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I. Paris, lou II de mars

Moun car Mèstre.

En seguido de la peticioun que i'avén mandado e qu'es estado inserido dlns VAiôli, M. Combes nous avié counvida pèr lou divèndre 6 de mars, à 8 h. 1/2 dôu matin.

La delegacioun qu'es anado au menistèri ère coumpausado de Messies Bonnaud, Laborde, Brun, Fourès, Maurras, Plantadis, Mazet e Amouretti.

Es noste secretàri generau, Carie Brun, qu'a fa li presentacipun e qu'a près la paraulo au noum de l'Escolo parisenco.

Lou Menistre nous a aculi em'uno benvoulènci majo. Nous digue que despièi long-tèms avié coumpres Tutileta dis estùdi loucau : dous an àde-rèng avié fa escriéure au « budget » dôu Counsèu generau de la Charento-Inferiouro un crôdi de 5oofr. pèr li magistre que s'ôucuparien d'aquélis estùdi. Aro qu'es au menistèri, pôu douna mai d'estencioun à sis idèio, e pèr nous prouva la venta de ço que disié, nous anounciè qu'uno circuiàri èro au destrë pèr recou manda à tôuti li magistre de Franco de cerca tout ço que pretoco soun pals, l'istàri, li dialèite, etc..

igfi PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE

A la suite de communications intéressantes qu'il ferait trop long de rapporter, les vœux suivants furent émis :

Pour ce qui concerne l'école, M. Jules Véran demanda :

r Que les instituteurs du Midi, qui, grâce à leur origine, savent très bien le provençal, en propagent le goût parmi les élèves avec lesquels ils sont toujours en contact, et s*en servent pour mieux leur apprendre le français ;

2° Que les professeurs des lycées donnent une place à la langue provençale ;

3* Qu'on augmente le nombre des chaires de langue d'oc dans les Facultés du Midi.

Joseph d'Arbaud, après avoir donné l'idée de créer pour le provençal des chaires libres, réclama que la langue d'oc soit inscrite sur les programmes des examens,* au titre de langue vivante, comme l'anglais, l'allemand, l'italien, l'arabe, pour l'obtention du certificat, du brevet, du baccalauréat.

Arnavielle fit observer que, tout en réservant les^roits de chaque dialecte, tous les félibres devraient adopter l'unité orthographique établie parle Trésor dôu Felibrige.

Le Frère Théophile, directeur des écoles de Beaucaire, se plaignant de la petite place accordée à la littérature provençale dans les manuels d'histoire littéraire destinés aux écoles, demanda qu'on mette entre les mains des élèves non seulement un précis d'Histoire littéraire, mais aussi un petit manuel d'Histoire particulière des provinces méridionales.

Enfin, Savinien, résumant les débats et rappelant en substance la communication faite au congrès des Sociétés savante^, insista sur la nécessité d'introduire dans toutes les écoles primaires du Midi des « classiques provençaux», appropriés aux besoins de chaque région.

Au R. P. Xavier de Fourvières, le sympathique « Paire blanc » qui a fait briller le verbe provençal dans les chaires de ^lus de deux cent cinquante villes ou villages,

APERÇU HISTORIQUE IQQ

appartenait le droit et l'honneur de diriger les débats sur la quesfton de la prédication^en langue d'oc. Il résuma sa pensée dans les vœux suivants :

« Vu que le provençal est la langue de notre peuple, qu'il e^ utile, pour ne pas dire nécessaire, que le peuple soit évangélisé dans sa langue, qu'avec cette langue on peut atteindre plus facilement son intelligence et son cœur ;

« Vu que c'est dans les Grands et Petits Séminaires que se forment les évangélisateurs de noire peuple ;

« Le Congrès a l'honneur de soumettre ce double vœu à S. G. Mgr l'Archevêque d'Avignon :

« r Qu'il soit fait une place au provençal dans ses deux Petits Séminaires, et qu'un prix annuel soit accordé à la meilleure traduction provençale d'un auteur grec ou latin ;

« 2** Qu'à l'exemple de ce qui se pratique au Grand Séminaire de Carcassonne, les abbés du Grand Séminaire d'Avignon soient tenus, le jour où ils prêcheront en français, de faire, à la suite, une glose en langue vulgaire et qu'ils aient toute liberté d'écrire en cette langue leurs dissertations philosophiques ou théologiques. »

En présence du délégué officiel de Monseigneur l'Archevêque, à qui son origine et son caractère méridional avaient concilié de grandes sympathies, on demanda aussi que désormais tous les évêques des pays d'oc fus- . sent d'origine méridionale *. •

Ces diverses motions furent, parait-il, très applaudies.

