CHAPITRE XI
LE RECRUTEMENT DES MAITRES
J'ai à dessein attendu jusqu'ici pour parler du recrutement des maîtres. Maintenant que le lecteur a passé en revue les divers aspects de la tâche qui leur incombe, il s'est persuadé que la nécessité d'un personnel bien spécialisé n'a pas besoin d'être démontrée, d'autre part que la question de la formation de ce personnel ne sera pas très compliquée. En somme la culture des sens et l'orthopédie de l'imagination relèvent surtout de la pédagogie générale ; les procédés propres de l'enseignement intellectuel sont simples et peu nombreux, et les métiers habituellement enseignés, si l'on excepte la musique, ne comportent que des pratiques relativement aisées.
Le problème est double : il s'agit de choisir les personnes les plus qualifiées, et ensuite de leur assurer une préparation appropriée. Sans diminuer l'importance de la préparationpédagogique, j'avoue qu'à mes yeux la question du
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choix des personnes reste la principale. Je crois que, bien plus que par sa science pédagogique, le maître vaut par ses qualités personnelles, qui lui assureront le prestige, l'ascendant sur ses élèves, le pouvoir d'exciter leur curiosité et de mettre en mouvement toutes leurs facultés de cœur et d'esprit ; qualités personnelles fort complexes, qui ne dispensent certes jamais de recourir aux bonnes méthodes, mais qui les suggèrent souvent avant la science.
C'est de ce point de vue qu'il faut examiner une question préalable, qui à l'heure actuelle paraît dominer le débat : en France, jusqu'à présent, l'enseignement des aveugles a été généralement réservé aux aveugles ; en Allemagne, il a été à peu près exclusivement donné par des voyants. On a débattu très âprement les avantages de l'un et de l'autre système. Bien que dans un cas comme dans 1' autre ce soient, non des raisons théoriques, mais les circonstances qui ont déterminé le choix, de part et d'autre, après coup, on a étayé sa pratique sur des arguments.
Je n'hésite pas à prendre parti pour la thèse française bien qu'en France même elle ait eu des détracteurs. Je ne fais pas difficulté d'avouer, que, pour moi, à défaut de toute autre raison,
un argument d'ordre humanitaire serait décisif : puisque si peu de débouchés s'ouvrent à l'activité des aveugles et que la vie leur est si difficile, pour peu qu'ici ils se trouvent à égalité avec les maîtres voyants nous devons leur réserver cette branche d'action.
Mais en réalité les maîtres aveugles ont, lorsqu'il s'agit d'enseigner à des aveugles, une supériorité qu'il ne faut pas négliger \
Une première raison, c'est que les maîtres aveugles ont la pratique du Braille et des procédés de culture intellectuelle propres aux aveugles. Sans doute l'acquisition de ces procédés est fort simple, et l'on a répondu, avec peu d'exagération, en somme, qu'après quelques semaines de préparation spéciale un bon instituteur doit être en mesure de les bien connaître. Et j'entends bien que le maître voyant ne doit pas se contenter d'une connaissance théorique de tous ces procédés : il devra les pratiquer avec ses élèves, se servir de leurs
I. L'expérience a fait justice de l'unique argument qu'allèguent les théoriciens du système allemand. Depuis plus d'un siècle, â l'Institution Nationale la surveillance est suffisamment assurée par l'oreille du maître aveugle. J'en appelle au témoignage des élèves de l'Institution, des indisciplinés, plus nombreux qu'on ne serait tenté de le croire. Seuls les élèves demi-voyants, par la supériorité dont ils disposent sur le maître, pourraient devenir un élément de gène si leur proportion était plus élevée. En pratique, le contrôle qui avait été prévu, exercé par des surveillants voyants qui passent dans les couloirs d'où le regard plonge dans les classes, n'a que tout à fait exceptionnellement l'occasion de jouer.
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livres, écrire leur langue, compter avec leurs petits cubes ou leurs appareils, comme cela se fait en Allemagne. Mais tout cela est aisé.
