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CHAPITRE II

LA CULTURE PHYSIQUE : HYGIÈNE, GYMNASTIQUE, JEUX

J'ai longuement parlé ailleurs de la place que tiennent dans les écoles anglo-saxonnes pour les aveugles le canotage, le patinage, le foot-ball, la course et les exercices de tous genres, et des modèles qu'elles peuvent nous offrir à ce sujet. De ces exemples, il n'a été nullement profité dans les pays latins, et il ne l'a guère été non plus, exception faite de quelques écoles comme celle de Dûren, dansles pays germaniques. Ils se concilient mal peut-être avec notre tempérament national, certainement avec les programmes qui, dans les conditions actuelles, s'imposent aux élèves musiciens de nos meilleures écoles. Mais chez nous, même les aspects élém.entaires de la culture physique continuent d'être négligés le plus souvent et elle est loin de tenir la place qui lui revient dans l'éducation rationnelle de l'aveugle.

Les personnes qui n'ont pas l'expérience des

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conditions dans lesquelles notre œuvre éducatrice doit s'effectuer, s'imaginent bien difficilement quelle transformation la culture physique est souvent appelée à opérer chez les enfants qui sont confiés à nos écoles. Je conseille aux sceptiques d'assister une année à la rentrée des nouveaux dans quelque école spéciale.

Parmi les témoignages nombreux que je pourrais alléguer voici celui d'un aveugle instruit, Ansaldi, qui l'a consigné dans sa Psychologie d'un aveugle : « Comme preuve expérimentale de l'insuffisance de l'éducation naturelle chez les aveugles-nés, je citerai un cas que j'ai eu l'occasion de vérifier pendant mon séjour à l'Institut des aveugles de Gènes sui: un de mes condisciples. Salvatore Mereta, aveugle de naissance, fut reçu à l'institution à l'âge d'environ onze ans. Il était tout à fait privé de force musculaire, au point qu'il n'aurait pas soulevé avec les mains un poids d'un kilogramme pendant une minute. Il ne réussissait pas à saisir avec les doigts les objets, et, quand il les avait en main, il n'était pas capable de les retenir et cela non seulement faute de l'énergie physique nécessaire, mais plus encore par inertie de la volonté, comme il arrive quand on est envahi par le sommeil qu'on laisse tomber ce qu'on tient en main parce que, bien que la conscience soit encore éveillée, la volonté est comme paralysée. Il avait un maintien

mou et branlant, et pour se mouvoir il était contraint de se tenir les deux bras appuyés au mur, parce que faute d'exercice il ne pouvait pas se fier aux perceptions auditives qui restaient comme vides de signification, n'étant pas encore associées à celles du toucher. Il ne connaissait l'usage d'aucun objet, et pas même celui de sa cuillère et de sa fourchette, nous pourrions dire pas même celui des dents puisqu'il ne savait pas mâcher les aliments qu'il engloutissait tels qu'on les lui mettait dans la bouche. Toute la manifestation de sa vie extérieure consistait en un mouvement de rotation sur lui-même qu'il répétait presque constamment sitôt qu'on le laissait libre. Cette condition misérable était une conséquence naturelle de l'incurie absolue dans laquelle il avait été laissé par ses parents. »

Un autre aveugle, M, Vento, licencié èslettres, qui a été longtemps professeur à l'école des aveugles d'Angers, résumant son expérience, précise ainsi les caractères physiques des enfants au moment de leur entrée à l'école : « A l'extérieur, un balancement cadencé du tronc, des frétillements dans les membres, un tapotement des mains sur les objets, un tournoiement du corps sur lui-même, une démarche saccadée ; à l'intérieur une sorte de rêve persistant, une complaisance marquée pour les fantômes que leur cerveau enfante, une vie

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tout interne, une profonde horreur de l'action qui leur fait fuir les jeux et la société de leurs camarades. Les uns sont souffreteux, craintifs, incapables du moindre effort, redoutant le moindre mal ; les autres montrent une agitation morbide, une gaieté désordonnée et turbulente, un manque d'arrêt qui rend toute acquisition fort difficile. »

Dans le livre de M. Récopé, dont nous parlerons tout à l'heure, on lira au prix de quelles difficultés un professeur de gymnastique enseigne à marcher à une fillette de douze ans qui vient d'entrer à TÉcole Braille. Il note l'impossibilité où sont la plupart de ses élèves de diriger leurs mouvements, leur hésitation à exécuter de simples flexions des membres inférieurs, la peur qui les paralyse, faute de pouvoir prendre autour d'eux un point d'appui visuel. Sa première leçon est d'apprendre à ses enfants à se tenir debout.