I. Cette motion, où Ton ne pouvait voir, par conséquent, aucune allusion personnelle désobligeante, tout en recheichant d'abord, il est vrai, l'intérêt de la race, n'est-elle pas favorable à ceux-là mêmes qu'elle vise ? N*est-il pas évident, en effet, qu'à intelligence et dévouement égal, celui qui est familiarisé de jeunesse avec les mœurs d'une race dont il a pu étudier sur place la mentalité, aura beaucoup moins de peine et bien plus de succès dans son administration que l'étranger qui, avant de gouverner, est obligé de s'instruire de la psychologie de ses sujets et de s'accommoder , à des tempéraments peut-être fort opposés au sien ?

Dans les récentes promotions faites par le Pape, désormais libre de son choix, on a pu remarquer fk préoccupation bien évidente de placer les nouveaux élus dans une région très voisine de leur pays d'origine.

PEDAGOGIE REGIONALISTE

Le clergé, était-il dit, lorsqu'il sait comprendre son rôle, qui est d'accompagner, d'aider, de secourir les ftommes, tous les hommes, quel que soit leur parti, depuis le berceau jusqu'à la tombe, pour leur apprendre à bien vivre et à bien mourir, est très sympathique et très utile à tbus.

Mais, pour être utile, il faut qu'il soit compris.

Or, quand le curé de village prêche à ses paroissiens un beau sermon français, est-il sûr d'être compris?

S'ils étaient sincères, ces braves gens répondraient que, si déjà dans la conversation ils ont quelque peine à saisir les nuances d'une langue qui ne leur est guère familière, lorsqu'on l'emploie en chaire avec le vocabulaire plus noble et plus recherché qu'on croit qu'elle réclame, ils y * demeurent alors totalement étrangers, de sorte que, nouveaux Jean-Baptiste, les prédicateurs modernes, malgré la foule d'auditeurs qui les entoure, prêchent dans le désert.

M. le docteur Chabraiîd transporte à peu près les mêmes arguments dans la question des assemblées de citoyens.

M. Uzès fait observer que l'emploi du dialecte populaire cadrerait parfaitement avec les aspirations démocratiques de notre époque *.

M. Gabriel Perrier, à l'expérience duquel on peut se fler, dit que l'orateur qui s'exprime en provençal devant un auditoire populaire, est amplement récompensé par le succès qu'obtient sa parole.

I. Il est à remarquer que Tart de parler en public est presque nul parmi le peuple. C'est peut-être parce qu'habituellement il se sert du provençal et que, lorsqu'il est obligé d'user du français, qui n'est pour lui qu'une langue acquise, il est gêné par l'instrument même dont il ne possède ni la connaissance raison née, ni l'habitude empirique, ni le génie instinctif.

Incapable de faire prévaloir ses idées par la parole, qui est la grande puissance du jour, il abandonne alors la direction de ses affaires à des gens qui sont le plus souvent étrangers au pays, ignorants de ses besoins, mais qui savent enlever les suffrages par le mirage étincelant d'une éloquence presque toujours aussi creuse que sonore.

L*invasion actuelle et croissante des situations parlementaires, par des gens qui n'ont souvent d'autre science sociol&gique que celle des artifices du langage, donne À cette question une véritable gravité.

Si. son but n'est pas d*éblouir pour mieux tromper, mais d'éclairer pour convaincre, il est sûr d'être compris et suivi.

M. Perrier a toujours remarqué que, môme après des orateur^ illustres qui soulevaient l'admiration, un murmure de sympathie et de satisfaction s'élevait de l'auditoire dès qu'il entendait ses premières paroles provençales.

