CHAPITRE XII
L'ÉTAT ACTUEL DE L'ENSEIGNEMENT DES AVEUGLES EN FRANCE
On parle beaucoup de la réorganisation de notre enseignement public. Jamais, je crois, on ne s'en est préoccupé plus à propos. Souhaitons qu'on n'oublie pas cette fois l'enseignement des aveugles.
Là, ce n'est pas la guerre qui a fait apparaître les vices de notre organisation. Ils étaient patents et dénoncés bien avant 191 4. Il y a longtemps que la réforme est urgente. Seulement la guerre, en précipitant dans le monde des aveugles tant de nos héroïques soldats, aura fait voir à plus de gens qu'un aveugle ^ 253 ^
n'est pas nécessairement un impotent, et qu'il suffit de l'instruire pour en faire un homme utile. Peut-être aura-t-elle assuré à nos écoles un peu plus de cette sympathie éclairée qui leur a manqué.
Plus on examine l'œuvre de la Révolution en matière d'enseignement, plus on admire la hardiesse et la fermeté de vue tout à la fois de ceux qui l'ont conçue et réalisée. C'était, à sa date, une création singulièrement aventureuse que celle de l'Institution des Jeunes Aveugles, fondée par un décret de la Constituante de juin 1791, et organisée par la Convention en juillet 1795. Songez qu'à la première de ces dates il y avait sept ans à peine que Valentin Haùy avait recueilli son premier aveugle sous le porche de l'église Saint-Roch, pour lui apprendre l'alphabet. L'expérience entreprise par le sensible philanthrope n'était encore qu'au berceau. Des législateurs n'eussent par manqué de valables excuses s'ils eussent exigé un complément d'information avant d'adopter son école. Mais l'amour de l'humanité fait faire de ces folies qui sont des éclairs de divination.
A cinquante ans de là l'école paradoxale de Valentin Haiiy avait donné des résultats inespérés même de son fondateur. La fabrication des chaussons de lisière et les autres métiers manuels qui étaient apparus d'abord comme le but suprême vers lequel on pût tendre,
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n'étaient plus qu'un pis aller pour les plus déshérités. La musique, où l'on n'avait vu d'abord qu'une distraction, était devenue l'objet principal de la culture. Deux carrières s'étaient ouvertes qui avaient assuré aux petits prodiges du début un emploi utile dans la société : les carrières d'organiste-professeur de musique et d'accordeur de pianos. Et l'invention géniale de Braille était sur le point de donner à toutes les études, et aux études musicales en particulier, un essor nouveau.
Ainsi l'expérience tentée par la Constituante et par la Convention donnait des résultats tels que les plus optimistes n'avaient pas osé les imaginer. Mais ce succès même impliquait un devoir impérieux : celui d'étendre à tous les aveugles les bienfaits d'une éducation qui se révélait si puissamment créatrice. De ce devoirlà, les pouvoirs publics du Second Empire et de la Troisième République ne se sont pas acquittés, ou fort mal. On a bien proclamé l'obligation de l'enseignement. Comme tous les Français les aveugles avaient le droit d'être instruits. Non seulement on ne les exclut pas, mais lors de la promulgation de la loi de mars 1882 un article spécial leur en promit le bénéfice ainsi qu'aux sourds-muets et aux arriérés. Des écoles spéciales leur seraient ouvertes. Mais les décrets qui devaient sanctionner ces promesses ne sont jamais venus, ^ 255 é
L'Institution Nationale, qui reste l'unique établissement de TÉtat, ne s'est pas même agrandie depuis 1882 : elle continue de donner à environ 225 privilégiés — 150 garçons et 75 filles — un excellent enseignement musical avec un enseignement industriel beaucoup plus contestable. L'École Braille, fondée vers 1882 par M. Péphau, adoptée en 1887 par le Département de la Seine, est elle aussi, à sa manière, une maison modèle. Comme l'Institution fait des musiciens, elle fait des ouvriers manuels — brossiers, chaisiers, vanniers, fabricants de couronnes de perles ; à un autre groupe de privilégiés, les aveugles du département de la Seine, elle assure, après une bonne préparation professionnelle, un travail régulier qui garantit la vie de chaque jour. En dehors de ces deux établissements, cités en exemple dans le monde entier pour les résultats qu'ils obtiennent, nous trouvons surtout de petites écoles, souvent mal outillées, et qui n'offrent pas de garanties aux familles quant à la valeur pratique de leur enseignement. Quelques-unes sont départementales ou communales, mais presque toutes sont dues à l'initiative privée qui a eu le mérite d'entreprendre la tâche négligée par les pouvoirs publics.
