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CHAPITRE X

LA PRÉPARATION SOCIALE ET MORALE

La culture un peu complexe dont il va être question ici n'est, à ma connaissance, représentée dans aucune école. Pour se convaincre qu'elle est pourtant d'une importance capitale, il ne faut que constater combien nombre de nos élèves, au sortir de la serre chaude de l'école spéciale, se sentent comme perdus dans la vie toute nouvelle où ils pénètrent. Beaucoup sans doute, après des tâtonnements plus ou moins longs, et des expériences coûteuses qu'il faudrait leur épargner, finissent par prendre pied ; mais d'autres seront toujours des inadaptés, et je sais des aveugles remarquablement doués, auxquels maîtres et camarades présageaient un brillant avenir, qui, faute de peu de chose bien souvent, n'ont su tirer qu'un parti très médiocre de leurs dons et de leur savoir.

Sans doute, nous retrouvons ici l'habituelle antinomie de l'école et de la vie : pour enseigner à vivre, l'école commence par couper toutes

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relation avec la vie, par placer dans des conditions très artificielles d'existence où s'étiolent les qualités pratiques indispensables à la mise en œuvre du savoir.

Mais il y a autre chose : l'aveugle, de par sa cécité, est différent des autres hommes et par suite en quelque façon impropre à la vie sociale. Ne fût-il pas plongé pendant l'enfance dans un milieu spécial où son particularisme risque de s'exagérer par le contact d'individus d'exception comme lui-même, un travail d'adaptation s'imposerait pour lui permettre de vivre de la vie des voyants, au milieu des voyants.

L'école qui néglige ce travail d'adaptation manque à une partie de sa tâche. Nous avons jusqu'à présent, profitant des forces de compensation que nous avons trouvées en lui, tenté de développer la personnalité de notre élève. Puis nous lui avons donné une profession choisie parmi celles où le rendement de l'aveugle est le moins déficient. Notre but est à demi manqué si sa personnalité, pour riche qu'elle soit, et si ses services, pour compétents qu'on lesreconnaisse, se font mal agréer de la société où il faut vivre. Au moins pour les professions d'accordeur et de musicien, les maîtres de nos institutions savent fort bien, s'ils évitent de le dire, que, pourvu qu'un minimum de connaissances soit assuré, l'entregent et l'art de

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plaire feront plus que la science pour le succès de leurs élèves.

La cécité isole l'individu dans la société. Elle l'isole autrement, et peut-être moins gravement que la surdité, mais elle supprime un des principaux moyens de communication entre lui et les autres hommes. Elle le prive de l'imitation spontanée qui se fait surtout par la vue.

Or l'imitation est le grand facteur de l'éducation sociale. C'est elle qui use et qui élimine les particularités individuelles dans les manières au profit d'un type moyen qui constitue le savoir-vivre. Les gestes et les attitudes qui nous paraissent naturels, parce qu'ils sont habituels, ne sont bien souvent rien moins que l'effet d'un instinct. Ils sont acquis par l'imitation et fixés par l'habitude. Il n'est que de regarder les aveugles pour s'en convaincre. Chez Taveug-le, qui n'imite pas, ce que la nature produit d'ordinaire, ce sont des mouvements superflus et désordonnés : balancement de la tête et des épaules, dandinement de tout le corps ; sautillement ; contorsions faciales ; tics nerveux ; port disgracieux de la tête ; marche déréglée, que le sujet traîne les pieds, ou qu'il les lève trop, ou qu'il appuie avec excès sur une jambe. Dans les tempéraments moins actifs, qui ne

sont pas à type moteur prépondérant, comme disent les physiologistes, ou quand une réaction de la réflexion se produit contre cette indiscipline du geste, au lieu de mouvements incoordonnés nous rencontrons une roideur de statue qui n'est pas moins disgracieuse.

A côté des mouvements qu'on peut appeler d'indiscipline, il y a des attitudes et des gestes qui paraissent causés par la cécité et qui peutêtre portent encore plus sa marque : l'habitude de projeter les mains en avant, celle d'enfoncer les doigts dans les orbites ; pour le demi-clairvoyant l'habitude de se pencher pour mieux voir. Chez des voyants l'imitation spontanée triompherait de ces singularités. Rien ne les contrarie chez l'aveugle si l'éducation ne leur fait pas la guerre.

