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CHAPITRE IX

A PROPOS DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL

L'enseignement professionnel, par son caractère technique, déborde le cadre de cette étude. Nous ne saurions cependant passer sous silence quelques questions générales qui se posent à son sujet, et qui dominent le problème pédagogique, car le but de l'école est en fin de compte de donner à l'élève le moyen de gagner sa vie ; et le critère auquel on doit juger la valeur d'une école, c'est l'aptitude de ses anciens élèves à se tirer, d'affaire dans l'existence.

C'est un point que les écoles oublient volontiers parce qu'il leur crée une lourde obligation, et le public ne croit pas assez à la possibilité de faire travailler l'aveugle pour leur en faire un devoir. Au début, Valentin Haùy et les autres directeurs d'écoles, Zeune à Berlin, Klein à Vienne, pouvaient se contenter à moins : c'était beaucoup déjà, semblait-il, de

dégrossir l'intelligence de leurs élèves avec des éléments de lecture, d'écriture et de calcul, de les occuper et de les distraire avec un travail manuel, et avec la musique. Mais vite, de même que l'intelligence de ces élèves à Berlin et à Vienne comme à Paris réclama une nourriture plus abondante, les produits de leur travail inspirèrent des ambitions plus hautes. L'expérience a prouvé que l'aveugle normal peut g-agner sa subsistance selon les cas en totalité ou tout au moins en bonne partie.

La conception qu'on s'est faite de cette activité de l'aveugle n'est pas partout la même, et si les différences qu'on y remarque s'expliquent principalement par des circonstances du milieu économique, les tempéraments nationaux s'5^ trahissent aussi en quelque mesure. En Allemagne, la conception dominante se réalise dans le Heim. Avec un admirable effort de ténacité on a créé là-bas un système de protection qui enveloppe toute la vie de l'aveugle et qui a heureusement paré à la crise des métiers industriels durant ce dernier quart de siècle. Le Heim est une sorte de maison commune où il trouvera, avec le gîte et le couvert, un travail préparé, assuré, avec un salaire régulier grâce auquel il s'acquittera de sa pension dont le prix est fixe. Il est à l'abri des accidents, et aussi à l'écart de la vie. Il aura bien sa chambre individuelle dans la maison

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commune^ mais en fait il s'appartiendra peu, et il devra toute sa vie se soumettre à un règlement, qui sera plus ou moins libéral selon les lieux, mais toujours un règlement car sans règle il n'y a pas de vie commune possible. Le Heini sans doute n'est pas obligatoire : les mieux doués, sans être astreints à l'internat, fréquentent seulement les ateliers dont les grandes villes d'Allemagne sont remarquablement pourvues ; les plus mal partagés ont l'asile où le travail n'est pas imposé. Mais le Heini est l'institution caractéristique, qui se développe, celle qui, par les commodités qu'elle offre, tente ceux mêmes qui pourraient y échapper.

A l'opposé se trouve le système français. En France, grâce surtout aux heureux succès obtenus dans la musique, l'aveugle tend principalement à vivre indépendant, à échapper à toute communauté, même celle des ateliers qui n'ont chez nous qu'un trop faible développement. Tandis qu'en Allemagne l'aboutissement de l'école est pour presque tous un métier manuel avec le régime de protection que nous venons d'indiquer, en France, tous ceux qui en sont susceptibles sont dirigés vers les professions libérales de l'enseignement des aveugles et de la musique. Et ce n'est pas à dire qu'ils pourront se passer de toute assistance ; mais l'assistance sous toutes ses formes sera moins

continue, plus discrète, et elle laissera à chacun plus de diversité individuelle dans sa destinée, dans la résidence, dans le logement, dans le genre de vie et les occupations. Surtout, beaucoup plus souvent qu'avec les métiers manuels, après un temps d'adaptation, elle cesse d'être nécessaire, au moins sous ses formes les plus directes et les plus pesantes. La marque de cette conception, et le moyen par lequel elle se réalise, c'est une école supérieure de musique, une sorte d'académie musicale pour les aveugles. Tels sont : chez nous l'Institution Nationale de Paris; le Royal Normal Collège en Angleterre, deux établissements pourvus d'un très riche matériel musical. Le projet avait été formé en Prusse de fonder une institution analogue, mais il y a quelque vingt ans le Parlement l'a repoussé.

