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lisent médiocrement les sons, et ne les utilisent pas pour l'action.
Le troisième danger enfin est étroitement lié au second, et celui-là menace l'imagination et l'intelligence. Faute d'un toucher actif, les idées que l'aveugle se fait des objets qui l'entourent sont nécessairement imprécises, et l'emprise de son esprit sur le monde extérieur est d'une lamentable pauvreté.
L'absence d'excitants externes produit tout naturellement cet engourdissement de l'esprit. Songeons au nombre et à la variété des stimulants visuels qui chez l'enfant normal secouent l'intelligence, l'excitent à comparer entre elles les diverses perceptions, puis, comme l'observe Ansaldi, a les ordonner selon les lois psychiques d'identité et de différence, de ressemblance et d'opposition, de gradation, etc. Si la main n'y supplée pas, l'esprit s'endormira dans une sorte de langueur et d'hébétude.
Cette pauvreté psychique, effet de la torpeur des organes sensoriels, en devient en même temps la cause. L'esprit se désintéresse des choses pour se replier de plus en plus, se recroqueviller sur lui-même. La rêverie vague, sans objet, qui se déroule indéfiniment dans un monde irréel et indécis, est un état tout à fait caractéristique de l'aveugle arriéré, mais qui, à des degrés divers, n'est pas rare du tout chez les aveugles de tout âge dont l'éducation pre-
LA SUPPLÉANCE DES SENS
mière a été négligée. Une enfance immobile, engourdie dans l'inattention et l'inaction, ont préparé cet état. N'appelons pas cela vie intérieure : la méditation intérieure a un objet ; elle y tâche en maniant des idées précises; les jetons qu'elle pousse portent des images de la réalité. La rêverie dont je parle est sans but, et son cours ne réfléchit pas les objets qui l'environnent.
A tous les degrés, ce défaut-là est de grande conséquence. C'est la source même de la vie qu'il attaque et qu'il corrompt. Réagir contre l'indiiférence ; remonter ce courant d'apathie pour retrouver les raisons de vivre et d'agir, est souvent une tâche ardue. Vous aurez plus tôt fait, chez un enfant de dix ans, de rendre quelque vigueur aux muscles et quelque souplesse aux articulations, que de rallumer le flambeau de la curiosité. Et pourtant, toute activité que vous parviendrez à ressusciter restera machinale tant que vous n'aurez pas réveillé l'intérêt qui seul peut la vivifier, ou que vous ne l'aurez pas orienté vers le réel. La nouvelle de Marc Monnier Entre aveugles, nous conte l'histoire d'un jeune homme auquel une opération avait rendu la vue, et qui continua pourtant de vivre en aveugle, sans faire usage de sa vue retrouvée, faute d'apprécier ce sens et d'en faire l'éducation. De combien d'aveugles peut-on dire que
le désir leur a manqué de faire l'éducation de leurs organes tactiles !
Ecarter ce triple danger — car les trois dangers n'en sont qu'un envisagé sous trois aspects, à trois étapes de son développement — constitue la partie négative du programme. Mais il ne suffit pas d'empêcher que les autres sens soient amoindris par la cécité : il faut, par un effort méthodique travailler à les développer pour assurer la suppléance. La cécité doit les perfectionner.
Le but positif qu'il s'agit d'atteindre c'est ce que les aveugles appellent l'adresse. Ce mot-là tient une place considérable dans leurs conversations, sans qu'ils analysent d'ailleurs exactement les diverses réalités qu'il recouvre. C'est qu'en effet, la chose est d'une importance capitale dans leur existence. Taxer un aveugle de maladresse, c'est souvent le froisser gravement, autant que le taxer de sottise.
L'adresse c'est proprement l'adaptation au monde extérieur au moyen des ponts qui subsistent entre le cerveau et le milieu ambiant ; c'est la qualité qui affranchit l'aveugle, qui lui permet d'agir comme le clairvoyant, de rendre moins sensible son infirmité.
Du point de vue psychologique la maladresse
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est un manque d'attention pour la forme des objets, d'où résulte une incapacité partielle de se les représenter sous la catégorie de l'espace. Du point de vue physiologique, elle est une insuffisance de l'appareil moteur. Les deux défauts, psychologique et physiologique, généralement unis, sont réciproquement cause et effet l'un de l'autre, car c'est en se mouvant que l'aveugle acquiert ses représentations, et la précision des représentations favorise les mouvements.
Aussi il est aisé de démêler les principales conditions d'où dépend l'adresse chez l'aveugle.
