CHAPITRE VIII
LA HAUTE CULTURE INTELLECTUELLE
Des raisons particulières poussent les aveugles vers la haute culture intellectuelle. Le maître, dont le rôle est de conseiller et diriger la jeunesse, a le devoir de réfléchir à ces raisons et d'en mesurer la valeur.
Il y a d'abord le besoin d'une compensation à leur infirmité. Ils sont assez naturellement portés à chercher en eux-mêmes les satisfactions que le monde extérieur leur refuse, et par suite à enrichir le mobilier de leur demeure intime. Vis-à-vis d'autrui aussi, ils ont conscience de leur infériorité, ils sentent qu'ils ont quelque chose à se faire pardonner. Il leur faudrait être meilleurs, plus savants, plus habiles que les autres pour jouir d'une estime égale. Toute supériorité est pour eux une réhabilitation.
Et puis, ce n'est que dans les facultés proprement psychiques, intellectuelles ou artistiques, qu'ils peuvent espérer un plein dévelop-
pement. Ils auront beau faire, dans le domaine physique ils seront toujours très inférieurs aux voyants. Toujours, seules les formes d'activité les plus simples leur seront accesibles, et de celles-là même ils ne s'acquitteront qu'avec lenteur. Là leurs efforts se brisent presque toujours contre une inéluctable fatalité. La supériorité intellectuelle, au contraire, leur est possible. Aussi, à toutes les époques on a pu citer quelques aveugles de haute culture ; et, aussitôt que le Braille est venu émanciper les intelligences, dans tous les pays, à mesure que chacun d'eux l'adoptait, des aveugles se sont orientés dans diverses directions des connaissances humaines. Dès l'exposition de igoo à Paris — le Braille ne s'est guère vulgarisé hors de France que depuis 1880 — une association internationale se fondait pour grouper tous les aveugles se livrant à des études supérieures. Il est possible que les 70 membres qu'elle réunissait en 19 14 ne soient pas tous des hommes de haute culture ; mais, si elle a peut-être trop facilement ouvert ses portes dans les pays latins et germaniques, les Anglo- Saxons n'y ont guère adhéré, et d'autres aveugles, isolés par leur idiome, les Russes, les Japonais, etc., y sont restés totalement étrangers. Ces effectifs sont donc loin de nous rendre un compte suffisant des aspirations actuelles des aveugles à la haute culture.
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M. Anagnos, directeur de l'Institution des aveugles de Boston, était si frappé de ce mouvement qu'au congrès de 1905, à Liège, il réclama une transformation radicale de la pédagogie des aveugles en vue de donner satisfaction à ces aspirations. Le machinisme, disaitil en substance, a bouleversé les conditions du travail : il a dépossédé les aveugles des positions déjà si précaires qu'ils occupaient dans l'industrie. Il serait fou de continuer à enseigner dans nos écoles des métiers manuels qui ne nourrissent plus nos élèves. Faisons volteface : consacrons tous nos efforts au développement et à la culture du cerveau. Fions-nous aux leçons d'Emerson, et travaillons à l'épanouissement intégral de l'individu. Une instruction libérale très poussée doit être partout notre objet essentiel.
Je me souviens que le rapport de M. Anagnos fit quelque bruit. Peut-être nelui rendit-on pas justice, et ne vit-on pas assez le noyau de solide observation que recouvrait l'enthousiasme du fougueux novateur. Au fait, ce qu'il demandait là comme une révolution, c'était ce que l'Institution de Paris avait réalisé soixante ou quatre-vingts ans plus tôt en orientant vers la culture artistique tous ceux de leurs élèves qui manifestaient quelques dispositions, ce que, peu à peu, à l'imitation de la France on se mettait à faire dans d'autres pays. Il avait
été devancé aussi en Angleterre, par la création du Royal Normal Collège, fondé en vue de donner aux aveugles aisés de la Grande-Bretagne une culture intellectuelle et musicale en rapport avec le milieu social où ils sont appelés à vivre.