Quand on a assisté à l'une de ces pitoyables entrées déclasse dont je parlais tout à l'heure, et qu'on a vu ces enfants de dix ans, qui souvent paraissaient avoir cinq ans de m.oins que leur âge, malingres, chétifs, les membres ankylosés, la cervelle à peu près vide, on mesure l'insuffisance d'une organisation scolaire qui a abandonné si longtemps ces enfants à euxmêmes et l'erreur de ceux qui ont regardé comme un devoir d'humanité, parce qu'ils

étaient infirmes, de laisser ces enfants plus longtemps que les autres à leurs familles.

Ce sont là des conséquences de la cécité, conséquences heureusement accidentelles, qui se produisent quand les réactions de l'ambiance sont défavorables. Mais en outre il faut souvent compter avec les maladies qui ont accompagné ou causé la cécité, et qui ont souvent laissé une empreinte profonde. Les tempéraments sont nerveux et débiles. Le lymphatisme est fréquent, et les végétations adénoïdes qui en sont un symptôme, surtout dans le cas — qui n'est pas rare — de kératite strumeuse. La santé est mauvaise parmi les enfants aveugles.

« J'ai connu bien des aveugles, disait l'un d'eux, qui en dépit de la cécité ont atteint un plein développement intellectuel et moral, mais c'est à peine si j'en sais trois ou quatre d'une grande force physique. »

« Il est certain, écrit le D' Campbell, que la vitalité des aveugles est au-dessous de la vitalité des clairvoyants. Tout système d'éducation qui ne tient pas compte de ce défaut et ne cherche pas à l'atténuer est incomplet. Après examen des succès, des échecs, et de la condition des aveuQfles en différents centres et dans différentes institutions, je conclus dès 1858 que

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tout système d'éducation des aveugles, même des tout jeunes enfants, qui ne comprendrait pas un cours complet et normal d'éducation physique ne réussirait pas . . , , le manque de force physique conduit à l'indolence, à la timidité, au découragement. »

Puisque cette insuffisance physique est un phénomène général, une hygiène rationnelle doit être au premier plan de nos préoccupations.

Avec l'aide d'un autre aveugle, le D' x\rmitage, qui a fait beaucoup pour l'amélioration de ses congénères en Angleterre, Campbell a organisé un contrôle physique de ses élèves en vue de porter remède à un défaut de si grand préjudice ; « L'appareil de développement de Sargent nous a permis d'établir un système plus méthodique d'éducation physique. La taille de l'élève, son poids, sa largeur de poitrine, le haut du bras, l'avant-bras, et les autres mesures anthropométriques sont enregistrées. Ces mesures sont comparées avec les mesures normales, et quand un élève tombe au-dessous de la normale on lui prescrit une série d'exercices journaliers sur l'appareil de développement. Ces constatations ont lieu périodiquement .

J'estime que dans toute école spéciale chaque élève devrait avoir son carnet médical. On inscrirait sur ce carnet les mensurations corpo-

relies prises à l'aide d'instruments appropriés, par exemple ceux que préconise Binet : la toise, la balance, le compas d'épaisseur — pour mesurer la largeur des épaules — le dynamomètre — pour mesurer la force musculaire de la main — et le spiromètre — pour mesurer le volume d'air expiré. Ces deux derniers appareils ont l'avantage de donner, en même temps qu'une mesure de la force physique, une mesure de la volonté du sujet. Le plus malaisé, je le sais, est d'obtenir que ces mensurations ne tournent pas à un rite inefficace, à la faveur duquel des papiers noircis s'entassent dans des cartons d'où ne sort jamais aucun bienfait pratique.

