CHAPITRE V
CULTURE DE LA FACULTÉ D'ORIENTATION
La connaissance de la forme des objets, étendue par les leçons de choses et vérifiée par l'étude du langage, permet à l'aveugle de peupler d'images précises le milieu dans lequel il se meut. M.ais il lui faut encore prendre possession de ce milieu, en percevoir le cadre, les dimensions, les principaux accidents. Il lui faut s'y mouvoir aussi librement que possible. A cet effet tous les sens apporteront leur contribution, mais le rôle de l'oreille ici est capital. L'horizon de l'aveugle est auditif comme celui du voyant est visuel. Les bruits de toute nature, directs ou réfléchis, provoqués ou spontanés, peuplent son ambiance et en dessinent les contours, comme les couleurs animent l'ambiance du voyant.
La faculté de localisation des sons a donc une valeur de premier ordre pour l'aveugle. Négligée en général à l'école maternelle des
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voyants parce qu'elle a peu de prix pour le voyant, elle doit être à Técole spéciale l'objet d'une attention particulière dans l'ensemble des exercices qui tendent au développement de l'ouïe.
L'oreille peut donner sur les objets des indications diverses à l'aveugle ; elle peut le renseigner sur leur nature, sur la matière dont ils sont faits. Elle en indique parfois les dimentions aussi: par exemple elle lui permettra de connaître la profondeur d'un fossé, l'importance numérique et la disposition d'une troupe de soldats qui passe devant lui. M. Romagnoli ^ assure qu'il a pu distinguer par l'oreille la forme ronde d'un vase placé à quelque distance de lui dans un salon. Je doute pourtant que des efforts prolongés dans ce sens donnent jamais des résultats bien notables.
Mais l'affaire propre de l'oreille c'est de dire la position qu'occupent par rapport à l'aveugle les objets sonores, et, grâce aux ondes réfléchies, de dire encore les proportions et la disposition générale des lieux où il se trouve. Par elle, l'aveugle a toujours une représentation des pièces où il pénètre, des lieux où il circule, car partout il y a des bruits à percevoir. Et s'il n'y en a pas par hasard, il porte toujours, comme on l'a dit, sa lanterne avec lui : le bruit
I. Voir Romagnoli : L'Audi:^iofie délie forme, article publié dans le Carrière délia Sera, i(i septembre 190C1.
de ses pas sur le sol. Ce qu'il a à redouter, c'est non le silence, mais l'excès du bruit, qui est pour lui l'éblouissement.
Si nous acceptions sans réserve les conclusions de Griesbach, en ce qui concerne la localisation des sons, et si nous admettions qu'à ce point de vue non plus les aveugles n'ont en moyenne aucune supériorité sur les voyants, l'utilité d'exercices S5^stématiques de localisation nous apparaîtrait comme bien contestable. En effet, l'aveugle fait usage des sons beaucoup plus que le clairvoA^ant comme moyen d'orientation. Si, en dépit de cette attention particulière qu'il leur accorde, il n'apprécie pas plus exactement les modalités des sons qui permettent de les situer dans l'espace, il en faut conclure que la faculté de localisation n'est pas de celles qui se développent par l'exercice. Et le fait est qu'on a beaucoup exagéré la supériorité des aveugles sur ce point comme sur d'autres. N'a-t-on pas, comme s'ils jouissaient d'un véritable privilège de l'ouïe, proposé d'embarquer des aveugles avec mission de reconnaître, par les temps de brouillards, la position des vaisseaux dont l'approche est signalée par des bruits. S'il importe de prévenir les illusions, rappelons pourtant que Krogius ^ a justement critiqué le mode d'expérimentation employé
I. Krogius, Zur Frage des sechsten Sinnes der Blinden (Zeitschrift fur experimentelle Paedagogik, t. V, p. 79, 1907).
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par Griesbach, et il pense établir que si la supériorité de l'aveugle est à la vérité légère, elle existe cependant. Les exercices de localisation sont à recommander à tout le moins pour les attentions indolentes, paresseuses à associer les sons avec des représentations spatiales. Les progrès, bien entendu, seront seulement tels qu'un clair-voyant soumis aux mêmes exercices en ferait de semblables. Mais rien ici n'est à négliger.
