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CHAPITRE III

LA CULTURE DES SENS ET L'ÉDUCATION DE LA MAIN

La gymnastique qui nous importe plus que toute autre, c'est la gymnastique des organes tactiles, car c'est par eux principalement qu'entrent dans le cerveau de l'enfant les idées des objets qui l'entourent. De la souplesse et de la précision de leurs mouvements dépendra l'ameublement de l'esprit, et tout autant la qualité de cet ameublement que sa richesse.

Il y a longtemps que Rousseau a déclaré vouloir que son Emile fût capable d'agir dans' l'obscurité aussi adroitement que les aveugles. C'est lui qui a fait entrer dans le concept d'éducation la culture méthodique des sens, etdepuis, longue a été la lignée de ses disciples. La culture des sens constitue la base, et presque le tout de l'enseignement donné à l'école maternelle. Les maîtres d'aveugles ont pu puiser largement dans cette tradition. Il ne leur fallait guère qu'en assurer le bénéfice à leurs élèves

en prenant conscience seulement de l'utilité particulière que présente pour eux la culture des sens appelés à suppléer la vue, et en appliquant les méthodes usitées à des fins déterminées. Emile rationnellement éduqué, rattrape l'avance que le ieu des lois naturelles donnait à l'aveugle : à l'aveugle de tâcher de reprendre par une éducation rationnelle une avance nouvelle.

Quandje me reporte de quelques années dans le passé, à l'époque où ie suis entré à l'Institution Nationale, je demeure stupéfait de l'indifférence totale que j'ai rencontrée dans cet établissement, modèle à tant d'égards, pour une question primordiale comme celle de la culture des sens. Le grand remède, presque l'unique remède en usage pour guérir la maladresse à tous les degrés, c'était la pratique du filet. Tous les élèves, quelles que fussent leurs aptitudes, étaient tenus, durant leurs premières années d'études, de passer quelques heures par jour à l'atelier de filet. Chacun de nous devait s'efforcer de faire en un temps donné le plus de mailles possible.

Erreur singulière, très répandue encore dans nos écoles : à l'examiner nous comprendrons, et les caractères que doit présenter une méthode

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rationnelle, et Taisanceavec laquelle s'implantent en pédagogie des pratiques déplorables,

Au point de vue des représentations, le filet était un exercice nul, qui fournissait au plus à l'aveugle les images d'une navette, d'un moule, d'une maille. Mais même au point de vue de l'agilité de la main il était notoirement très médiocre.

Pour un grand nombre, pour les plus maladroits, donc ceux qui avaient le plus besoin qu'on s'occupe d'eux, il était beaucoup trop difficile. Ceux-là ne parvenaient qu'après plusieurs semaines, parfois plusieurs mois d'efforts, à faire des mailles à peu près régulières. Beaucoup ne donnaient jamais qu'un travail très défectueux. Qu'on observe les mouvements désordonnés d'un petit enfant, et l'on comprendra combien est inhabile un toucher inculte : un jour, à suivre les manœuvres savantes et les efforts persévérants d'un bébé de quelques mois qui cherchait sans y parvenir à attraper un objet placé près de lui, j'ai eu la révélation du travail prodigieux de coordination qu'implique une palpation méthodique ; j'ai admiré l'action de l'habitude qui nous fait réaliser chaque jour sans effort, et presque sans conscience, tant d'opérations compliquées, et j'ai cessé de m'étonner que beaucoup d'enfants aveugles, négligés dans leurs familles, eussent tant de peine à faire correctement la maille.

Pour eux il est nécessaire de commencer par des exercices notablement plus simples, puis de afraduer lentement les difficultés afin d'obtenir les résultats qu'une progression méthodique peut seule assurer. Abordé ainsi, le filet, si l'on tient absolument à en faire, ne présentera plus en général d'obstacles sérieux.

Pour ceux qui apportaient à l'école une main déjà souple et des doigts débrouillés, s'il n'était pas sans profit d'abord, il avait vite épuisé sa vertu éducative. En raison de l'uniformité des mouvements qu'il requiert, il n'exerce que trop peu de muscles à trop peu de gestes déterminés, et il devient vite tout à fait machinal. Or nous savons que ce qu'il nous faut d'abord c'est déterminer un afflux d'attention vers les organes tactiles.