Dans l'application des prescriptions de l'hygiène qui sont ici dans l'ensemble les mêmes qu'à l'école des voyants, une difficulté particulière se présente avec laquelle il faudra compter. Parce qu'il est un retardé physique, l'enfant aveugle en général n'aime pas le mouvement. Je n'ai pas oublié l'ennui profond que nous causaient les promenades hebdomadaires à l'Institution Nationale, l'inquiétude avec laquelle nous interrogions le temps le matin du jeudi. Je me rappelle certains jeudis où l'on avait revêtu l'uniforme de sortie, où les rangs étaient déjà formés pour le départ dans le grand vestibule, quand la pluie libératrice, dont maîtres et élèves désespéraient, éclatait enfin tout

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à coup, et j'entends encore les manifestations qui l'accueillaient. Les promenades risquent beaucoup d'amener fort peu de distractions à des aveugles. Mais j'ai gardé aussi le souvenir d'autres journées bien différentes. A certaine fête qui tombait dans la belle saison, en juin, la tradition était d'aller déjeuner à la campagne. On prenait de bonne heure le bateau sur la Seine ; on allait jusqu'à Meudon ou Saint- Cloud ; on déjeunait sur l'herbe ou sur des tables en plein air ; l'après-midi on s'égarait par petits groupes dans les bois, grimpant aux arbres ou jouant à des jeux actifs. Ces jours-là étaient des jours de lumière dans la terne vie de la pension. Ils m'ont appris qu'il suffirait de maîtres intelligents et dévoués pour rendre acceptables, ou même attrayantes, ces corvées que l'hygiène impose à nos écoles.

A côté des prescriptions communes, quelques soins particuliers d'hygiène ne doivent pas être perdus de vue.

L'aveugle n'a pas de miroir, et il n'expérimente pas par la vue de ses camarades combien la malpropreté est repoussante. La raison l'en avertit, non les sens. Aussi risque-t-il d'y être beaucoup moins sensible que le voyant. On devra tenir avec une extrême rigueur à faire contracter à l'enfant des habitudes de scrupuleuse propreté.

Et puis les organes des sens d'où nous atten-

dôïis la suppléance demandent une attention diligente. Le point tout à fait capital ici, c'est la surveillance de l'ouïe. Chez l'aveugle, l'ouïe est, beaucoup plus souvent que chez l'enfant normal, menacée par des végétations adénoïdes et par d'autres troubles, et, dans l'enfance, cette menace passe fréquemment inaperçue. Or, sans parler de la surdité qui peut fort bien en résulter un jour si l'on n'intervient pas en temps utile, la moindre diminution de l'audition, à quelque époque qu'elle se produise, se traduira immanquablement par une diminution de l'adresse et de la faculté d'adaptation. La surdité d'une oreille, qui chez le vo3^ant est souvent inconsciente, est pour l'aveugle un dommage inappréciable. Des visites périodiques de médecins spécialistes devraient être rigoureusement prescrites dans toutes les écoles.

Pour la préservation des organes tactiles, on doit avoir soin de ne pas faire exécuter à l'enfant des ouvrages grossiers qui risqueraient de durcir la peau des mains et de la rendre moins sensible. On a parlé de procédés pour en affiner la sensibilité, mais Tusagede la pierre ponce qu'on préconise parfois à cet effet n'a pas donné de résultats *.

1. On a conseillé récemment en Angleterre, au moins pour les adultes, l'application de vaseline ou de corps gras. Ces applications pratiquées pendant la nuit avec persévérance auraient

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Il importe encore de faire contracter aux enfants l'habitude de se laver fréquemment les mains : un aveugle qui craint de se salir les doigts parce qu'il hésite à se les laver une fois de plus s'interdit de toucher et perd bien des occasions de s'instruire.

Une bonne température en hiver est de rigueur : les doigts sont paralysés par le froid qui est sans effet sur l'œil, ils ne touchent plus. Imposer à des enfants de lire des livres Braille dans une salle d'étude mal chauifée, c'est leur infliger un supplice sans aucun profit pour l'intelligence.

Quant aux leçons de gymnastique, il convient avant toui d'en bien préciser le but.

Les écoles anglo-saxonnes nous proposent de faire faire aux aveugles à peu près tous les exercices qui se pratiquent dans les écoles de clairvoyants. On aime à faire observer qu'en Amérique on voit peu de choses dans l'organisation du gymnase ou du terrain de jeu de l'école qui diffère de la même organisation chez les clairvoyants.

Gardons-nous pourtant des excès. Il y a là

donné des résultats appréciables à l'école de Saint-Dunstan pouf les aveugles de la guerre. N'oublions pas toutefois que l'essentiel n'est pas l'acuité du toucher mais le facteur psychologique,

un écueil pour les écoles : le désir conscient ou inconscient d'étonner le public. Notre objet n'est point de faire des petits prodiges. L'objet est de préparer l'aveugle à la vie de musicien, d'accordeur, de brossier qu'il doit mener.

