I -^ Vous n'y êtes pas ? dit-*eUe en essayant de sou* rire
c Quelques jours se passèrent ; je croyais le baron re« parti et je commençais à dormir en paix. Hais une nuit, à mon réveil, j'étendis les bras et je ne sentis pas Dafné ; je l'entrevis à la fenêtre : ce n'était pas au ciel que s'éle' valent ses yeux Je courus à elle et la saisissant par la main :
« — Que faites-vous là) madame? lui dis-je brusque-» ment.
« — ie regarde briller les étoiles.
I il n'y avait que des nuages au ciel.
« — Vous regardez briller les yeux de Fargoeil, madame !
« Le baron ferma sa fenêtre, Dafné rentra silencieusement dans la chambre.
« — S'il a son amour, pensai-je, au moins j'ai son corps.
a Pendant les jours suivants, une pensée jalouse m'assaillit sans relâche : c'était de faner au plus vite la beauté de Dafné ; mais, quand on a le cœur plein d'amour, comment y trouver assez de lâcheté pour flétrir son dieu? Un soir, j'avais laissé Dafné seule à l'hôtel; à mon retour, je ne l'y trouvai pas. Je rêvais à son absence, lorsque je vis passer deux ombres sur les rideaux de Fargueil. Je descendis à la hâte, j'allai frapper à la porte du baron.
fl — Qui vient à cette heure ? dit-il.
« — C'est moi, Théophile de Viau, criai-je.-
« — Et, que veut messire Théq)hile de Viau ?
« — Voir M. de Fargueil.
« — M. de Fargueil n'y est pas.
< Dans ma iîireur, je brisai la porte, je courus comme un fou dans la chambre, mais je m'arrêtai pétrifié à la vue de Dafné couchée au fond du lit.
« — Ne l'éveillez pas, elle dort, dit paisiblement Fargueil.
« Je voulais souffleter le baron, il éclata de rire.
« — Tout change en ce monde, 6 poète, me dit*il; ne demandez donc pas la constance aux femmes : inconstanlia rerum humanamm!
« J'avais la tête perdue, sans parler du cœur. Je m enfuis comme un fou. Quand je revis mon lit désert, je poussai un profond soupir et je me jetai dessus avec désespoir. Le matin, le ciel pur et serein me rappela mes chastes amours, et, ranimé par leurs souvenirs, je jurai
de repousser à jaoïais Dafné, je jurai de n'avoir plus d'autre amante que la muse.
« Quelques jours se passèrent, j'étais fidèle à mon serment ; mais un soir que je rêvais à la fenêtre, mes yeux s'arrêtèrent sur Dafné, qu'un dernier rayon de soleil caressait ; je me sentis frémir. Une heure après, Dafné m'avait parlé avec ce charmant sourire qui était bien le sourire de l'amour. La nuit tomba.
€ Le jour reparut et me vit appuyé à la fenêtre, jetant un regard amoureux sur les rideaux qui me cachaient ma belle volage. Quand les rideaux furent accrochés, quand la croisée se rouvrit, j'étais palpitant, j'étais heureux, car j'avais revu Dafné ! Etie respirait Todeur d'ane^rose d'automne qu'elle avait à la main et elle me regardait à la dérobée ; quand elle se fut assurée que mes yeux étaient attachés sur son beau cou nu voluptueusement agité, elle effeuilla la fleur en souriant et jeta le ca]ice dépouillé vers moi. Je pris une mine sévère, son visage s*épanouit; je Souris avec dédain, elle baissa les yeux avec amour.
« Je courus chez Fargueil, qui descendait l'escaher. « — Ah ! c'est vous! Théophile. Allez donc voir cette pauvre Daihé. Je passe la matinée à la cour ; la chère enfant pourrait s'ennuyer.
« Les émotions m'étoufFaient; je ne pus répondre à Fargueil. U me tendit la main, je jetai la mienne sur la garde de mon épée.
I — A ce soir, dit-il en me laissant.
« A la porte de Dafné, je demeurai longtemps incertain si j'ouvrirais ou si je descendrais ; à la On j'ouvris.
« •— Je vous attendais, dit Dafné en se penchant à mon col.
« — Nos destins, reprit-elle, sont à jamais enchaînés ;
9S LA PËCHEAESSE
nous devons marcl^r ensemble dans la vie et boire à la même coupe Tamour, la joie, la haine, la doaleur. Aujourd'hui le ciel est beau et le soleil luit, embrassonsnous.
« Quand Fargueil fut de retour le soir, il s*écria gaiement d'un air résigné :
« — Je m*en doutais !
a Fargueil retourna en Gascogne ; Dafné revint ù mon hôtel.
n — Dafné, lui dis-je en entrant, ne frémisrtu pas en la contemplation de ta vie? 11 y a- quelques mois tu étais une vierge sainte ensevelie dans un doitce ;, qu'as-tu fait de ta robe blanche ?