Ce qui complique encore singulièrement le problème c'est que la cécité déclasse souvent: elle prend souvent l'individu sur les plus basses marches de l'échelle sociale, et, quand elle en fait un professeur de musique, elle l'oblige à vivre dans un milieu beaucoup plus sensible à ces imperfections extérieures, et oîi l'on tient aux bonnes manières comme à des titres de noblesse. Les bonnes manières, elles aussi, sont essentiellement affaire d'imitation. Savoir manger à table, se présenter dans un salon, s'asseoir comme il faut, sont pour l'aveugle autant d'arts qu'il doit acquérir par l'étude.

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Pour les lui donner, nous ne compterons pas sur la famille qui les ignore, ou qui ne s'en soucie pas. Dans les familles aisées et bien éduquées il y a bien une réaction spontanée de l'entourage qui tend à corriger la tenue de l'enfant, mais le plus souvent une sorte d'indulgence et d'indolence en empêchent l'efficacité.

Il est aisé sans doute de faire le philosophe, de déclarer que les manquements aux usages sont des détails sans conséquences, que personne ne peut en demander compte aux aveugles. Les faits sont là : aucune phiolosophie n'empêchera les jugements des hommes d'être dominés par leur sensibilité, et leur sensibilité d'être commandée par les habitudes collectives: la première impression que donne un nouveau venu, pour extérieure qu'elle soit, pèse lourdement sur sa destinée. L'aveugle sait que plus il y a en lui de particularités qui trahissent sa cécité, plus on lui attache impitoyablement toutes les incapacités dont le préjugé fait le lot de l'aveugle ; qu'elles excitent la répulsion ches les uns, et chez d'autres la pitié qui ne lui est guère moins préjudiciable. La conscience qu'il en a est l'une des causes principales de cette timidité qui si souvent paralyse l'aveugle ; il se sent épié dans ses gaucheries, jugé d'après elles, et il en devient d'autant plus gauche.

Les témoignages que les aveugles apportent de leur expérience sont probants ^ L'un d'eux va jusqu'à réclamer que dans les institutions on crée un diplôme de bonnes manières au même titre qu'un diplôme de bonnes études.

Les attitudes vicieuses et les tics de toute espèce sont avant tout justiciables de la gymnastique : l'assouplissement des muscles et leur discipline sont à la base de toute thérapeutique en ce genre. Mais il est clair qu'il faut une attaque plus directe pour déraciner des habitudes invétérées comme celles-là. On n'aura point de peine à formuler des préceptes à l'aveugle, celui-ci, par exemple, qu'il doit tenir dans un même plan l'oreille, l'épaule, la hanche, le genou et la cheville, que toute dé viation à ce plan est vicieuse ; mais l'efficacité de préceptes en pareille matière est nulle. Il faut placer l'aveugle dans la position normale qu'il ne peut contrôler que par les sensations musculaires, la lui faire toucher sur autrui, l'aider à imaginer de petits moyens pour la rectifier sur lui-même, l'inviter, par exemple, à la contrôler souvent en s'appuyant sur un mur. Et cela encore sera de peu d'effet si, en toute

I. On en trouvera dans le rapport présenté sur ce sujet par lady Campbell au Congrès d'Exeter en 191 1.

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occasion, avec une inaltérable persévérance, une douceur, un tact jamais en défaut, on ne reprend pas l'aveugle qui retombe sans cesse dans sa position vicieuse. Attendrons-nous cet office des surveillants au rabais dont toutes les institutions sont oblisfées de se contenter?

Nous pouvons moins encore leur demander d'enseigner les bonnes manières. Il faudrait cependant que le repas fût mis à profit à cet effet. La surveillance du réfectoire devrait être spécialement dirigée vers ce but, et il devrait y avoir des concours sanctionnés par des prix. Le principe dont on partirait est que l'aveugle doit arriver à tout faire à table avec une irréprochable propreté, à l'exception d'une chose : éplucher le poisson.

