LIVRE IV
DAFNÉ
« Le rideau de la fenêtre était retombé sur Dafné ; j'attendais qu'elle reparût, quand je fus attiré par un petit miroir dé Venise, accroché en face du lit de. repos. Je repoussai mes cheveux en arrière, pour voir si j'avais bien l'air d'un amoureux en aventures; je reculai surpris du feu de mes yeux. Dafné relevant alors le damas, je passai auprès d'elle dans l'embrasure de la fenêtre ; deux emiemis s'y fussent touchés : or nous n'étions pas deux ennemis.
« Je me penchai au-dessus de Dafné pour respirer avec délices le parfum de sa bouche et de sa chevelure ; elle tourna vivement la tête et S6|;5 joues brûlantes glissèrent sous mes lèvres; dans mon transport, mes msins se joignirent sur son corsage, ma bouche s'ouvrit avide et fré'
missante. Dafnc s*écliappa de mes bras et alla toml^ toute pâle sur un fauteuil; moi, ne sachant que faire, regardai le ciel. Il faut bien le dire, presque au met nstant je regardais sa jolie tète^ penchée avec languev Âpres quelques secondes d'agitations, j*ét6uffai la cande en moi; à défaut de hardiesse, j'en pris le masque et j'ai vaillamment m'asseoir près de Dafné; elle fit semblant de i ver; je glissai ma main sur la sienne et je vis ses pai pières s'abaisser lentement au premier baiser.
a Après quoi Dafné rouvrit ses yeux noyés d'une mol langueur ; elle se mit à pleurer, et, se trahiant tout à coi vers le crucifix :
« — mon Dieu! pardonnez-moi! ilit-elle en sangl tant ; mais je suis indigne du pardon ; ce matin je dcva être à toi, je devais me ranger parmi tes épouses : ce so je suis au démon.
« Elle me regarda, et, revenant tout d'un coup à ao charmant caractère :
« — En vérité, reprit-elle, le diable est plus diable qu' n*en a Tair.
f Je me jetai aux pieds de Dafné; ses cheveux tombaiei à larges flot§ sur ses épaules; j'y noyai mes mains et m( lèvres.
« — > Je suis bien coupable, n'est-ce pas, me dit-cil avec désespoir.
« — Vous éties un ange^ Dafné ! ,
(( — Je suis effrayée de mon sacrilège et de mon in piété; mais, puisque je suis à vous, j'espère en vous.
« — Dafné, je vous aimerai toujours.
« Je la relevai et je l'emportai à la fenêtre. On était à I chute du jour; une gaze fougie voilait le couchant; les ho riions se rapprochaient à l'oeil) les moindres bruits frap paient l'oreille : on entendait le chant des grillons e
' des cigales, le firémissement des feuilles et le bourdon-
' nement des moucherons, aussi bien que le mugisse-
^ ment des vaches et le cri perçaiit des paysannes en gaieté . Nous restâmes longtemps en contemplation muette, le
^ Tront rougissant encore, les lèvres agitées parle cœur.
' a Je plongeais mes regards dans un bosquet de myHes,
^ quand Dafné me demanda si je voyais ïfnHer Tétoilc de
^ Vénus.
« — Oui, lui répondis-je tout distrait.
^ « — Cest impossible, vos yeux sont baissés.
h « Je regardai Tétoile, mais aussitôt ma vue retomba sur le bosquet de myrtes.
^ « — Voyez- vous ce nuage à mille couleurs qui semble
^ se poser sur les roches de la montagne ?
* € — Oui^ je vois.
c — Vos yeux sont toujours baissés.
^ « Je regardai le nuage, puis les myrtes.
« — Mais qu'y a-t-il donc dans ce bosquet?
? ff — Il y a une femme.
ff — Oui, une femme qui nous regarde; c'est Marie.
( « Dafné rentra dans la chambre, Marie sortit.des myrtes
' en levant vers moi ses yeux mouillés; Je sentis en moi une grande douleur, je maudis la volupté au souvenir de
^ mon amour; mais il était trop tard. J*avais failli à la première secousse, crevant marcher dans le chemin du bonheur; ce n'était que le cliemin du plaisir. Hélas ! dès ce
i^jour il me fallait dire adieu aux forêts vierges et aux primevères de l'amour.
« Marie disparut dans le parc; je me rapprochai de
' Dafné, et je voulus lui baiser le front : elle me repoussa : f — Vous aimez ma sœur? me dit-elle.
: a — Oui, je l'aime, répondis-je, sans penser à mentir*
f I ^^ Et depuis quel temps, s'il vous plaît?
76 LAPËGHEllESSE
« — Depuis cet hiver, depuis que je l'ai vue. i — Hais vous ne m*aiinerez donc pas?