Peut-être l'idéal doit-il être cherché dans une conception intermédiaire qui prendrait à chacune des deux autres ce qu'elle a de meilleur. Surtout depuis un quart de siècle, où la situation des ouvriers manuels aveugles est devenue plus difficile, il faudrait en France que les facilités d'achat en commun des matières premières et de vente en commun, excellentes pour sauvegarder le travail à domicile, fussent plus étendues et mieux organisées qu'elles ne le sont, et pour les moins capables on voudrait des ateliers en beaucoup

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plus grand nombre, même des Heims ; et l'on voudrait aussi que ces commodités accordées aux moins bien doués ne détournent de la vie libre aucun de ceux qui sont capables de l'affronter et d'y tremper leur énergie.

On conçoit que dans ces conjonctures la tâche des écoles est délicate et complexe.

D'abord, la détermination de ces professions d'aveugle que l'école devra enseigner dépend de deux facteurs : l'un psychologique, les aptitudes de Taveugle ; l'autre économique : les conditions du travail dans le milieu où l'aveugle agira. Si le premier est relativement stable, il est peut être insuffisamment étudié ; et le second est en perpétuelle mutation pour bien des raisons d'ordre scientifique, d'ordre économique, d'ordre moral. Le développement du machinisme a bouleversé depuis un siècle ces conditions du travail de l'aveugle. Aussi la liste des métiers accessibles aux aveugles ne doit jamais être considérée comme arrêtée. L'un des principaux objets d'étude des typhlophiles est toujours de rechercher les formes d'activité les plus favorables à l'aveugle. Aussi est-il du devoir des directeurs de se tenir au courant du mouvement typhlologique. de suivre leurs anciens élèves, de connaître les conditions locales du travail pour chacun des métiers à envisager.

Puis, les capacités sont très inégales parmi

les aveugles, beaucoup plus que parmi les voyants — ce que nous avons dit des effets de la cécité suffit à le. faire comprendre — et une erreur d'orientation est ici tout particulièrement de conséquence. C'est à l'école qu'il appartient de guider le choix de ses élèves, de diriger chacun dans une voie conforme à ses aptitudes et à sa situation. Les conseils des familles sont tout à fait incompétents. A l'école aussi la responsabilité en restera.

Enfin, quand ses élèves sont entrés dans la vie, elle ne doit pas les y abandonner sans soutien ; elle a encore le devoir de les aider à mettre en valeur les talents qu'elle leur a donnés, faute de quoi ces talents le plus souvent resteraient improductifs. Les formes de cette assistance varient naturellement suivant la conception qui prévaut, suivant les cadres d'assistance qui en ont résulté, suivant le métier de chacun, suivant les tempéraments et les besoins individuels. L'école sera aidée dans cette tâche sans aucun doute par des sociétés d'assistance du Q-enre de l'Association Valentin Haijy, mais le rôle du conseil de patronage qui devra se constituer auprès d'elle restera en tout cas de première importance.

Et, avec les perfectionnement des méthodes et des outillages, ce sont bien ces trois mêmes exigences — choix des métiers, appropriation judicieuse des sujets, surtout amélioration du

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patronage — qu'imposent d'une manière plus particulièrement instante aux écoles les difficultés de l'heure présente dont nous allons dire quelques mots. A propos des professions industrielles nous nous attacherons surtout au problème de leur choix, qui s'est présenté sous des aspects variés depuis un siècle, et qui sollicite en ce moment plus spécialement l'attention.

On a pensé, en effet, que des expériences récentes étaient sur le point d'amener une véritable révolution, de changer entièrement l'orientation de l'enseignement professionnel.

La difficulté du problème est bien connue : l'aveugle n'est capable que des professions les plus simples. Or: i° ce sont celles où la concurrence est le plus redoutable en raison de cette simplicité même, celles par conséquent où les salaires sont les plus bas ; 2° dans leur exercice l'aveugle voit diminuer encore ses salaires à cause de la lenteur de son travail ; 3° enfin ce sont les travaux que le machinisme envahit les premiers.