Pour ce qui concerne les assemblées officielles, le Congrès ne prétend pas demander à celles dont les membres sont recrutés, en général, dans une classe très cultivée, de délibérer en provençal. Il observe seulement que dans les conseils municipaux il n'est pas rare de rencontrer d'excellents conseillers incapables de faire prévaloir des idées quelquefois fort justes, faute de savoir s'exprimer élégamment en français officiel. Au lieu de les obliger à parler un français ridicule, qui jette d'avance le discrédit sur leur motion, qu'on donne officiellement droit de cité à la langue de leur petite patrie, dont il s'agit précisément de traiter les intérêts particuliers.

Tout le débat concernant l'usage du provençal dans les tribunaux se résume dans les considérants et les vœux présentés par M. le baron Hipp. Guillibert, avocat à Aix :

1 1. — Étant donné :

i« Que les statuts et usages de la Comté de Provence en langue provençale et les arrêts du Parlement d*Aix, qui avait pouvoir législatif en bien des matières, sont toujours en vigueur pour tout ce qui ne se trouve pas contraire' au code et aux lois actuelles;

« 2'' Que journellement la Cour et les tribunaux, les notaires et les particuliers, dans Tapplication ^t Tinterprétation des droits de propriété, servitudes, usages de toute sorte, doivent se référer à ces lois et coutumes de notre ancienne nation provençale ; que,, par conséquent, la connaissance du droit provençal est nécessaire aux hommes de loi, avocats, juges et officiers ministériels, et doit avoir place, autant que le droit romain, dans les programmes de renseignement supérieur ; quil est naturel que ces leçons, touchant l'ancien droit national, soient données à TUniversité séculaire et toujours renommée de l'antique capitale de Provence ;

202 PEDAGOGIE REGIONALISTE

« Nous formons le vœu qu'une chaire de droit provençal soit instituée à la Faculté de Droit d'Aix en Provence.

« II. — Étant donné que la langue provençale est le parler usuel ae tous les pays de Provence ;

« Étant donné que les causes civiles et criminelles peuvent rarement s'instruire sans Taudition de témoignages en langue populaire ; qu*il est absolument nécessaire que le juge et les officiers de justice comprennent la langue des gens qu'ils mandent par devant eux ;

« Étant donné d'ailleurs qu'en langue provençale furent prononcés, écrits, conservés et imprimés les statuts de notre nation de Provence, qui ont toujours vigueur en plus d'une matière ; que souvent aussi sont écrits en provençal les registres de baptêmes, de mariages, de décès, les délit)érations consulaires et autres actes des archives communales, livres de raison des familles etc., qui plus d'une fois sont produits dans les procès ;

c Nous formons le vœu de conférer, dans les départements méridionaux, les offices de judicature de tout ordre aux sAls fonctionnaires connaissant la langue d'oc. »

Plusieurs orateurs font remarquer « que c'est le besoin impérieux et le droit strict des justiciables d'être jugés par des magistrats qui les comprennent*. »

1. Oeci nous rappelle une anecdote trop savoureuse pour que nous résistions à la tentation de la citer :

Le poète de Maillane était juré à Aix pour une session des Assises. Vient une affaire d'empoisonnement qui s'est passée en Camargue. Un des principaux témoins à décharge ne parle que le provençal. L'avocat, qui compte fortement sur sa déposition et qui craint qu'elle ne soit pas bien comprise de tous, croit nécessaire de demander au président l'autorisation de répéter ou de faire répéter en français les passages importants.

Le président, qui se pique de parisianisme, s'empresse de répondre que le provençal n'est pas autre chose que du mauvais français et que tout homme instruit comprend ce jargon.

Averti, sous table, par les coups d'éperon d'un confrère, il se fend d'un compliment à Mistral, mais n'en conclut que plus nettement : « Que le témoin s'exprime en provençal, nous le comprendrons tous 1 » Le témoin s'avance et, par le plus heureux des hasards, commence ainsi :

K Erian a jour fali, m'avança ve sus lou lindau pèr alesti la menèstro... >

L'avocat l'arrête soudain : « Monsieur le Président a bien compris > »

Stupeur générale I Tôle présidentielle 1

Mistral, qui, jusque-là, avait pris son air superbe d'empereur blessé, jubilait. Volontiers il eût embrassé le témoin, qui n'avait eu qu'à être vrai provençal pour donner une bonne leçon au jugre.