Il est facile d'imaginer nombre d'exercices en vue d'affiner l'ouïe. En voici quelques exemples : « Le maître' , frappe sur certains objets qui se trouvent dans la salle et demande aux élèves de nommer ces objets et la matière dont ils se composent. Quand ils sont arrivés à les reconnaître, il leur fait désigner la direction du bruit et le lieu exact où il a été produit. Pour les accoutumer à ce travail de raisonnement, on peut comme exercice préliminaire placer deux élèves en différents points de la salle ; l'un prononce le nom de son camarade qui répond ; le premier indique alors le point où se trouve son camarade et va droit vers ce point pour s'assurer que son affirmation est exacte. S'il s'est trompé il recommence jusqu'à
1. Résumé des exercices proposés par Mesner, cité d'après un article de M"« Thévenin, L'orientatioti des aveugles, Valentin Haiiy, septembre 1905. Voir encore dans le même recueil (mars 1897), Plan systématique des exercices de l'ouïe à Plnstitut des aveugles de Diïren.
ce qu'il ait réussi. Au début de Texpérience les élèves sont assez rapprochés l'un de l'autre, puis on les éloigne progressivement. Quand ils ont acquis une habitude suffisante, on exerce en même temps trois, quatre élèves et davantage. Pour habituer les élèves à ramasser des objets tombés, on jette d'abord des corps qui restent immobiles à terre, puis des objets qui roulent. L'aveugle doit apprendre à reconnaître l'objet, le lieu ou il s'arrête, sa qualité; peu à peu onlui apprend à distinguer de la même façon plusieurs objets différents jetés ensemble et roulant dans diverses directions ; il arrive ainsi à écouter attentivement et à pouvoir chercher les objets tombés pendant son jeu ou son travail. Par des exercices fréquents de changements déplace entre les élèves on leur apprend à reconnaître leurs positions respectives au bruit des pas, à la voix, et à ne pas se heurter les uns les autres. Quand les élèves font convenablement les exercices dans la salle de classe, on les leur fait répéter dans d'autres parties de la maison, puis au dehors, dans la cour, dans le jardin, afin qu'ils ne soient pas gênés par le changement de milieu et finissent par se mouvoir à l'aise en quelque endroit qu'ils se trouvent. »
Les jeux et les exercices qui comportent une localisation précise des sons doivent être particulièrement recommandés. Rappelons surtout
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les jeux de balle et de ballon rendus accessibles, si nous en croyons les écoles américaines, au moyen d'un appareil sonore — un grelot, ou même un simple pois sec —placé à l'intérieur. Là, l'oreille doit constamment suivre dans ses évolutions l'appareil sonore, et repérer en chaque instant exactement sa position pour que les mouvements du joueur s'y adaptent. Ailleurs, la source sonore est immobile et le but est de l'atteindre à distance avec un projectile silencieux. Dans un cas comme dans l'autre il y a subordination des mouvements à des indications auditives spéciales. Il est aisé d'imaginer bien des jeux sur ce type. En voici un auquel on a donné le nom de cible harmonique. « Cet appareil est un grand cadre de bois, composé de vingt-cinq cases, marquées d'un chiffre chacune 1-2-3-4, suivant leur proximité du centre qui est comme le cœur de cette vaste cible. Chaque case est munie de quatre tubes de cuivre suspendus par un fil de coton, et terminée en arrière par une sorte de poche en toile. Les joueurs, placés à une certaine distance de l'appareil, se rendent compte de sa position exacte au moyen dune corde qui fait sonner une cloche placée au bas du cadre. On lance la balle dans la direction des cases et le son des petits tubes de cuivre, varié dans chacune d'elles, et répondant à une note ou l'autre de la gamme, indique immédiatement
à l'ouïe très fine des joueurs où leur balle est tombée et quel est le nombre de points... »
On a proposé de même un enseignement méthodique en vue de développer le sens des obstacles. Le principe en est d'accoutumer les aveugles à se diriger au milieu d'obstacles de plus en plus nombreux et de moins en moins volumineux. On obtient ainsi que la démarche soit progressivement plus alerte et dégagée ^ Sans être inutiles les exercices imaginés à cet effet semblent ne donner que de bien médiocres résultats. Beaucoup plus importants sont ceux qui ont pour objet de coordonner toutes les indications précédentes et de les appliquer à l'art si précieux pour Taveugle de se conduire seul et d'agir par lui-même.
Il est indispensable, en effet, d'inciter nombre d'aveugles à se bâtir des images des lieux qu'ils fréquentent, et de les y aider. Bien des procédés s'offrent à nous pour cela. Il est bon d'abord de concentrer l'attention de l'élève sur une pièce donnée, par exemple la classe où chaque jour il passe plusieurs heures. On lui en fait toucher les tables, les bancs, les armoires ; on le fait marcher de la chaire du