« Il y avait dans la voix de Dafné un reproche et une prière.
« — Je vous aime.
« — Vous aimez toutes les femmes.
« — Je vous aime.
« — Mais Marie î « -^ Je Tai aimée.
« Dafné me serra la main.
« — Et vous ne l'aimerez plus? n*est-ce pas que vous neUaimerezplusl
« Dafné. se jeta à mon cou :
« — Oh! je vous en supplie!
« Je lui fis mille serments dans mille baisers. Une demiheure se passa ainsi. J'étais amoureusement couché à ses pieds, quand j'entendis la voix de Marie.
« — Ouvrez-moi la porte! me cria-t-elle.
« Je descendis à la hâte ; a peine eus-je tiré le verrou de la porte que je fus éblouis par unelumière qu'elle avait à la main.
« — Vous êtes la bienvenue, lui dis-je.
i — Je voulais voir ma sœur, murmura-t-elle d une voix tremblante.
« Elle passa devant moi et monta Tescalier; je la suivis avec émotion; elle déposa sa lumière, avec une corbeille d'osier, sur le prie-Dieu, et dit à sa sœur d'un ton triste qu'elle essayait de rendre moqueur :
« — Tu dois bien t'ennuyer, ma pauvre Dafné ? « Dafné répondit sur un ton pareil :
(( — Oui, je m'ennuie beaucoup.
« — Comme ta chevelure est éparse.
H — Je t'attendais pour la nouer.
«( Marie cacha son dépit et sa douleur :
« — J'ai pensé que, sans doute, vous aviez faim, et voici dans la corbeille du pain, du vin et du gibier.
f — Nous te rendons des actions de grâces; car nous allons souper avec un grand plaisir.
« — Mon père est allé chez ta marraine, où il espère te trouver.
« — Dieu soit loué 1
K Dafné pirouetta avec une grâce charmante et vint m'offrir la corbeille. Nous mourions de faim. Pendant notre repas, Marie s'appuya sur le prie-Dieu, saisit le volume des Amours de Pétrarque et l'ouvrit avec un soupir; son regard s'attacha longtemps sur le premier feuillet, pour dévorer mon inscription amoureuse. Je souffrais de voir sa pâleur et ses tressaillements; je me promettais de n'aimer qu'elle. Hais dès que les charmantes folies de Dafné attiraient mes regards, dès que ses grands yeux parlaient aux miens, j'oubliais la pauvre désolée.
c Dafné s'était remise à pirouetter.
« — Qui donc peut te rendre aussi joyeuse? demanda tristement Marie.
f — Ma fuite du couvent, répondit- elle.
« Et comme elle passait près de moi, elle me jeta ce root à l'oreille :
« — L'amour.
« La lumière l'offusquait; elle chercha un moyen natu« rel de l'éteindre; elle tournoya plus rapidement que jamais, elle étendit les bras et renversa le flambeau en nous criant qu'elle allait tomber étourdie. La nuit à peine revenue, je sentis une femme contre moi; je crus deviner à son souffle que c'était Dafné, et je glissai mon bras sur ses épaules; Marie s'était assise de l'autre côté, et je lui tendis la main. Près d'une minute se passa ainsi.
. a — Vous nem'aimez plus? médit Marie à l'oreille.
a — Toujours, Marie.
fl — Vous m'aimerez toujours? me dit Dafné.
« — Toujours, Dafné.
(V Marie me pressa la main. Dafné se rapprocha de moi.
« — Je vous aime tant ! reprit Marie.
« — J'ai tant d'amour dans le cœur! reprit Dafné.
d J'étais entre deux feux; pour un écolier d'amour, la place était dangereuse.
« — Mais ma sœur? dit Marie.
« — Il n'y a que vous au monde, Marie*.
« — Et Marie? demanda Dafné.
« — Vieille histoire pour moi.
« Marie porta ma main à ses lèvres; Dafné leva sa bouche à ma joue : deux baisers sonores retentirent dans la chambre; Marie laissa tomber ma main, Dafné me repoussa. Elles s'étaient levées soudainement; je les entendis descendre l'escalier; quand je fus au dernier degré de la spirale, je les vis courant au loin. Je m'avançai vers l'étang tout surpris de moi-méme; j'en côtoyai les bords emperlés de rosée; la lune mirait dans l'eau sa face qui semblait un flot intarissable d'argent; je la contemplai en songeant à la fuite de mes chères amours.
« Dafné revint sur ses pas.
«— Je ne puis rester au château, me dit-elle 'en m'abordant; j'ai trop peur de mon çère; il me forcera de retourner parmi mes compagnes de Sainte-Gudule; or j'aimerais mieux mourir.
a — Si vous m'aimez, lui répondis-je, fuyons ensemble au château de mon père, où je suis seul; et de là nous irons à Paris, au bout du monde.