Seulement les instituteurs français s'étaient inspirés des conditions matérielles de la vie qui dominent toute pédagogie rationnelle. Ils avaient orienté leurs élèves vers la musique, parce que la musique en France nourrissait les aveugles doués ; ils s'efforçaient de ne détourner des métiers que ceux qui étaient susceptibles de vivre de la musique. Ce qui, à juste titre, effraya dans le programme de M. Anagnos, c'était son oubli dédaigneux des inexorables réalités de l'existence. Il proposait de préparer des générations de déclassés et de meurt-de-faim, auxquels leur haute culture aurait seulement rendu plus douloureux leur dénuement et accru leurs besoins.
M. Anagnos paraissait oublier que si la cécité ne tue pas l'intelligence, elle ne la crée pas non plus, et que parmi les aveugles comme parmi les clairvoyants une minorité seulement peut prétendre à assimiler et à faire fructifier une haute culture. Il oubliait surtout que dans la société il y a bien peu de fonctions où le jeu de l'intelligence se suffise à lui-même : il doit le plus souvent se traduire dans des
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actes dont il n'est que la préparation , actes qui presque toujours nécessiteront pour l'aveugle l'aide d'un exécutant, peu docile et trop coûteux. L'acte de juger, c'est-à-dire d'établir des rapports entre les idées n'est pas le tout de la fonction du juge et la tâche du maître d'école ne se borne pas à exposer des connaissances acquises : il a les devoirs à corriger, la discipline de sa classe à assurer, etc.
Pourtant la haute culture n'est plus, parmi les aveugles, un luxe bon pour ceux-là seuls dont l'existence matérielle est par ailleurs assurée. Voici que des expériences nous ont prouvé qu'il peuvent fréquemment la mettre en œuvre jusque dans notre société compliquée et affairée. Le clergé anglican compte de nombreux membres aveugles, anciens élèves du Royal Normal Collège pour la plupart, et dans les pays catholiques aussi le clergé paraît disposé à faire appel au concours d'aveugles puisque — chose qui eût paru impossible il y a un demi-siècle — pour la quatrième fois un aveugle vient d'être admis à l'ordination. En France nous avons vu récemment des aveugles dans la littérature, dans le journalisme, au barreau, dans l'enseignement surtout. Et non seulement l'enseignement supérieur s'est ouvert à eux, où manifestement les difficultés d'ordre matériel sont moins à craindre, mais même il a paru qu'avec l'aide d'un surveillant pour assurer
la discipline les autres ordres d'enseignement leur étaient accessibles. La sympathie due aux militaires aveugles ayant levé des difficultés qui sans doute en d'autre temps eussent paru insurmontables, nous comptons à l'heure actuelle jusqu'à trois aveugles dans l'enseignement secondaire, et six au moins dans l'enseignement primaire des voyants.
Ces succès encouragent des aspirations qui dépouillent progressivement leur caractère paradoxal. Puisqu'ils nous montrent l'aveugle triomphant progressivement des obstacles qu'il rencontre dans la mise en œuvre de la haute culture, il nous faut examiner maintenant l'autre face du problème : les obstacles dans l'acquisition de cette même culture. C'est le côté proprement pédagogique de la question.
On cite des cas où l'acquisition s'est faite sans l'aide d'aucune méthode tactile : l'aveugle lisait et écrivait exclusivement par l'intermédiaire d'un secrétaire. Un pareil tour de force, qui suppose une bourse bien garnie non moins qu'une énergie bien trempée, et qui d'ailleurs devient de plus en plus difficile à mesure que s'accroît la somme de connaissances que comporte chaque spécialité, est de nature à donner confiance à ceux qui disposent de l'immense
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avantage du Braille. C'est évidemment aux commodités qu'offre le Braille à ce point de vue que se mesureront la facilité de la haute culture pour les aveugles et ses chances de diffusion.
Je ne reviens pas sur l'expérience individuelle qu'on trouvera exposée dans mon essai de psychologie. A la vérité, je m'y suis placé principalement au point de vue du travail d'érudition, plutôt par conséquent de la recherche de la science que de son assimilation. Mais les mêmes méthodes qui m'ont rendu possible mes recherches, m'avaient à plus forte raison secondé efficacement au cours de mes études. L'emploi de la tablette Braille et de la machine à dactylographier m'avaient permis de faire au lycée toutes mes classes depuis la onzième, parmi des camarades clairvoyants, en participant à tous les exercices : devoirs, compositions, thèmes grecs, leçons de géométrie, de physique et de chimie aussi bien que de littérature et de philosophie ; puis, après le baccalauréat, de suivre les cours de l'Ecole Normale et de la Sorbonne, en prenant part aux concours et examens.
