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puisse embrasser aisément. Inversement il faut des modèles grandis pour donner des images exactes des fleurs, des insectes, etc. Pour corriger l'erreur qui dans la représentation spatiale résulte de ces transpositions, il suffit de fournir comme terme de comparaison, à côté de l'image ramenée aux dimensions les plus favorables, des images de grandeur naturelle soit de l'objet tout entier, soit de l'une de ses parties. Par de semblables confrontations l'imaarination ac-

quiert la faculté d'agrandir et de réduire à volonté ses représentations, faculté dont nous avons vu l'importance pour développer l'espace tactile de l'aveugle.

5° Du même coup nous avons commencé à pourvoir à la principale difficulté : à assurer une représentation synthétique de l'objet. Tant que l'objet ne dépasse pas le champ tactile, en effet, et que toutes ses parties peuvent être perçues simultanément, l'image synthétique se fait sans effort. Seulement, l'importance des images synthétiques est telle qu'habituer l'élève à les construire avec aisance est la principale tâche de la culture de l'imagination et qu'il faudra pour en assurer la conquête recourir encore à d'autres moyens.

Le meilleur est de faire reproduire l'objet par l'aveugle.

Les jeux de patience, le dessin, le modelage y servent excellemment. Quand, avec quelques cubes, et notamment avec le jeu de Nuremberg, l'enfant a reproduit les formes caractéristiques d'un édifice, on peut s'assurer qu'il en perçoit à la fois tous les éléments, et peu à peu il s'exerce à embrasser des images de plus en plus complexes.

Le dessin ne saurait s'offrir à lui sous les mêmes formes qu'à l'enfant clairvoyant. On se sert soit de cordons que l'on fixe sur un coussin à l'aide d'épingles, soit de fils enduits de cire que l'on applique par la pression des doigts ^

Mais le dessin a le défaut de ne donner que des images planes, et les jeux de patience ne reproduisent en général que des formes assez simples. Le modelage présente le double avantage de reproduire les trois dimensions, et de se plier à toutes les sinuosités du modèle.

I. Pour les débutants la, plaque a dessiner, robuste et facile à nettoyer, dont on fait usage à l'Institution Nationale de Paris, rend d'appréciables services. C'est une plaque d'aluminium, percée de trous disposés en rangées parallèles. L'enfant dessine au moyens de rivets à têtes rondes qu'il fixe dans ces trous. Il peut ainsi représenter des objets à formes très simples tels que : échelle, pelle, fenêtre.

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L'essentiel est que le maître ne perde jamais de vue le but assigné à ces exercices. S'il se propose de faire de ses élèves des artistes modeleurs, ou même simplement s'il fait passer au premier plan de ses préoccupations le développement du goût artistique, il justifiera les sourires que suscite souvent l'idée d'enfants aveugles dessinant et modelant. Les classes de dessin et de modelage doivent se considérer comme étant avant tout, en même temps que des classes d'assouplissement des doigts et des mains, des annexes de la classe de leçons de choses, destinées à fixer dans l'imagination les formes usuelles des objets, à développer à cet effet la mémoire musculaire.

Il convient de ne pas oublier que bien souvent dans la vie l'aveugle devra se représenter des objets qu'il ne lui sera pas possible de toucher et pour lesquels il lui faudra se contenter de simples descriptions. La facilité qu'il acquerra à bâtir ainsi des objets qu'on lui décrit sera pour lui d'un grand secours. Pour la développer on peut avec profit lui faire exécuter en cire des modèles qu'il n'a pas sous les doigts, d'abord des modèles qu'il a touchés autrefois, puis même des modèles qu'il ne connaît que d'après des indications verbales. Il est à propos de familiariser son imagination avec certaines représentations auxquelles toute description fait nécessairement un appel cons-

tant ; ce sont d'abord et surtout les formes géométriques à deux et à trois dimensions, simples et complexes ; puis toutes sortes d'objets tels que boulons, vis de formes variées, ressorts, manivelles, axes, pivots, etc. Il faut que ces divers termes évoquent immédiatement des formes précises dans l'esprit, sans quoi la construction mentale de la moindre machine est un travail d'une inextricable complication.