« — Je n'étais pas le moins du monde une sainte au couvent : en chantant les amOurs sacrées, je pensais aux amours profanes; en regardant le ciel^ je ne voyais que la terre ; mes prières n'étaient que sacrilèges, mes serments qu'impiétés; loin de lutter contre ma bouche, mon âme la poussait à l'amour. Mais ne nous avisons pas de raisonner; ce n'est ni de notre siècle ni de notre âge. Embrasse*moi, mon cher amoureux, et que ce soit le dernier mot de ta morale.
ff Nous fûmes bientôt de toutes les fêtes« J'avaiç beau me retenir à deux mains 1 le plaisir, la vanité, Dafné su^ tout, m'entraînaient ters Tabline. J'étais jaloux comme
(OQJoQrs, mais VWresse enchaînait ma jalousie ; d'ailleurs Mné avait bien assez de briller à tous les yeux : la coquetterie étouffait son cœur ; elle voulait séduire tout le monde, elle craignait de briser son sceptre aux pieds de l'amour. Cependant elle se laissa surprendre.
« Je connus en peu de jours tous les poètes de la pléiade. Hardy vint nous prendre une après-midi et nous conduisit àsaCtéop^re/Dafnése passionna poiv cette reine superbe qui bouleversait le monde avec un regard, et quand tomba le rideau, elle s'écria :
« — Est-ce que je n'ai pas été Cléopâtre?
« Ce jour-là Hardy nous avait conviés à un souper où devaient se trouver un grand nombre de poètes du temps; j'étais souffrant et j'espérais n'y point aller; mais Dafné le voulait. Le souper fut joyeux, l'ivresse versait à boire, la gaieté chantait à tue-tête, l'esprit étincelait. Tous les cœurs nous furent ouverts. C'était sans doute un charmant tableau que ces deux amoureux de vingt ans, qui entraient avec tant d'insouciance dans ce monde de vieux raffinés.
« On offrit une couronne au poète tragique^ qui la déposa sur la tète de Dafné et qui improvisa des stances en son honneur ; les convives proclamèrent ma maîtresse la reine de la fête ; je ne vis jamais Dafné si belle et si rayonnante.
c Vers la fin du souper, Dafné se pencha à mon oreille :
( — Ce fat qui est en face, me dit- elle, me marche snr les pieds.
i Je regardai l'amoureux hostile : c'était le comte de Saint-Luc ; l'ivresse et la passion animaient singulièrement ses yeux qui ne se détachaient pas de Dafné; j'avançai mes pieds sous la table, et, comme je sentis *
^Hdi
100 LA PÉGRERES&E
bientôt les caresses de ceux du comte, je priai M. de Saint-Luc d'avoir pitié de mes pieds. Le comte était un homme d*esprit qui me dit en souriant .
<( — Je me suis trompé.
« Dafnè trouva la réponse très-jolie, et quelques minutes après ses pieds n'étaient plus à Tabri sous les miens. Le hasard ou Tamour me fît regarder sous la table, je les vis entrelacés dans ceux de H. de Saint-Luc ; je pâlis et je jetai mon gant au comte. On décida que nos épées seraient croisées le lendemain. Je saluai la joyeuse compagnie et je m'enftiis comme un fou, libre encore une fois.
« — Hélas î dis-je en rentrant à l'hôtel, c'est un jour de délivrance, mais c'est comme la mort qui nous délivre de la vie.
« Le lendemain je ne (rouvai pas le comte de Saint-Luc au rendez-vous.
« Du comte de Saint-Luc Dafné tomba au comte de Clermont. Je me rappelle que j'écrivis ce billet à son nouvel amant pour prouver à l'infidèle que je riais moimême de mon cœur.
(( Vous avez une maîtresse qui m'a voulu autrefois du « bien, si vous aviez besoin du crédit que mes services a bnt mérité auprès d'elle, je l'emploierais Qji votre fa- (i veur : mais elle a trop de jugement pour m'avoir laissé « ce moyen de vous obliger, et mon dédain fait que je • trouve son ingratitude de bonne grâce; je me console a beaucoup de ce que son amour ne change pour moi <( qu'avec son visage, et crois qu'elle m'a plutôt quitté « par respect que par mépris. Cette vanité rae persuade « que je la dois aimer, et témoigne que je l'aime encore. « Le temps ne ruinera jamais tant d'amour sans y laisser
LA PÉGHE&ESSE 101
« an peu d'amitié. Je vous laisse Tun et me donne Vautre. I Après avoir été son esclave, je suis son affranchi. »
a Je me mis à combattre les souvenirs de Dafné ; je me mis à évoquer la pure et céleste image de Marie, en songeant à ces belles saisons qui m'avaient vu palpitant d'un amour divin. Il était temps encore, peut-être, de sauver mon ânie des ravages du plaisir; mais, dans la solitude, je laissai indolemment se former en moi d'autres orages : il fallait qu'ils éclatassent ; je me surpris bientôt à regretter Dafné, à songer avec délices à ses caresses si douces et si violentes.