Cette expérience, d'autres l'ont depuis refaite en partie, manifestant qu'avec le Braille elle était devenue facile, et montrant l'extrême souplesse du Braille à se plier à mille exigences des hautes études qui semblaient devoir le mettre en défaut. L'emploi de considérables
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jeux de fiches en relief et leur maniement commode, en est un exemple typique. J'en veux donner un autre exemple qui est de fraîche date.
Jusqu'à présent nous n'avions guère eu de mathématiciens aveugies qui fissent usage du Braille. Aussi la notation mathématique Braille était restée rudimentaire, claire sans doute et pratique pour les mathématiques simples, mais l'écriture des formules, compliquées était désespérément lente et prêtait à des confusions. Il a suffi que la guerre, en frappant de cécité des mathématiciens, ait fait naître le besoin d'une notation meilleure. Le capitaine Antoine, ancien élève de l'école normale supérieure agrégé de mathématiques, aujourd'hui maître de conférences à l'Université de Strasbourg, et l'aspirant Bourguignon, ancien élève de l'école normale primaire supérieure de Saint-Cloud, ont immédiatement trouvé dans les 63 signes de Braille les éléments d'une notation nouvelle qui paraît répondre à tous les besoins. Elle a permis à celui-ci de passer sa licence, à celui-là de préparer une thèse de doctorat. De gros ouvrages savants sont maintenant traduits dans cette langue nouvelle.
De même, un chimiste aveugle, qui vient de soutenir avec succès ses thèses devant la faculté de Paris, et un physicien, déjà titulaire de plusieurs certificats de licence, me disent
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qu'ils utilisent commodétnent le Braille pour leurs travaux.
Donc le Braille ouvre l'accès à la haute culture scientifique aussi bien qu'à la haute culture littéraire. Mais, quelle que soit sa faculté d'adaptation, ses infériorités, inhérentes peut-être à son caractère tactile, ne laissent pas d'être des entraves très lourdes. Le problème est de trouver les moyens appropriés pour avoir le meilleur compte de ces entraves.
J'ai déjà dit par quels efforts et dans quelle mesure — trop limitée incontestablement — on peut remédier à la lenteur de la lecture. Je m'arrêterai à deux autres difficultés, sensibles déjà dans la culture primaire, mais qui deviennent graves lorsqu'il s'agit de la culture supérieure : la lenteur de l'écriture et la pénurie des livres. Le lecteur m'excusera si, dans ce chapitre, je suis tenu d'entrer dans des considérations plus techniques.
On lira dans le volume annexe les procédés qu'on a imaginés pour porter remède, dans la vie courante, à la lenteur de l'écriture : systèmes d'abréviation, emploi des machines à écrire. Lorsqu'il s'agit de prendre des notes personnelles très rapides, et de suivre des cours, les procédés ordinaires deviennent insuffisants. © î'63 <@
L'abrégé habituel — connu sous le nom d'abrégé orthographique par opposition à l'abrégé phonétique qu'il a remplacé — ne permet guère aux plus exercés de dépasser une vingtaine de mots à la minute. Les machines sont trop bruyantes pour être admises dans les cours.
Force est donc de recourir à une véritable sténographie. Il en existe une, assez rapide, qui a été combinée avec beaucoup d'ingéniosité par Victor Ballu. Son défaut est que, se contentant des 63 signes de Braille, elle ne parvient à une célérité suffisante qu'à la condition de donner à un même signe des valeurs variées et arbitraires, par suite en exigeant de la mémoire un effort très considérable et rebutant. En fait, quelques contemporains de Ballu se sont assimilé sa sténographie et ont continué de la pratiquer, mais en fort petit nombre . Dans la jeune génération elle est entièrement délaissée, et parmi ceux qui depuis vingt ans ont abordé les études supérieures je ne vois personne qui en ait fait usage. Chacun se bâtit, au moyen de quelques principes de son choix et par des tâtonnements successifs, un abrégé pour son service personnel, sténographie qui va se formant progressivement et s'enrichissant au fur et à mesure des besoins. Ces systèmes ont l'inconvénient d'isoler les travailleurs les uns des autres, et cet autre inconvénient encore qu'étant imparfaitement rationnels ils sont sou-
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vent moins rapides que leurs auteurs ne l'imaginent.