- Après bien des tentatives, seuls les métiers de brossier, de vannier, de chaisier (rempaillage et cannage) , de fabricant de couronnes de perles semblaient devoir être retenus par les

écoles. Encore la vannerie supposait-elle, pour être rémunératrice, un enseignement commencé très jeune. Le meilleur de ces métiers, la brosserie, devenait de jour en jour plus difficile en raison de la concurrence des usines et des prisons. La fabrication des tapis-brosses était un peu plus rénumératrice, mais comme elle se faisait en atelier et que fort peu d'ateliers pour tapis-brosses étaient ouverts aux aveugles, elle n'avait guère de place à l'école. Or, la guerre nous a subitement placés dans des conditions d'expérimentation singulièrement propices. Un très grand nombre d'aveugles se sont présentés à la fois dans des écoles de rééducation afin d'y être pourvus d'un métier. La plupart étaient des hommes robustes, dans la force de Tâge, avec des facultés intactes. Du métier qu'ils avaient exercé avant le départ pour le front ils apportaient des aptitudes spéciales, et l'on devait s'ingénier à trouver pour eux les formes d'activité qui les dépayseraient le moins, où ils tireraient le meilleur parti de ces aptitudes acquises. Par-dessus tout l'état d'esprit des employeurs était transformé ; imaginez que, en pleine paix d'avant 19 14, vous allez proposer à un chef d'usine ou à un contremaître de recevoir un aveugle parmi leurs ouvriers. Vous devinez sans peine l'accueil que vous auriez reçu : un accueil poli, peut-être aimable, mais parfaitement décourageant. La ^ 190 ^ ■

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guerre a changé cela : elle a ouvert toutes les portes devant les militaires aveugles, et fait un devoir à tout homme de conscience de ne les évincer qu'après les avoir écoutés.

Aussi, des métiers dont nous commencions seulement en France à faire l'essai — ■ la tonnellerie dont r Association Valentin Haûy avait facilité l'apprentissage à plusieurs sujets, la cordonnerie — ont pris soudain un essor inattendu. Les téléphonistes aveugles se sont multipliés. Des métiers nouveaux aussi ont été tentés qui ont paru donner des résultats favovables : tricot mécanique, besognes très simples d'ajustage. Une vingtaine de menuisiers ont repris avec succès leur métier d'avant-guerre. Par-dessus tout des usines — usines d'électricité en particulier — s'ouvraient à une trentaine d'ouvriers aveugles qui prenaient place auprès de camarades voyants. L'aveugle à l'usine, tel est le fait dominant qui paraissait gros d'espérances.

Et sous l'action des mêmes causes, à l'étranger le même phénomène se produisait : en Amérique (80 aveugles sont employés dans les usines de Gleveland), en Allemagne, où l'on parle de plus de cent aveugles occupés dans les usines, etc. Pour tous ces travaux on signalait des gains journaliers de 6, 8, 10 francs, voire de 12 et de 15 dans les usines d'électricité.

Que pourrons-nous conserver demain des

positions acquises ? Si nous en sauvons quelque chose, c'est à l'école qu'il appartiendra au moins en partie de le faire en orientant renseignement professionnel dans les voies convenables.

Il ne faut pas méconnaître ce qu'il y a de logique dans la thèse de l'aveugle à Tusine. Bien avant la guerre de bons esprits l'envisageaient, mais tout alors s'opposait aux applications. Si l'aveugle est rejeté peu à peu de ses positions par les progrés de la machine et de l'usine, le seul remède efficace n'est-il pas de lui faire sa place à l'usine, de lui apprendre à conduire les machines? La machine, en général, tend à réduire l'activité de l'ouvrier à des formes spécialisées et très simples. Dans la poussière d'occupations diversifiées qu'elle crée, l'aveugle doit en trouver quelques-unes à sa portée. Et l'expérience vient bien de montrer qu'il en est ainsi.

Seulement demain toutes les difficultés d'hier pourraient bien reparaître. La sympathie due aux soldats risque fort de s'émousser bien vite, et la lutte industrielle reprendra toute son âpreté. Les arguments de jadis retrouveront alors leur force : l'incrédulité du patron ; l'ennui qu'il éprouve à discuter avec un ouvrier infirme des conditions du travail et à le cono-édier, les dangers possibles de l'usine ; le bruit aussi qui est une gêne incontestable : au moment où pour se préserver des pièges que lui tend

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l'usine, l'aveugle aurait besoin de tous ses moyens, le bruit les lui enlève.