Les livres sur la psychologie des aveugles sont remplis d'observations et de petites recettes dont les élèves pourront faire leur profit. Par exemple. Sir Pearson dans Victoire sur la cécité avise ses lecteurs de se garder d'une vicieuse pratique qu'il a rencontrée chez beaucoup d'aveugles, l'habitude de heurter bruyamment leur assiette avec le couteau, la fourchette, la cuiller pour explorer s'il reste quelque chose à manger. Il obtient la même information, leur dit-il, sans aucun bruit, en passant légèrement son couteau sur la surface de l'assiette. Il indique de même comment il touche légèrement avec son couteau lorsqu'il

veut s'assurer que la bouchée de viande qu'il vient de couper est de bonne mesure. Encore un petit conseil pour la table : pour le comprendre, il ne faut pas oublier qu'en Angleterre les convives placent leur verre à leur droite. Un aveugle, dit sir Pearson, doit veiller, lorsqu'il vient de boire, à ne pas reposer son verre sur la lame du couteau qui attend le prochain service. C'est une maladresse qu'on fait très bien, et un effet fort probable en est que, quand vous prenez ensuite votre couteau, voilà votre verre qui fait la culbute. Cela arrive très particulièrement avec un verre à vin à long pied. « J'ai eu un jour la mortification de renverser un verre de vin sur les genoux d'une dame qui était assise à côté de moi ; ce fut fâcheux pour sa robe, mais bon pour moi, car je ne crois pas avoir jamais depuis posé un verre sur une lame de couteau. »

« Les aveugles, dit-il encore, trouvent que souvent on les avertit de choses qui n'ont pas la moindre importance, tandis qu'on ne leur dit absolument rien de choses qui sont fort importantes pour se diriger. Je me rappelle parfaitement une aventure qui se produisit peu après que ma vue eût été définitivement perdue. Je dînais dans une maison où le salon était au premier et la salle à manger au rezde-chaussée. J'offris le bras à la maîtresse de maison pour aller à la salle à manger, et,

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comme nous arrivions à la porte du salon, elle me dit : « Ici faites bien attention, nous voici à un tapis. » Le tapis en question était un tapis tout à fait mince, qui, en vérité, demandait beaucoup de sagacité pour être perçu. Après quoi elle me conduisit aux premières marches de l'escalier sans un mot d'avertissement ; et si je n'avais pas suivi ma pratique habituelle, qui est de tenir les épaules bien en arrière quand je ne sais pas au juste la place des marches par rapport à moi, nous aurions certainement tous les deux descendu l'escalier avec plus de rapidité que de décorum. Depuis ce temps-là, j'ai toujours conseillé aux personnes qui venaient de perdre la vue de se tenir bien droites quand elles approchent d'un escalier. Si votre corps est penché en avant au moment où vous arrivez brusquement aux marches, vous avez toutes les chances de faire un plongeon jusqu'au bas, la tête la première. « Vous voulez vous asseoir, et vous avez la main sur le bras de votre fauteuil. Naturellement il vous faut savoir de quel côté du bras est le siège. Comment vous y prendre ? Chercher le siège avec la main ? Non pas, vous auriez l'air si gauche ! Tâtez légèrement avec le mollet si le siège est bien derrière vous. Personne ne s'apercevra de rien... Si une personne vous conduit à une chaise, elle doit vous mettre la main sur le dossier ; il ne faut pas qu'elle vous

pousse comme une chose sur le siège que vous aurez à occuper. »

Il importe d'autant plus de parler des vêtements et de la mise que l'aveugle se rend moins compte de l'impression qu'ils produisent. Il est souvent assez difficile de le rendre soigneux sur un article qui ne le touche pas ; il l'est aussi parfois de le rendre suffisamment attentif à quelques préceptes fort simples de goût dont il ne devra pas se départir : craindre les disparates, les couleurs vives, les cravates voyantes. Pour la femme aveugle, volontiers coquette comme toute femme, et qu'une appréciation mal comprise peut égarer aisément, des règles de prudence sont particulièrement nécessaires. Le principe est ici d'éviter tout ce qui accuse la cécité ou la souligne. On ne devra pas hésiter dans bien des cas à conseiller le port des lunettes noires qui souvent dissimulent utilement le visage. Médiocre compassion que celle qui, pour vous épargner ^une vérité pénible à entendre, vous expose impitoyablement à ses douloureuses conséquences.

Pour la tenue dans le monde, la converèation, les bienséances, des préceptes ne produiraient que de la raideur. Des leçons en action sont indispensables, dirigées bien entendu par des clairvoyants. Il serait bon que les élèves fussent parfois conduits chez des amis où ils auraient l'occasion de mettre à l'épreuve

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le savoir acquis. On ne perdra jamais de vue que pour l'aveugle surtout la plus grande simplicité dans les manières, la plus grande sobriété dans le geste s'imposent absolument.