S'il s'était agi d'une phrase capitale, entraînant absolution ou condamnation d'un homme, on voit quel malheur ce serait d'avoir des juges n'entendant pas ce qui est soumis à leur jugement par des gens qui, pourtant, ont droit à être compris.

M. Perrier rappelle à cette occasion le fait de ce paysan qui, ne pouvant se faire entendre de son juge de paix, lui dit : « Pourquoi venez-vous chez nous, puisque vous ne comprenez pas notre langage * ? »

Condamné là-dessus pour outrage au tribunal, il se pourvut en cassation, et la Cour suprême cassa le jugement, estimant que ce n'était pas outrager un tribunal que de revendiquer les conditions nécessaires de toute bonne justice. L'objection connue : « Pourquoi n'apprenez-vous pas le français ? » n'a ici aucune raison d'être, car c'est à la justice à se mettre à la portée des justiciables, et non à ceux-ci à s'élever au niveau de la justice.

I. M. de Berlue a écrit à ce propos une page satirique que ceux qui la connaissent nous en voudraient de ne pas citer :

a Ceci s'est passé dans les Alpes, il y a quelques années. J'avais

reçu la visite d'un savant d'Amérique qui venait étudier de prés nos dialectes.

€ Un soir, nous allâmes dans une petite maison de villaçe où il étonna tout le monde par sa connaissance des plus petites minuties du provençal.

«< Par hasard, se trouva là le juge de paix de l'endroit, franchimand de la plus belle eau, fraîchement débarqué en Provence, et qui ne comprenait pas un mot de tout ce qui se disait autour de lui. Mais il était premier prix d'anglais d'un lycée. Il s'attrappa comme une sangsue À notre visiteur, heureux de faire montre de son savoir.

« La soirée fut des plus gaies, remplie de contes et de chansons. Le pauvre francihot brillait comme s'il eût été sourd et muet. De temps en temps le maître provençaliste avait, le bravé homme, pitié de lui et lui expliquait, en anglais, ce que ses justiciables disaient en provençal !

« Chacun souriait en cachette. A la fin, un saint Jean bouche d'or dit le mot cruel de la situation :

a Monsieur, fit-il à l'américain, c'est péché que vous ne soyez pas notre juge de paix. Il nous serait bien plus facile de nous entendre quand nous allons pour régler nos différends 1

€ Des fonctionnaires sachant assez d'anglais pour être juges À Londres, et pas un mot de provençal pour comprendre leurs justiciables 1

€ Nos pères avaient trouvé un moyen radical. La reine Jeanne avait pavé la Provence d'angevins et de napolitains. Les plaideurs parlaient une langue et le sénéchal répondait dans une autre. Furieux, les seigneurs provençaux, un Gantelmeen tôte, se réunirent à Aix, firent en quelque sorte le sièfee du palais comtal, et forcè^nt la Reine de jurer, sur l'Évangile, qu'dpe ne nommerait plus aux emplois du gouvernement que des hommes de Provence. Un jour qu'elle essaya de reprendre un gouverneur étranger, ils en appelèrent au juge, et devant la fermeté de leurs réclamations, la Reine s'inclina.

€ Et Provence fut rendue aux Provençaux ! »

204 PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE

Le Congrès demanda donc que le gouvernement consultât les autorités locales pour la nomination des juges, des juges de paix surtout, chez qui IMgnorance de la langue pourrait avoir autant d'inconvénients pour euxmêmes que pour leurs justiciables.

La Bretagne aux Bretons, réclamaient de leur côté les fidèles du pays d'Arvor, au congrès de l'Association bretonne qui se tint à Saint-Brieuc en juin de la même année 1896.