Quant au rendement des métiers nouveaux, peut-être convient-il, pour l'apprécier, d'attendre un peu. Nous traversons une période économique singulièrement troublée. C'est seulement quand les salaires se seront stabilisés et quand les fabrications mécaniques auront repris pleinement, que nous mesurerons exactement la valeur de ces débouchés. Un fait doit nous rendre circonspects : c'est que, pendant la guerre, au moins dans certaines régions, nous avons pu constater pour la brosserie elle-même et pour les tapis-brosses, grâce à la réduction du nombre des usines concurrentes, des bénéfices tout à fait inespérés.

Au total, à l'usine comme pour le travail à domicile, c'est avant tout de la crise mondiale de main-d'œuvre que les aveugles ont bénéficié. Les succès obtenus par des civils en Amérique au même moment qu'en Europe par des aveugles militaires, semblent bien prouver que tel a été en dernière analyse le facteur essentiel. Or, avec le retour à des conditions normales, plusieurs métiers paraissent déjà causer de vives déceptions, en particulier la cordonnerie et la tonnellerie. Heureusement, dans les usines, grâce aux lois qui obligent les industriels des pays belligérants à employer une certaine proportion de mutilés, les résultats

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obtenus semblent devoir se maintenir en partie au moins quelque temps. Mais cela même sera passager.

Une législation protectrice analogue, obligeant à employer de même des aveugles civils sous certaines conditions, pourrait sans doute assurer aux aveugles la conquête définitive de l'usine. On ne voit pas qu'aucun pays se prépare à adopter des mesures de ce genre, A leur défaut nous avons seulement des expériences probantes, duement constatées par des ingénieurs compétents. Elles établissent que, au prix d'un peu de complaisance, on peut employer certains aveugles dans des usines.

Les écoles devront s'efforcer de tirer parti de ces constatations, sans oublier, de peur de tout compromettre, que beaucoup d'aveugles sont peu capables et ne seront aptes en tout état de cause qu'aux anciens métiers.

On voit par ces indications sur la situation actuelle avec quel soin les écoles ont à veiller pour éviter à la fois les deux écueils qui les menacent : les innovations aventureuses, et la routine. Quand le métier nouveau ne comporte que peu ou point d'apprentissage, ou un apprentissage post-scolaire qui n'empêche pas l'apprentissage de quelque ancien métier, leur ligne de conduite est relativement simple ' ;

I. C'est le cas, par exemple, pour le métier de téléphoniste. Tant qu'il y aura des standards avec appels sonores, il sera

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mais souvent il faut opter, et l'enjeu du pari c'est la destinée des élèves qu'on engage. Sans perdre jamais la conscience aiguë de ce que les métiers actuels ont de douloureusement insuffisant, il faut parfois savoir résister aux sollicitations chimériques qui ne manquent jamais d'arguments séduisants, et préférer, souvent, à de brillantes apparences de pauvres réalités. La prudence toutefois n'excuse pas l'inertie et c'est aux écoles d'assurer le progrès en faitant passer dans la pratique les leçons de l'expérience.

En ce qui concerne la profession de musicien \

excellent pour les aveugles (voir le Valentiii Hauy, juillet 1921). Toute école devra désormais considérer comme de son devoir de chercher dans la région quelques postes de téléphonistes pour ses anciens élèves. Or deux semaines d'apprentissage suffisent. L'école y préparera en enseignant, outre le Braille, le maniement d'une machine à dactylographier, ce qui demande peu de temps. Mais les téléphonistes y feront quelque autre apprentissage qui, si leur poste vient à manquer, leur sera un refuge. Pour le tricot mécanique, il faudra voir si son grand désavantage, qui est de nécessiter l'aide intermittente d'une personne voyante, est compensé par les salaires ; en tout cas, lui aussi peut être enseigné en sus d'un autre métier. Au contraire la cordonnerie et la tonnellerie supposent de longs apprentissages. Et toutes deux semblent, d'après les dernières expériences, ne devoir donner des résultats qu'au prix d'un patronage actif destiné à parer à l'incrédulité de la clientèle (voir le Valentiii Haiiy, octobre 1921). Pour la cordonnerie en particulier, la fabrication du neuf étant rendue impossible aux aveugles paf la concurrence des usines, le travail de réparation seul leur reste, qui suppose un contact permanent avec le client. Les essais de poterie n'ont pas été jusqu'à présent couronnés de succès.