Seulement il reste que de tous ces procédés il use autrement que ses élèves : il en use visuellement, car je ne pense pas qu'on puisse décider un vo3^ant à lire avec ses doigts. Et cette différence de méthode a peut-être plus d'importance qu'on ne le suppose. L'opposition quel' Allemagne a faite à la pénétration du Braille est due à la résistance des maîtres voyants. Or, j'ai rencontré des aveugles allemands qui voyaient dans ces résistances, non sans apparence de raison, l'un des principaux motifs du retard du développement intellectuel parmi les aveugles de leur pays. Le Braille enfin triomphant, ils expliquent par les mêmes résistances qu'on ait eu tant de peine, au delà du Rhin, à constituer un système commun d'abréviations. Les instituteurs voyants détenaient toute l'autorité, et ils ne voyaient pas l'importance d'une question qui pour les aveugles est capitale. Au congrès d'instituteurs d'aveugles de 1909 nous avons vu encore rejeter pour tout l'ensemble des écoles de langue allemande l'emploi de l'inter-point dans les livres de classe. La raison n'en a pas été dissimulée : l'interpoint, excellent sans doute pour le doigt de l'élève, fatigue l'œil du maître, et il aurait été nécessaire par conséquent de faire des éditions distinctes pour
les maîtres et pour les élèves. Ne perdez pas de vue que le grave inconvénient de tout alphabet tangible est la grande dimension des signes, que pour les livres de classe des aveugles on est obligé de se contenter de résumés succincts ; vous mesurerez le dommage causé par le rejet d'un progrès qui se traduit principalement par une considérable réduction de volume.
Aussi, bien que, à chaque époque, la supériorité technique du maître aveugle soit un avantage beaucoup plus apparent que réel, même négligeable en ce qui concerne les élèves bien doués, si l'on envisage le perfectionnement des appareils et le progrès de la pédagogie spéciale, il semble désirable qu'une forte proportion au moins des instituteurs d'aveugles soient des aveugles, Cela est bien naturel puisque, comme nous l'avons montré, le progrès des méthodes s'est fait par une adaptation de plus en plus adéquate aux conditions du toucher.
Mais il y a une autre supériorité que je ne contesterai pas au maître aveugle, et qui ne concerne plus l'élaboration de méthodes nouvelles au profit des générations futures, mais bien l'application des méthodes actuelles au profit de la génération présente. Je veux parler du lien que la cécité établit entre le maître et son élève.
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Le premier devoir de l'éducateur est de donner confiance à l'infirme dans les facultés qui lui restent, de lui inspirer la foi. Le succès dépend de cette foi. Or l'exemple du maître aveugle est un encouragement constant pour l'enfant, et comme une source perpétuelle d'énergies: pourquoi douter, quand le maître qui le conduit a dû vaincre les mêmes difficultés auxquelles il se heurte, et lui indique les moyens par lesquels lui-même il en a triomphé.
Et puis, son instinct d'aveugle suggérera au maître, tout autant que son expérience, de petites recettes appropriées aux besoins de son disciple, le mot juste qui éclaire une difficulté, le geste précis qui permet à la main maladroite d'apprécier exactement la forme d'un objet. Il sait où gît l'obstacle. J'ai été frappé au congrès de Paris, en 1900, de l'accord avec lequel les congressistes, voyants et aveugles, proclamaient la supériorité de l'aveugle comme contremaître dans les ateliers. Pour l'enseignement de la facture notamment, disait-on, un maître voyant se trouve assez souvent en présence de cas qui lui paraissent devoir être insolubles pour ses élèves aveugles parce qu'il ne songe qu'aux moyens qu'il connaît et pour l'emploi desquels les yeux sont nécessaires.
Je n'oublie pas que depuis, dans les écoles de rééducation destinées aux aveugles de la grande guerre, l'expérience semble bien avoir
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montré que, au moins pour les métiers simples, le contre maître voyant n'est pas inférieur. Peut-être révéle-t-elle quelque exagération dans le point de vue des congressistes de 1900. Mais en un sens il y a peut-être là une confirmation plutôt qu'une objection, ces aveugles adultes, au moins dans la période de leur rééducation, apportaient à l'établi une mentalité de voyant qui est de nature à dérouter un contremaître aveugle.
Au total, il semble bien que, s'il n'est pas impossible au voyant de suppléer par l'intuition et par une longue patience à l'instinct qui guide le maître aveugle, celui-ci a sur son concurrent un avantage naturel lorsqu'il s'agit d'enseigner à des aveugles d'enfance les tours de main spéciaux en vue de l'apprentissage d'un métier. Dans l'enseignement intellectuel, cet avantage, notable encore dans les débuts, tant que l'élève s'initie au maniement des méthodes et des appareils, diminue en général à mesure qu'on s'élève, à mesure aussi qu'on s'adresse à des élèves mieux doués.