Rien d'instructif comme le rapprochement de ces deux manifestations simultanées des désirs intimes de Ja Provence et de la Bretagne*. •

Le superbe discours de l'avocat R. Paturel se termine à peu près par les mêmes vœux que nous avons signalés tout à l'heure :

« 1° Que Téducation bretonne de Tenfant soit respectée dans les salles d'asile ^et les écoles maternelles ;

« 2° que renseignement du français à Técole primaire se fasse, non plus par la proscription brutale de la langue bretonne, mais à Taide d'une méthode rationnelle qui conduise progressivement les enfants,

I. < Aux extrémités presque les plus reculées du pays, et à quelques jours d'intervalle, on a entendu deux assemblées faire les mêmes revendications, signaler des lacunes semblables, et formuler des vœux identiques.

« Comme il n*y a pas eu d*entente préalable et que chacune d'elles s'est uniquement inspirée des besoins de la région où elle se tenait, les conclusions de Tune trouvent dans les arguments de Tautre une force nouvelle et un appui inattendu ; elles revotent je ne sais quel caractère d'universalité qui s'impose à l'attention môme des pluô indifférents.

« Ce qui ressort clairement des rapports et des discussions, c'est un besoin unanime de décentralisation. On aspire à sortir de ces cadres artificiels où la Révolution nous a parqués, et où Tesprit national étouffe depuis plus décent ans. On demande de l'air et de l'espace. Ce sera l'honneur de la Provence et de la Bretagne, sinon d'avoir eu l'initiative de cette réaction nécessaire, du moins d'y contribuer avec le plus d'efficacité....

« En apparence, tout était contraste entre les deux assemblées, comme entre les deux villes et les deux pays où elles s'étaient rAnies. En réalité, les raisons fournies de part et d'autre sont à peu près les mômes : il est â croire qu'elles sont bonnes, puisqu'elles ont produit la môme conviction dans des milieux et dans des esprits différents. »

Compte rendu du Congrès, par R. de Larvor,

par des exercices raisonnes, de la connaissance du breton à celle du français, suivant la méthode préconisée par Tabbé Perrot en Bretagne et le Frère Savinien en Provence ;

« 3* que les classes élevées de la société reprennent l'usage du breton, dans toutes les circonstances de la vie de relation ;

« 4** qu*à Texemple de ce qui se passe en Irlande, on exige de tous les fonctionnaires du pays b'retonnant Tusagedela langue provinciale dans leurs rapports avec les administrés bretonnants.

«. s^" Que Tétude de la langue celtique soit officiellement admise dans les programmes scolaires. »

A la suite du congrès, TAssociation bretonne décida de prendre la direction du mouvement et de la confiera une commission spéciale qui prit le nom de Comité de préservation du breton*.

Sous l'impulsion de son ardente initiative, de nombreux ouvrages ont été publiés*.

Le 14 août 1896, le Congrès de la Ligue de l'enseignement primaire, tenu à Morlaix sous fe présidence

1. La série de ses rapports, brillamment inaugurée, dès 1897, par Al. le chanoine du Bois de la Villerabel, vicaire général de St-Brieuc, est un enseignement des plus profitables et un encouragement des plus solides.

Le titre seul des chapitres est éloquent : Livres destinés aux écoliers. — Livres destinés aux maîtres. — Livres de prix. — Petite bibliothèque bretonne de propagande. — Journaux bretons. — Musique bretonne, mélodies et chansons bretonnes. — Publications en breton ou sur le breton. — Cours de breton. — Concours pour les élèves de l'enseignement primaire et secondaire. — Publications en français sur la question bretonne et le mouvement breton. — Théâtre breton. — Plan d'action. — Travaux de préparation.— Cours public de langue bretonne. — Mouvement littéraire breton. — Moyens à employer pour la préservation du breton. — Enquêtes sur la technologie agricole et des plantes. — Vocabulaire comparé des dialectes, etc., etc.

2. Citons en particulier : Abrégé de la méthode de Landivisiau pour apprendre le français à Vaide du breton, Saint-Brieuc, Prud'homme, 1899 ; — Grammaire raisonnée de la langue bretonne, Saint-Brieuc, Prud'homme, par M. Ernault. professeur à la Faculté de Poitiers, un des plus savants représentants de la science celtique, qui prépare toute une série d'ouvrages pour l'enseignement du breton ; — Les mots latins dans les langues bri" tonniques, par J. Loth, doyen de la Faculté des Lettres de Rennes; — Dictionnaire de l'abbé Etienne, publié par M. Le Roux, professeur À Guéret ; — ; Une excursion à travers l'histoire de Bretagne, par M. du Cleuziou. Saint* Brieuc, Prud'homme.