I. La qualité de l'enseignement musical donné à l'Institution

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nos positions ne peuvent être maintenues et améliorées qu'au prix d'efforts qu'il importe de ne pas nous dissimuler.

Elle a causé de graves inquiétudes au moment de la loi de séparation qui a partout réduit les traitements de nos organistes. Mais un autre fait d'une portée plus considérable est que l'enseignement musical s'est beaucoup vulgarisé, que dans toutes nos grandes villes maintenant on trouve de bonnes écoles de musique pour les voyants. Il en résulte que la concurrence est devenue grande, et que, pour la soutenir, un aveugle ne peut plus se contenter du bagage musical qui suffisait jadis.

Ces constatations ont égaré certains typhlophiles. Quoi qu'ils en aient dit, il reste hors de conteste qu'à l'heure actuelle encore et plus que jamais, avec la profession d'accordeur, la profession de musicien est celle qui en France peut assurer aux sujets un peu doués les conditions de vie les plus favorables. Après une longue résistance des maîtres voyants, l'Alle-

nationale est suffisamment indiquée par les succès obtenus au Conservatoire National : depuis 1843, date à laquelle pour la première fois un aveugle a été admis au Ccnservatoire, 57 récompenses ont été décernées à des aveugles ; 38 depuis 1900. Sur ces 38, il y a eu 12 premiers prix se répartissant ainsi : i d'excellence contre-point, 6 d'orgue, 3 de fugue, i de piano, 1 d'harmonie, I de contre-point. Au Conservatoire de Berlin, les aveugles ne sont admis qu'en principe : en pratique, il n'y ont pas de place.

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magne même paraît en venir à cette conclusion ; le congrès de Dresde, en iQog, a réclamé que les élèves dans les écoles fussent de plus en plus orientés vers les professions de musicien et d'accordeur, et c'est de ces professions que les aveugles allemands espèrent une amélioration notable de leur sort. On peut presque dire qu'en chaque pays la situation des aveugles se mesure à la situation que s'y sont faite les musiciens. Pour qu'elle soit favorable, il faut semble-t-il que la musique n'y soit ni trop populaire, comme en Italie, ni trop peu goûtée, comme dans les pays Anglo-Saxons. Car, dans un cas comme dans l'autre, il peut y avoir avilissement de la profession de musicien. Toutefois le premier inconvénient est peut-être plus à redouter que le second. Avec le progrès de la culture musicale, la situation des musiciens de second ordre va tendre à s'améliorer en Angleterre, tandis qu'en Italie et même en France elle se fait plus difficile.

Les statistiques que j'ai donnés en 19 14 dans le Monde des aveugles sur le rendement de l'Institution Nationale de Paris prouvent avec évidence qu'il y a quelques années encore nos musiciens continuaient de réussir d'une manière très satisfaisante ; malgré des imprudences, des mariages prématurés, 85 0/0 des patronnés étaient au-dessus de leurs affaires. Celles qu'on pourrait fournir pour des périodes plus

récentes ne seraient pas moins favorables. L'association Valentin Haùy a publié les placements de ses patronnés effectués au cours d'un semestre de 1919 — semestre de reprise au lendemain de la guerre il est vrai. J'y relève 52 postes de musiciens conquis au cours de ces six mois, dont 49 ont pu être conservés.

La seule conséquence que nos écoles puissent légitimement tirer des constatations que nous avons faites, c'est qu'elles ne peuvent plus se contenter, pour faire des musiciens, de méthodes empiriques et de moyens de fortune. Il faut, comme à l'Institution Nationale de Paris, organiser l'enseignement musical selon des méthodes rationnelles, et disposer des ressources sans lesquelles il n'y a pas de culture musicale complète. Lorsqu'elles ontlâ prétention de faire des professeurs de musique, les écoles doivent suivre les progrès delà technique pédagogique et être en mesure d'embrasser le cycle complet de l'enseignement musical.