Telle est, dans ses grandes lignes, la situation à l'heure actuelle, cent vingt-cinq ans après la création de la Constituante. Depuis ^ 256 ^
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1882 presque partout nous avons été devancés : l'obligation scolaire si elle n'est pas toujours observée existe et est invoquée contre les récalcitrants en Allemagne, en Angleterre, et dans une grande partie des États-Unis d'Amérique. Les écoles sont presque toutes publiques, ou sont très largement subventionnées et contrôlées par les pouvoirs publics. Pour bien comprendre combien notre retard est regrettable, il ne faut pas perdre de vue deux points essentiels : le premier que le principe d'obligation était ici d'une importance toute particulière ; et le second, que l'initiative privée, qui a accompli une œuvre considérable à laquelle nous rendons pleine justice, ne pouvait pas espérer, dans le domaine de l'enseignement des aveugles, donner des résultats satisfaisants, et ne pourra pas les donner demain plus qu'elle ne l'a fait jusqu'ici si l'on ne vient pas à son aide.
D'abord, l'obligation était d'une importance capitale.
Parmi les voyants même, songez qu'elle a pu amener à l'école nombre d'enfants dont les parents s'obtstinaient à méconnaître l'utilité de l'instruction ; songez que, malgré elle, encore
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après trente-neuf ans nous avons à constater de nombreuses défaillances dans la fréquentation scolaire, et la persistance de l'espèce des illettrés. Combien plus difficile à vaincre doit être le doute des parents quand il s'agit du petit aveugle ! « Pauvre petit ! Pourquoi le tourmenter encore à apprendre ? A quoi bon ? Qu'on 1© laisse tranquille au moins î »
Et il y a un danger plus grave encore que rincrédulité des parents : il y a la cupidité de ceux qui tiennent è, garder le petit infirme auprès d'eux pour s'en faire un instrument de mendicité. Un aveugle rapporte gros quelque* fois dans ce métier-là. Et les pauvres enfants consument le temps de leur formation intellect tuelle et morale dans l'apprentissage de la fainéantise, du parasitisme et de tous les vices qui pullulent ^ur le fumier de la mendicité.
Ce n'est pas tout, Je suppose des parents qui ne sont ni indignes, ni hostiles à l'idée de faire instruire leur enfant. L'école du petit voyant est au milieu du village. Celle de l'aveugle est toujours au loin. Il faut souvent plusieurs heures de chemin de fer pour l'atteindre et quelquefois plusieurs heures de marche pour joindre le chemin de fer. Quand il sera là-^bas on ne le verra plus qu'une ou deux fois par an peut-être ^ On l'a gâté, on l'ai choyé pour son infirmité, On s'est attaché à lui d'autant plus qu'il a eu plus que leg autres
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besoin de ses parents. Va-t-on se séparer de lui comme cela, tout à fait ! l'abandonner à des gens qui ne le dorlotteront pas comme il a besoin de l'être dans son malheur? Par amour, par sentiment du devoir, des parents refusent. Pour les filles surtout, et quand la famille n'est pas sans ressources, Tobjection de la séparation est difficile à emporter. « Nous l'aimons trop pour cela, Monsieur ; nous la garderons toujours près de nous. Nous lui épargnerons tous les chagrins, --« Et quand vous n'y serez plus ? Il est dans l'ordre que vous disparaissiez avant elle. Il faudra bien qu'elle gagne sa vie ce jour-là. — ^^ Nous ne la laisserons pas sans rien. Elle aura de quoi vivre, un peu juste sans doute, mais enfin elle pourra vivre. » Vingt fois j'ai entendu ces réponses corroborées par l'oncle, la tante, qu'on appelle à la rescousse. Et il n'a pas toujours été possible d'arracher l'enfant à l'ennui du désœuvrement qui viendra infailliblement la ronger un jour, et dont elle a parfois déjà le pressentiment : car j'ai vu quelquefois l'enfant prendre le parti du visiteur contre ses parents.