Ces précautions prises, on décrit à l'aveugle des objets analogues à ceux qu'il connaît, et des objets qu'il peut toucher ensuite de manière à contrôler et à rectifier son image. Puis peu à peu on en vient à des objets plus éloignés de son expérience et pour lesquels l'image mentale ne pourra plus être vérifiée. Entre temps on pourra faire usage" de coupes verticales ou horizontales, de bas-reliefs et de haut-reliefs, de découpures de papier, toutes représentations qui laissent à l'imagination le soin de compléter les formes des objets et dont il serait imprudent de se servir prématurément.

J'ai connu des aveugles qui maniaient mentalement les pièces de leurs jeux de construction, et qui résolvaient ainsi des problèmes parfois compliqués. Des aveugles ont conçu et fait réaliser des appareils mécaniques complexes sans l'aide de croquis, en travaillant sur l'image mentale qu'ils construisaient et

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retouchaient au fur et à mesure que leur conception se modifiait.

L'application méthodique, hors de la salle d'étude, de la faculté d'observation que nous façonnons ainsi est extrêmement désirable. N'oublions pas que ce qui importe avant tout c'est de tourner l'attention vers le dehors, et, par delà la représentation des objets déterminés, de développer l'intérêt et la curiosité pour le monde des formes, et le désir d'y imprimer l'action individuelle.

Les Américains et les Allemands ' ont préconisé à cet effet, non sans raison, je crois, l'utilisation des jardins scolaires. Il s'agit d'une application qui est mise en pratique déjà dans quelques écoles, et qui pourrait être étendue à beaucoup d'autres. Presque toutes, en effet, ont un jardin avec potager et verger, et il ne faudrait qu'un peu de bonne volonté pour en tirer au point de vue scolaire tout le parti souhaitable.

Un avantage du jardin c'est que tout, d'un bout de l'année à l'autre, y est en perpétuelle transformation. Il offre à l'élève un champ d'observation sans cesse renouvelé. L'objection

I. Voir encore un article tout réceminent publié dans le Blindenfreund, juillet 1920.

du sens commun est que trop de ces changements consistent en variations de couleurs ou en modifications morphologiques ténues, inaperçues par le toucher. En fait, le champ des perceptions tactiles possibles reste immense dans la végétation. La pousse, les bourgeons, la floraison, les fruits, une planche de fraisiers, un plant de framboisiers offrent une matière presque illimitée d'observations à tous les sens. Ce n'est pas un mal qu'un effort y soit nécessaire, ce n'est qu'un mal très relatif s'il faut que très souvent l'œil du maître complète les informations du toucher de l'élève : dans la vie, constamment la conquête du réel se fera ainsi par une combinaison de sensation et de témoignages indirects.

Un autre avantage, est qu'à l'incessante transformation du jardin le témoin peut collaborer, et que plus il en devient l'agent, plus son attention se fixe et son intérêt grandit. Bêcher, planter, arroser, tailler sont des exercices dont l'enfant aveugle peut souvent s'acquitter fort bien .

Son observation s'étendra naturellement aux phénomènes météorologiques. Il serait aisé de construire, pour en doter les écoles, des baromètres et des thermomètres tangibles dont les modèles sont réalisés déjà. Et il est bon d'habituer l'aveugle à utiliser les appareils — montres, calendriers, etc., — qui sont spéciale-

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ment construits à son usage, tout ce qui rapproche sa vie de celles des voyants et diminue sa dépendance à leur endroit.

