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dit système Braille, qui marque l'étape actuelle ; mais un autre demi-siècle a été nécessaire pour sa diffusion, et depuis nous voyons se développer les applications multiples qu'il comporte \
Au point de vue pédagogique, qui nous occupe ici, le progrès réalisé de ce chef est considérable. La facilité relative qu'ont aujourd'hui les aveugles, par comparaison avec les élèves de Valentin Haûy, pour s'assimiler les connaissances utiles, explique et justifie pleinement leur gratitude envers Louis Braille. Cela n'empêche pas d'ailleurs que le système ait à compter avec de nombreux adversaires, et qu'il en ait eu à toute époque depuis son apparition. Que ces adversaires s'appellent M. Louis Roya, comme aujourd'hui, ou tout autrement, les arguments sont toujours les mêmes. Ce ne sont point des aveugles qui les formulent : les aveugles ont imposé le système Braille aux directeurs voyants d'institutions qui y répugnaient le plus souvent ; ce sont des voyants, et leur ardeur dé conviction provient de deux causes principales : d'abord le désir, naturel à bien des hommes, de faire figure d'inventeurs, de réformateurs, de bienfaiteurs de l'humanité. Le public est facilement ému par tout ce qui touche la cécité, et il ignore
I. Voir dans le volume annexe un article fort intéressant de M. Georges Pérouze sur les applications du Braille.
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bien entendu totalement la technique de l'outillage des aveugles. Il y a donc là un terrain tout particulièrement propice aux innovations tapageuses. Voilà pourquoi les institutions d'aveugles sont littéralement assaillies d'inventions mort-nées, dont les auteurs, très ignorants le plus souvent des expériences enregistrées dans un siècle un quart d'histoire, ne manquent pas d'attribuer à la routine les résistances qu'ils rencontrent. En second lieu, il 5^ a le malentendu de l'œil et du doigt : l'œil est dérouté par ce jeu de petits points qui n'a pas été combiné pour lui, et le voyant conçoit souvent très imparfaitement les avantages qu'il ne perçoit pas. Voilà la raison foncière de l'opposition au Braille. Ce que demandent la plupart des réformateurs, c'est le retour à l'alphabet des voyants ou à un alphabet analogue . En accusant les aveugles de routine, ils veulent en réalité les faire rétrograder vers des procédés périmés.
En vain les aveugles répliquent : nous n'ignorons pas l'alphabet vulgaire ; loin de le juger sans le connaître, nous en avons adapté divers types à nos usages, et nous pratiquons ces types, mais nous les pratiquons là seulement où l'expérience nous montre leurs avantages : pour mettre des adresses sur nos lettres, pour correspondre avec les clairvoyants. Pour notre usage personnel, ils n'entrent pas en concur-
rence avec le Braille parce que le Braille est plus aisé et plus rapide. Mais le réformateur de tous les temps réplique que ce que l'aveugle appelle expérience n'est que préjugé ; et il ajoute avec M.. Roya cet argument de fait : j'ai eu beau essa5^er avec persévérance, moi, un homme cultivé, je n'ai jamais pu me mettre au Braille. Aveu singulier, si l'on songe à tant de copistes qui pratiquent couramment le Braille, et qui déclarent s'être mis sans peine à l'écrire; mais aveu bien significatif en revanche, et qui trahit la répulsion instinctive de l'œil pour un procédé qui n'a nul souci des conditions de la vision.
L'objection que nos novateurs vont toujours répétant c'est que le Braille isole l'aveugle du reste des hommes. En fait, il est à peu près sans inconvénient, au point de vue pédagogique, que les voyants ne lisent pas les livrés des aveugles, et les aveugles auraient beau pratiquer l'alphabet romain les livres des voyants ne leur en deviendraient pas plus accessibles. Donc, dans ce qu'il a de plus fâcheux, cet isolement est inévitable. On en doit limiter les effets mauvais dans la vie pratique en fournissant l'aveugle des moyens de correspondre en caractères romains avec les clairvoyants. Et il faut peut-être dire qu'il est à sa manière un bienfait, s'il est vrai que l'aveugle ne peut perfectionner ses méthodes de culture qu'en
LA CULTDRE INTELLECTUELLE PRIMAIRE
les adaptant à ses facultés particulières, donc en s'isolant.
Au point de vue psychologique il y a ceci de curieux dans les attaques qui se répètent contre le Braille qu'elles sont dues principalement à son appropriation au toucher, par conséquent aux progrès qu'il a marqués.
