CULTURE DE L'IMAGINATION LE MOBILIER DE L'ESPRIT
Les mouvements destinés à développer l'adresse des doigts préparent la main à scruter plus exactement les objets pour s'en bâtir des représentations, et inversement les mouvements exécutés en vue d'examiner les objets, étant subordonnés à un but, contribuent à rendre les doigts plus habiles. Les mêmes exercices peuvent donc servir aux deux fins. Aussi, de même qu'en pliant du papier l'aveugle apprenait à mieux juger des proportions, dans le programme que nous allons tracer en vue de développer sa connaissance du monde extérieur il trouvera encore par surcroît les moyens de développer l'adresse de ses mouvements.
Nous avons mis en lumière dans notre étude psychologique les principaux obstacles au développement de l'imagination de l'aveugle,
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obstacles auxquels les leçons de choses auront précisément pour objet de parer en remédiant aux lacunes de l'expérience. Il suffira de les rappeler brièvement :
1° Le champ du toucher comparé au champ de la vision est d'une extrême exiguïté.
2° Les objets dangereux, et même les objets rares, sont pratiquement hors de la portée du toucher. Où donc un enfant aveugle aurait-il l'occasion de connaître un rhinocéros, un lion, une vipère ?
3° Il y a encore la masse des obj ets trop grands pour être palpés commodément, et que l'œil embrasse sans peine; beaucoup d'autres sont trop petits ou présentent des détails trop fins. 4° Par-dessus tout la synthèse même des objets de dimensions moyennes ne s'acquiert souvent qu'avec peine. Comme la vue est le sens de la synthèse, le toucher est le sens de l'analyse. J'ai montré sans doute que par certains processus l'aveugle se bâtit fort bien des images synthétiques très complexes, mais, tandis que les images synthétiques sont données au voyant, elles sont chez l'aveugle le fruit d'un effort, l'aboutissement d'un travail mental. Ce travail se fait parfois très difficilement chez l'enfant aveugle, et l'une des principales tâches de notre éducation spéciale est d'y accoutumer l'esprit.
5° Et outre des synthèses statiques, il y a
les synthèses en mouvement (un train en marche, la fuite des nuages) qui échappent bien davantage au toucher, et dont l'aveugle ne parviendra à se faire une idée approximative qu'au prix d'un effort d'imagination plus créateur encore.
On peut de là conclure, non seulement la place importante qu'il nous faut faire aux leçons de choses, mais encore quelques-uns des caractères particuliers qu'elles devront présenter en s'adressant à des aveugles.
De même qu'on a reconnu l'utilité de donner une base sensorielle aussi large que possible aux leçons de choses pour les voyants, il faut faire du toucher le fondement de tout enseignement réel; c'est-à-dire qu'il faut faire toucher sans cesse, en évitant soigneusement de substituer des mots à la sensation. Seulement, chaque sens à ses lois propres : ni les méthodes ne sont les mêmes, ni le matériel de la vue ne doit être simplement transposé en langage tactile.
i" Le domaine de la vision est proprement le plan, tandis que le toucher s'exerce exclusivement dans les trois dimensions. Aussi ce sont des reproductions à trois dimensions des objets qu'il faut proposer au petit aveugle. Ce serait une erreur d'utiliser les images destinées ^ 68 « .
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aux voyants en se contentant — comme on l'a essayé si souvent — de reproduire simplement les perspectives en relief. Nous reviendrons sur ce sujet à propos des cartes de géographie et des dessins.
2" Le toucher nécessite un effort que ne comporte pas la vision, et il est moins compréhensif. Aussi convient-il de faire usage de reproductions plus simplifiées, et d'insister davantage sur les détails à percevoir. Il faut surtout contrôler cet art de palper dont nous avons parlé, sans quoi bien souvent l'enfant touchera sans prendre connaissance de l'objet. Il faut s'assurer que la palpation est totale et qu'elle est exécutée avec un minimum de mouvements.
3" Puisque le champ de l'expérience directe de l'aveugle est si restreint, et souvent si mal exploré par lui, il faut faire connaître les objets les plus usuels : l'aveugle maladroit ne connaît pas bien même ceux qu'il touche quotidiennement. Nous aurons donc dans notre musée des spécimens des étoffes, des métaux, des diverses essences de bois, des diverses pierres, des céréales, etc. Le maître, à l'aide de remarques appropriées, attire l'attention de l'enfant sur chacun des détails caractéristiques de la représentation ; il exige de la main les mouvements nécessaires pour passer d'une perception approximative à une perception distincte. Peu
à peu, au lieu de présenter lui-même les remarques, il invite l'élève à les faire, de manière à rendre son toucher de plus en plus actif et à développer ses facultés d'investigation.
4° Pour les objets trop grands ou trop petits le principe est de les ramener approximativement aux proportions les plus favorables au toucher. L'échelle des grandeurs perçues directement par l'œil est très étendue, et il Tétend encore considérablement dans un sens par l'éloignement, dans l'autre par l'emploi du microscope. Au contraire, le domaine où les perceptions du toucher s'exercent avec une parfaite précision est très restreint. Théoriquement il ne dépasse pas l'étendue que peuvent embrasser les deux mains. Toute extension au delà se fera aux dépens de la précision. Et les agrandissements qu'on obtient par les moyens que j'ai indiqués — emploi d'un bâton pour prolonger le bras — intervention de la langue pour explorer les objets très fins — ne vont pas loin. Les détails que perçoit la langue ne sont que deux fois plus fins que ceux que perçoit l'index ^ . Vite les maîtres de nos écoles spéciales se sont aperçus que les reproductions d'animaux en grandeur naturelle le plus souvent restaient inutilisées. On ne les touchait pas, ou on les touchait mal. Il faut des réductions que la main