J'ai rencontré bien des voyants, même des voyants cultivés, même vivant en communication constante avec un aveugle, qui ne parviennent jamais à se mettre en quelque sorte à l'unisson avec les aveugles, qui les choqueront jusqu'au bout par leurs propos, par leur conception de la cécité. Le préjugé sous ses # 242 €
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aspects massifs a beau disparaître, un sourd malentendu subsiste, perceptible à des nuances de sentiment, mais qui entrave cependant le courant de confiance et de sympathie indispensable de l'élève au maître. C'est là un fait moins exceptionnel qu'on ne le pense. En Allemagne le fossé s'est creusé entre maîtres voyants et élèves aveugles au point d'aboutir à un antagonisme aigu : jaloux de leur autorité, les maîtres voyants écartaient systématiquement tout aveugle de leurs congrès périodiques ; conscients de leur compétence, les aveugles protestaient contre cette exclusion, et ils finirent par organiser entre eux leurs propres congrès, en face des congrès de leurs instituteurs.
Les écoles françaises offrent un spectacle bien différent : les anciens élèves restent d'habitude très attachés à leurs maîtres qui sont pour eux des conseillers et des guides. Un maître aveugle de l'Institution Nationale, depuis vingt-cinq ans, consacre sa vie au placement, à travers la France entière, de ses élèves musiciens ; et sa cécité double l'efficacité de son dévouement : artiste admirable, il montre partout où il passe que la cécité n'est pas un obstacle au talent, et il inspire toute confiance dans les candidats qu'il propose.
Ainsi, par exemple, par l'intuition psychologique, par la sympathie réciproque, le maître aveugle, s'il a l'étoffe d'un instituteur, peut
tirer profit de cette comniunion morale que la cécité crée en lui et son disciple. Et c'est sans doute parce qu'il y a là une valeur pédagogique de premier ordre, non moins que pour assurer le progrès des méthodes spéciales, que tousles directeurs et les censeurs de l'Institution Nationale de Paris, tous des voyants se sont à tourderôledepuis un siècle prononcés avec force en faveur de l'enseignement des aveugles par les aveugles : Pignier, Dufau, Guadet, Lévitte, Martin, etc. Le témoignage de Dufau est d'autant plus significatif que, littérateur distingué, il avait fait de la psychologie des aveugles son étude particulière, et que, lui-même professeur voyant à l'Institution Nationale pendant vingtcinq ans, puis directeur pendant douze ans, il pouvait aisément se laisser aller à un préjugé en faveur des maîtres voyants.
Il est clair que l'Angleterre et l'Amérique sur ce sujet suivent de plus en plus résolument l'avis de Dufau et l'exemple de la France. Après M. Illingworth au congrès de Paris (1900), M. Stainsby au congrès d'Edimbourg, au nom de nombreuses écoles anglaises, s'est prononcé pour les maîtres aveugles.
Mais ceci n'est pas à dire que nous demandons un monopole absolu pour les aveugles :
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aux maîtres aveugles, qui seront en majorité, je crois que dans toute école il convient d'adjoindre quelques maîtres voyants.
Non seulement leur concours est indispensable pour la surveillance hors des classes, mais, sans parler des enseignements où l'aveugle semble bien n'avoir pas de supériorité et qu'on devra lui conserver tout de même parce qu'il n'est pas inférieur — c'est le cas pour l'enseignement intellectuel élevé — je crois que les maîtresses des tout petits devront nécessairement être des voyantes. Là, les soins matériels sont trop étroitement liés à l'enseignement, la surveillance du corps, de la propreté, des gestes, des tics, joue un rôle trop prépondérant pour que la maîtresse aveugle ne paraisse pas incapable de tenir pleinement son rôle.
Nous avons parlé d'ailleurs de l'esprit étroit de caste qui se développe trop souvent dans les institutions d'aveugles. Les maîtres voyants feront obstacle à cette tendance. Ils habitueront en outre les aveugles à vivre parmi les voyants, ce qui sera les préparer à la vie réelle. L'instinct qui pousse les aveugles, anciens élèves de maisons d'aveugles, à se retrouver toujours entre aveugles, à se grouper à part, est un symptôme significatif du mal qu'ils peuvent combattre par leur seule présence. On ne rencontre point cette même tendance en général
chez les aveug-les qui ont été élevés parmi les voyants.