Une excellente pratique est celle de petites sociétés littéraires donnant aux jours de fête dans l'école des représentations dramatiques. Nous avions une semblable société à l'Institution Nationale de Paris. L'organisation des pièces développait l'esprit d'initiative, une initiative précieuse pour des musiciens dont beaucoup seront appelés à constituer et à diriger des chorales, des fanfares : les représentations surtout étaient profitables pour éduquer le geste, donnerde l'aisance dans les mouvements. Je n'ai pas oublié la verve endiablée et la sûreté de jeu avec laquelle un aveugle pleinement aveugle représentait M. Perrichon. Il ne manquait à ces divertissements pour un plein rendement au point de vue du geste, que d'être intelligemment dirigés pardes maîtres voyants.

Habituer l'aveugle à agir dès l'école, alors que l'enjeu n'est pas encore son avenir, en mettant à profit toutes les circonstances favorables de l'école — spontanéité de la jeunesse, milieu qui n'intimide pas, surtout contrôle incessant — voilà les principes dont on découvrira aisément les applications. Et l'idée dont les enfants doivent être pénétrés pour la vie, c'est qu'ils paraîtront d'autant moins aveugles,

qu'ils apprendront mieux à être aveugles, à agir en aveugles, par les moyens propres aux aveugles.

On triomphera ainsi de cette sorte d'autonomie qui résulte de l'isolement et que la société ne tolère pas.

Le temps accoutume parfois aux bizarreries du geste ; il ne fait que rendre pli^s sensibles les défauts du caractère. Je ne parlerai pas ici de l'enseignement moral commun : il est trop clair qu'il doit être donné à l'aveugle dans les mêmes conditions qu'au voyant, mais il y a des dangers moraux propres à la cécité, et elle crée aussi des devoirs particuliers : l'aveugle qui sort de nos écoles n'a jamais été convié à réfléchir ni aux uns ni aux autres.

Jamais on ne l'a invité à méditer sur sa condition d'aveugle. Or c'est de cette condition qu'ils découlent, et autant que de cette condition réelle de l'opinion fausse que s'en fait le public, opinion qu'il lui importe de connaître, déjuger, et d'après laquelle il lui faudra souvent régler sa conduite.

Tant qu'il est à l'école spéciale, il est égal à tous ceux qui l'entourent : aucun mobile — en dehors de l'égoïsme natif — ne l'invite à prétendre à des droits particuliers ou à se sous-

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traire aux obligations de tous. Il se sent soumis à la loi commune. Mais à peine est-il hors de Técole, il devient un être d'exception, et, d'instinct, comme tout être d'exception, il cherche à profiter de sa situation pour se créer des privilèges. Le public se fait son complice en exagérant par imagination les incapacités de la cécité.

La mendicité avouée n'est que la forme extrême de cette dégradation. On ne saurait inspirer trop de mépris pour elle aux élèves de nos écoles, car elle les guettera : toute leur vie parfois elle sera la tentatrice cachée dans Tombre, toute prête à mettre à profit la moindre défaillance de leur volonté. J'ai vu ressaisir par elle des aveugles cultivés, des musiciens de talent, d'anciens professeurs de notre école nationale ; leur culture est alors mise à profit pour exercer une mendicité plus raffinée. Il faut mettre en garde contre tous les déguisements qu'elle sait revêtir, et ils sont nombreux. Le plus à craindre pour l'aveugle instruit c'est le métier de musicien ambulant où plusieurs ont sombré dansla crapule. Uneopposition extrêmement tenace s'est parfois manifestée dans des milieux amis des aveugles contre l'enseignement de la musique en raison de ce péril. Mendicité encore les mille manquements aux devoirs professionnels qu'on se permet faute de volonté, en se disant tout bas « on les impu-

tera à la cécité » ; mendicité les appels muets à la pitié sur laquelle on compte pour faire passer un travail bâclé, les brosses négligées qu'on dirige sur les ventes de bienfaisance.