« — Allons où vous voudrez, fût-ce dans un désert, mais tout de suite.
c Nous sortîmes du parc en franchissant une haie d'épioes; nous traversâmes le village, qui sommeillait depuis ooe heure, et nous descendîmes l'escarpement de la montagne, en proie aux rêves les plus romanesques. Je marchais avec orgueil» et je regardais les champs d'alentour en souverain maître ; je me croyais grandi d'une coudée : jamis une femme.
I Nous entrâmes dans ma chambre comme deux co • Ioad)es dans leur nid. Dafné rougit de plaisir et de pudeur; nous nous lutinâmes comme deux enfants; elle était tranche en sa joie : elle bénissait le hasard qui Tavait jetée dans mes bras; elle remerciait Dieu d'avoir protégé sa folie du couvent; elle se moquait de l'avenir comme du passé.
I Une servante vint me prier de descendre dans la cour où un mendiant demandait à me parler : c'était Ro* bert de Saint-Pierre. J'ordonnai qu'on lui servit â souper et qu'on lui préparât le plus beau lit du château. Je voulais que tout le monde fut lieureux.
fl En rentrant dans ma chambre, je fus doucement surpris de voir Daihêe endormie, la tète à demi voilée dans ses cheveux; si die ne dormait pas, elle faisait semblant; j'éteignis la lumière en songeant à l'insouciance de cette belle enfant, qui allait si gaiement à sa perte.
I Durant un mois, nous passâmes à travers tous les en* chantements et toutes les ivresses de l'amour.
«ieroe rappellerai toujours ce beau ciel d'automne, ces blondes étoiles qui regardaient nos embrassements, cette blanche lune si douce aux amoureux. Nous allions au mal par des chemins trompeurs; nos pieds ne marchaient (|ue sur la verdure, nos mains ne rencontraient que des fleurs. Tout souriait à notre amour, hormis pourtant Her- ,
CQTe, qui n'a jamais vu Dafné d'un bon œil. J
(( Il me venait de vagues échos de ma candeur perdue. Je in*aveuglais en pensant que l'amour est la seule rose de la vie qui vaille la peine d'être cueillie. Mais, comme dit la fable, Tamour est aveugle, et le plus souvent le pauvre enfant se déchire les mains pour cueillir la rose.
a Un matin que Dafnë dormait, je sortis du chât«au et je me mis à errer à l'aventure ; je gravis la montagne : dès que je vis la vallée de Pansy, les bras me tombèrent et je me sentis chanceler.
« — Marie! Marie! m'écriai-je; 6 mes pures amours! ô mes fraîches primevères, qu'êtes-vous devenues? Hélas! le cœur a plusieurs printemps, mais l'amour n'en a qu'un seul.
« Je pris la route du village, dans le dessein de demander à Charlotte des nouvelles de Marie. J'arrivai bientôt à la maison du garde-chasse; n'y voyant personne, j'allais ressortir, lorsqu'un ronflement sonore m'avertit que je n'étais pas seul; je crus que Charlotte dormait encore et, faisant deux pas vers le lit, j'entr'ouvris avec émoi le rideau de serge qui l'ombrageait; les- cheveux roux du garde et le chat angora frappèrent ma vue; je partis au plus vite.
« Je descendis par le bois aux Grives, en pensant à me rafraîchir à la fontaine. Comme j'arrivais au-dessus du rocher, j'entrevis sous les aulnes le grand-duc de firizailles et la belle Charlotte, qui me rappelèrent les syl vains
et les dryades. Je pris un détour, je me cachai derrière an sorbier et j*adniirai les gaillardises du baladin, en écoutant ses paroles galantes. 11 était assis sur les feuilles, aux pieds de Charlotte, qui baissait languissamment les yeux.
« —Ah! disait-il, Dieu doit être jaloux de moi; je lui ai tant soufflé d'anges comme vous.
« Cette gentillesse fit plaisir à Charlotte; elle cocha' ses mains sous son tablier et leva orgueilleusement la tête.
u ~ J'ai tant damné de femmes ! reprit Brizailles d un air modeste. Le diable doit m^estimer et me craindre, je le surpasse en hauts faits.
« — Le diable est maladroit, dit naïvement la belle.
f Charlotte prenait un air moqueur et riait sous cape. Je pensais au sommeil paisible de maître Jacques et je riais aussi.
« — L*an dernier, reprit Brizailles, mes maîtresses m'ont proclamé l'Hercule des chevaliers.
« — Les pauvres femmes! s'écria Charlotte.
f L'Hercule des chevaliers attaqua sa Déjanire, qui se défendit des pieds et des mains, mais en vraie femme qu'elle était. J'apparus comme dans la tragédie.
