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CHAPITRE PREMIER

LA SUPPLÉANCE DES SENS PROGRAMME

Tout le secret de l'activité de l'aveugle qui a étonné tant de clairvoyants s'est réduit, quand nous avons cherché à le pénétrer, à un phénomène psychologique très simple, la suppléance des sens. En étudiant le développement intellectuel de l'aveugle aussi bien que son activité physique, son imagination spatiale ou sa vie affective, partout, nous avons vu, grâce au stimulant du besoin, les sens sollicités par l'esprit et comme perfectionnés par son action, fournir une partie des informations que la vue a cessé de procurer. Le but essentiel sera donc de cultiver les sens qui restent afin d'en obtenir le meilleur rendement, et une suppléance aussi étendue que possible.

Quelque instinctif que soit ce jeu de la suppléance, n'allons pas croire qu'il est assuré dans toutes les circonstances, et que nous n'avons qu'à laisser faire. Dans la réalité, aussi bien qu'un stimulant, la perte d'un sens peutêtre un stupéfiant pour Torganisme ; au lieu d'affiner les autres sens elle peut avoir pour effet de les émousser. Griesbach prétendait même qu'il y avait là une loi psychologique, que, lorsqu'un sens s'éteint, les autres s'émoussent par sympathie, et il pensait déduire cette loi de ses mesures esthésiométriques. La vérité est que la disparition d'un sens est probablement sans aucun effet immédiat sur les autres sens, mais elle place l'individu dans une condition qui, momentanément au moins, peut tourner au préjudice des autres sens. Elle lui fait courir de graves dangers, et la tâche primordiale de l'éducateur est de parer à ces dangers.

Le premier et le plus grave, c'est l'atrophie de l'appareil moteur. L'enfant aveugle, tant qu'il n'a pas l'àgede marcher, et que son champ d'action est limité à la longueur de son bras, montre dans ses mouvements la même agilité que l'enfant clairvoyant. Dans ce bas âge, la vue ne joue pas du tout le rôle prépondérant qu'elle est appelée à prendre plus tard ; l'enfant reconnaît sa nourrice à des impressions auditives et musculaires avant de la distinguer

LA SUPPLÉANCE DES SENS

par la vue. Aussi l'activité physique n'est pas moindre chez le petit aveugle en général que chez le petit voyant.

Mais quand la marche commence à étendre le rayon d'action de l'enfant, un risque d'infériorité parait : l'aveugle est moins que le clairvoyant sollicité par le milieu ambiant, moins invité à se remuer. La crainte aussi peut surgir en lui et tendre à l'immobiliser. Il suffit de constater qu'une chute qui se produit avec les premiers pas retarde parfois beaucoup les progrès de la marche chez l'enfant normal, pour comprendre combien quelques heurts malheureux pourront inspirer de circonspection.

Dans une existence moins artificielle que n'est la nôtre, la nature aurait tôt fait sans doute de triompher de ces entraves. L'expérience qu'on pourrait avec fruit tenter sur des animaux énucléés à la naissance, en particulier sur des singes, serait probante à ce sujet. Elle a été faite sur un chien par Monakow et Munk qui écrivent : v Jusqu'à la quatrième semaine la démarche de cet animal était incertaine ; dès le troisième mois, il trouvait facilement sa nourriture, allait et venait sans se heurter dans l'institut et dans le jardin, montait l'escalier sans tâter les marches ; mais il n'en était plus de même en descendant : il fallait lui faire tâter les marches. Dès que le terrain lui était connu il s'orientait dans l'espace avec la même sûreté

qu'un chien non aveugle... Ce chien était fort attaché à ses maîtres etjouait avec leurs enfants en sautant autour d'eux sans se heurter jamais ; il se heurtait au contraire aux choses, quelle que fût sa prudence, dans un lieu qu'il ne connaissait pas. . . »

Si le besoin obligeait l'enfant comme le chien aveugle à se mouvoir, l'habitude de se mouvoir userait la peur. Mais trop souvent la famille, dans les meilleures intentions d'ailleurs, conspire avec les forces mauvaises. Elle double la peur en la suggérant — car on ne dira jamais assez la puissance de la suggestion sur l'âme enfantine — elle supprime le besoin d'agir qui serait le remède, l'unique remède sur l'aide duquel nous puissions compter. Persuadé qu'un petit aveugle ne peut rien faire parce qu'il ne voit pas, son entourage intervient sans cesse, agit pour lui au lieu d'exiger de lui l'effort bienfaisant : on continue à le laver, à l'habiller, à le faire manger, à l'âge où les petits voyants font tout par eux-mêmes ; on lui épargne tous les mouvements, et, à force de se représenter l'aveugle comme engourdi par la cécité, on finit par créer cet engourdissement jugé inévitable. On gâte l'aveugle par ignorance de sa vraie condition, par pitié aussi pour son infirmité, par bonté, et, gâterl'aveugle c'est le livrer sans défense aux dangers qui naissent de la cécité, et paralyser peu à peu ses membres.

LA SUPPLEANCE DES SENS

Lorsque les parents sont très occupés, il arrive que leurs occupations sauvent l'enfant de cet excès d'attentions, qu'elles le rendent un peu aux stimulants naturels. Mais parfois aussi elles ao-PTavent sinsfulièrement sa condition. On a vu des mères, par sollicitude, avant de partir au travail le matin, attacher solidement leur enfant dans une chaise, d'où on ne le délivrait que le soir au moment de le coucher. Tout le monde ainsi était tranquille : le petit ne se ferait pas de mal en tombant ou en se « cognant » !

Un second danger suit naturellement celui-là : les muscles atrophiés s'innervant mal, la main ne sait pas toucher. Tousses mouvements sont gauches. Elle ne sait pas, en quelques gestes précis et rapides, faire le tour de l'objet qu'on lui présente. La mémoire musculaire est imprécise. D'ailleurs, le désir d'agir, la curiosité manquent, qui sont les ferments de la synthèse des sensations tactiles. Il arrive sans doute que la main, exercée pour son propre compte, ait gagné quelque force tandis que les muscles des jambes et du tronc sont flasques ; mais la tendance habituelle de ces atrophies est de se généraliser, et d'atteindre les organes essentiels de lapalpation. L'ouïe, en pareil cas, ne perd rien de son acuité, et il n'est pas rare même que les sujets dont nous parlons aient une oreille musicale excellente ; mais en général ils loca-

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