C'est encore une forme de mendicité que l'égoïsme qu'on remarque si souvent chez les aveugles : l'égoïste vit d'aumônes de toutes sortes ; il se croit un droit à profiter du travail d'autrui sans rendre à la société son service en échange. Faussement persuadés qu'il ne pouvait pas faire mille choses dont il était parfaitement capable, ses parents ont accoutumé le petit aveugle à un excès d'assistance. Il la réclame aujourd'hui comme un dû. La même déviation se produit souvent chez le plus jeune enfant d'une nombreuse famille. Seulement, une fois sorti de la famille, le petit dernier ne sera plus le petit dernier, il est ramené au niveau commun, et cela souvent le guérit en partie de son mal ; la cause du mal subsiste chez l'aveugle, les étrangers sont plus encore que sa famille persuadés de son incapacité; inconsciemment l'aveugle tend à transformer leur bienveillance en servitude. Il oublie que si sa cécité lui donne une hypothèque sur la société, d'abord cette hypothèque est strictement limitée à ses incapacités réelles, qu'en conséquence elle a été diminuée par l'éducation qu'il a reçue de la société, qu'enfin elle

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n'est prise sur la liberté d'aucun individu en particulier.

C'est par inconscience quel'égoïsme se glisse peu à peu dans la vie. On peut lutter efficacement contre son emprise en éveillant la réflexion, en la concentrant sur l'activité quotidienne, en habituant l'esprit à considérer sérieusement la dette que comporte chaque service rendu, en faisant sentir la beauté de la gratitude. On le peut surtout par l'action, en invitant l'enfant aveugle à agir lui aussi pour autrui, par exemple pour les nouveaux venus à l'école, et en lui faisant éprouver par là le plaisir d'être bienfaisant à son tour.

Mais en somme le seul préservatif vraiment efficace contre les mendicités et les égoïsmes est le sentiment de la dignité personnelle qu'il faut cultiver et exalter chez nos élèves. Je sais bien que toutes les thérapeutiques proposées par les manuels de morale pour développer ce sentiment de la dignité personnelle ne sont pas d'une efficacité bien éprouvée. Les exemples proches, le blâme et l'éloge dispensés à propos peuvent cependant beaucoup. Les maîtres doivent souvent entretenir les élèves des anciens de l'école, de leur destinée, opposer à ceux qui ont su créer une vie digne et indépendante ceux qui ont sombré dans les compromissions. De fait, sans doute parce que la dépendance est la grande souffrance de la cécité, l'idéal d'une ^ 223 €

existence autonome exerce souvent un attrait puissant sur l'aveugle. Il risque peut-être d'inspirer le culte du succès, l'indifférence aux moyens. Mais à côté du sentiment de la dignité d'homme on trouve chez l'aveugle un sentiment de la dignité d'aveugle. Son essence c'est la volonté d'être homme aussi normalement qu'il se peut, en dépit de la cécité. C'est un sentiment qui inspire une répulsion spontanée pour tout ce qui ressemble à une aumône, pour les indulgences, les faveurs injustifiées dont l'aveugle se trouve bénéficier, qui ne veut partout que les conditions égales à celles du voyant, et la réciprocité des services rendus. Si vous rendez un service à un aveugle, il vous en remercie ; sans doute il vous en est reconnaissant, mais quelque chose en lui a protesté : il a senti passer l'humiliation de la cécité. Bien discipliné dans une âme riche, ce sentimentlà peut devenir un puissant levier.

Il a ses déviations très graves sur lesquelles l'éducateur doit veiller avec une extrême attention. La principale, parce qu'elle est la plus commune, — beaucoup plus à redouter que la susceptibilité dont je parlais tout à l'heure — c'est l'orgueil. Lorsque le jugement est faussé par l'amour-propre, la volonté d'agir comme les voyants se mue en vanité d'étonner les voyants . Tant que l'aveugle est à l'école spéciale ce sentiment-là non plus n'a guère lieu de se

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faire jour : tous ceux qui l'entourent agissent comme lui; de quoi s'enorgueillirait-il? Du moment où il est entouré de voyants qui le regardent comme un phénix, la louange le grise : une si faible apparence suffit, dans une âme vulgaire, à donner l'essor à cette complaisance intime que chacun de nous se porte à luimême. Je viens d'avoir ce spectacle singulier chez quelques soldats aveugles, de voir l'orgueil grandir comme à vue d'œil et envahir des âmes. J'ai vu des enfants simples, atterrés d'abord et comme honteux de leur infirmité, devenir en quelques mois insupportables de suffisance parce qu'ils avaient réussi ce que des milliers d'autres avaient fait avant eux. Le coupable ici encore c'est le préjugé : l'admiration stupide du public fait l'orgueil de quelques aveugles, comme sa pitié inconsidérée fait leur égoïsme. Aussi le maître doit-il saisir toutes les occasions de faire réfléchir les élèves sur la nature du préjugé, d'en prévenir les effets. Le mensonge de l'orgueil est dans l'espèce si grossier, et son mécanisme si apparent, que pour peu que l'aveugle sache rentrer en lui-même et qu'il ait un grain de jugement on doit pouvoir le mettre à l'abri du danger.

