elle leva un.e faucille d'une rnaia tremblante et murmura :
« — Je viens couper une botte d'herbe pour ma vache.
« — C'était sans doute pour lier la botte d'herbe que vous cherchiez un ruban aux branches de cet arbre?
c Charlotte me fit plusieurs contes mensongers à propos du ruban. Nous marchâmes tous deux au travers des noisetiers et des touffes de chênes. Quand elle voyait de grandes herbes, elle s'empressait de les couper. Nous arrivâmes devant une roche qui jetait une belle eau claire sur le gazon ; à la vue de cette fontaine charmante, j'oubliai Marie un instant; j'admirai les teintes variées de l'eau; Charlotte s'agenouilla devant la roche et plongea ses lèvres dans le cristal; un violent désir me vint delà prendre dans mes bras pour la relever. Je fis un pas vers elle; je pense qu'elle devina mon dessein, car elle fit semblant de boire^encore. Je joignis mes mains sur son cœur ; elle joua si bien la surprise, qu'elle déchira son corsage. Un joyeux rayon de soleil m'éblouit mal à propos. Fut-ce pour la garantir de ce rayon que j'avançai ma bouche au-dessus de cette gorge d'albâtre? Charlotte penchait mollement la tête» ses grands yeux brûlaient encore dans le miroir de l'eau, son regard mourant accusait plus de désirs que! de craintes, ses mains retombaient avec un abandon charmant, sa voix suppliante avait une douceur voluptueuse qui m'allait jusqu'au cœur. Déjà Marie flottait dans mon âme comme une image lointaine.
( Il y a deux amours : l'un nous vient du ciel, l'autre de la terre; l'un est diaphane comme les demoiselles qui voltigent sur les ruisseaux; l'autre est un chérubin bouffi comme les peint Rubens. L'amour du ciel descend vers nous au sortir de l'enfance; en ce temps-là, tout se colore ^Bs nos regards. Les fleurs que nous brisions dans nos J
jeux nous semblent belles pour la première fois; nous nous agenouillons pour les contempler et pour respirer l'arôme qu'elles versent. Souvent, l'âme débordant d'une mélancolie plus douce que la joie, nous nous demandons si les perles de rosée qui les baignent ne sont pas tombées de nos yeux. Âla vue des femmes, nos voix s'altèrent, nos fronts rougissent, nos cœurs se gonflent ; nous les regardions passer i peine, nos yeux les suivent longtemps ; nous n'aimions que la richesse et l'éclat de leur vêtement, nous aimons leur beauté. Des rêves charmants passent dans notre sommeil; de blanches fées nous apparaissent qui font briller leurs baguettes d'or et nous «entraînent dans des palais merveilleux; nous sommes au milieu de fêtes resplendissantes où passent des visions infinies. A certains moments du jour, nous aimons la solitude, les promenades dans les sentiers touffus. Jusque-là nous chantions par instinct et par distraction, nos oreilles seules écoutaient la musique ; alors nous chantons pour nous charmer et l'harmonie passe en nos âmes. La gaieté qui rayonnait sur nos fronts semble descendue dans nos cœui's; nos mères nous trouvent soucieux et di^raits, nos yeux brillent d'un éclat inaccoutumé, mais déjà les insomnies et les songes ardents ont fanéles roses de nos joues.