Il y a cependant d'autres critiques qui lui sont adressées en raison des desiderata qu'il laisse insatisfaits, critiques qui visent à Tamélioration et non à revenir en arrière. Celles-là sont souvent formulées par des aveugles, qui connaissent trop ses avantages pour renoncer à son principe, mais qui espèrent le perfectionner dans le détail. En Amérique surtout, mais un peu partout, on a élaboré des alphabets où, en conservant les 63 signes de Braille, on les distribue un peu autrement en vue d'exprimer au moyen des signes les moins complexes les lettres qui en chaque langue sont respectivement les plus usitées. Le but est alors de rendre l'écriture plus rapide. Les auteurs du système connu sous le nom de «New- York-Point» se sont préoccupés surtout de lui faire occuper moins de place : eux aussi conservent comme signe générateur le rectangle de Braille — trois points sur deux points — mais ils le renversent, mettant le grand côté dans le sens horizontal tandis que Braille le met dans le sens vertical. Le nombre des lisfnes
à la page se trouve ainsi sensiblement augmenté, et le nombre des signes à la ligne n'est pas diminué en proportion, car beaucoup de signes, notamment les plus usités, n'utilisent que deux et parfois un point en largeur. . .
Jusqu'à présent les avantages que présentent ces procédés n'ont pas paru compenser les inconvénients qui en résultent : substitution dans le premier cas d'alphabets nationaux à l'alphabet universel, logiquement construit de Braille ; difficulté plus grande de l'écriture dans le second ; dans les deux, abandon des bibliothèques déjà constituées. La très grande majorité a jusqu'ici préféré sauvegarder l'unité du Braille, et, pour remédier à la lenteur de l'écriture et au volume excessif des livres, recourir à des abrégés qui diffèrent de langue à langue selon les besoins de chacune d'elles.
Quelque admirable progrès qu'il réalise, il est à peine besoin de dire qu'au point de vue pédagogique comme au point de v^e pratique le Braille n'a pas comblé la distance qui séparait l'aveugle du voyant. Il n'a pas fait que l'acquisition des connaissances par la lecture soit aussi facile pour le premier que pour le second. La cause n'en est pas du tout, comme le pensent parfois les partisans du retour à
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l'alphabet vulgaire, dans la convention arbitraire de signes adoptée par Braille. Il se pourrait fort bien que le toucher fût irrémédiablement pour la pensée un véhicule très inférieur à la vue. Peut-être cette infériorité subsistera, tant qu'on ne sera pas arrivé à la lecture par l'oreille que laissent entrevoir les propriétés du sélénium \
Parmi ces défauts, je m'arrêterai sur la lenteur de la lecture, le principal, et qui a son remède non dans un outillage préparé d'avance, mais dans l'action même du pédagogue.
En effet, il y a de bons lecteurs. J'en connais deux au moins à l'heure actuelle qui, en abrégé, lisent près de 200 mots à la minute, c'est-à-dire sensiblement plus vite qu'il n'est nécessaire pour une lecture courante à haute voix. Sans être nombreux, les lecteurs capables de percevoir 125 mots ne sont pas très rares. Ces faits prouvent qu'il ne faut pas exagérer les insuffisances du doigt, que s'il ne parviendra jamais à la rapidité de l'œil dans la lecture à voix basse, on en pourrait obtenir un service très supérieur à celui que nous en tirons. Si tant d'aveug-les ne dépassent guère la vitesse de 60 à 80 mots à la minute, si beaucoup finissent par ne presque plus lire par eux-mêmes, peutêtre, en bonne partie du moins, nos méthodes
I. Voir à ce sujet un article du Vale/itm Haiiy, juillet 1921. ^ 139 ^
d'enseignement en portent la responsabilité.
La question essentielle ici, à mon avis, celle qui domine tout le reste, c'est la question de Tâge auquel l'aveugle apprend à lire. Il n'y a pas d'exemple, à ma connaissance, d'aveugle tard venu à la cécité qui soit arrivé à lire rapidement. Les deux lecteurs remarquables auxquels je faisais allusion tout à l'heure ont l'un et l'autre commencé très jeunes. Si d'une manière générale les élèves de l'Ecole Braille lisent beaucoup mieux que ceux de l'Institution Nationale — où pourtant l'enseignement est plus poussé, puisqu'il tend à faire des musiciens au lieu d'ouvriers — c'est que les enfants entrent plus jeunes à l'Ecole Braille. Ce que nous avons dit de l'acuité du sens du lieu de la peau * pendant l'enfance fournit à ces constatations une explication très plausible. Il faut profiter de cette acuité passagère pour faire contracter au petit aveugle des habitudes qu'il ne pourra plus acquérir dans la suite avec la même perfection.
Etil ne suffit pas de commencer jeune. Nécessaire, l'acuité du toucher n'est que le moindre des facteurs qui interviennent : l'essentiel c'est l'habitude qui supprime la sensation d'effort, c'est l'activité cérébrale qui, dans toute lecture rapide, celledu voyant comme celledel'aveugle,