« — Capédédious! dit Brizailles avec une fureur comique, le hasard me lutine et l'abstacle se moque de moi. Par ma flamberge ! poursuivez votre chemin, ou j'arrose ces feuilles de votre sang.
c Mais, me reconnaissant, le matamore devint humble et doux comme le plus chétif mouton d'une bergerie. Charlotte, rouge et conftise, me regardait du coin de l'œil.
« — Jacques dort d'un sommeil profond, lui dis-je.
« —Je le sais, murmura-t-elle avec dépit.
^ LA PÉGUERESSE
« --- J*étais entré dans votre maison pour vous demander des nouvelles de Marie.
« — Elle est allée au couvent retrouver sa sœur.
«. — Marie n*est plus au château?
a — Oh ! mon Dieu, non! Tout le village la regrette: elle faisait Taumône aux pauvres d'une main si délicate ! Elle veillait les malades, ellepriait pour les morts; jamais châtelaine ne fut tant aimée. Le marquis se désespère; il crie, il blasphème, iï pleure. 11 avait deux filles charmantes et le voilà seul. On dit que mademoiselle Dafné est venue ici en cachette : vous ne lavez pas vue?
« — Marie au couvât! disais-je en me fvappant le front.
f Je n'entendais pas Charlotte qui me parlait, je ne voyais que l'image de Marie. Je m'enfonçai dans le bois aux Grives sans dire adieu aux deux pigeons patns, qui se remirent sans doute à roucouler. Je marchai longtemps, en proie à la plus vive agitation et m'écriaut sans cesse :
« — Marie! .. . Marie, je ne vous verrai donc plus '
« Comme je rentrais au château, on m'apprit que mon père devait arriver le suriendemain, qu'un paysan l'avait vu à Sainte-Marie, chez un gentilhomme de nos amis. Je courus à ma chambre et je surpris Dafné contemplant dans une glace les flots ondoyants de ses cheveux noirs. Ce tableau lui plaisait tant, qu'elle ne se dérangea pas. à mon approche.
a — Voyez comme votre maîtresse est belle, monsieur le rêveur ! me dit-«lle avec un sourire narquois.
« Ses épaules attiraient mes lèvres.
« — Vos embrassements ont trop de violaice, monsieur, c'est bien la peine d'être blanche avec vous !
« — Je suis jaloux de tes yeux et de ta glace, ma belle Dafné.
• — Je ne vous aime pins, monsieur, car vous êtes un traître; vous avez vu ma sœur. Est-ce que vous me trouvez belle ainsi?
t — Belle à ravir les anges.
« — Quelle indignité! revoir Marie! Mes cheveux ont plus d'éclat que je ne croyais.
f — Vos cheveux effacent le jais.
« — Je ne vous demande pas si mes cheveui effacent le jais, si je suis belle à ravir les anges; je veux savoir si Marie est toujours charmante à vos yeux.
« — Je n'ai pas revu Marie.
c — Mensonge! Sais-tu? la servante Ursule me chantait ce matin une belle chanson :
Les zéphyrs se donnent aux flots.
Les flots se donnent à la lune»
Les navires aux matelots, Les matelots à la fortune; Tout ce que l'univers conçoit Nous apporte ce qu'il roçoit Pour rendre notre vie aisée ; Et l'abeille ne prend du ciel I^es doux trésors de la rosée Que pour nous en donner le miel.
a — La chanson est jolie, disje, mais la servante Ursule vient de m'apprendre une fâcheuse nouvelle : mon père revient demain.^
t Dalhé essaya de cacher sa joie.
4 — mon affolé, il faut partir, dit- elle d'un air triste.
(( — Cela fait votre bonheur, Dafné !
« — J*avoue que j'aime les voyages, mais avec toi ; j*aime les aventures, toujours avec toi. Les mêmes bon-
zons fatiguent la vue; les paysages ne semblent beaux qu'au premier coup d'oeil; changeons de ciel, changeons de patrie.
« — Hélas! me dis-je tristement, Dafnè n'aime déjà plus qu'elle-même; le plaisir et la coquetterie ont endormi son âme.
a — Nous traverserons la France, reprit-elle : nous verrons Paris, nous verrons les fêtes resplendissantes de la cour ; tu n'es qu'un obsour gentilhomme ici, tu seras glorieux là-bas. Ne fais-tu pas des vers et n'as-tu pas une belle épée? La fortune et la renommée t'ouvriront le chemin.
« — Peut-être, dis-je; mais la fortune ne vaut pas la jeunesse que nous allons perdre et la renommée ne vaut pas l'amour. Dafné! Dafné! la beauté est une coupe d'or pleine de mauvais vin : prenez garde à vous, et prenez garde à moi !