(( L'amour terrestre est en lutte ouverte avec notre âme. Il dirige nos yeux vers les femmes, quand le vent ou le hasard soulève leur robe, quand la coquetterie ou l'agitation soulève leur gorge. C'est lui qui offrit un soir à mon regard les attraits demi-nus d'une jeune servante du château. Accoudé sur la pierrede ma fenêtre, j'élevais mes pensées vers les étoiles d'or, lorsqu'en face de moi une lumière soudaine éclaira la mansarde où couchait cette fille. Elle se décoiffa d'abord et laissa pendre sa longue chevelure. Plein de mon chaste amour pour Marie,
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je détournai la vue de ce tableau, mais ma tête relevée vers les étoiles retomba bientôt. La jeune servante avait dégrafé son corsage, sa jupe glissait sur ses pieds. Elle était dans le plus joli déshabillé du monde : cheveux épars, gorgette flottante, épaules au vent, rien n'y manquait. Avant de se coucher, elle se mit à se peigner avec une vraie grAce. Elle y prit plaisir et moi aussi: elle n'en finissait pas. Peutêtre savait*elle que je la regardais; je crois plutôt qu'elle se mirait daus une petite glace suspendue au^essus de son lit. Quand elle fut lasse d'éparpiller et de réunir vingt fois ses cheveux, elle se mit à les tresser, n'ayant garde d'aller plus vite, afm .d'être vue plus longtemps ou de se voir plus longtemps. Enfin elle leva un pied surle lit ; j'espérais voir de quelle façon se couchait et s'endormait une fille, mais la pudeur qui passait par là soufQa sur la lumière et l'éteignit. J'avoue que je restai plus d'une heure sans revoiries étoiles d'or où j'avais laissé la pensée de Marie.
Q Hais me voilà bien loin de la poétique fontaine du Bois-aux-Grives; j'ai divagué comme un moraliste; ce n'était pas la peine en vérité de laisser Charlotte aussi longtemps dans mes bras, car la vertu de Charlotte et l'amour céleste triomphèrent encore ; cette fois, ce ne fut plus grâce au chat angora, mais à Mercure. Un aboiement plaintif retentit jusqu'à nous.
i — Mercure! m'écriai-je.
f Charlotte sentit bien que l'obstacle maudit intervenait encore ; pour sauver les apparences d'une défaite, elle se jeta toute palpitante hors de mes bras. Je sentis bien que j'étais un sot, et, pendant qu'elle rassemblait ses cheveux éparpillés, je me mis à bondir sur l'herbe avec Mercure qui arrivait tout joyeux. Charlotte lui fit quelques caresses, reprit bravement sa faucille et s'éloigna un peu.
i-méme, tout en jouant avec mon chien, je m'éloignai
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de la fontaine. Près d'arriver sous Tonne aux rubane, j'entrevis dans le feuillage mon comédien de la veille.
« — Capédédious! marmottait-il avec le plus pur accent de la Gascogne, le diable se mêle de mes amours l me dérober ainsi les ndbles signes d'amour que je confie à cet arbre! Satan, vous vous compromettez !
11 regarda tous les rameaux pendants du vieil orme ; n'y voyant poiiit sbn ruban, il saisit une des rosettes de ses souliers et rattacha à la branche infîdèle.
« — Attise ton feu, Lucifer, dit-il d^un ton foudroyant ; laisse là ce ruban adultère, ou je ne te fais plus de dfifmnés.
« Après cet ordre étrange, le fs^nfaron s'enfonça sôus les figuiers. Je trouvai pilaisant de détacher encore une fois le signe amoureux ; mais à peine avais-je tendu nnon bras, que le galant revint au galop et me cria :
« — Corbacque! faîtes vos prières! Ah! ah! vous croyez que je délabre mes rosettes pour vos beaux yeux ! faites vos prières !
« Et, comme le fanfaron me regardait d'un air tragique, je me mis à lui rire au nez ; cela lui déplut beaucoup, il jeta la main sur la poignée de sa flamberge.
« — Je vais la dérouiller dans vos entrailles, reprit-il enécumant. ^ , ,
c Je saisis monépée.
« — Par la plume rouge démon feutre , me dit-il en me tendant la main, vous êtes un brave et je vous permets de toucher là; asseyons-nous, je vous conterai l'aventure galante qui m'advint en ce pays. Je suis étranger; le plus noble et le plus pur sang de Castille coule dans mes veines; je vins au monde au château de Brizailles, et, sans une trahison notoire, je serais aujourd'hui roi des Espagnes. Ces jours derniers, comme je descendais cette col-
line, la plus jolie princesse du monde passa contré moi. Corbacque ! un de mes regards tomba sur elle par mégarde : hëlas ! plaignez la princesse, car ce regard la perdit. J'ai eu pitié d'elle : je me suis condamné à brûler du même feu qui la consume. C'est hier que je devais la revoir, mon ruban était^à pour l'avertir; mais vous vous êtes amusé à renverser Téchafaudage de son bonheur. Gapédédious! la vertu vous doit mille actions de grâces, c J'interrompis Brizailles.