Il y a lieu, pour ceux qui se livrent à des études supérieures, de constituer une sténographie, assez simple pour qu'elle puisse être apprise sans peine et ne suppose pas le long apprentissage de toute sténographie professionnelle, assez voisine du Braille dans la disposition générale des signes pour ne pas dérouter le toucher. J'indiquerai le principe de celle que j'ai élaborée pour mon usage personnel, et qui répond à ces desiderata \ C'est d'ailleurs le même principe qui m'a servi pour établir une sténogi-aphie destinée aux aveugles sténographes de profession et qui est actuellement utilisée.
Le signe de Braille s'inscrivant dans un rectangle où il y a place pour six points au maximum, ne comporte que six caractères seulement formés d'un point unique, et 1 5 formés de deux points. Encore les signes les plus simples, donc les plus rapidement écrits, n'ont pas été réservés aux sons les plus courants parce que, avantageux pour l'écriture, ils sont défavorables pour la lecture. En effet, leur position dans le rectangle, partant leur valeur, n'est reconnue que par leur position relative aux
I. La sténographie Bonin-Augeard-Thomas-Pimoule, récemment présentée à la commission d'études de l'Association Valentin Haiiy, paraît ingénieuse, simple et rapide. Il reste à l'expérimenter.
signes complexes voisins. Si donc plusieurs signes simples se suivent, il en résulte une gêne ou un retard.
La méthode va consister à rendre les signes simples aisément intelligibles, et à les multiplier.
Pour cela, supposons qu'entre deux signes Braille consécutifs on trace un trait vertical, juste de la hauteur du rectangle. On conçoit que par sa position relative à ce repère constamment présent la valeur de chaque signe sera immédiatement reconnue, fût-il composé d'un point unique, sans l'aide d'aucun signe voisin. La distance de ce point unique au repère indique immédiatement au doigt s'il est dans la moitié droite ou dans la moitié gauche du rectangle ; et le triangle qu'il forme avec les extrémités du repère décèle s'il est en haut, en bas ou au milieu.
Nous allons donc pouvoir sans inconvénient faire usage d'un grand nombre de signes simples.
Supposons maintenant que ces repères soient inscrits non après chaque signe Braille mais seulement de deux en deux, entre le premier et le second, puis entre le troisième et le quatrième, et ainsi de suite. La lisibilité des signes n'en sera pas diminuée car chaque signe s'appuiera sur un repère, soit à droite soit à gauche. D'autre part, au lieu de 63 signes nous
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en aurons deux fois plus, soit 126, car les signes pourront prendre des valeurs différentes suivant qu'ils seront d'un côté ou de Tautre du repère. Nous disposons ainsi de 12 signes formés d'un point unique au lieu de 6, de 30 au lieu de 15 formés de deux points, et nous pouvons faire le plus large usage de ces signes simples sans redouter aucune confusion, par conséquent nous pouvons les réserver pour représenter les sons les plus courants.
On objectera que nous substituons un signe générateur de i 2 points à un signe générateur de 6, que si chaque lettre s'inscrit dans un rectangle double de celui de Braille l'espace occupé par l'écriture devient considérable, et que la rapidité que nous étions en droit d'escompter en est compromise. Pour parer à cette difficulté, il suffit de faire du signe double non un signe alphabétique, mais un signe syllabique. Une syllabe comporte en général deux sons ou groupes de sons : 1° une ou plusieurs consonnes initiales, qui d'ailleurs peuvent manquer; 2° une ou plusieurs voyelles, avec occasionnellement des consonnes d'appui qui suivent ces voyelles. Ainsi, le son per qui s'entend dans le mot père comporte i°un son consonne p, 2° un son voyelle e, qui s'appuie sur un son consonne r. Décidons que nous emploierons les six points placés à gauche du repère à représenter les sons consonnes initiaux,
les six points placés à droite à représenter les voyelles et les consonnes d'appui. Ilsuffira de combiner notre alphabet d'après ce principe pour que nous puissions inscrire n'importe quelle syllabe autour d'un repère. Aucune syllabe n'occupera plus de place qu'il n'en faut pour tracer deux signes Braille ^
Dans la pratique une difficulté se présentait pour produire les repères en relief. Les tracer au poinçon serait perdre tout le bénéfice de temps réalisé par l'économie des points dans l'écriture des caractères. Trois solutions principales peuvent être envisagées : ou bien on utilise un papier sur lequel des repères ont été préalablement tracés ; ou bien l'appareil dont on fait usage pour écrire, les produits automatiquement ; ou bien enfin on n'inscrit point les repères, mais on les appose au moment de la lecture.