Une autre déformation qu'il faut prévenir, c'est l'esprit de caste. A l'orgueil de l'individu, l'orgueil de la corporation se substitue ou s'ajoute. Celui-là a sa source profonde dans la

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vie de l'école. Ce qui se passe ici ressemble à ce qui se produit dans tous les milieux clos, dans les couvents par exemple, où quelques préjugés particuliers s'imposent à tous, fortifiés en chacun par l'encouragement unanime des autres. Plus le lien qui unit les membres de la corporation les distingue du reste du monde, et crée une étroite solidarité entre eux, plus les suggestions de cette espèce sont tenaces.

Hors de l'école ce sentiment s'exaspère souvent par réaction contre l'injuste préjugé.

Il nous avertit qu'un des défauts de nos écoles est que l'air du dehors n'y pénètre pas assez. Parfois des maîtres ont si vivement senti l'importance d'y remédier qu'ils ont organisé des récréations quotidiennes dans des jardins publics où leurs enfants se trouvent en contact avec des enfants clairvoyants. D'autres occasions peuvent s'offrir aux directeurs d'établir des communications entre l'école et la vie. Ils feront bien de les saisir, car un jugement sain sur le monde et sur la cécité doit se joindre à un sentiment de la dignité personnelle judicieusement cultivé, pour constituer à Taveugle un rempart contre les périls qui menacent sa moralité.

Dans cet appel constant au jugement je ne craindrais pas de m'adresser souvent à l'intérêt

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individuel : l'aveugle, bien plus que le voyant, y trouvera un appui solide pour fortifier son sentiment du devoir.

Qu'on lui donne une conscience précise des incapacités réelles et essentielles qu'entraîne la cécité : trop souvent la vie artificielle de l'école les lui cache. Qu'il sache implacablement combien sa vie serait difficile et misérable s'il ne pouvait compter que sur son dû, si dans mille petites circonstances une obligeance gratuite ne venait à son aide. Sans doute la première tâche de l'école est de lui donner confiance dans sa vie d'infirme, mais une confiance justifiée. N'ayons pas peur d'une vérité un peu rude. L'aveugle apprendra que si la bonté et la vertu sont pour les autres des devoirs, pour lui elles sont des nécessités.

Un être qui se suffit à lui-même peut à la rigueur faire bon marché de l'estime et de la sympathie d'autrui. L'aveugle ne peut pas vivre sans elles. Avec les salariés même ses rapports sont d'un ordre si étroit qu'il lui faut mériter d'eux ce je ne sais quoi d'intime qu'aucune monnaie humaine ne peut rétribuer. La pitié, s'il avait la lâcheté de compter sur elle, est un sentiment qui éloigne bien plus qu'il ne concilie. Qu'il sache jusqu'à quel point son bonheur dépend de lui-même, et qu'il ait conscience que l'objet principal de l'école devrait être de lui enseigner l'art de se rendre aimable,

Un aveugle observateur qui a très bien vu ceci a écrit en substance :

« Imaginez un peu le supplice d'avoir sans cesse près de soi un secrétaire ; de ^entendre ânonner, des heures durant, d'admirable chefsd'œuvre qu'il vous faut rebâtir d'après sa mélopée ennuyée comme si vous déchiffriez un palempseste ; de le mêler à votre correspondance et à vos sentiments les plus intimes ; de sentir ses yeux constamment fixés sur le cadran, tandis que ses bâillements appellent le moment de la délivrance ; c'est une torture d'enfer. » Il ajoute : « Je n'en ai connu que le pressentiment. En huit jours j'avais fait de mon secrétaire un ami ; aujourd'hui j'ai en lui un aide intelligent et zélé, et nous sommes deux au travail. »

En un sens on peut donc dire que les devoirs communs de la morale pèsent plus lourdement sur l'aveugle que sur les autres hommes. Les sanctions pour lui sont plus graves. Il a aussi des devoirs qui lui sont propres, qui -n'ont un appui que dans l'intérêt collectif des aveugles.