Je voudrais qu'on vise moins à la force qu'à la souplesse. Il faut lui donner autant que possible l'aisance et le naturel dans les mouvements. Là est le signe d'un système moteur bien équilibré, docile, prêt à rendre les mille services qu'un aveugle attend de lui. Là aussi est le correctif de cette rigidité dans les attitudes et dans les gestes qui rend l'aspect extérieur de l'aveugle souvent si disgracieux et écarte de lui ceux dont il attend l'aide.

Ensuite une exacte maîtrise de la volonté sur les muscles est nécessaire. L'enfant doit prendre un sentiment exact de ses mouvements pour les contrôler et les diriger sûrement du dedans, sans l'aide de la vue. Il doit fixer en lui le souvenir de ces sensations et développer sa mémoire musculaire afin de reproduire avec exactitude ces mêmes mouvements. Apprendre à conserver une attitude prescrite, à garder une immobilité parfaite, à maintenir une contraction à un degré donné, c'est apprendre à bien connaître ses sensations musculaires et conquérir une parfaite autorité sur ses muscles.

Enfin, par l'assouplissement des (^membres, et l'exact gouvernement des muscles]on prépare

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le défrichement du cerveau qui est encore un but éloigné de la première gymnastique. « Celui qui est incapable de gouverner ses muscles est incapable d'attention » déclare Maudsley. « La précision mentale est connexe à la précision musculaire Sous l'influence de cette éducation des mouvements naissent des habitudes d'ordre, de régularité, de décision dont les effets survivent aux exercices \ » L'essentiel est que ces excitations qui stimulent l'encéphale arrachent l'aveugle à l'apathie et à la mollesse qui sont les corollaires à peu près inévitables de la torpeur physique.

Ainsi la gymnastique tend à ranimer l'activité vitale, tout en donnant à l'aveugle l'agilité qui sera pour lui la source de la plupart de ses connaissances, et en le préparant par un maintien moins disgracieux à la vie sociale.

Le but étant ainsi déterminé, il va sans dire que la gymnastique de mouvements, qui pour les voyants est partout en faveur aujourd'hui, est ici tout particulièrement recommandable parce qu'elle seule permet de faire travailler méthodiquement chacun des muscles atrophiés ou menacés. Il faut une extrême variété et une grande précision de mouvements pour faire exécuter tous les exercices utiles : exercices de maintien, exercices de marche en diverses

I. D" Philippe et Boncours, L' éducation des anormaux, p. 24. ^ 31 €

manières, exercices d'équilibre dans des postures différentes du torse, des membres, de la tête ; aussi pour développer la mémoire des images musculaires, le sentiment des attitudes et des mouvements : sentiment intérieur de la verticale, de l'horizontale, des parallèles ; sentiment des divers degrés de contraction et de décontraction des muscles, etc.

La rythmique, telle qu'on l'enseigne à l'Institut du rythme fondé à Genève par M. Jaques Dalcroze, semble être très propre à cette éducation du sentiment intérieur des mouvements, à cette exploration méthodique des sensations dynamiques individuelles, et à leur prise de possession-.

La gymnastique de mouvements comporte une culture rationnelle du corps qu'on n'obtient pas avec la gymnastique d'agrès. Celle-ci aussi pourtant, plus stimulante, doit faire partie du programme des écoles d'aveugles, et elle offre cet intérêt qu'elle suppose une représentation du milieu — et une adaptation à ce milieu — que le plus souvent ne comporte pas la gymnastique de mouvements.