J'ai réalisé à titre d'essai un outillage spécial pour chacun de ces procédés. Mais le plus simple paraît être le second. J'utilise une réglette Braille qui est munie à sa partie supérieure de deux cylindres entre lesquels glisse le papier à mesure qu'il a été écrit. Ces cylindres sont munis l'un de dents, l'autre de sillons
I. En outre, en règle générale, comme dans toute sténographie, aucun espace n'est laissé entre les mots. Chacun peut aisément d'après ces données construire un alphabet. On trouvera à l'Association Valentin Haiiy, 9, rue Duroc, Paris, celui dont je fais usage pour moi-même.
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correspondants, grâce auquels les repères s'impriment en pointillé à la place voulue. Ce dispositif permet d'écrire sur des rouleaux de papier, qu'on pourra dans la suite, si on le désire, découper en pages, et qui épargne la perte de temps qu'occasionne le changement de page.
Mais si l'on aime mieux faire usage de la tablette Braille ordinaire, on aura recours au troisième procédé. Il suffit d'y adapter une réglette qui présente de deux lettres en deux lettres, donc aux endroits où doivent figurer les repères, des barrettes interlettres un peu plus larges que les barrettes ordinaires. Au moment de la lecture, un treillis de fils métalliques très minces sera apposé sur la feuille à lire, de telle façon que les fils verticaux y figurent les repères, tandis que les fils horizontaux, destinés à les tenir bien en place, suivant les interlignes, marqueront pour le doigt le haut des caractères.
L'apprentissage de cette sténographie ne comporte que l'assimilation d'un alphabet. L'économie de points réalisée sur le Braille ordinaire s'élève à 65 p. 100 environ. J'écris facilement avec ce procédé 35 à 40 mots à la minute. Et l'on pourrait ajouter à cet alphabet un jeu de signes métagraphiques, c'est-à-dire d'abréviations conventionnelles, qui augmenterait encore sensiblement la rapidité. On peut aussi réaliser une machine à 1 2 touches au moyen de ^ 169 ^
laquelle il serait possible d'écrire une syllabe quelconque d'un seul accord. On arriverait ainsi, avec un entraînement sérieux, à suivre sans en rien perdre une parole même rapide. Cette sténographie, applicable à toutes les langues, peut être mise à la portée des étudiants de tous les pays. Elle est une marque nouvelle delà souplesse du Braille dont elle est inspirée.
Le manque de livres est un obstacle beaucoup plus grave encore que la lenteur de l'écriture. Pour les études secondaires et supérieures il était total voici vingt-cinq ans, et l'étudiant n'avait accès aux ouvrages qui lui étaient indispensables que dans la mesure où il pouvait se les faire lire ou se les faire transcrire pour son usage personnel. Faute de clientèle, non seulement on ne pouvait pas songer à faire imprimer les ouvrages de cette sorte, mais même aucune organisation n'en entreprenait la trans- / cription.
Aujourd'hui, cette entrave a presque complètement disparu pour l'enseignement secondaire, et elle est considérablement diminuée pour les études supérieures. La bibliothèque Braille, qui devait, au début, consacrer ses forces aux besoins du grand nombre, par conséquent aux lectures de distraction, àlalittéra-
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ture d'imagination, s'est développée au point de pouvoir faire large désormais la part des minorités. Elle dispose maintenant de collaborateurs assez nombreux pour qu'il lui ait été possible de constituer un petit groupe de copistes, dont le dévouement et la capacité ont été éprouvés, en vue de cette fin spéciale de fournir les étudiants de toute catégorie. C'est la section spéciale des étudiants, qui a effectué déjà une besogne admirable.
Le catalogue de livre d'études en Braille, qui a pu être publié au début de 1918, comprend deuxmilletitres, parmi lesquels on trouve des ouvrages dépassant une centaine de volumes, et auxquels s'ajoutent chaque mois d'importantes transcriptions nouvelles. Cet inventaire, en même temps qu'il rendait plus utilisable les richesses dont on disposait déjà, a mis en lumière aussi les lacunes qu'il fallait combler, et il a permis de poursuivre la tâche d'une manière plus méthodique.