Il y a encore que l'école au loin est forcé" ment un internat, et l'internat coûte. Si la famille est indigente, le Conseil général fera les frais, et tout est dit ; mais si elle ne l'est pas les difficultés commencent. Un paysan vient de m'écrire qu'il est disposé à laisser ^ 259 6
partir pour une école quelconque son enfant de dix ans, mais qu'il ne paiera pas la pension de 600 francs qu'on lui demande, et il me prie de faire les démarches pour obtenir la gratuité. La Préfecture réplique qu'il a du bien ; qu'il prend un permis de chasse chaque année, et que la chasse est un plaisir coûteux ; qu'à tout prendre, au prix où est la vie, son enfant, s'il le garde à la maison, ne lui coûtera guère moins de 600 francs à nourrir. La Préfecture a raison de réagir contre la maladie de tout attendre de l'État qui chez nous fait des progrès si inquiétants. Mais qui risque d'être la victime? Dans l'espèce l'affaire s'arrangera, mais lorsque personne n'y veille, en pareil cas, les chances sont grandes pour que le père laisse passer les années jusqu'au jour où il sera « trop tard ».
Devant tant d'obtacles accumulés les pouvoirs publics se sont trouvés désarmés parce que pour contraindre il faut avoir des écoles à proposer. Et les deux articles de 1882, quand on les relit aujourd'hui, ont une amère saveur de dérision : « Le père, la mère, le tuteur, la personne qui a la charge de l'enfant, doit quinze jours avant la rentrée des classes, faire savoir au maire de la commune s'il entend faire donner à l'enfant l'instruction dans la famille, dans une école publique ou privée ; dans ces deux derniers cas, il indique l'école ^ 260 6
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choisie. Chaque année le maire dresse la liste des enfants d'âge scolaire et avise les personnes qui ont charge de ces enfants de l'époque de la rentr-ée des classes. En cas de non déclaration, quinze jours avant l'époque de la rentrée, de la part des parents et autres personnes responsables, il inscrit d'office l'enfant à l'une des écoles publiques et en avertit la personne responsable. »
Heureusement le mal a été très limité parce que l'Association Valentin Haiiy a organisé une véritable chasse aux enfants aveugles. Elle a créé une armée de rabatteurs qui dépistent partout le gibier, le signalent, prêchent les parents, discutent, plaident, font le siège de chaque place. Et l'on ne peut s'empêcher d'admirer les résultats auxquels, dans des circonstances si contraires, elle est parvenue, puisqu'en igio il y avait 900 aveugles dans les écoles spéciales. La statistique accuse encore 2.350 à 2 . 400 aveugles de moins de vingt ans en France . Le temps de scolarité habituel étant de huit à neuf ans on peut estimer très approximativement à i.ooo ou i.ioo le nombre des aveugles que nous y devrions trouver. L'écart est assez peu considérable en somme, et il s'explique en partie par le manque d'écoles d'arriérés, et peut-être aussi par ce fait que quelques très rares aveugles aisés sont élevés dans leurs familles. Mais enfin il y a un déchet, et il ne
pouvait pas en être autrement . Et puis le résultat a été lent à obtenir. Enfin qui ne voit qu'il est précaire, et que le moindre fléchissement dans l'action toute bénévole de l'Association Valen*tin Haûy — ■ la disparition d'un organisateur» par exemple — pourrait avoir de désastreuses conséquences au point de vue de l'assiduité scolaire. En igiq on s'attendait à trouver nos écoles, qui pour la plupart avaient été fermées pendant une partie au moins de la guerre, trop petites pour contenir les postulants. Toutes, au contraire, unanimement se plaignirent d'une diminution sensible dans le nombre de leurs élèves. A moins d'admettre un brusque et magnifique recul de la cécité infantile, on doit confesser qu'il a suffi que l'effort de propagande fléchisse un peu, détourné par la guerre vers d'autres objets, pour qu'immédiatement le terrain gagné fût en partie reperdu. La propagande de l'Association Valentin Haùy a créé un état d'esprit qui ferait accepter sans peine l'obligation. Elle n'a pas fait que cette obligation ne soit pas aujourd'hui encore absolument désirable.