Mais il faut qu'il soit entendu que pas plus les maîtres aveugles que les maîtres voyants ne devront désormais être admis à enseigner, comme cela est la règle actuellement, sans y avoir été préparés. I.a plupart des directeurs semblent croire qu'il suffit d'être aveugle pour enseigner n'importe quoi à des aveugles ; et quant aux maîtres voyants, quand on leur demande des connaissances pédagogiques, on se contente d'une connaissance superficielle du Braille, des procédés en usage, de l'histoire des méthodes et des appareils. Les uns et les autres doivent recevoir une préparation sérieuse de pédagogie générale et de pédagogie spéciale.
Je ne crois pas nécessaire de créer à proprement parler une école normale particulière pour les maîtres d'aveugles. Ils ont besoin du programme commun, nous l'avons vu. Ils peuvent sortir de l'école normale primaire, et rien ne s'oppose — l'expérience l'a prouvé — à ce que les aspirants aveugles y soient admis, au moins en qualité d'externes, à côté de leurs camarades voyants. Tandis que les écoles françaises, en ce qui concerne l'élaboration des
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procédés spéciaux aux aveugles, tenaient toujours la tête du mouvement pédagogique et servaient de modèle au monde entier, il est indéniable que la culture des sens et la culture de l'adresse y pénétraient plus lentement que dans les écoles d'Allemagne. La raison en est que nos professeurs aveugles, d'une compétence hors de pair dans leur domaine spécial, manquaient de toute initiation aux méthodes de la pédagogie générale et ignoraient le Kinder-Garten et l'école maternelle. Ils restèrent étrangers au grand mouvement de culture sensorielle et physique dont on peut chercher le point de départ dans VEmile de Rousseau, et qui s'est épanoui d'abord en Allemagne.
Pour la partie spéciale, on pourrait organiser quelques cours de pédagogie à l'Institution Nationale, cours que seraient admis à suivre avec les aveugles les aspirants voyants, élèves des écoles normales. Ils seraient initiés là à la psychologie des aveugles, aux conditions pratiques de leur existence, surtout aux méthodes et appareils qui leur sont propres. A l'Association Valentin Haiiy de Paris, comme à Vienne et à Steglitz près de Berlin il existe un riche musée qui permet de suivre le développement historique de ces méthodes et de ces appareils, et, par une connaissance précise des essais tentés dans le passé, de pré- ^ 247 ^
parer les jeunes maîtres aux initiatives éclairées et fécondes.
Des examens et des concours contrôleraient Tefficacité de cet enseignement. La Prusse a depuis 19 14 des diplômes spéciaux pour professeurs et pour directeurs d'écoles d'aveugles. On pourrait créer, par exemple, deux degrés de diplômes, l'un donnant accès à l'enseignement des écoles régionales, et le supérieur aux chaires de l'Institution Nationale de Paris transformée en école supérieure de musique et en école normale. En outre du certificat principal d'aptitude à l'enseignement des aveugles, il y aurait lieu de prévoir des épreuves d'option qui varieraient selon que le candidat aspire à donner l'enseignement dans une école enfantine, ou bien l'enseignement primaire, ou celui de la musique. Des dispositions particulières seraient à prendre en vue du brevet des divers enseignements industriels. Des candidats voyants, comme des candidats aveugles, on exigerait une grande pratique du système Braille, avec écriture rapide et lecture courante.
Le stage scolaire révèle à la fois les qualités personnelles du maître et le profit qu'il a su tirer de la science pédagogique. Aussi il constitue une partie essentielle de la préparation. On pourrait, lui aussi, très aisément l'organiser à l'Institution Nationale sous la direction de
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maîtres éprouvés. Nécessaire même pour les maîtres aveugles, le stage présente pour les maîtres voyants une utilité particulière, et pour eux il le faut prolongé et impliquant un contact suivi avec les élèves : c'est une maîtresse voyante singulièrement expérimentée et dévouée, M"" Extrait, qui a insisté sur les susceptibilités et les préventions des aveugles que le maître doit ménager. Elle estime justement que seul un commerce direct peut apprendre à prévenir les causes de froissements. D'autres professeurs voyants signalent de quelle importance il est de ne jamais surprendre les aveugles en mettant à profit leur cécité, de ne jamais se tenir près d'eux sans faire savoir qu'un étranger est là, où même sans se nommer. Mais l'expérience des autres ne suffirait pas à épargner au maître voyant des malentendus qui pourraient fort bien diminuer sensiblement son ascendant sur ses élèves.