Mais, en même temps que nous essayons de nous procurer en chaque matière les ouvrages fondamentaux qui nous manquent, un autre effort se continue parallèlement en vue de répondre aux besoins individuels que chaque jour fait naître: la règle essentielle demeure défaire passer d'abordles transcriptions demandées par un travailleur en vue d'une utilisation immédiate. Par cette voie seulement, tant
qu'elle ne disposera pas de richesses dix fois plus considérables, la section spéciale des étudiants est assurée d'ouvrir l'accès des hautes études à ceux qui le désirent. Au fait, le copiste qui sait son travail attendu par un aveugle déterminé, en vue d'un secours tout proche, trouve dans cette pensée un singulier stimulant. Et son livre, par de là le service immédiat qui l'a suscité, revenu à la masse commune, grossira le dépôt de lumière intellectuelle qui s'accumule de génération en génération, attirera d'autres aveugles vers la haute culture par les facilités qu'il leur offrira, élèvera d'un degré le niveau intellectuel dans le monde de la cécité.
A l'heure actuelle, pourvu qu'un délai suffisant soit laissé pour la transcription, la Bibliothèque Braille est en mesure de faire face à peu près à toutes les demandes individuelles. Elles iront diminuant en nombre à proportion que le fonds commun s'enrichira.
J'ai donné ces indications parce que c'est à la Bibliothèque Braille, à son organisation, à la centralisation relative des livres, que les étudiants aveugles de France doivent de disposer de beaucoup plus de livres savants que les aveugles des autres pays*. Mais un autre progrès, qui semble prochain, promet un nouvel
I . Ces dernières années elle a été secondée par d'autres œuvres : la Roue, fondée par Miss Getty, la Société d'impression et de reliure des livres pour aveugles, le Livre de l'Aveugle, etc.
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et appréciable enrichissement à ce point de vue.
La production d'exemplaires uniques est souvent insuffisante. Pour beaucoup d'ouvrages, et notamment pour les textes, il nous faut nous procurer plusieurs exemplaires. Ce qui a manqué jusqu'à présent c'est un bon procédé de polycopie. Sans doute nous avons bien des imprimeries à caractères mobiles, mais le temps qu'exige le travail de composition et de décomposition rend leur emploi peu pratique pour des tirages inférieurs à 20 ou 25 exemplaires. Quant aux tirages minimes de 3 à 10 ou 12 exemplaires, qui sont les tirages requis pour le plus grand nombre des ouvrages de cette sorte, on aurait plus tôt fait d'exécuter des copies successives à la machine que de les imprimer. Nous avons bien aussi l'impression sur clichés métalliques, mais elle est trop coûteuse et ne peut guère être pratiquée que par des spécialistes \ Il nous faudrait un appareil assez simple pour être placé entre toutes les mains, d'un maniement assezrapide pour rendre pratiques les tirages les plus réduits.
La reproduction des livres Braille n'a pas été jusqu'à présent organisée d'après des principes rationnels. Ici comme partout, le premier mouvement a été d'imiter les méthodes d'impres-
I. Sur ces clichés en métal dont je n'ai pas à parler ici, on trouvera dans le volume annexe une excellente étude de M. Pérouze.
sion pour les voyants, de fondre des caractères Braille comme on avait fondu des caractères romains. Or, les caractères qui figurent les lettres sont bien les éléments les plus simples jusqu'où l'on peut pousser l'analyse de l'écriture romaine. Mais avec le Braille l'analyse peut être poussée d'un degré plus loin : les caractères eux-mêmes sont constitués tous d'un élément unique, le point, auquel on les ramène entièrement, et qui par conséquent doit être l'élément fondamental dans l'impression pour les aveugles. Imprimer avec des caractères qu'il faut aller chercher dans 25, ou plutôt dans 63 cases différentes — puisque le Braille comporte 63 signes — et qu'il faudra, l'opération terminée, redistribuer entre leurs 63 cases respectives, alors qu'on peut imprimer avec des pointes toutes identiques, c'est, toutes proportions gardées commettre une erreur analogue à celle qu'eût faite Gutenberg si, au lieu de faire fondre des lettres, il eût fait fondre des mots ou des syllabes.