ÛOà PÉDAGOGIE RÉGlONALtSTE

d'Anatole Le Braz, décidait la création de l'Union régionaliste bretonne, à allure plus populaire et plus extérieure *.

Le I" septembre 1900, elle tenait ses assises à Guingamp. Sous la direction de son président, M. le marquis de TEstourbeillon, elle a fait paraître, pour 1902-1903, un annuaire trèg documenté.

Tous les efforts réunis ont abouti au vote du Conseil général des Côtes-du-Nord qui, dans sa séance du 26 août 1904, sur l'initiative de M.Hervé de Saisy, réclamait que le français soit enseigné dans les écoles de Basse Bretagne par la méthode bilingue.

Le mouvement breton fut déterminé par l'exemple de l'Irlande. M. de» la Villerabel nous le déclare dans le remarquable discours qu'il prononça au congrès de Saint-Brieuc en 1896 et qui fut le point de départ de toute la croisade ".*

I. ff UUnion, était-il dit, ne présente aucun caractère politique ; au point» de vue religieux, elle a sagement su conserver la neutralité qu'exigent les • circonstances actuelles. Son seul but est de développer en Bretagne une * activité littéraire et intellectuelle propre, et de s'occuper activement, sans négliger les questions de fraternité interceltiques, de restaurer chez nous le culte de la langue bretonne. Dans la question, si populaire aujourd'hui, du « mouvement breton », l'Union régionaliste ne voit pas seulement la l^gue bretonne, elle s'intéresse encore à la musique populaire de chez nous, si riche à tous les points de vue, à l'art breton proprement dit, profondément distinct de tout autre, et enfin à la littérature bretonne en langue française.

L'Union régionaliste bretonne a prouvé la force de sa constitution eri allouant aux sciences et à l'archéologie celtiques une branche spéciale, sans pour cela vouloir empiéter sur le domaine presque exclusif de cette autre union qui s'appelle l'Association bretonne. Grâce au dévouement de M. de Kerviller, elle organise tous les ans des concours de poésie qui ont beaucoup de succès.

a. « Il y a quatorze siècles, disait-il, les îles d'outre-Manche nous envoyaient dfts apôtres parlant une langue que la moitié de la Bretagne a fidèlement conservée. Cette langue fut l'instrument dont se servit la Providence pour nous apporter la civilisation chrétienne ; elle conserva l'empreinte de la noble mission qu'elle avait reçue du ciel. Nos traditions les plus antiques, notre esprit provincial sont liés à ces mots qui sonnent parfois avec dureté ai nos oreilles, lorsqu'ils sortent des bouches rustiques.

Qu'ont fait les Celtes irlandais?

L'orateur lui-même nous renvoie à une étude très substantielle de M. Vallée, qui a visité en détail les écoles du Pays de Galles *.

maiè qui ont, au témoignag-e des celtisants, une rare énergie et une extraordinaire puissance d'expression....

« Comme au VI* siècle, écoutons les leçons qui nous viennent d'outremer. En nous rappelant les liens qui nous unissent, malgré nos destinées différentes, nous nous convaincrons que nous pouvons réaliser ce qu'ils ont entrepris eux-mêmes en Irlande, dans le Pays de Galles ou sur les sommets de TÉcosse, et nous répéterons les paroles que Lamartine prononça dans un banquet national des Gallois et des Bretons, à At>ergavenny, dans le Pays de Galles :

Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève, En souvenir vivant d'un antique départ.

Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive Dont chacun d'eux gardait la symbolique part : Frère l se disaient-ils. reconnais-tu la lame ? Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil > Et l'acier, qu'a fondu le môme jet de flamme. Fibre à fibre se rejoint-il ?

Nos langues, où le bruit de nos grèves domine, i

Ne vibrent-elles pas, rudes, du môme son, Ainsi que deux métaux nés dans la même mine Rendent l'accord à l'unisson ?

« En travaillant, comme eux, a la préservation et la ^propagation de la langue celtique, nous retrouverons cet accord à l'unisson qu'a chanté le poète.