Mais ce n'est pas assez dire : pour les aveugles l'obligation devrait être étendue considérablement. Le voyant qui sort de l'école sans métier, avec son bagage de connaissances primaires exclusivement, est déjà une valeur sociale. Il peut donner son travail en échange des richesses
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qu'il consomme. L'aveugle qui ne sait que lire, écrire et compter est proprement une lioii valeur. Inévitablement il aboutira à l'hospice ou de quelqu'autre manière retombera à la charg-e de la collectivité. Pour être bon à quelque chose il lui faut avoir en outre appris quelqu'un des métiers que l'homme peut faire sans la vue. L'obligation scolaire doit donc s'étendre pour lui à l'instruction professionnelle sans quoi la société n'a rieh fait d'efficace, et d'ailleurs c'est l'espoir d'une occupation rémunératrice qui -seule fait accepter l'école par les familles. Ce n'est pas dans les sept années d'obligation scolaire imposées aux voyants, ni même dans les huit et quelquefois neuf années accordées par les Conseils généraux aux aveugles que le double enseignement primaire et professionnel peut être donné à tous dans de bonnes conditions. Il faudrait, sinon retenir tout le monde à l'école de cinq ans à vingt ans, du moins imaginer un système souple qui assure à chacun au moins dix à douze années de scolarité, et qui permette d'aller au besoin jusqu'à quinze pour certains métiers, de façon à ce que tous puissent développer pleinement leurs facultés. Ces chiffres dépassent de beaucoup ce qu'on propose de faire pour l'enseignement professionnel des voyants, mais la nation doié bien à ses infirmes d'étendre leuirs droits, et d'ailleurs le seul moyeii qu'elle ait de rentrer
dans ses débours c'est d'en faire des hommes vraiment actifs.
Plus la tâche est lourde, moins les initiatives privées étaient en mesure de s'en acquitter sans aide.
A l'heure actuelle, n'importe qui peut ouvrir une école d'aveugles, et enseigner n'importe quoi à ses élèves, faire in animât vili toutes les expériences que bon lui semble. Nul contrôle ne viendra de nulle part. C'est le pur régime de la liberté, avec, dit -on, tous les avantages de la concurrence : expérimentation féconde, sélection des bonnes méthodes, des bons maîtres et des bonnes écoles.
Je ne suis certes pas d'humeur à renoncer à la légère aux avantages de la libre concurrence ; mais il faut savoir reconnaître qu'il y a des cas où ils sont parfaitement illusoires. Pour qu'il y eût sélection, il faudrait qu'il y eût comparaison, et choix du public d'après cette comparaison. Or l'ignorance de la masse du public pour tout ce qui concerne les aveugles empêche non seulement qu'il y ait choix, mais même contrôle et jugement de quelque valeur.
L'aveugle qui sait lire et écrire apparaîtra longtemps encore dans la foule comme une ■ ^ 264 ^
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sorte de petit prodige. Longtemps encore qui pourra montrer un tel aveugle sera assuré de joiiir de l'admiration publique. Pourquoi donc ne pas aller à l'école de la région, quelle qu'elle soit, qui a le double avantage d'être la plus proche, et souvent la seule dont on ait entendu parler ? Et les Conseils généraux, qui décernent les bourses, n'ont, aucune raison d'être plus éclairés que le grand public. Pourquoi le seraient-ils ? Et par qui ? Eux aussi envoient à la première école venue. Ne leur dites pas : les anciens élèves de cette école sont incapables de Q-aoner leur vie. — « Oue voulez-vous? Ce sont des aveugles ! »
Dans ces établissements d'ailleurs, trop nombreux pour la demande scolaire, et conçus souvent sur des plans trop étriqués pour qu'ils Jouissent se développer, les élèves ne sont pas en nombre suffisant pour que l'enseignement primaire soit donné dans de bonnes conditions. Quand une école compte au plus vingt ou vingt-cinq élèves, tant pour l'enseignement professionnel que pour l'enseignement primaire, force est bien de se contenter de trois classes — celle des petits, celle des moyens, celle des grands — quitte à conserver l'enfant plusieurs années dans chaque classe. On devine les pertes de temps qui résultent d'une pareille organisation, le manque d'homogénéité des classes, les lenteurs imposées par les nou-
veaux venus à ceux qui suivent la classe pour la deuxième ou troisième année ; sans parler de l'obligation où l'absence de section pour les afriérés met parfois le maître de conserver des enfants dont la place normale sefâit ailleurs. Les ressources aussi font défaut dans là plupart de ces maisons, et renseignement des aveugles coûte cher, l'enseignement professionnel surtout. Presque toutes aspirent à donner l'enseignement de la musique, celui de l'accord, et divers enseignements manuels. Pour tout cela il faut un outillage très varié. Un bon accordeur doit avoir pratiqué tous les modèles de pianos qu'il peut rencontrer dans sa clientèle. Un bon musicien doit disposer d'excellents instruments, recevoir des leçons de choix, avoir la possibilité d'entendre exécuter par des artistes les œuvres des maîtres. Comment faire quand les pensions des élèves internes se montent à 500 francs ? C'était le prix courant avant la guerre; on l'a depuis relevé, sans doute, mais le plus souvent d'une manière fort insuffisante. A l'Institution Nationale de Paris, le prix de revient d'une année d'études pour un élève était, avant la guerre, évalué à 1.600 francs. Ce chiffre donne par comparaison une idée (iu dénuement qui paralyse nombre de nos petites écoles.