L'instrument spécial de la culture musicale pour l'aveugle, la musicographie de Braille, perfectionnée par les commissions compétentes de plusieurs congrès, adoptée dans le monde entier, répond excellemment à tous les besoins d'un pareil enseignement. Sans doute de son caractère tactile découlent certaines conséquences pédagogiques ; nécessité de développer

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très tôt la mémoire musicale chez des musiciens qui toujours seront obligés de jouer par cœur; nécessité d'enseigner au futur organiste à déchiffrer d'une main tandis qu'il joue de l'autre et s'accompagne du pédalier. Mais il n'est ni de mon dessein ni de ma compétence d'examiner ces questions techniques. Il me suffit de marquer que l'usage du Braille implique certaines précautions particulières, mais qu'il rend possible une culture intégrale.

Plus que par le passé, il faut s'efforcer de placer de bonne heure l'enfant dans une ambiance favorable et commencer tôt les leçons, puisque l'observation démontre qu'il y a là un facteur important de succès.

Plus que par le passé, on doit se préoccuper non seulement des connaissances et de la virtuosité des futurs professeurs, mais encore et surtout de leur préparation pédagogique^ des moyens et appareils grâce auxquels ils enseigneront la lecture musicale aux débutants voyants, de la manière dont ils surveilleront la tenue de leurs élèves, surtout de l'art d'enseigner. Les cours de pédagogie pratique, timidement introduits depuis assez peu de temps à l'Institution Nationale, devraient être considérés comme une partie essentielle de la préparation. Il faudrait aussi familiariser les futurs maîtres avec les nombreuses méthodes maintenant en usage parmi les voyants et dont leurs

élèves peut-être leur imposeront l'emploi.

De plus en plus il faut admettre que pour les sujets moyens le domaine d'action normal est la petite ville, où sans doute les ambitions sont limitées, mais où la concurrence aussi est encore généralement peu redoutable. Ceci ne veut pas dire que des artistes aveugles, qui ne le cèdent en rien aux meilleurs des artistes voyants, ne continueront pas d'occuper quelques-uns des plus beaux postes d'organistes de Paris et de nos grandes villes ; mais ceux que ne distinguent pas des dons naturels, qui n'ont choisi la profession de musicien qu'en raison de la cécité, doivent reculer progressivement devant les conservatoires et les écoles de musique qui gagnent chaque jour du terrain.

Par-dessus tout, il importe que nos écoles spéciales mesurent leurs ambitions à leurs forces. Toutes peuvent bien donner un enseignement musical rudimentaire, et garantir à leurs ouvriers l'appoint, nullement négligeable dans bien des cas, de la musique de danse. Mais elles ne doivent pas oublier que, pour faire des artistes et des professeurs, il faut disposer de maîtres de premier ordre, être pourvues d'instruments de choix, pouvoir assurer aux élèves l'audition d'un vaste répertoire. La fréquentation des orchestres, des concerts, des scènes lyriques qu'offrent seules nos toutes grandes

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villes paraît ici indispensable. Aussi pour l'enseignement musical une hiérarchie des écoles s'impose, et la coordination de leurs efforts, sujets sur lesquels nous aurons occasion de revenir.

Elles s'imposent de même pour l'accord des pianos, qui d'ailleurs appelle des remarques analogues à celles que nous venons de faire pour la musique. Ici encore, nous ne défendrons nos positions qu'à la condition de nous soumettre à la leçon des faits.

Le temps n'est plus où il n'y avait guère que de médiocres accordeurs voyants. Alors une préparation assez courte dans les écoles spéciales suffisait à assurer aux ouvriers aveugles une supériorité qui les faisait rechercher. Aujourd'hui, sans remarquer les progrès qui s'opèrent chaque jour parmi les accordeurs voyants, trop de directeurs raisonnent comme si l'aveugle avait du fait de sa cécité des aptitudes spéciales pour l'accord. Il a moins d'infériorité pour ce travail-là que pour la plupart des autres, voilà tout. L'accord est maintenant un. art soigneusement enseigné, et dont l'exercice est contrôlé jalousement par des facteurs de pianos responsables d'instruments délicats et perfectionnés. Comme celui de la musique, il est grand temps

d'organiser sur des bases rationnelles dans nos écoles spéciales qui ne l'ont pas encore fait l'enseignement de l'accord. Il y faut partout donner le temps nécessaire, sous la direction de maîtres compétents, et exercer les élèves sur les modèles extrêmement variés de pianos qui se rencontrent maintenant dans la clientèle. Bientôt peut-être il sera trop tard. La réputation de l'accordeur aveugle aura fléchi.