« Dans ce mémoire, nous nous proposons d'exposer rapidement ce que les Celles Irlandais d'outre-mer ont fait pour leur idiome, et nous en dégagerons quelques indications pour l'Association bretonne qui entreprend cette année de susciter un vaste mouvement analogue à celui des Sociétés et Ligues gaéliques en Irlande. »

I. F. Vallée, La, langue bretonne et les écoies, St-Brieuc, René Prud'homme, 1895.

< En Irlande, la situation, au point de vue des écoles, était, il y a peu d'années, exactement ce qu'est la nôtre aujourd'hui. Témoin cette lettred'un instituteur :

« Les enfants irlandais sont naturellement très bien doués, mais la f méthode suivie actuellement, qui consiste à leur donner l'instrucdon c dans une langue qui n'est pas la leur, a pour résultat de les abrutir « (of making them stupid...) N'est-il pas souverainement déraisonn^le « d'attendre des jeunes irlandais des progrès sérieux dans la lecture et « autres matières du programme, quand ces matières sont enseignées « exclusivement en anglais? C'est là une méthode barbare... On sacrifie « ainsi les facultés de l'âme, sans parler des humiliations imméritées « auxquelles on condamne ces malheureux enfants. > (Lettre de M. Duggan

206 PÉDAGOGIE RÉGIONALiStE

Ces peuples pratiques ont compris qu'une langue artificielle, apprise péniblement à l'école, ne saurait être pour une race un instrument fécond de culture intellectuelle et que, seule, la langue maternelle, apportée en naissant, peut remplir ce^rôle capital; ils ont très bien vu que l'éducation doit être appropriée au milieu et répondre aux aptitudes populaires et nationales.

de Galway, insérée dans le rapport de 88-89 de la • Society for the préservation of the irish languag-e » (pages 13-14).

« Cette c méthode barbare » avait amené en Irlande, comme chez nous, le discrédit le plus complet de la langue populaire. Parler la langue populaire, nous dit un correspondant de la Ligue Gaélique, était considéré comme un signe de vulgarité et d'ignorance...

< Ceux qui la savaient avaient honte de la parler et môme d*avouer qu'ils la savaient. Aussi, les parents n'apprenant plus à leurs enfants la langue des ancêtres, la disparition du gaélique n'était plus qu'une question de temps. C'est dans ces circonstances que fut fondée la Société pour la préservation delà langue irlandaise, qui depuis a servi de modèle à un grand nombre de Ligues (Société littéraire nationale d'Iriande ; — Ligue Gaélique, fondée par les catholiques et un grand nombre de partisans du self-government ; — Society for the préservation... qui a de fortes attaches gouvernementales et a été constituée par les Orangistés), ayant toutes pour objet la préservation de l'irlandais comme langue parlée.

a Elles ont atteint cet objet surtout en s'occupant de propager renseignement de l'irlandais dans les écoles. « C'est de nos écoles, lisons-nous tt dans un des rapports annuels, que dépend avant tout le succès de notre « mouvement. »

c La « Société » a trouvé un auxiliaire inappréciable dans la science et le dévouement des Christians Brothers. Le R. F. Maxwel, supérieur général pour l'Irlande, a compris qu'il y avait là un moyen puissant de relèvement moral pour ces populations, travaillées, comme les nôtres, par l'alcoolisme et l'émigration. C'est surtout au zèle éclairé des Frères chrétiens que l'enseignement primaire irlandais doit d'avoir pris, en peu d'années, une très remarquable extension. Ces réformes, pénibles au début, reçoivent maintenant les encouragements officiels. Le principal meeting de la tt Société » fut, l'année dernière, présidé par le lord-maire de Dublin.

« Gladstone a, dans un c speech » célèbre, résumé d'une façon très élevée, bien qu'un peu anglaise peut-être, les raisons qui doivent rallier les esprits éclairés aux principes du maintien des langues celtiques. Voici, en substance, l'idée maîtresse de ce discours :

tt Le principe de respect du pas^é, le principe de ce qu'on peut appeler le patriotisme local, est très noble en lui-même. De plus, en restant fidèle a son génie propre, non seulement on s'honore par un acte de noblesse, d'iidépendance et de courage ; mais, si l'on sait cultiver les ressources de ce génie, on s'élève naturellement à une certaine supériorité intellectuelle, morale et artistique, qui amène son contre-coup dans le domaine économique. »

(Discours de Gladstone à l'Eistedsfod (congrès celtique) de Wresham, reproduit dans le Rapport annuel de la Society..., 86-89, PP- 27, 28, 29.