Elle suppose d'abord, comme chez le voyant, un bon appareil moteur. J'entends par là sans doute l'agilité des muscles toujours dispos ; j 'entends surtout une conscience et une mémoire des mouvements, de leur étendue et de leur direction, qui permette de les perfectionner par l'exercice. La vue ici n'interviendra pas pour les contrôler et en assurer la coordination comme il arrive chez tant de voyants qui ne peuvent agir qu'à la condition de suivre des yeux leurs mains. Privé d'un bon appareil moteur, l'aveugle palperait avec trop de mollesse ou trop de lenteur. Il ne saurait d'autre part coordonner ses mouvements avec assez de précision et les adapter aux conditions de l'examen d'un objet ; et, l'examen terminé, il ne retiendrait de l'objet qu'une notion vague,
puisque chacun des mouvements exécutés ne laisserait dans sa conscience qu'une trace trop fugitive. Par exemple, lorsqu'en marchant il viendrait à tourner, il n'acquerrait qu'une image imprécise de l'angle décrit par son corps. Mais il y a des sujets à type moteur prépondérant qui sont très maladroits. Avec les muscles, l'essentiel est de cultiver les sens, de les dresser à apporter au cerveau toutes les informations qu'ils sont susceptibles de puiser dans le monde extérieur. C'est par eux, spécialement par le toucher, que l'éducation a mission d'établir un contact constant entre le milieu ambiant et l'intelligence, qui n'aura de valeur qu'autant qu'elle reflétera ce milieu. Pour cela, il faut des sens affinés par l'exercice, tendus vers le dehors, subtils à ne rien laisser échapper des phénomènes qui sont de leur juridiction; mais aussi et surtout — car les données des sens considérées abstraitement sont bien pauvres — on doit les associer aux mouvements musculaires qui enrichiront leur signification. Nous avons constaté que c'est par les mouvements seuls que les sensations prendront toute leur valeur. Les sensations auditives ne sont utilisables pour l'action que lorsque, par les informations reçues de l'appareil moteur, elles ont été localisées dans l'espace. Le toucher qui signale la présence de l'objet, doit se compléter par l'appel aux mou-
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vements appropriés de la main qui l'exploreront et en fourniront la description. L'adresse est à ce prix.
Des sens bien instruits à scruter l'espace, en particulier un toucher secondé d'un appareil moteur bien discipliné, permettront de fournir l'esprit d'images nombreuses des objets, de lui constituer un riche mobilier. Les notions de bien des objets familiers, d'animaux, déplantes, que le voyant acquiert rien qu'en ouvrant les yeux, qui s'imposent à lui, ne sont conquises par l'aveugle bien souvent qu'au prix d'un effort laborieux. Je me rappelle l'étonnement et la joie d'un petit aveugle qui, à plus de cinq ans et demi, venait de vérifier qu'un cheval avait bien quatre pattes. Pourtant, si les représentations des choses sur lesquelles se fondent l'action et la pensée de l'aveugle sont fausses ou flottantes, comme il arrive souvent, son action sera nécessairement hésitante, et sa pensée sera faussée : il appartient à l'éducation de remédier à la pénurie du mobilier mental . L'inventorier, le rectifier, l'enrichir sans cesse, est encore une de ses tâches principales.
Enfin l'aveugle doit apprendre à coordonner les informations qu'il reçoit de ses sens et les images des objets qu'il a dans l'esprit, en vue de s'orienter dans l'espace et d'étendre le plus possible son activité. Rappelons ici l'opinion (J'yn homroe très compétent en la matière, M. Lotz :
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« Pour l'aveugle, nous dit-il, la difficulté d'un métier réside beaucoup moins dans l'apprentissage et la pratique des tours de main spéciaux que dans la nécessité d'apprécier rapidement avec les doigts les détails qui sont embrassés tout naturellement par l'œil ». Si nous nous élevons des formes d'activité déterminées et relativement simples que supposent la plupart des métiers à des formes libres et variées, qui demandent non un mécanisme, toujours le même, mais une adaptation continuelle à des milieux changeants, la nécessité grandit d'autant pour l'aveugle de représentations locales multiples et complexes : appartements, jardins, maisons, rues, plans de villes; et sa liberté d'action est en proportion de la rapidité et de l'exactitude avec lesquelles il les construit. Le voyant surpris par l'obscurité perd le plus clair de ses moyens d'action, parce que tout à coup les représentations des objets qui l'entourent lui échappent ; s'il ne les perd pas tous, c'est que les images visuelles lui restent et qu'il continue de voir intérieurement le spectacle qui ne frappe plus sa rétine. J'ai montré de quel secours sont pour Taveugie les images spatiales analogues que, avec ses moyens propres, il parvient à se construire pour y insérer son action. Représentations dont le rôle varie singulièrement avec les individus, et que (nous l'avons vu) beaucoup d'aveugles
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se montrent très paresseux à bâtir, mais qui à l'analyse nous ont paru la plus précieuse des ressources dont dispose l'aveugle pour s'assurer une activité indépendante. L'éducation, qui coordonne les sensations en vue de la marche et de l'action, devra d'autant plus favoriser leur éclosion qu'elle se heurte à plus de résistances.
Nous avons vu se dégager ainsi un à un de l'idée du but à poursuivre les divers enseignements que nous devons inscrire en tête du programme de la classe enfantine. Au reste, le programme positif et le programme négatif se confondent puisque tous deux, à des degrés divers nous ont paru tendre au développement des mêmes facultés, qu'ils sont en somme en quelque sorte le prolongement l'un de l'autre. Tous ces enseignements ont pour objet d'arracher l'enfant aux servitudes de la cécité : 1° gymnastique et jeux; 2" culture des sens et en particulier du toucher en vue de la suppléance ; 3° éducation de l'imagination par les leçons de choses afin de meubler l'esprit; 4° éducation de la faculté d'orientation.