A la vérité, je crois bien que le filet n'est guère à l'Institution Nationale qu'une survivance. Il y a eu un temps où faire du filet était un métier relativement lucratif, l'un des métiers d'aveugles. Il avait alors le rang d'enseignement professionnel, et comme il était le plus facile des enseignements professionnels, c'était l'atelier de filet qu'on fréquentait d'abord. Quand la concurrence des machines a enlevé ce débouché aux aveugles, par la force de la routine on a maintenu l'atelier en lui assignant une fonction nouvelle, et sans se demander s'il était propre à la remplir. Et comme l'Ins-

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titution Nationale servait de modèle à presque toutes nos écoles, qui pour la plupart se constituaient précisément en ce temps-là, en France presque universellement le filet s'est trouvé érigé à la dignité de souverain éducateur du toucher pour les aveugles.

A la veille de la guerre seulement, grâce à quelques professeurs, hommes d'initiative, qui violentèrent l'inertie des règlements, une réforme venait de s'essayer. Ces maîtres commencèrent à organiser dans leurs classes quelques-uns des exercices dont nous allons parler tout à Theure. Un petit fait, insignifiant en apparence, indique bien pourtant avec quelles hésitations on s'engage dans la voie nouvelle : le maître dont la mission doit être d'organiser la classe d'adresse continue à porter le titre de chef de Vateliei' de filet. On ne se décide pas à élever un enseignement, primordial pour l'aveugle, au rang qui lui revient.

Il faut avouer, au reste, que dans l'état actuel, la réforme ne peut que demeurer incomplète. Tant que l'Institution Nationale ne recevra les enfants qu'à dix ans, et qu'il faudra, en huit ou neuf années, muer de petits être du genre de ceux que l'e présentais tout à l'heure, en des artistes musiciens, capables de faire de bons professeurs de musique, il est clair que les maîtres seront tenus de brûler les étapes, même les premières étapes dont pourtant ils ne mécon-

naissent pas l'importance capitale. Les professeurs de musique n'ignorent pas que leur tâche serait bien facilitée si les élèves leur arrivaient plus adroits, ils n'ignorent pas surtout, combien ces élèves, à science égale, affronteraient avec plus de chances de succès les difficultés de la vie. Mais les programmes sont là, débordants pour chaque année, qui réclament toutes les heures de l'enfant.

Il y a les apprentis ouvriers, dira-t-on, qui disposent de plus de loisirs que les musiciens, et pour lesquels d'ailleurs une culture méthodique de l'adresse est peut-être plus nécessaire encore. Sans doute, mais ici apparaît le vice dont nous aurons à reparler plus loin, dans l'organisation de l'Institution Nationale ; école de musique avant tout, cette Institution n'a pas organisé comme il eût pu l'être un enseignement spécial pour une minorité d'ouvriers dont la place devrait être ailleurs. Et puis, la discrimination entre musicien et ouvrier ne se fait qu'à la longue. La vie a été jusqu'à présent tellement moins dure aux musiciens qu'on ne se décide qu'après un essai prolongé et durement concluant à écarter un élève des classes de musique. Et ce sont les premières années, donc les années où l'on essaye à peu près tout le monde à la musique, qui devraient être consacrées à la culture des sens.

Il n'était pas sans intérêt néanmoins de rap-

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peler l'erreur prolongée du filet, parce qu'elle se perpétue dans des écoles où, recevant parfois les enfants plus jeunes , on aurait pu, semble-t-il, organiser un enseignement rationnel ; ensuite, parce qu'à l'Institution Nationale elle-même, à défaut d'une réforme totale pleinement satisfaisante, on pourrait faire beaucoup plus qu'on ne fait. Enfin l'exemple de ce qu'il faut éviter nous prépare à mieux comprendre ce qu'il faut faire.

Nous avons défini le but en étudiant le mécanisme de la suppléance des sens : en déterminant un afflux d'attention sur l'activité sensorielle, amener les sensations dans une plus intense lumière de conscience.

Pour cela, il faut :

1° Isoler autant que possible les sensations que l'expérience nous présente habituellement dans des ensembles complexes. Dans la méthode de M""" Montes sori 5 pour enfants normaux, les tout petits sont invités souvent à fermer les yeux et à faire silence pendant les exercices des sons.