La tâche du maître d'aveugles ne se limite pas à son enseignement. Quand ses élèves l'ont quitté, une autre besogne commence pour lui, qui ne dépend que de son dévouement, et qui exige plus de cœur et de tact que la première demande de science. C'est à lui qu'incombe en bonne partie l'œuvre de patronage qui nous a ^ 249 ^
paru être le complément indispensable de l'enseignement professionnel.
Nous avons vu que dans cette œuvre de patronage l'action de l'école varie suivant les cadres de l'assistance aux aveugles. Lorsque, comme en France et en Angleterre, des sociétés d'assistance aussi actives que TAssociation Valentin Haûy et le National Institute for the Blind exercent leur action généreuse, la charge matérielle des écoles se trouve singulièrement allégée. Mais même alors leur rôle reste capital. C'est à elles, parce qu'elles connaissent les individus et les conditions locales du travail et de l'assistance, de servir d'intermédiaires et d'agents d'exécution au nom des sociétés ; et c'est à elles encore pour les mêmes motifs que revient le patronage moral.
Les maîtres seront naturellement l'âme de ces comités de patronage dont la constitution auprès de chaque école est nécessaire. Ils connaissent individuellement les patronnés ; aveugles eux-mêmes, ils ont l'expérience des difficultés auxquelles il faut parer. Le patronné, qui ne trouve aucun conseil compétent dans sa famille, recourt spontanément aux seuls amis qui le comprennent, aux maîtres qui l'ont formé . Il n'est pas rare ainsi que les maîtres dévoués assument une lourde correspondance, correspondance en Braille qui sera le lien permanent entre l'école et ses anciens élèves, et qui per-
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mettra au patronage d'être judicieux et efficace.
Le Valentin Haûy disait récemment d'un professeur de l'Institution de Nancy dont il annonçait la mort : « Sa tâche d'enseignement, pourtant si lourde, ne suffisait pas à l'activité de M"* Euvrard : elle organisait presque à elle seule le patronage de ses anciennes élèves, battait la région pour leur trouver des postes, prenait sur ses maigres ressources pour pourvoir les débutantes de linge et de vêtements, surtout leur copiait elle-même en Braille la musique dont elles avaient besoin pour Texercice de leur profession . . . Pendant la guerre, lorsque, par suite de l'absence des élèves rentrées dans leurs foyers ou évacuées, elle n'avait pas à exercer ses fonctions de professeur, au lieu de chercher un abri loin de Nancy, elle sollicita comme une faveur de demeurer à l'institution. Elle partie, que seraient devenues ses anciennes élèves placées dans la région ? qui leur eût fourni ce dont elles avaient besoin? »
De pareils exemples ne sont pas rares. Les maîtres ne mesurent pas leur dévouement à leurs traitements : JM"^ Euvrard, dont nous venons de parler, recevait, en fin de carrière, avec le logement et la subsistance à l'école un traitement de 600 francs par an. En revanche la pauvreté de nos écoles est une entrave au re-
crutement de maîtres bien instruits des méthodes pédagogiques modernes.
Nous devons peut-être à cette pauvreté le quasi monopole qui s'est constitué chez nous en faveur des maîtres aveugles. Les traitements étaient ordinairement si bas que rarement les voyants se mettaient sur les rangs. Certain directeur a déclaré sans vergogne qu'un grand avantage du maître aveugle c'est qu'il ne coûte pas cher. Tout récemment encore, même dans un établissement de l'État, comme l'Institution Nationale de Paris, les maîtres ne recevaient que des traitements dérisoires en comparaison des traitements des instituteurs publics. Je laisse à penser la situation dans les écoles privées. Et il en est souvent de même dans les écoles des autres pays latins et des pays anglo-saxons.
" Cette circonstance nous a valu la preuve que les aveugles sont aptes à l'enseignement de leurs congénères. Maintenant qu'elle est faite, il importe que leur situation matérielle et morale soit mise en rapport avec leurs services. Nous demandons qu'on exige d'eux les mêmes diplômes que des instituteurs publics, et une préparation égale ; et si l'enseignement des aveugles est particulièrement délicat, nous ne pouvons pas admettre que les maîtres qui le donnent, à capacité et à titres égaux, soient rétribués moins que les maîtres des voyants.