c — Auprès de moi, lui dis-je, vous notes rien; j'ai pour maltresse une reine, et vous allez la voir à deux pas d'ici. Le grand-duc ouvrit des yeux plus grands que son grand-duché, et passa avec moi dans le sentier. Quand nous arrivâmes sur le vert gazon arrosé par la fontaine, Charlotte, qui regardait tristement couler Teau, recula toute confuse.
i -r- Voilà ma reine, dis-je d'un air triomphant. C'est peut-être votre jolie princesse?
« Et, m' étant approché de Charlotte, je glissai mes bras sur ses épaules .
« — Corbacque! s'écria le comédien, je crois que vous vous moquez de moi ! Â mervdlle ! Au lieu de vous chauffer à mon feu, je vais vous envoyer brûler aux flammes d'enfer.
« J'embrassai Charlotte le mieux du monde, ce que voyant, le fanfaron rengaina sa ferraille, etj en deux bonds, il disparut comme la veille.
« — C'est un fou, dit Charlotte, c'est un baladin errant qui tire l'horoscope et lit dans nos planètes en véritable sorcier; il fait partie d'une bande nombreuse que nous vîmes au village ces jours derniers. Ce sont des gens trèsdrôles; ils chanteht, ils dansent, ils font mille choses prodigieuses pour quelques sous. J'eus la faiblesse de méfier
à ce fou et de lui demander mon horoscope. Toutes les femmes sonl curieuses et vousdevinez l'histoire du ruban. Mais la nuit vient, il faut que je sois au village au retour de.s vaches. Adieu, monseigneur!
« Là*dessus Charlotte prit sa botte d'herbe et gravit rapidement la colline. »
« J'ai toujours aimé le dimanche. Dans ma jeunesse, ce jour-là me semblait plus beau que les autres ; je le voyais couronné de roses et traînant une robe de fête. Le dimanche, je me sentais plus d'amour et de poésie dans l'âme ; les champs avaient des couleurs plus vives, les fleurs étaient plus odorantes. J'écoutais plus pieusement l'appel d es cloches et plus joyeusement la voix charmeresse des forêts. Quelques minutesavant lamesse, j'allais souventm'ap puyer à l'angle d'une poterne chancelante, pour suivre du regard les fidèles à l'église, où nous n'allions jamais. Le soir, si le temps était beau, je m'asseyais sur le bord du grand chemin, au-dessus d'une pelouse verdoyante où je voyais arriver les danseurs et les danseuses entrelacés, pareils, au loin, à des guirlandes de fleurs. Tous se précipitaient devait l'estrade du musicien, la joie dans le cœur et dans les yeux. Je regardais avec envie leurs danses ou plutôt leurs ébastements, je regardais en souriant l'œillade du galant, le trouble de l'amoureuse. J'appelais cela lire un roman. S'il pleuvait, j'allais trouver la trémoussante jeunesse du pays dans une vieille grange qui servait de salle de danse, et là, aux tristes lumières que jetaient deux lampes posées sur un van, mon œil suivait dans la
foule certains pieds qui glissaient sur Taire avec une grâce charmante. Le violon criard du musicien avait des accords bien doux pour moi ; je donnerais à cette heure bien des jours de ma vie pour entendre les vieux airs dont ce violon était l'écho; car c'est en pensante Marie que j'écoutais cette musique, et je me sentirais jeune, « pur, amoureux comme autrefois! C'est agjourd'hui dimanche; eh bien I aujourd'hui, ma prison sépulcrale est pleine de douces apparitions. C'est que les cloches de Notre-Dame, ce matin en sonnant la messe, m'ont transporté à Samte-Radegonde. J'ai vu le château et ses tourelles, la girouette grinçante du clocher, la vieille poterne, les pieux et gais paysans. Je sens que le soleil va bientôt se coucher dans les vapeurs roses de Thorizon et jene sais quel enivrant parfum il m'arrive de mon pays : un parfum d'allègre jeunesse, un parfum de mes chastes amours. C'est que je vois le soleil couchant dans les montagnes de l'Agénois.