2° Proportionner soigneusement les exercices au développement de chaque enfant : trop facile, un exercice n'opère pas la concentration de l'attention ; trop difficile, il la décourage.

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3° Les varier souvent^ en les graduant, car la monotonie émousse et disperse l'attention.

Par ces moyens, et par la répétition des exercices, un premier résultat qu'on doit obtenir est de raffiner la perception différentielle des stimulants sensoriels, de rendre l'enfant attentif à des différences de plus en plus minimes entre des sensations de même nature ; c'est aussi de rendre les sensations, parce qu'elles sont mieux perçues, plus propres à servir de bases à des associations riches et solides. Or c'est là tout justement cultiver les sens.

Dans l'application, on trouvera pour les tout petits en particulier dans les livres destinés aux jardins d'enfants et aux écoles maternelles — livres inspirés par la méthode frebellienne, de 3^me Kergomard, de M"^ Brès, de M"^ Rampillon, de M.""^ Montessori, etc., etc. — une très ample moisson de jeux et d'exercices propres à développer les sensations tactiles, thermiques, banques, stéréognostiques, acoustiques, olfactives, sapides, etc. Beaucoup de ces exercices sont applicables aux aveugles. Sans doute, les renseignements que leur fourniront ces diverses sensations sont de valeur très inégale, mais si Ton juge utile de les cultiver toutes chez l'enfant voyant, à plus forte raison le doit-on chez l'enfant aveugle. Même l'odorat donne des indications parfois précieuses à l'aveugle sur les personnes qu'il rencontre (tabacs caractéris-

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tiques, parfums préférés), ou sur les lieux dont il approche (boulangeries, restaurants, fruiteries). Elles l'aideront à se conduire. Surtout tous ces exercices habituent l'attention à se fixer sur les données des sens, et à en épuiser les informations.

Parmi les catégories d'informations que donne le toucher sur le monde extérieur, aucune n'est à négliger. Les sensations thermiques, qu'on pourrait croire sans valeur pratique, et qui se développent fort peu par l'exercice, permettent parfois de distinguer, grâce à la variable conductibilité des substances, la matière (bois ou métal) dont est fait un objet. Elles aident à discerner les étoffes, une feuille fraîche d'une feuille sèche, etc.

Les sensations banques (ou de poids) diront à l'aveugle par exemple si son verre est vide ou contient du liquide, et quelle quantité ; si la bouchée de viande qu'il vient de couper et qu'il porte à sa bouche est de juste mesure.. Cependantles sensations delà surface cutanée ont une valeur d'information bien autrement grande car elles renseignent sur les positions spatiales, par conséquent sur les formes des objets. Le maître, bien qu'il ait assez peu d'enseignements pratiques à en tirer, fera bien de

s'informer de ce que la psychologie nous apprend du toucher. Il lui faut savoir, en particulier : 1° que les diverses parties de la surface cutanée sont très inégalement sensibles à ces impressions, de même d'ailleurs qu'aux impressions thermiques : tandis que les impressions thermiques sont perçues avec une particulière netteté sur le front et sur les joues — c'est pour ce motif que les repasseuses portent instinctivement le fer à la joue — les sensations dites du lieu de la peau, qui paraissent dues à des filets nerveux difïérents, sont surtout précises à l'extrémité de la langue, puis sur les phalangettes, puis sur la partie rouge des lèvres. Les deux branches du compas appelé esthésiomètre avec lequel on mesure cette sensibilité donnent deux sensations distinctes au bout de la langue quand elles sont distantes l'une de l'autre seulement de I millimètre ; il faut un écartement de 2 millimètres sur la phalangette^ de l'index, de 4 millimètres sur les lèvres ; alors que l'écartement devra dans certaines parties du dos dépasser 6o millimètres pour qu'il y ait perception des deux branches séparément.

2° Que lorsque la pression sur la peau est trop forte, la sensation est moins distincte :

I. Dans l'impression des caractères Braille on a pu descendre pour récartement des points jusqu'à i,8 millimètre. La lecture dans ces conditions est difficile, beaucoup de sujets cependant, sans pouvoir lire couramment, déchiffrent les caractères ainsi obtenus.