Au jardin devraient être joint à tout le moins un clapier et une basse-cour. La palpation d'animaux vivants, lapins et poules de diverses espèces et aux diverses étapes de leur développement, n'en sera pas l'unique profit ; l'enfant peut avec, avantage collaborer à la préparation de la nourriture des animaux et aux soins qu'ils exigent. Certains maîtres réclament même pour étendre son expérience que tout jardin scolaire ait un aquarium.

Le chant et les mœurs des oiseaux offrent encore une matière singulièrement propice à son observation. Apprendre à reconnaître les espèces à leur ramage, à traduire ces ramages en sons musicaux, noter à quelle époque apparaît chacune des espèces voyageuses, les temps de la fabrication des nids, de la ponte, de l'éclosion, voilà des exercices qui, en même temps qu'ils façonneront l'esprit, développeront chez ceux qui en sont capables le sentiment de la nature sous les formes où il est le plus accessible à des aveugles. Les maîtres auront pour guide en ce genre le livre attachant de l'ornithologiste aveugle, Gérard de la Bassetière, où est consignée une vie de patientes recherches par l'oreille.

En tant que science l'histoire naturelle n'a

sans doute qu'une place restreinte à l'école des aveugles, car vite les moyens d'observation font défaut. Je ne veux pas dire par là qu'un aveugle au lycée ne puisse pas s'assimiler très complètement les cours d'histoire naturelle tels qu'ils sont donnés dans l'enseignement secondaire, l'expérience a prouvé le contraire, et qu'il peut se représenter par ses moyens propres avec une suffisante exactitude le monde de formes qui lui sera de la sorte révélé. Mais la valeur éducative de cette science est pour lui limitée. Dans le programme de l'école spéciale on fera bien de renoncer à tout souci d'érudition. Il faut choisir une autre orientation : se tenir dans un domaine très simple, et y chercher seulement le moyen de développer la faculté d'observation. Et, suivant le principe que nous avons posé d'assurer les synthèses mentales au moyen de reproductions par l'élève : les plantes, les arbres les fruits qu'il touche fournissent d'excellents modèles pour la classe de modelage.

En assouplissant ainsi le cerveau de l'aveugle à construire des synthèses mentales de plus en plus compliquées, nous préparons l'acquisition du langage parce que nous facilitons la conception des images et des idées sans lesquelles les mots ne sont qu'une fausso monnaie.

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Dès la petite enfance il convient de surveiller le langage de l'aveugle, de le reviser sans cesse pour en rectifier les inévitables abus.

N'oublions pas que le petit aveugle nomme mille choses qui sont hors de son expérience immédiate. Et sans doute les mots qu'il répète par imitation stimulent son imagination, l'invitent à étendre constamment le magasin de ses représentations. Mais l'imagination ne suit pas la parole : les moyens d'investigation de l'aveugle sont trop lents pour suffire à la tâche. Alors, il arrive que le mot n'évoque à peu près aucune image, qu'il demeure un son vide. Plus souvent les substituts de représentations rétablissent une sorte d'équilibre entre l'expérience trop courte et le langage trop riche : des associations d idées qu'entraîne le mot pourront en fournir la substance, ou bien les qualités connues de telle ou telle de ses parties. Même chez les voyants les représentations folles de cette espèce sont fréquentes. Presque chez tout le monde, avec plus ou moins de vivacité, l'imagination devance l'action des sens, mais chez l'aveugle qui est privé du sens de beaucoup le plus agile et le plus compréhensif, le mal risque naturellement d'atteindre des proportions exceptionnelles. Et surtout l'aveugle a moins d'occasions de se corriger par lui-même. Il faut l'y aider.

Davantage, il est obligé de prononcer des

mots dont un aveugle-né ne pourra jamais connaître le contenu. Isolé dans un monde de voyants, il parle une langue faite par des voyants et pour des voyants. Il dit; « des nuages noirs, des feuilles vertes » comme ses petits compagnons. Il importe, pour la qualité de son esprit, qu'il sache qu'à ces mots « noir », « vert » correspondent des impressions précises auxquelles il ne participera jamais.