Et puis surtout, beaucoup plus que par le passé l'enseignement de l'accord doit être complété par l'enseignement de la facture. L'expérience a prouvé que les aveugles sont capables d'assumer très fréquemment les travaux de réparation des pianos. Elle a montré aussi que pour eux c'est un art difficile qui exige un long et persévérant apprentissage. Et sans doute l'adresse est dans ce domaine très inégalement répartie : certains aveugles ne parviennent jamais à se charger que de travaux simples, tandis que d'autres, exceptionnellement doués, rivalisent avec les plus habiles facteurs voyants. Mais il importe essentiellement en ceci de tirer de chacun tout ce qu'il peut donner. Le client n'accepte pas volontiers que pour de. légers désordres on expédie à grands frais son piano à l'atelier et tout naturellement il donne la préférence à l'accordeur que rien n'embarrasse dans les à-côté de son métier. Or, la plupart des écoles ne se soucient aucunement de

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la facture. Leur défaut sur ce point est si sensible que l'Association Valentin Haûy a dû créer à Montluçon une école spéciale de perfectionnement pour l'accord et la facture qui a rendu de grands services. Mais le nombre d'apprentis dont elle peut parfaire l'instruction professionnelle est beaucoup trop restreint. Elle offre surtout un modèle de l'organisme qu'il conviendrait de réaliser avec des moyens beaucoup moins réduits.

Enfin de plus en plus il semble bien qu'à lui seul l'accord devient incapable de nourrir un homme, et il faut songer à autre chose : le mouvement des salaires dans cette industrie n'a pas suivi l'accroissement du coût de la vie. Or de tout tempsles aveugles ont eu tendance àjoindre un commerce à leur industrie, commerce de lutherie et de musique particulièrement, et beaucoup y ont fait preuve de qualités commerciales tout à fait appréciables. On pourrait citer une cinquantaine de petits magasins constitués dans ces toutes dernières années et qui sont aujourd'hui prospères. C'est sans contredit par le commerce que les aveugles parviennent aux situations matérielles les plus brillantes. wS'inspirant de ces leçons des faits, des amis de l'Association Valentin Haûy, puis d'autres sociétés à leur exemple, ont organisé des prêts commerciaux en faveur des nouveaux accordeurs qui présentent des garanties suffisantes.

De plus en plus il faudra s'engager dans cette voie, car c'est une forme d'activité qui a devant elle un bel avenir. Elle crée des devoirs à nos écoles qui devront assurer à leurs élèves la préparation nécessaire.

Il est superflu, je pense, d'insister sur l'utilité de donner aux masseurs aveugles un solide enseignement anatomique puisque dans nos civilisations occidentales le massage reste le plus souvent un adjuvant de la médecine, et ne semble pas devoir se populariser comme au Japon, où tant d'aveugles y trouvent l'emploi de leur activité. Au reste, le massage pratique a été regardé jusqu'à présent en France comme un enseignement post- scolaire, et l'école pourrait se contenter de la préparation théorique. Elle devra d'autant plus s'en préoccuper que, si les débouchés qu'il offre sont chez nous encore aujourd'hui très limités \ il est du moins accessible aux femmes aveugles dont la condition est très particulièrement difficile '^.

1. Il y a en France actuellement près de 90 masseurs aveugles. Quelques-uns ont des situations très satisfaisantes, mais beaucoup ont peine à se constituer une clientèle. En Angleterre, l'Association des masseurs aveugles compte 126 membres, dont 76 aveugles de la guerre.

2. Parmi les professions nouvellement ouvertes aux aveugles, celle de téléphoniste devra également leur offrir des débouchés.

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Pour les femmes, en raison de cette condition difficile, je voudrais voir adopter un enseignement qui, avec raison je crois, tient une place importante dans nombre d'écoles américaines, et qui n'a pas encore pénétré chez nous : l'enseignement domestique.

Il va de soi qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'un enseignement professionnel, et le but n'est pas de former des servantes. Mais dans ma pensée cet enseignement supplée parfois en quelque manière à l'absence de tout autre enseignement professionnel satisfaisant.