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K La sensation localisatrice du toucher, comme dit W. James, est plus fine si la pression est juste suffisante pour causer une sensation tactile distincte que si elle est plus forte )).

s"* Que, lorsque l'objet à palper se déplace lentement sur la peau, la sensation des positions spatiales gagne en précision : ainsi que l'observe W. James, sur telle partie du bras où deux pointes de compas à 25 millimètres l'une de l'autre sont perçues comme une seule, le mouvement d'une pointe unique se déplaçant de 2"""', 5 seulement sera perçu avec netteté.

Mais ce que la psychologie expérimentale a clairement établi surtout, c'est que, pour la localisation, aux sensations cutanées de la main passive il faut joindre les sensations de mouvements. Celles-ci sont particulièrement instructives, non seulement en raison des mouvements des muscles, mais encore parce que les mouvements des surfaces articulaires glissant les unes sur les autres sont perçues avec une extrême finesse : les expériences de Goldscheider ont montré que des mouvements d'un degré seulement parviennent avec netteté d la conscience. Il arrive que cette conscience des mouvements articulaires subsiste dans une jambe malade où la peau et les muscles sont devenus insensibles . Pour les'poids, on a mesuré que dans le toucher passif il faut accroître d'un tiers le poids placé sur la main pour qu'une

différence soit perçue ; lorsque la même main soulève activement le poids à percevoir, un accroissement de un dix-septième serait suffisant. Pour le doigt, et dans le cas de poids variant entre 200 et 2 000 grammes, les accroissements requis seraient, d'aprè's Merkol qui a expérimenté en faisant exercer des pressions sur un fléau de balance, de 1/13 du poids primitif dans le toucher passif, de 1/19 seulement dans le toucher actif.

De ces observations, et surtout des données de l'expérience quotidienne, résulte un véritable art de palper, qui sans doute s'acquiert parfois spontanément, mais qu'il faut aussi le plus souvent enseigner. L'exercice élémentaire consiste à distinguer des nuances de rugosité de plus en plus voisines les unes des autres, à reconnaître des papiers de différents grains, surtout des étoffes de plus en plus semblables. Puis viendront des exercices progressivement plus complexes. Il faut prendre la main de l'enfant pour l'habituer à promener les doigts légèrement sur les surfaces en les frôlant seulement, puisque la lourdeur de la main fait obstacle à la palpation ; la moiteur aussi, et on devra l'habituer à tenir sa main sèche. On l'accoutumera à ne point se contenter du toucher passif, mais à réagir automatiquement au contact de l'objet en faisant les mouvements par lesquels se complète et se précise la connaissance. On

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lui apprendra à coordonner ses mouvements «n vue d'explorer méthodiquement les surfaces, «et avec le minimum de mouvements indispensables. Il faut encore qu'il sache disposet" des moyens d'investigation qui sont à sa portée : •sa langue quelquefois pour les objets très fins, par exemple pour explorer la structure interne d'une fleur ; pour les creux où le doigt ne pénètre pas, son ongle, une épingle, un poinçon; pour les objets éloignés, un bâton qui prolonge parfois très utilement le bras. Car le toucher indirect est d'une application fréquente. Pardessus tout on devra, au moyen d'exercices répétés, vaincre la paresse à palper qui n'est pas rare chez les apathiques.

ÏV

L'importance exceptionnelle des sensations stéréognostiques, celles qui nous font connaître les formes des objets, commande que nous y donnions une attention particulière.

Les conditions du toucher sont en général très différentes de celles de la vue. Pour les leçons de choses, qui doivent familiariser l'enfant avec des objets complexes et de dimensions très variées, nous serons obligés de recourir à un matériel scolaire différent de celui des classes pour voyants. Au contraire, pour les premiers excercices sur les formes et

sur les grandeurs, on pourra bien souvent se contenter du nratériel destiné dans les classes de voyants à la perception par la vue. En y changeant seulement quelques mots ; en substituant notamment aux différences de coloration des différences de rugosité, ne pourraiton pas croire que la description que voici, empruntée à la méthode de M""' Montessori, a été écrite pour une école d'aveugle ?

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