t( On dimanche donc, et pendant les vêpres, j'allai à Overton voir si on dansait aussi bien qu'à Sainte-Hade« gonde. Une bruyante gaieté courait dans le village ; des fleurs fanées gisaient dans les rues, des bouquets de ver* dore se balançaient à la façade des plus belles maisons. C'était la fête ; le soleil semblait plus gai que de coutume sur un ciel sans nuage. Les cabarets s'emplissaient de buveurs et de chansons: parlez-moi de ces chansons-là et Ile ces buveurs-là 1 Les filles impatientes se promenaient sur la pelouse en attendant la musique et surtout les danseurs.' La jeunesse des villages d'alentour arrivait en foule. Bientôt le musicien parut, au beau milieu de la pelouse, triomphant, sur son tonneau, comme un roi sur son trône. Les danseurs les plus acharnés trinquèrent avec lui et commencèrent l'ivresse par le vin. Les ébats furent des
plus joyeux. Je m'étais mis à l'ombre d'un hêtre et je rêvais aux plaisirs étranges que paraissaient goâterles danseurs, quand je vis, dans l'avenue du château, flotter la'robe blanche de Uarie et la robe noire de sa vieiBe cousine. Je dus p^lir singulièrement, puisque les gens qui «m'entouraient me montrèrent du doigt avec surprise. Madame de Hontbrun conduisait Marie h la fête; toutes deux passèrent près de moi ; madame dé Montbrun ne me vit point» Marie msiwïi sans me regarder. Ceux qui' étaient à l'ombre du hêtre auraient pu s'étonner de sa pâleur. Moi, à son passage, j'étais tout chancelant. Je la perdis de vue dans la foule, et, quand je la retrouvai^ longtemps après, je devinai à ses yeux qu'elle avait pleuré. Un orage s'était formé; on dansait toujours sans inquiétude, car les meilleurs astrologues de la fête avaient prédit que cet orage ne passerait pas^ Pansy ; ces Nostradamus espéraient que le vent d'est le combattrait victorieusenlent : mais le vent d'est s'endormit au soleil couchant et les ouragans du midi s'éveillèrent avec un bruit effrovable. L'archet du musicien tomba de sa main au premier roulement du tonnerre; les baladins poussèrent des gémissements; les danseuses, qui tremblaient pour leurs robes blanches, s'arrêtèrent au milieu d'un entrechat; seuls les danseurs parurent contents: pour eux l'orage était un accident heureux, ils prévoyaient un grand tumulte et tout ce qui s'ensuit. « Les payçans d'Overton s'élancèrent vers leurs maisons, ceux des villages voisins prirent follement la faiter ou se jetèrent dans les cabarets qui regorgeaient d'ivrognes. Mes yeux n'avaient point quitté Marie ; dans lé flux et le reflux, elle se trouva entraînée loin de sa cousine ; soit pour la secourir, soit pour l'enlraîner moi-même, je traversai le torrent et me précipitai vers elle; près de Fat* teindre, je me sentis chanceler comme un soldat â sa
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prenuére bataille; je la: saisis pourtant, je la saisis avec une tendresse fraternelle.
c — Je vous attendais, me dit-tilè en se débattant dans mes bras.
« J'étais dans le délire et je remportai je ne sais où, contre une meule de trèfle» au versant de la montagne. Je la déposai à demi morte sur l'herbe. Il pleuvait déjà, je me penchai au-dessus d'eUe pour l'abriter.
< — mon Dieu, je suis perdue! xiiurmura*t*elle. i Et tendant ses bras pour me repousser:
« — Vous êtes bien coupable, nous ne devions pas nous revoir, et nous voilà seuls ensemble !
a J'étais violemment ému.