« — Dafné! Dafné ! m'écriai-je, où sont tes regards et tes sourires? où est cette épaule si blanche que tant de fois j'ai rougie sous ma bouche?
« En vain je cherchais à m'aveugler : la femme que j'aimais, c'était Dafné. Isaure m'avait ouvert les portes du temple, Marie m'avait conduit à l'autel, mais sur l'hôtel j'adorais Dafné. Platon n'a-pas le sens commun : l'amour est une ivresse, or comment s'enivrer sans mordre à la grappe?
I J'errais un soir dans Paris en compagnie de trois ou quatre raffinés plus ou moins ivres, lorsqu'une femme perdue passa devant moi et me jeta un de ces regards qai viennent de l'enfer, ^.a rue où nous marchions s'assombrissait de plus en plus et se trouvait presque déserte.
La femme perdue se retourna tout à coup.
109 LA PiCHERCSSE
<( — J'aime les hommes d'épée, me dit-elle d'une iroix cassée, ce sont les plus vaillants.
(( Je voulais passer outre, elle m'arrêta.
(( J'aime les hommes de eçBur, reprit^alle, j'aime les marquis, les ducs et les princes.
(( — Vous aimez beaucoup trop de monde, dis-je en fuyant.
« A deux pas de là, une de ses pareilles me prit la main.
« — Je suis belle, mon cher marquis, on voit le ciel dans mes yeux, les roses sur mes joues, les perles dans ma bouche.
« — Vous êtes beaucoup trop belle, dis-je en la repoussant.
(( Une autre femme perdue me reprit la main.
« — Moi, je suis laide et je n'aime personne, dit-elle avec une tristesse étrange.
< Or c'était la plus jolie.
« Je lui laissai ma main; jelle m*entraîna et me fit franchir le seuil d'un de ces hideux cabarets dont parle SI bien mon ami Hathurin Régnier ; elle me conduisit par un Vieil escalier tortueux où je faiUis me rompre le cou. Nous montâmes pendant une demi-heure ; je croyais arriver au ciel, quand elle m'avertit que nous étions dans son paradis. Ce n'était pas le ciel. Les murailles étaient tendues de gravures sans nom ; les galanteries des dieux païens étaient opposées aux gentillesses d'une troupe d'archers en belle humeuri et la vierge Marie, la reine des cieux, était lutinée par une phalange d'amours aux blanches ailes. Il y avait partout un hideux mélange de choses sacrées et de choses profanes ;, je vis avec frayeur un Christ d'ivoire qui restait dans sa sublinie gravité devant un lit infâme. Je m'appuyai tout tremblant contre la
porte, cbarbonnée de maximes à Tavenant du lieu ; je reposai mes yeux sur la lumière filmeuse de la lampe. La maîtresse du taudis lint me glisser son bras autour du cou ; elle était belle en vérité, mais je crus sentir un serpent et je la repoussai; elle alla tomber sur son lit; elle s'agenouilla et leva les yeux vers le Christ; moi, je m'enruis avec épouvante.
a Mais ce que j*avais vu me poursuivait sans cesse; cette chambre de misère et d'ignominie, Taccolade de cette femme perdue, cette malheureuse qui péchait et qui priait devant le Christ, cette lampe qui avait éclairé la débauche et le repentir, tout cela avait un fatal attrait dont je rougissais, mais que je ne pouvais combattre.
« Le lendemain, je retournai, à mon insu, dans la rue noire et déserte ; les courtisanes dansaient à bride abattue dans le cabaret. J'y entrai et j'y reconnus plus d'un compagnon d'aventure; j'étais tout palpitant et tout essoufflé comme le premier écolier venu. Bientôt la première des trois femmes perdues qui m'avaient accosté la veille me dit encore avec sa voix cassée qu'elle aimait tout le monde, la seconde arriva bientôt.
« — Je suis belle, tout le monde doit m'aimer.
« La dernière accourut et dit à ses compagnes que, si rianocence était bannie de la terre, on la retrouverait eu moi.
« Je soupai sans vergogne avec cette fille.
« Hais pourquoi vous montrer tous les abîmes où je suis tombé. Encore une fois, j'étais de la cour et je vivais comme ceux de la cour. Hèlas ! la volupté est un buisson 6n fleurs qui vous attire par l'éclat et le parfum ; plus on veut cueillir de fleurs au buisson, plus on se déchire les mains.
c Je voulais repousser ces joies amères, je voulais re-
pousser la volupté, mais à Paris je voyais la volupté partout ; l'ardente charmeresse étreignait la grande ville dans ses bras de flamme, elle levait son front à la cour et travaillait avec le diable jusqu'au fond des églises. Un jour que je pensais à mon vieux père, qui pleurait ma fuite et ma rébellion, un jour que je rêvais à la vie toute patriarcale du château, un jour enfin que j'entendais en moi de lointains échos de ma jeunesse, je sortis à la hâte de Paris, cette mer toujours agitée, dont les vagues syrénéennes renversent les plus forts.
« J'avais aimé une courlisaue, j'allais aimer une criminelle.