Théoriquement, le problème de l'impression pour les aveugles avait donc son aspect particulier, et il offrait aussi ses difficultés propres. Dans la pratique, négliger cet aspect rationnel présentait peu d'inconvénient pour les gros tirages parce que la perte de temps et la complication qu'entraîne la distribution des signes dans des cases distinctes est peu de chose
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dans l'ensemble du travail que nécessite un gros tirage ; pour les tirages très réduits, on comprend qu'il reprenait toute son importance.
La première application proposée a été de percer dans une plaque des trous disposés par groupes de 6, à la manière des rectangles du Braille, trous dans lesquels le compositeur plaçait de petites chevilles. La plaque garnie pouvait être transportée sous une presse pour le gaufrage du papier. On eût obtenu ainsi la décomposition instantanée, car il aurait suffi de renverser la plaque pour rejeter toutes les chevilles dans une boîte commune. Mais ce qu'on gagnait de ce côté on le reperdait dans la composition, car le maniement de ces minuscules chevilles qu'il fallait saisir et transporter dans le composteur était une opération fort longue.
Le procédé ne pouvait devenir vraiment rapide et pratique qu'à des conditions faciles à déterminer : i° Il faut que les chevilles n'aient point à être saisies et transportées, donc qu'elles soient toutes préalablement placées dans les trous destinés à les recevoir, et de telle sorte qu'elles ne courent aucun risque d'échapper ; 2° il faut que la composition se fasse en les déplaçant légèrement de manière à faire saillir les pointes nécessaires, et celles-là seules, audessus d'une surface plane ; 3° pour que la composition soit rapide, il faut que le déplace-"
ment des pointes soit doux, et puisse être obtenu sans effort au moyen d'une machine à clavier ; 4° elle deviendra instantanée si l'on peut faire usage de- clichés en papier sur lesquels le texte Braille a été préalablement écrit non avec des points mais avec des trous à travers lesquels les pointes tomberont d'elles-mêmes ; 5° il faut enfin après la composition fixer ces pointes dans la position nouvelle, de manière à ce qu'elles gardent exactement, sous la presse, la saillie nécessaire au gaufrage du papier.
Ces conditions, dont plusieurs sont satisfaites dans la plaque Garin-Comte-Balquet, semblent être réalisées dans un appareil que j'ai fait construire et que j'ai présenté à la commission d'étude de l'Association Valentin Haûy. Dans cet appareil des chevilles, emprisonnées au moyen d'un renflement dans les alvéoles de plaques métalliques, peuvent effectuer une course limitée qui leur permet de saillir, par l'effet de la pesanteur, soit sur une face de l'appareil soit sur l'autre. Les caractéristiques en sont la composition instantanée grâce au libre jeu des chevilles et à l'emploi de clichés perforés, et la fixation aisée, au moyen d'une plaque pleine, du texte composé V
L'expérience dira quelles modifications il y a lieu d'y apporter. > Si à l'usage, la
I. Voir pour la description de ces appareils, le Valentin Haûv de janvier 1919 et janvier 1922.
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complexité qui résulte du grand nombre des pointes les rendait peu pratiques, nous aurions du moins sans doute les nouveaux clichés sur papier paraffiné très ingénieusement imaginés par M. Garin, et qui paraissent devoir être d'un maniement assez simple \ Et l'essentiel est que nous entrevoyons le temps où nous serons outillés pour les tirages très réduits , ceux qui ont de beaucoup le plus d'usage dans un milieu aussi restreint et aussi divers dans ses goûts que celui des lecteurs aveugles. Et ceci est capital en particulier pour les aveugles qui s'adonnent aux études supérieures.
Voilà où en est notre organisation nationale. Une organisation internationale doit s'y superposer qui permettra l'échange des livres d'un groupe national à l'autre : elle était en bonne voie de développement quand la guerre est venue l'entraver. Il faut qu'elle reprenne demain sa marche, et qu'elle trouve dans la fraternité des alliances que la guerre a nouées l'occasion de progrès nouveaux. L'aptitude des aveugles à l'enseignement des langues, où ils trouveront peut-être un débouché fécond à leur activité, est pour notre association internationale un précieux stimulant. L'impression de certains dictionnaires, de textes latins et grecs