< — Ah 1 Marie, vous m'aimiez ; vous ne m'aimez déjà plus!
c — Je vous aime toujours, mais' d'un amour qui m'effraye. Je deviendrai folle, car il me semble qu'un démon me possède ; je m'épuise en vains efTorts pour ne plus penser à vous, je vous vois toujours ; plaignez-moi et ne me tourmentez pas davantage. Le prieur me dit sans cesse que je me ferme les portes du ciel : hélas ! cela n'est que trop vrai ; je me recommande soir et matin à la sainte irierge Marie, car je tremble soir et matin. Je vous en supplie, ne nous revoyons jamais. Mon étoile est mauvaise, laissez-moi ; la vôtre est bonne peut-être, suivez^la.
« — Mon étoile, Marie, c'est vous.^ Oh! je vous verrai toujours, je vous aimerai toujours.
f Je a*oyais qu'elle allait encore combattre son cœur; c était combattre le mien, mais ici elle fut entraînée malgré elle.
« — Oui, toujours, n'est-ce pas? me dit-elle avec une candeur charmante.
« Elle m'abandonna sa main.
«4 LAPtCHERESRE
a La pluie tombait dru et menaçait de nous inonder; nous nous rapprochâmes le plus possible de la meule de trèfle et nous nous regardâmes silencieusement aux rapides lueurs des éclairs.
(( Mais tout à coup Marie se leva et voulut s'enfuir; je la repris dans mes bras et je remportai jusqu au «bateau. Elle frappa d'une main agitée.
« — Adieu ! lui dis-je, on vient vous ouvrir. Le désir de lui baiser les cheveux tourmentait mes lèvres, mais mon âme résista à cette séduction.
« Vous le voyez, rien ne troublait la pureté de mon amour, ce vague écho de la musique des anges que j'entendais avec une joie si douce, cette claire fontaine qui coulait dans mon âme à l'ombre des oseraies, dont le chaste parfum n'enivrait pas mes sens. »'
« lime prit fantaisie de faire un voyage à la ville prochaine, où, m'étant mêlé le soir, dans une taverne, aux scènes bouffonnes que jouaient une troupe de buveurs, je me vis contraint de passer la nuit.
« Vers neuf heures, comme l'hôtesse allait me conduire à mon lit, je la priai d'attendre, à la vue d'un mendiant à moitié ivre qui venait de s'accouder sur une table où les pintes et les verres avaient laissé mille empreintes. Or, ce mendiant, c'était le poète, le huguenot, le châtelain dépossédé auquel j'avais fait aumône de mon manteau ; ses yeux rougeâtres roulaient dans leur orbite et ne voyaient rien. 11 demanda avec instance du vin clairet ; l'hôte crut
faire une bonne oeuvre en lui apportant un broc de piquette et en lui demandant le prix d'un broc de vin. La demande de rhd'te n'alla point à Toreille du mendiant, qui se versa à boire, et qui s'écria en levant son verre d'une main tremblante :
tf — Ivresse, ma mie, trinque avecle vieux poète Robert de Saint-Pierre.
a — Un poète ! dirent les buveurs attardés ; voilà qui va nous distraire un peu.
a La table où le mendiant était isolé fut bientôt garnie de curieux ; grâce à lui, le vin trompeur de la taverne coula à flots. J'éteignis ma lampe, et, m'asseyant solitairement au coin du feu, je laissai tomber mon regard sur le nouveau spectacle qui s'ouvrait. Le mendiant, ébloui parles quelques lumières déposées devant lui et par les figures rayonnantes des buveurs, s'imagina que tous les poètes de France lui donnaient un splendide banquet; il demanda un religieux silence, il frappa trois fois sur la table et prévint l'assemblée d'un ton superbe qu'elle allait entendre ses stances à Philis^ ses quatre immortelles stances qui devaient mettre l'univers dans l'admiration. Le bruit avait cessé, et les buveurs écoutèrent, en espérant que l'œuvre du poète ivre était obscène ou ridicule.