En ce qui concerne les méthodes d'enseigiie-

1. Voir à ce sujet un article de M. Jaques Dalcroze dans le Valentin Haiiy, 1921, p. 9.

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ment, il ne semble pas — et ce n'est pas un mince sujet d'étonnement — qu'on en ait élaboré de bien originales. Interrogez des professeurs qui enseignent à des aveugles et à des voyants : ils répondent qu'ils s'y prennent de la même manière, ils n'ont point conscience d'user de procédés particuliers. M. Récopé, maître de gymnastique de l'École Braille depuis trentecinq ans, a été professeur simultanément au lycée Janson. Il a consigné les résultats de son expérience dans un guide où ses collègues trouveront quelques recettes de détail, et surtout la foi bienfaisante dans l'efficacité de son art pour les aveugles ; mais le pédagogue n'y fera qu'une maigre moisson. « En résumé, conclut M. Récopé, nous pensons qu'avec les quelques différences absolument inévitables, les méthodes adoptées par le ministère de l'Instruction publique peuvent et doivent servir de base à l'enseignement particulier des aveugles. C'est ainsi que la description des divers exercices avec ou sans appareils ne s'écartera pas sensiblement de celle des mêmes exercices exécutés par les voyants. » Il constate seulement l'utilité, en raison de l'état de santé de ses élèves, de donner un contrôle médical au cours de gymnastique, a Le médecin renseignerait le professeur de gymnastique sur l'état de santé défectueux de l'aveugle. Celui-ci déterminerait alors quel genre d'exer-

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cices il faudrait imposer aux malades, aux convalescents... »

J'observerai seulement deux particularités. La première, c'est qu'il faut au maître plus de patience qu'avec l'élève voyant ; plus d'attention à stimuler, plus d'habileté à prévenir les découragements. Dans la gymnastique de mouvements c'est en effet de la vue que procèdenthabituellement l'imitation des gestes par l'élève, leur contrôle aussi, par comparaison avec les camarades, d'où résulte l'auto-critique qui les redresse. Et puis, il faudrait que le maître fût un psychologue. L'ankylose du petit aveugle, en effet, a un fondement psychologique : c'est le peu d'intérêt qu'il éprouve à se mouvoir ; c'est aussi une peur instinctive. Développer en lui le goût du mouvement et de l'action, et lui inspirer confiance en soi, voilà en dernier analyse la fin, essentiellement psychologique, que doit se proposer le maître.

La seconde remarque, c'est qu'il y a lieu d'imaginer des moyens propres à rendre accessibles à une collectivité d'aveugles certains exercices qui se pratiquent sans difficulté dans les collectivités de voyants. Ainsi pour la marche rythmée en rang, les enfants étant placés les uns derrière les autres, chacun pose les mains sur les épaules de celui qui le précède, et la colonne, conduite par un voyant ou un demi-voyànt, s'avance avec une régu-

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larité parfaite. Ainsi encore, pour assurer aux aveugles le bénéfice musculaire des mouvements que comporte le cyclisme, on a imaginé des bicyclettes fixes, dont la roue tourne à vide, avec des résistances réglables qui seront pour les muscles l'équivalent des variations du terrain ; une sonnerie marque l'arrivée au but. Mais on préfère naturellement les trains de tricycles ou les bic3^clettes tandem, conduits par un voyant et actionnés par des aveugles qui ont pris place derrière lui. Pour la course sous toutes ses formes, on aménage des pistes en gazon, en bitume, en sable, et si le coureur s'écarte il en est immédiatement informé par les sensations tactiles du pied. Pour la course encore, à Owerbrook, on a tendu des fils de fer, attachés à des poteaux, sur une distance de 1 20 mètres. Le coureur prend en main une poignée de bois qui est reliée au fils de fer par une courte chaîne et un anneau, lequel glisse le long du fil. Une frange de filet qui frappe le visage annonce le but, qui pourrait être indiqué encore par un signal sonore. Il est aisé d'imaginer d'autres dispositifs de cette espèce.

Mais c'est dans Taetivité libre et complexe 4es jeux qu'il faut chercher l'achèvement de

cette culture physique et en quelque sorte son adaptation à la vie. Le D*^ "Wood Hutchinson disait que, chaque fois qu'on dépense une livre pour l'éducation des aveugles, dix shillings devraient être consacrés aux jeux.

Il fa ut bien reconnaître qu'encore aujourd'hui, dans la plupart de nos écoles, le jeu reste inconnu, ou plutôt il n'y a dans chaque écale qu'une infime minorité d'élèves qui jouent. Presque toujours les élèves passent leurs récréations à tourner par petits groupes autour de la cour. On cause, on rêve, on marche lentement, lourdement, en traînant les pieds sur le bitume qui, autour du jardin, trace une piste sans obstacles. Quand, sous un prétexte quelconque, le plus léger rhume, un semblant de mal au pied, on peut obtenir du maître l'autorisation de rester à l'intérieur, de rêvasser sur un livre ouvert, alors c'est une aubaine qui provoque l'envie générale.