Plus tard on fera bien de lui donner quelques notions de physique pour fournir un substratum à ces termes. En attendant, habituons-le à la justesse dans le choix des mots : pourquoi ne pas dire : « je consulte ma montre » plutôt que « je regarde ma montre » ? Et pourtant ne lui interdisons pas tout plat de prononcer des mots de voyants. Les faire revenir souvent dans la conversation est même le moyen unique d'obtenir un emploi judicieux de termes qui ne prennent une valeur que par la répétition des associations. Il peut parler des feuilles vertes du printemps, par opposition aux feuilles jaunes de l'automne ; il peut dire, même si ses interlocuteurs s'en étonnent : « j'irai vous voir ». La société a emprunté aux sensations de la vue la plupart des termes métaphoriques dont elle avait besoin ; dans l'ensemble des caractères sensoriels qui distinguent une feuille flétrie, c'est le caractère visuel qu'elle a choisi pour la dési-

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gner. Le langage est un moyen de relations entre les hommes : l'aveugle ne doit donc pas se faire un langage à lui, mais apprendre à user du langage de tous, même lorsqu'il n'en pénètre pas pleinement la signification. Veillons seulement à ce qu'il en use avec une conscience exacte des lacunes de son intelligence. Au point de vue spéculatif, il n'est pas sans intérêt de se demander ce que serait la langue d'une humanité aveugle. Evidemment, les sensations auditives occupant le premier plan de la conscience pour leur valeur expressive, l'homme aveugle les aurait parfaitement analysées, et il disposerait sans doute d'un nombre beaucoup moins réduit d'épithètes pour désigner les qualités du son, surtout les qualités du son vocal : quand nous avons dit aigu, grave, sonore, terne, nous sommes bien vite au bout de notre dictionnaire auditif. Encore la plupart de ces termes ne sont que des métaphores empruntées aux autres sens. Dans le patrimoine d'abstractions ainsi constituées que les générations se transmettraient, la société et l'individu trouveraient la source d'une abondante production de métaphores. Mais en fait les sensations auditives étaient moins propres que celles de la vue à ce travail : leurs différences prennent peut-être moins aisément que les couleurs une valeur objective ; surtout les sensations de la vue (étant spatiales) se tra-

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duisent immédiatement en sensations tactiles, ce qui les objective en quelque sorte, tandis qu'il faudrait l'aide d'une science très avancée, capable d'analyser exactement les causes des phénomènes sonores, pour ramener les variétés des voix à des variations de forme des cordes, du pharynx, du nez, etc. Aussi des individus ne peuvent pas songer à entreprendre le travail que l'évolution sans doute aurait tenté au cours desgénérations. Assurément il arrive àl'aveugle de regretter cette langue absolument conforme à sa nature : il éprouve ce sentiment surtout par l'impossibilité de caractériser les voix, et par suite de fournir des descriptions physiques des personnes, tandis que l'œil en analyse les traits avec une relative précision. M. Romagnoli a noté que dans une école d'aveugles, pour dépasser l'habituelle imprécision de la notation des voix — il a la voix basse, la voix aiguë, etc. — on avait pris l'habitude de dire : il parle en quatrième octave, en cinquième octave, etc. Ces essais ne peuvent aller bien loin. Aussiau point de vue pédagogique la question est de peu d'intérêt. Pourrendre les enfants attentifs aux qualités sonores et tactiles des personnes et des choses — ce qui est l'affaire particulière de l'éducation des sens — on doit sans doute tenter d'en parler avec toute la précision possible ; mais la tâche de l'école est avant tout d'apprendre aux élèves à user aussi » â2 €

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correctement que faire se peut de la langue commune, en leur faisant analyser tous les termes qui leur sont difficilement mais parfaitement accessibles et sans leur laisser ignorer qu'elle a des recoins où ils ne pénétreront jamais complètement.

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