Les excès de l'esprit de caste ne doivent pas détourner de cultiver chez nos élèves un légitime esprit de solidarité entre aveugles. Outre la sympathie naturelle qui résulte d'une même infortune, cette solidarité de classe a son fondement dans le préjugé des voyants qui est leur ennemi commun, que personne d'entre eux ne peut entamer ou fortifier sans que la ^ 228 é

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classe s'en ressente. Quand on rencontre un aveugle, habituellement on ne limite pas son jugement à l'individu qu'on a devant soi : on généralise, on juge V aveugle selon cet individu. C'est un des aspects du préjugé, et j'ai trop souvent insisté sur les raisons de ce sophisme pour avoir à y revenir, ou pour espérer qu'il soit bientôt corrigé. Un grand entrepreneur d'accords de pianos auquel je demandais d'embaucher un ouvrier aveugle me répond : ils abîment les pianos. Il avait rencontré un aveugle mauvais accordeur. Injustice tant qu'on voudra : cette injustice est un fait, et ce fait crée un devoir. Un aveugle doit être dès l'école profondément pénétré de cette idée que ses incapacités, ses maladresses, ses simples bévues seront imputéesà la classe des aveugles ; que même son inconduite nuira à ceux qui, après lui, chercheront à s'établir dans la même région. « Un professeur aveugle ? Il y en a eu un déjà dans le pays voici quelques années et nous l'avons bien connu : ils boivent et ne sont pas sérieux. » J'ai entendu cette phrase, et je sais que bien des personnes qui ne la prononceraient pas, à leur insu ne raisonnent pas autrement dans la pénombre où s'élaborent les mobiles de nos actions quotidiennes.

Ceux qui tentent quelque voie nouvelle portent de ce fait une lourde responsabilité. Leur succès ou leur insuccès sera de conséquence

pour ceux qui voudraient les suivre. Quand les premiers masseurs aveugles ont été forniés en France, l'Asssociation Valentin H aûy regardait comme d'une importance capitale qu'ils fussent des sujets d'élite, sachant bien que tout ce que la raison peut dire en faveur du masseur aveugle se trouverait sans force si ces premiers donnaient d'eux-mêmes une impression défavorable. Il faut inculquer à l'aveugle le sentitimenttrès vif de cette responsabilité. Volontiers, après avoir d'abord désespéré d'euxmêmes, les aveugles prennent une confiance excessive en leurs forces, et méconnaissent les obstacles réels qui leur interdisent certaines formes d'activité. L'aveugle doit savoir qu'il y a un devoir strict pour lui à se connaître sans illusion, et à n'entreprendre que la tâche à laquelle il est certain de suffire. Et aux amis de l'aveugle il faut recommander d'être justes pour lui sans indulgence, qu'il s'agisse d'examens, de demandes de postes, etc.

Mais si la conscience des répercussions lointaines de ses actes doit contenir les témérités de l'aveugle, quel stimulant n'y puisera-t-il pas pour sa volonté lorsqu'il sentira que son succès personnel est en même temps le succès d'une idée, que son profit est en même temps un bienfait pour une cause qui lui est chère !

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La préparation à la vie sociale comporte beaucoup d'autres enseignements d'ordre pratique.

Il y en a qui concernent spécialement l'exercice de la profession, et l'on est en droit de s'étonner que celles-là en particulier soient si complètement négligées dans les écoles. Un professeur de musique, ^n marchand de pianos, un accordeur éviteraient bien des déboires si dès leur entrée dans la vie ils savaient comment s'adresser à leur clientèle : comment organiser leur publicité, rédiger leurs lettres, libeller leurs prospectus, établir leurs prix, tenir leurs livres de comptes. Ne dites pas que ce défaut-là n'est après tout que celui qu'on peut relever dans la plupart des écoles similaires dévoyants. L'aveugle aura plus de peine que le voyant à se rendre compte des pratiques de ses concurrents, à les imiter, et, en quelque sorte, à prendre le courant des affaires.

Il y a une préparation qui concerne l'organisation de la vie de l'aveugle dans ses rapports avec les individus. L'école qui ne munit pas ses élèves d'un procédé d'écriture en noir (pratique d'une machine à dactylographier, écriture au crayon dans les cases de la tablette, etc.), afin que sans peine ils puissent s'acquitter seuls de

leur correspondance, et même mettre leurs adresses au besoin sans aide étrangère, ne fait pas ce qu'elle doit faire pour assurer leur indépendance.