(( Je ne perdis pas de temps, je ramassai à grand'peine un millier d'écus sur les plus clairs deniers de la succession de ma mère, et avant le soir nous étions sur la route de Glérac, où j'espérais trouver un carrosse pour Paris. Je marchais à côté de Dafné, que j'avais tant bien que mal juchée sur un âne assez gaillard. Le chemin était bordé de coudrette, Ae buissons et de mûriers. Chaque
fois que Dafnè voyait une noisette ou une mûre, elle me criait gaiement de la lui cueillir ; je cueillais les mûres et les noisettes en jetant un regard à la dérobée sur le clocher dePansy. Ce fut avec un grand émoi que je gravis la montagne, car je savais que, du sommet, je découvrirais encore mon pays bien-aimê. Je n'eus point la patience d attendre que je fusse au haut du mont : à peine au mi* liai,jeine retournai et j'ouvris les yeux, comme un spectateur quand on lève le rideau du théâtre. Le théâtre que je VIS me parut d'une tristesse affreuse, car il était sans acteurs : notre amour ne l'égayait plus. J'oubliai l'insouciante Dafnè et je plongeai mes regards çà et là sur le paysage; la brume du soir altérait les teintes automnales dessalions; il faisait un temps calme : les rayons de fumée s'élevaient lentement aux cieux; l'église qui domine majestueusement les maisons du village semblait abaisser &e$ yeux maternels sur les paysans. À l'aspect des tourelles mélancoliques du château, je me sentis plus ému : un vent plus violent soufflait en mon âme et faisait vibrer toutes les cordes de la douleur.
« — Adieu, mes jeunes années! m'écriai-je avec enthousiasme ; vous avez passé sous mes yeux comme de belles filles qui vont à la fête voisine ; au lieu de voua suivre, je vous ai arrêtées dans votre course; mes mains ^p avides ont effeuillé les lys de votre corsage, ma bouche trop éprise a effacé les roses de vos joues, mes embrassements impurs vous ont flétries dans votre éclat. Adieu, mon pays, adieu ! La voix du ciel m'avait dit ^e ne point dépasser l'horizon bleu qui m'environnait ici. Je n'ai point écouté la voix du ciel, je vais dépasser les grands chênes de la montagne, et mes illusions, ^ blondes vierges qui m'èventaient de leurs ailes *^ aoleil d'été, qui m'abritaient de l'hiver sous leurs
blanches tuniques, vont me laisser en chemin; les unes iront mourir à Sainte^Radegonde, les autres à Pausy, et avec elles mourront mes premières amours,
(( Mon regard flottait de Sainte-Radegonde à Pansy. Je voyais toute ma vie passée : les grands arbres, les rochers, lea bois, la fumée des chaumières ; c'était une chaîne de souvenirs. Mais bientôt Dafnë me rappela à grands cris :
« — Vois donc là-bas, me dit-elle^ ce joli cavalier qui s'arrête sous les chênes?
« — Sans doute pour te voir passer, ma belle !
« — C'est d'un galant gentilhomme.
« Dafné glissa ses mains sur sa chevelure, ses beaux yeux s'animèrent d'un éclair passager, sa bouche s'embel* lit d'un sourire.
< Le cavalier était le jeune baron de Fargueil, gentil* homme d'esprit, quoiqu'un peu pédant. Je l'avais plus d'une fois rencontré à la diasse. Il était renommé dans la province pour sa fortune, son extravagance et ses belles façons. Il passait son tempe à peu près comme moi, ne faisant rien, hormis l'amour. Son oncle, le cardinal Abbrattici, avait tenté en vain de lui donner le goût de l'église ; mais le jeune profane avait envoyé le cardinal au diable. Quand nous passâmes devant lui, il regarda Dafhé avec une admiration insolente; il fit bondir son cheval pour nous émerveiller. Hélas l sa peine ne fut pas perdue. Il s'éloigna de nous par un chemin de traverse, tournant la tête à chaque instant, comme pour s'assurer si nous suivions toujours la même route. Nous arrivâmes à Qerac vers la chute du jour. Comme il nous faMt y passer la nuit, nous descendîmes sans façon dans la première hôtellerie venue. L'hôtdlerie était pleine, et, bon gré mal gré, en attendant une chambrOf nous nous reposAmei àu coin
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da feu de la grande salle, où deux ivrognes racontaient leurs prouesses. Dafnè était bien moins effarouchée que moi; elle avait l'air d*être au specUcIc. En vain je me mis devant elle pour Tabriter : elle voulait voir; elle n'était qu'au premier acte de la comédie, et la scène la plus vuU gaire contentait sa curiosité.