Une entente pourrait parer en partie à cet état de choses : les écoles, pour réduire leurs
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frais» se spécialiseraient chacune dans une ou deux branches de l'enseignement professionnel ; à la fin du cycle de l'enseignement primaire, elles échangeraient leurs élèves selon les aptitudes de chacun : les musiciens seraient dirigés sur l'école de musique, les accordeurs suf leurs écoles propres, et ainsi des autres. Mais, aucun plan d'ensemble n'ayant présidé à la naissance de tous ces établissements, ni à leur développement, l'harmonie est ce qui manque le plus. Ils s'ignorent les uns les autres quand ils né se jalousent pas. Chacun tient à conserver ses bons sujets, parce qu'ils serviront de réclame auprès du public ; et tous ont besoin de l'approbation publique, fût-ce la moins éclairée, pour s'assurer le pain quotidien.
Plus grave peut-être encore est la question des directeurs et des maîtres. Aucune préparation n'est nécessaire pour se faire éducateurs des aveugles. Le premier venu y est bon puisque le public n'y fait pas de différence. J'ai rencontré un jour un directeur qui me raconta naïvement qu'avant d'être appelé à sa fonction de directeur il ne savait absolument rien des aveugles. Il avait passé sa vie à voyager parmi les peuplades plus ou moins civilisées, et rentrait du Siam. Il pensa m'êtrefort agréable en me disant l'émerveillement qu'il avait éprouvé en constatant de ses yeux, déjà directeur, que les aveugles pouvaient lire et jouer, du violon.
D'autres ne s'intéressent jamais dans leur école qu'à l'étable et à la basse-cour; jusqu'au bout ils resteront parfaitement étrangers à la mission qui leur a été confiée.
Comment en serait-il autrement puisque les capacités ne comptent à peu près pour rien dans le succès, je veux dire dans la bonne marche extérieure de la maison? Pour certains, l'école n'est guère qu'une entreprise de mendicité déguisée, un procédé pour faire affluer les dons du voisinage. On se fait de la bienfaisance un moyen de subsistance. A montrer des aveugles savants on est toujours sûr d'un petit succès. Il va de soi que, en pareil cas, les programmes, l'outillage scolaire, les qualités du maître ne tiennent pas une grande place. Comme remède à tous ces maux l'Association Valentin Haûy, dont l'autorité est toute morale, ne dispose que de conseils et d'objurgations. On devine que leur vertu est assez vite épuisée.
Je ne veux pas dire que toutes ces écoles sont mauvaises. Elles ne le sont pas toutes. J'en sais où se dépense une somme singulière de dévouement, et où la compétence ne manque point. Je serais désolé que celles-là pussent se sentir blessées par ma description. Il y en a même qui ont connu de réels succès, qui seraient en mesure de nous montrer leurs anciens élèves munis d'un métier qu'ils exercent réellement et dont ils vivent indépendants.
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Le critérium est là: quand vous voulez juger une école d'aveugles, demandez où sont ses anciens élèves. Combien de directeurs sont oblisfés de détourner adroitement la conversation ? Quand la situation est bonne, presque toujours cette prospérité est due à quelque accident heureux, à la rencontre d'un directeur où d'un maître dévoué et intelligent qui est l'âme de la maison. Voilà bien ce qui est grave. Lui parti, l'école retombera dans sa torpeur. Rien ne la protège contre ces retours de for-r tune. Rien n'assure les enfants contre le risque d'user là sans un profit décisif les huit ou dix années qui décident de l'existence.
Les aveugles peuvent-ils du moins avec confiance se retourner vers l'Etat?
Force nous est bien d'avouer que l'expérience du passé n'est pas pour les rassurer. Là aussi certainement ils ont rencontré parfois des hommes dévoués à leur cause et soucieux de s'informer de leurs besoins. Mais peut-on dire que nous avons toujours trouvé dans les pouvoirs publics chargés de diriger l'instruction des aveugles toute la compétence désirable ?