Ne devrait-on pas aussi codifier à leur usage des observations que l'expérience a suggérées à leurs aînés ? Il en est, par exemple, qui ne s'aviseront jamais peut-être de donner à leur guide les instructions propres à rendre la marche le plus aisée. Le bon guide a toujours une légère avance sur l'aveugle afin que les mouvements de sa marche avertissent celui-ci des accidents qui se présentent ; trottoirs, ruisseaux à traverser. Il les souligne d'une faible pression du bras. Il esquisse un léger temps d'arrêt lorsqu'il arrive à l'obstacle. Doit-il faire monter l'aveugle en voiture ou dans un compartiment de chemin de fer ? Il ne le pousse pas devant lui comme son instinct de voyant l'y invite, et peut-être aussi son raisonnement, afin de pouvoir contrôler et rectifier les mouvements. Il passe le premier en ayant soin de conserver le contact, et de la sorte l'aveugle aura conscience de la hauteur et de l'emplacement du marche-pied, et il ne risquera pas de se diriger vers une place déjà occupée. Dès son entrée dans la vie active, l'aveugle doit savoir encore de quelle importance est pour lui le choix dur guide, et les ennuis auxquels il est exposé de la part de cet auxiliaire indispen-

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sable, depuis les petites irrégularités qui font perdre des clients, jusqu'au vol dans les maisons que fréquente l'aveugle.

La question du mariage est de celles qu'on écarte avec soin à l'école. Pourtant elle est plus périlleuse encore pour l'aveugle que pour le voyant, et si, la dernière année au moins qu'il passe parmi ses semblables, on ne l'habitue pas à méditer sur tous les dangers qu'elle comporte, sur les conditions très spéciales dans lesquelles elle se posera pour lui, qui donc plus tard autour de lui aura l'expérience nécessaire pour le guider ?

Les aveugles ne sont pas instruits davantage de la condition qui leur est faite dans la société. Quelle est la valeur de la signature de l'aveugle, quelles oppositions peuvent y être faites, dans quelle mesure il peut s'assurer contre les accidents du travail, contre la maladie, contre la mort ; sous quelles formes il lui est loisible de tester ; quelles lois sur l'assistance lui sont applicables, et quels droits elles lui confèrent, autant de questions qui le touchent à l'endroit le plus sensible, et que le plus souvent on ne soulève pas même devant lui. Et ne répliquez pas que les élèves qui sortent de nos Lycées ne savent, eux non plus, pas un mot du droit usuel selon lequel ils auront à régler leur vie. D'abord cela est regrettable ; mais surtout le cas est très différent : le voyant

trouvera partout qui saura le renseigner sur ses droits ; l'aveugle aura beau interroger même des hommes de l'art, il n'obtiendra le plus souvent que des réponses vagues et sujettes à contrôle.

On a compris pourquoi cet ensemble composite que j'ai réuni sous le titre de préparation sociale est si complètement négligé dans nos écoles. C'est que, à proprement parler, il n'y a pas là matière d'enseignement. Or l'école sait enseigner ; elle ne sait pas apprendre à vivre.

La part des connaissances positives en tout ceci nous a paru très petite. Ici, c'est la nécessité de faire réfléchir les élèves à des sujets donnés que nous avons reconnue ; là encore la nécessité de les faire agir. Et cette action parfois peut s'enfermer dans des horaires précis — ainsi pour la leçon de bonnes manières — mais plus souvent on ne la peut guère concevoir qu'incorporée à la vie même de l'écolier. La surveillance des attitudes et des gestes devrait s'exercer à toute heure de là journée.

Il y a donc là surtout un ensemble de directives dont les maîtres de toutes les disciplines particulières doivent s'inspirer, qu'ils doivent regarder comme les intéressant chacun parti-

LA PREPARATION SOCIALE ET MORALE

culièrement, tant l'exploitation pratique des connaissances spéciales que chacun" d'eux enseigne dépend de l'adaptation de l'aveugle au milieu social. Mais j'estime qu'en outre il serait nécessaire, durant les deux dernières années de classe, de réserver quelque temps chaque semaine à ces méditations; La matière des réflexions serait fournie par une littérature spéciale sur la cécité, dont nous avons déjà beaucoup d'éléments dans les livres qui présentent au grand public la psychologie et la situation matérielle et morale des aveugles, mais qu'il faudrait compléter d'ouvrages s'adressant spécialement aux aveugles, remplis d'exemples concrets à méditer, et systématisant pour les jeunes l'expérience acquise par les anciens. C'est cette littérature que nous appelons de nos vœux.

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