« Or ces deux buveurs étaient Robert de Saint-Pierre et le grand-duc de firizailles. Les yeux sans cesse attachés sûr leurs pintes, ils ne nous virent pas entrer. La soirée était fraîche et la flamme pétillait dans l'âtre; nous fûmes nous asseoir à l*^angle de la cheminée, ouvrant de grands yeux et de grandes oreilles. Des lambeaux de mon manteau couvraient les épaules nues du vieux poète, qui avait en outre un haut-de-chausses invraisemblable. Il frappait du poing sur la table et faisait trembler les pintes; ses regards I»*illaient par intervalles et terrifiaient Brizailles. Le grand- duc caressait avec fierté son fabuleux pourpoint à mille crevées, et répandait du vin sur sa fraise à mille couleurs. L'hôtelier les regardait tantôt d'un air riant, tantôt d'un air inquiet. 11 nous apprit que les drôles se chamaillaient depuis la brune sur un titre de grandesse espagnole et sur la mesure d'un vers français.
« — Tu es un idiot, mais tu n'es pas un duc, dit alors le poète.
a — Tu n'es pas un poète, mais tu es un bélitre, dit Brizailles.
« Et, sans qu'ils s'en doutassent, les deux brailleurs trinquèrent ensemble.
a — Toi grand d'Espagne! reprit Robert de Saint- Pierre.
« — Toi poète f^rançais i re|Hrit Brizailles.
c — Tes discours de buffle n'arrêteront pas ma re* nommée.
(( — Tu n'empêcheras pas le noble sang castillan de couler dans mes veines.
« A ces mots, couler dans mes veineSy Robert de Saint- Pierre s*empara d'une pinte vide, et l'ayant renversée audessus de son verre, il s'écria :
« — Du vin, marchand d'eau!
« — Du vin, fontaine aux ivrognes !
« — Et mes stances à Philis sont immortelles.
« — Et ma grandessefut et sera toujours.
« — A boire! la soif me prend à la gorge.
« — A boire ! j'ai l'enfer dans le ventre.
« — Et mon vers a douze pieds ; il en a même treize.
(( — Par ma flamberge, non!
« Robert de Saint*Pierre saisit l'hôtelier par les cheveux :
a — N'est-ce pas que mon vers a douze pieds? Dès — Vau — ro —re — Zé—phyr — fo — là — tre— en — ces— prairies,
« A chaque syllabe, le poète frappait son hôte.
« — Aïe ! aïe ! s'écria le tavemier, votre vers est trop long.
« — Tu es un maître d'école; il n'a que douze pieds.
« Et le poète recommençait à frapper en répétant :
« — Dès — Vau — ro — re...
« Brizailles se mit à chaiiter de toutes les forces de ses poumons :
Blanche dormait sur le rivage, Un chevalier passa par là...
« Le tavcrnier cria, sa fille vagit dans son berceau, son chien aboya à la porte, et bientôt un bruit assourdissant de déclamation, de chant, de cris, de plaintes et d'aboie-
ments, remplit la taverne. Je croyais entendre une de ces symphonies promises à la fin du monde ; j*avoue que j'augurai mal des musiciens des temps futurs.
I Un cheval s'arrêta à la porte du cabaret et le baron de Fargueil entra d'un air triomphant. A son aspect, le tapage s apaisa, et ThôteUer alla à sa rencontre. Robert de Saint-Pierre, jugeant à la mine du nouveau venu que c'était un bel esprit, lui fit un salut respectueux et le pria très-humblement de proclamer Brizailles sot entre les sots.
« Fargueil demanda l'histoire de la querelle.
I — Vanitas vanitatum et omnia vanitas^ dit-il en re-> levant sa moustache.
• — Ce grand-duc est un manant ! s'écria Robert de Saint-Pierre.
« — Ce poète est un âne ! s'écria Brizailles.
a — Il nie mes beaux vers.
i — 11 nie ma grandesse.
« — J'ai fait quatre immortelles stances à Philis.
« — Je suis duc.
t — Mes stances sont admirables.
<( — Mon duché est immense.
< Les coquins trinquèrent encore.
c — Ronsard est jaloux de moi.
« — Ha noblesse inquiète le roi des Espagnes.
« — A boire à l'Apollon des Muses !
« — A boire au seigneur castillan !
I Quand les verres furent remplis, Brizailles lança son vin à la face rubiconde du poète, qui voulut l'imiter et qui n'eut pas la force de faille un pareil sacrifice ; son bras prit un grand élan pour jeter le vin à Brizailles, mais la soif arrêta sa main et l'attira vers sa bouche.
« — Ivrogne ! dit le baladin.
a — Moi, un ivrogne? dit le* poêle en trébuchant. Et c*est un buveur éternel qui me calomnie ainsi! moi, un ivrogne ! ô mon Dieu! que la méchanceté des hommes va loin!
a Robert de Saint-Pierre se mit à larmoyer et à gémir.
t — Bonum vimim Ixtificat cor hominis^ s'écria le baron.