Les directeurs qu'on place à la tète de l'Institution Nationale sont eux aussi le plus souvent des hommes qui ne connaissent absolu-
ment rien des aveugles, qui n'ont eu aucun rapport avec eux. S'ils le veulent, ils s'instruiront après l^ur nomination auprès de leurs administrés. C'est une vérité d'expérience, quelque triste qu'elle soit, que la Direction de l'Institution Nationale est un de ces fiefs que les gouvernants se réservent pour en payer des services politiques.
Des faits récents ne sont pas moins significatifs de l'état d'esprit qu'il faut bien dénoncer. Imagine-t-on que les élèves de notre Institution Nationale, de notre école modèle, licenciée au début de la guerre, n'ont été appelés à reprendre leurs études interrompues qu'au cours de 191 7? Tout intérêt particulier devait céder devant l'intérêt de la défense nationale, mais dès le mois d'octobre 19 14 toutes nos écoles publiques de voyants avaient réorganisé leur enseignement. Pourquoi ce traitement particu" lier réservé à l'école des aveugles ? Apparemment parce que pour ceux-là aucune autre école ne peut se substituer à leur école; parce que, chassés de chez eux, ils sont sans ressources pour continuer à travailler ? Se représente t-on le dommage causé à des enfants qui n'ont que leur instruction comme unique espoir de se tirer d'affaire dans u»e vie étrangement difficile, par ces années de désoeuvrement dans des familles pauvres pour la plupart, où ils ne rencontraient aucune ressour e intelleetuelle,
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et pas même un piano bien souvent pour continuer leurs gammes ? Se représente-t-on le dommage aussi causé aux jeunes générations qui attendaient à la porte et qui ont commencé leurs études avec deux ou trois années de retard ?
Licenciée de nouveau par mesure de prudence au moment des tirs sur Paris, au printemps de 19 1 8, rintitution Nationale n'a rouvert ses portes qu'en janvier ïqiq Cette fois on nepeut plus arguer des intérêts de la défense nationale ; les locaux n'étaient plus occupés par la croix rouge : c'était une question de budget, semblet-il. L'argent manquait. Les fonds nécessaires n'avaient pas été votés dans le temps voulu.
Je tiens à affirmer que ma critique ne vise personne en particulier : les responsabilités sans doute sont partagées, dispersées sur beaucoup de têtes et d'organismes administratifs, diluées par conséquent et probablement insaisissables. Du moins il en est d'ordinaire ainsi. Et voilà une première raison qui devrait imposer plus de circonspection aux imprudents qui s'imaginent que tout péril est conjuré quand l'État est intervenu. Il y en a une autre : c'est qu'il nous faut bien admettre, en présence de ces faits, que les pouvoirs publics responsables non plus n'échappent pas à ce préjugé commun que l'instruction pour un aveugle, après tout, est bien loin d'avoir le même intérêt que pour un voyant. Tout se passe comme s'ils ne
croyaient vraiment ni à son utilité pratique ni même à son efficacité morale.
L'intervention de l'Etat ne peut être bienfaisante que s'il a soin de mettre son autorité à la disposition d'un organisme compétent. Si nous avions eu un organisme pourvu des connaissances techniques nécessaires pour diriger l'instruction des aveugles, il n'aurait pas pu manquer de signaler le préjudice considérable que portaient aux aveugles ces longues périodes d'inaction, et de protester contre l'injustice dont ils étaient l'objet. Il ne contrôlerait pas les nominations des directeurs sans doute, mais il créerait un état d'esprit qui peut-être obligerait les ministres à en user avec un peu de retenue, et en tous cas il limiterait les effets des nominations fâcheuses en veillant lui-même aux améliorations nécessaires. L'Institution Nationale, rattachée aux services immenses et sans cesse accrus de l'Assistance et de l'Hygiène publique, y est comme noyée, trop perdue pour que ses intérêts en temps qu'établissement d'instruction n'y soient pas parfois en péril. Elle a bien un conseil propre d'administration, mais formé de personnages représentatifs, non de personnes compétentes : un sénateur, un Conseiller d'État, etc.. Bien qu'en principe l'aatorité du conseil s'étende à toutes les matières, en fait il la limite sagement aux questions finan- ^ 272 <€
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cières et administratives, et ne se mêle point d'enseignement.
La constitution d'un organisme de direction vraiment compétent et assez autorisé pour se faire écouter est évidemment la première condition à remplir pour que noiis puissions avoir confiance dans l'Etat comme éducateur des aveugles. Le former des éléments vraiment capables de lui apporter une force serait sa première tâche.
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