La situation des musiciennes aveugles reste relativement satisfaisante. Elle a causé de vives préoccupations au moment de la fermeture des couvents où tant d'entre elles occupaient des postes de tout repos, à l'abri des difficultés matérielles de tout genre. Défait, en enseignant dans des pensionnats, elles ont trouvé le moyen de continuer à travailler dans des conditions plus difficiles matériellement, mais qui, tout compté, ne sont pourtant guère moins favorables que jadis. En revanche quand elle n'est ni musicienne ni professeur, la femme aveugle arrive beaucoup plus difficilement encore que l'homme à conquérir son indépendance matérielle. Dans le tricot, le crochet, le filet, métiers qui continuent à être enseignés presque partout, les ouvrières ont vu, devant les progrès du machinisme, leurs salaires tomber peu à peu

à presque rien, ces travaux ne sont plus guère à recommander que pour les femmes qui, devant retourner prendre place dans une famille aisée, ne leur demanderont, avec une distraction nécessaire, qu'un petit bénéfice d'appoint. La brosserie, en exceptant les modèles dont la fabrication suppose de la force, est, avec le cannaafe des chaises dans certaines circonstances, à peu près le seul métier véritable que les écoles doivent enseigner aux femmes, mais la brossière aveugle, moins libre de ses mouvements que l'homme et à laquelle le mariage est à peu près interdit, se trouve en général dans une situation économique beaucoup plus difficile que le brossier. Lorsque, comme il arrive trop souvent en France, le Heini fait défaut, en pratique le sort de la femme aveugle est le plus souvent de chercher un refuge auprès de quelques parents ; et si l'école connaissait bien son rôle, ce qu'elle peut faire de plus profitable pour son élève en ce cas c'est de la préparer à être le moins possible à charge à son entourage. Dans bien des cas, plus l'aveugle saura rendre de services dans la maison, mieux ce but sera atteint. Si, au lieu de prendre pour elle une large part de difficultés matérielles de la maison, elle impose une charge supplémentaire, elle trouvera beaucoup plus difficilement autour d'elle le bienveillant abri dont elle a besoin.

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La préparation domestique, d'ailleurs, est précieuse même à celles qui rentrent dans une famille aisée, et à plus forte raison à celles, en petit nombre, qui sont' appelées à se marier. Celles mêmes qui seront servies ne seront considérées des personnes qui les serviront que dans la mesure où elles seront capables de diriger et de contrôler le travail.

Dans la plupart des écoles nombre de services déjà sont assurés par les élèves: faire les lits, épousseter les meubles et les mettre en ordre, mettre le couvert, etc. On en joindrait d'autres aisément tels que : laver la vaisselle, frotter les parquets. Mais surtout un peu partout en Europe le besoin se fait sentir, à l'imitation de l'Amérique, de modifier l'esprit de ces exercices et, au lieu d'y voir une contribution des élèves à la marche de la maison, de les ériger à la dignité d'enseignement, par conséquent de les organiser. En Grande-Bretagne, à l'occasion du congrès de Londres de 1914, une enquête a été faite à ce sujet auprès des écoles, et toutes les réponses ont été favorables. L'école de Glasgow était même à cette date entrée déjà très résolument dans cette voie, et elle disposait d'un aménagement approprié. Le même mouvement s'est manifesté en Allemagne vers la même époque. Mais le rendement ne peut être satisfaisant que si l'on donne à ces exercices un temps bien défini, et si l'on envisage des pro-

grammes déterminés, de sorte que chaque élève passe en revue toutes les branches de l'activité domestique. Il y faut aussi, comme dans les écoles américaines, un matériel spécial et des locaux aménagés en vue d'un cours complet. La cuisine, le blanchissage, le repassage semblent y avoir leur place. L'élevage de la volaille et des lapins, qui est déjà pratiqué sur une très large échelle par les aveugles en Grande-Bretagne, se joindrait fort bien à ces occupations. Il appartiendrait du reste à l'expérience d'en délimiter le champ.

En France, la réduction du nombre des couvents, en mettant nos musiciennes plus directement aux prises avec les difficultés matérielles, rend un effort en ce sens particulièrement désirable. Et puis, il y a le cas des demi-voyantes : qui sait si, maintenant que la crise des domestiques sévit chez nous comme en Amérique, quelques demi-voyantes ne trouveront pas là, comme en Amérique, une occupation professionnelle ?

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