« Et, charmé de sa trouvaille, il vint vers nous et nous fit un profond salut.
« — Ces drôles sont amusants, dit-il d'un air faquin ; n'était la crainte de vous ennuyer, je vous ferais voir tous leurs ridicules.
f 11 s'adressait à Dafné, mais je répondis :
a — Certes, cela ennuierait beaucoup madameu
« Fargueii nous fit toutes les agaceries du monde, mais ma fierté naturelle le dépita. Cependant il ne perdait point encore patience, lorsque l'hi^telier vint nous avertir que notre souper nous attendait dans notre chambre. Dafné se leva nonchalamment et me suivit «omme à regret. Une fois seuls, je me jetai à son cou, je baisai ses yeiix et je lui dis d'une voix troublée :
a — ma belle Dafné, si tu savais comme je suis ja» loui ! ^
« — Mon cher amour, murmura*t-elle en m'enlaçant comme un serpent, ma bouche n'est faite que pour t'embrasser.
(( Et là-dessus elle me donna des baisers sans nombre. Mais, hélas! je m'aperçus que ses lèvres avaient moins d'abandon que de coutume : déjà la bouche de ma belle maîtresse était distraite.
LA PÉCHERESSE Ot.
I Le lendemain nous dormions eneore, lorsque le jeune baron entra étourdiment dans notre chambre, â la suite d'une servante qui venait allumer le feu. Je m'éveillai et j'entr'ouvris les rideaux en me dessillant les yeux; à la vue de Fargueil, je devins tout rouge de colère.
I — , Ne vous effarouchez pas, dit-il avec beaucoup de laisser aller, je me suis trompé de porte. N'est-ce pas qu'il fait le plus beau temps du monde pour voyager?
f — Est-ce que vous allez à Paris, monsieur? lui demanda Dafné à mon grand dépit.
« — N'y allez-vous pas, madame? répondit-il.
(f Je contins ma fureur à grand' peine.
i — Après tout, reprit-il, Paris est un pays charmant pour les gentilshommes, pour les belles filles et pour les poètes. A propos, vous êtes un grand poêle, monsieur de Yiau, ceux de Glérac me l'ont dit; votre tante d'Ai* guillon me l'a répété cet automne, ce qui ne vous empêche pas de tenir votre épée en vrai gentilhomme . Il est beau en vérité d'être si bien favorisé de la fortune. Ah ! bienheureux parmi les heureux !
a Ma colère était tombée.
« — Les grands poètes, reprit-il, font l'orgueil d'un grand siècle: il sera beau â moi d'avoir le premier deviné votre génie et de l'avoir révélé au monde ; je veux vous devancer à Paris, jeter votre nom à toutes les oreilles e( vous préparer un chemin jonché de fleurs. La veuve Le-
roux, qui a publié des satires de messirc Régnier, est de notre pays : je vous prédis à Tavance. qu'elle vous payera en beaux écus au soleil vos élégies, vos sonnets et vos odes, que je ne connais pas, mais qui sont sans doute
magnifiques.
« — Asseyez-vous donc, dis-je à Fargueil.
a 11 mit un genou sur un fauteuil gothique.
« — Vous allez, continua-t-il, éclipser tous vos rivaux; ce faquin de Malherbe en mourra de dépit ; vous serez l'astre poétique de ce temps ; vous irez à la gloire, les autres n'iront qu'au cimetière. Votre éclat rejaillira sur vos amis; et la plus grande faveur que jimplore de vous, c'est un peu d'amitié.
« — Beaucoup ! ra'écriai-je.
« J'aurais dû rire des compliments outrés de Fargueil. L'homme d'esprit, c'était lui. Ses louanges, qui sonnaient encore à mon oreille comme une harmonieuse musique, enchaînaient ma jalousie.
(( — Et vous serez dans le carrosse du messager? poursuivit Dafné.
« -^ Si je puis y trouver la moindre place.
« Le traître avait retenu le carrosse pour lui seul.
(( Tout en disant cela il regardait Dafné du coin de rœil par Touverture du rideau. Je ne sais pourquoi, mais toute ma fureur était éteinte : j'étais moins amoureux que la veille ; au lieu de placer ma vanité sur ma maîtresse, je commençais à la placer sur ma muse. Cependant, comme j'étais irrité de le voir si prés du lit, comme la jalousie me dominait encore, je tirai le rideau en redisant les mots si connus du curé de Meudon : La farce est jouée.
« A cet instant, l'hôtelier vint nous avertir que l'heure du départ approchait et qu'il avait un lièvre tout chaud à notre appétit.