C'est que le jeu, chez les tout petits, procède avant tout d'un excès d'activité physique et de l'imitation ; or l'aveugle n'est pas porté à l'activité physique, et l'imitation vient surtout de la vue. Aussi, naturellement, l'enfant aveugle joue peu. Tandis que le petit voyant invente ses jeux, il faut le plus souvent les lui suggérer à lui, les diriger, les rattacher aux bruits qu'il eatend et qui sont pour lui la traduction de Tactivité ambiante. Faute de quoi il arrive

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à l'école sans avoir l'habitude, ni par conséquent le goût du jeu.

Le fait est là, et quand on l'a expliqué — ce qui est facile — on ne Ta pas supprimé, et Ton n'est pas dispensé d'y remédier.

Seulement, j'ai observé que parfois le premier pas seul coûte, et tel enfant, qui paraissait récalcitrant, une fois qu'il a commencé à jouer est parfaitement capable de prendre goût aujeu et de s'y acharner. Les petits à l'Ecole Braille jouent très activement. Il faudrait qu'il fût de la charge des maîtres qui ont la mission de surveiller la récréation d'organiser des jeux et de les mettre entrain. Cela est d'autant plus indiqué que souvent l'aide d'un voyant est presque nécessaire pour la préparation du jeu. Je ne voudrais pas qu'on rendît le jeu obligatoire : ce serait lui ôter une partie de son efficacité. Au moins n'en faudrait-il venir là qu'après des tentati ves répétées qui sans doute rendraient la contrainte inutile. Témoin, parmi bien d'autres attestations semblables que je pourrais citer, la lettre que voici, qui montre que parfois on a joué, ardemment même, dans nos écoles.

« Puisqu'on parle beaucoup, depuis quelque temps, des jeux actifs à la portée des aveugles, vous seriez peut-être bien aise de savoir quels étaient ceux que nous avions à l'Institution de

Paris, alors que cette école était située rue Saint- Victor, en 1835, époque à laquelle j'y faisais mes études.

« Nous étions, je vous assure, très joueurs et très actifs et les récréations étaient fort animées.

« Nous avio-ns deux balançoires-bascules, c'est-à-dire des poutres basculant sur un support : on se plaçait à cheval aux extrémités et on avait devant soi un T en fer planté dans la poutre qui servait de point d'appui pour les mains ; puis une balançoire proprement dite ou escarpolette placée au milieu d'un quinconce d'arbres : on s'asseyait ou l'on se mettait debout sur la planche et les habiles, les hardis, ne craignaient pas de se lancer à toute volée iusque dans les feuilles des arbres.

«Un jeu de quilles faisait aussi notre joie ; oh ! il était bien primitit, mais tel quel il suffisait à notre bonheur ; ce jeu était installé dans une sorte d'allée longue et étroite, bornée par le mur de la cour de récréation et par une palissade. Nous avions trois grosses et grandes quilles qu'on posait par terre vers le bout de l'allée et les joueurs placés à l'autre extrémité lançaient la boule qui était, à la fin de sa course assez longue, arrêtée par un mur. Un demi-voyant se tenait près des quilles, derrière la palissade pour contrôler les coups ; faute

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d'un demi-voyant, un aveugle pouvait remplir cet office.

« Deux jeux également fort eii honneur étaient : i" le siège d'arbres : le camp assiégé était placé entre deux arbres, les défenseurs des extrémités tenaient fortement d'une main l'arbre et de l'autre le défenseur voisin, l'on formait ainsi une chaîne humaine, le camp assiégeant tâchait de rompre cette barrière, souvent on doublait ou triplait le rang des assiégés et des assiégeants ; 2° le jeu de la corde : il consistait en un gros câble de 3 ou 4 mètres de long terminé à chaque extrémité par une forte barre de bois, les lutteurs saisissaient cette barre et il s'agissait d'entraîner le camp adversaire de son côté. Souvent on commençait la lutte à une extrémité de la cour et peu à peu, après des alternatives de succès et de revers, elle se terminait à l'extrémité opposée, à la grande joie des vainqueurs \ »

Pour le choix des jeux je vois un triple critère qui doit guider le maître. Les jeux valent d'abord par le déploiement d'activité qu'ils impliquent et spécialement par la souplesse qu'ils donnent aux mouvements des membres. A ce point de vue, on attachera une valeur particulière à la danse. Depuis les rondes qui amusent les petits, jusqu'à la valse et aux quadrilles, elle

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