LA PÉCHEUESSE 03
« — Servez-nous le lièvre dans cette chambre, dit Fargueil, et gardez-vous de nous donner du mauvais vin; il y va de vos bouteilles et de vos oreilles.
« Mon premier dessein fut d'attendre au lendemain, afin de ne point partir avec Fargueil ; mais, reprenant confiance en Dafiië et en moi-mô0ie, je laissai aller les choses avec assez d'insouciance.
« Dafné s'habilla dans l'alcôve, pendant que Fargueil regardait les passants par la fenêtre. Nous déjeunâmes fort gaiement et vers les onze heures nous montâmes tous trois dans la carrossée.
« — Vous n'êtes que trois? dit le messager à Fargueil. .
n il rougit et répondit quelques mots basques.
« — C'est fort bien ! s'écria le messager, qui ne comprenait pas du tout.
« Je m'assis du même côté que Dafné; le jeune baron s'assit en face de nous et chercha â nous distraire par de prodigieux frais de bel esprit. Durant le jour, rien de surnaturel ne nous advint; les rosses du messager nous traînaient péniblement; il nous criait d'être patients, que ses chevaux avaient des ailes et qu'ils prendraient bientôt leur volée. Je songeais à tout et à rien , je rimais quelque tendre élégie; Dafné perdait ses pensées je ne sais où, dans les aiguillettes d'or de Fargueil; pour lui, il contemplait Dafné. Mais la nuit vint, et la scène changea dans le carrosse. J'appuyai doucement ma tête sur l'épaule *de ma maîtresse et je m'assoupis. Le ciel se couvrit ; un orage se forma et un éclair passa sur nous ; le diable, sans doute, m'envoyait cette lumière, car je vis la main de Dafné perdue dans celle de Fargueil.
« J'eus une violente envie de jeter par la portière Dafné et Fargueil ; mais un coup de tonnerre me fit réfléchir et
U LA PÉGHERfiSSE
les sauva: je contins ma jalouse, ma haine^ ma fureur.
« — Ah! traître! ah! traîtresse! voilà donc Famitic, voilà donc l'amour !
« î/eau tombait par torrents; le messager jurait comme un damné et nous priait de remarquer Tallure frii^aate de ses rosses. Une des roues passant sur une pierre, le carrosse faillit verser. Dafhécria,un nouvel éclair brilla à cet instant et je vis la belle tomber dans les bras de Fargueil.
tf — Le hasard est galant, dit-il.
f Je songeai que ma maîtresse était perdue pour moiet pour elle ; je me résignai, et, au lieu de m'enfuir, de la laisser à Fargueil, je me promis d'être un vivant obstacle à ses mauvais penchants ; je me promis de lutter contre la volupté, d'arrêter l'ivresse fatale qui nous entraînait. Dafnë vint retomber contre moi toute palpitante; elle eut soin de m' avertir que c'était le choc de l» voiture qui l'avait agitée ainsi.
« — Ta tête sur mon épaule, me dit-elle d'une voix plus tendre.
« — Ce n'est donc point assez de Fargueil ? Il vous faut deux amants? murmurai-je avec rage.
« — Deux amants? Tu deviens fou.
c Dafné se mit à chanter.
« Quand nous arrivâmes à Pairis, c'était le matin ; je dis adieu à Fargueil, qui ne s'attendait pas à un adieu et j'em-' menai Dafné au carrefour Bussy.
a Le même jour, comme j'étais appuyé sur le balcon d'une des fenêtres, je vis Fargueil en face de moi, poM^hé sur le balcon d'un magnifique hôtel, qui semblait s'élever dédaigneusement auprès des maisons voisines. Je rentrai dans la chambre et je tirai las rideaux;
« Dafné lisait nn roman chevaleresque.
« — Les passants sont insolents, lui dis-je ; je te conseille de ne jamais te mettre à la fenêtre.
c — Jamais, dit Dafné avec empressement ; cependant, quand lu seras sorti, il faudra bien que je te regarde revenir.
c Le lendemain, la cruelle me dit, en me caressant :
a — J'aime à te ^oir, mon amour, j'aime à voir tout ce qui est beau comme toi, j'aime à voir le ciel. .. Il y a longtemps que je n'ai vu le ciel !
« Je courus à la fenêtre, j'arrachai le rideau et je criai à Dafné :
f — Voyez, madame ! — Elle sait que Fargueil est là, me dis^je en grinçant des dents.
I Le soir, on frappa à notre porte.
I — Qui vient là ? deman<}ai-je.
I — Fargueil, répondit le baron.
« ^ Et que veut donc H. le baron de Fargueil?
I — Parler à M. Théophilo de Viau.
« — Théophile de Viau n'y est pas.
« Dafné tremblait, sa broderie échappa de sa main.