AÎ>EI^ÇU HlStORlQUE 1209

C*est ipourquoi, par permission, et, s'il le fallait, par ordre du gouvernement, l'enseignement est donné, en Irlande, en Ecosse, dans les Iles Hébrides, à Taîde de rîdiome gaélique, et, dans le pays de Galles, avec le secours du gallois*. *!

En Espagne, la Catalogne se trouve dans les mêmes conditions que l'Irlande, que la Bretagne, que la Provence.

Librement unie autrefois aii royaume de Castille, par alliance volontaire et non par droit de conquête, elle en est réduite aujourd'hui à défendre la vie de son idiome national contre la centralisation envahissante. Elle le fait non seulement par des œuvres de magnifique poésie, comme X Atlantide de Verdaguer, qui est un pur chefd'œuvre» mais encore par des journaux et des écrits de toute sorte.

I. Cet exemple du gouvernement anglais, aussi jaloux que quiconque de son autorité, mais préoccupé avant tout de ,1a prospérité intellectuelle et économique de ses peuples, doit donner à réfléchir.

Les résultats? Rien ne les exprime mieux peut-être que Tanecdote suivante, narrée par Mistral lui-mén^e. [AiôU, 7 mars 1891.)

< Paul Meyer, voyageant dans le pays d^ Galles, rencontre dans le wagon une dame et son fils.

tt La dam^ parle anglais; — le fils ne comprend pas, et ne connaît que le gallois. — Étdnnement. — Réponse de la dame : u Mon fils apprendra « l'anglais quand il saura à fond son idiome national, le gallois ; car c'est « nous, les Gallois, qui, les premiers, avons possédé les îles bretonnes, c bien avant les Saxons et les Normands ; au XIII' siècle, nous étions c encore indépendants. Ici, tous, du plus riche au plus pauvre, nous « sommes fiers de notre race, qui est la plus vieille d'Angleterre. Tous, « nous maintenons notre parler gallois, symbole de notre antique gloire « et sauvegarde de nos traditions. Nous avons nos poètes pour entretenir « la flamme, nos fêtes annuelles pour les couronner. Tant que les enfants « restent dans la famille, ils ne parlent que le gallois.... L'anglais, ils ont a bien le temps de l'apprendre aux écoles. »

c Bon exemple pour les grandes familles qui, en rendant leurs fils étrangers À la langue et aux coutumes, ont fini par les rendre étrangers à la Provence, indifférents au peuple qui ne les connaît plus, et, au jour des élections, nomme le premier étranger quf le trompe ; — pour les bourgeois qui, environnés des choses éternelles du pays, arrivent à ne plus savoir les nommer, ni en français, ni en provençal, et ne sont bons que pour servir de Ute de Teur aux ironies de Daudet ; — pour les artisans qui, croyant faire des messieurs et dames de leurs enfants..., n'en font que des dévoyés. » * »

2X0 PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE

Nous ne citerons qu'une phrase caractéristique d'une publication, dont le titre est par lui-même signiflcatif * :

« Il faut que tous les catalans revendiquent le droit naturel, reconnu à tous les peuples de la terre, de posséder, d'employer et de faire, valoir la langue qui leur est est propre. »

C'est le même programme que le comité d'action de la Ligue occitane, composé de MM. Charles Brun, Emile Escande, Henri Ner, Joannès Plantadis, Paul Redonnel, insinuait aux Conseils généraux de tout le Midi *.

I . La Revindicacio dtl llengiuUgt en la ensenyanse primaria, par Sébastien Farnés, Barcelone, imp. Pinigventos.

a. Circulaire aux Conseils généraux à. l'occasion de l'enquête sur l'enseignement :

« La commission parlementaire d'enquête sur l'enseignement a décidé

de faire parvenir A tous les Conseils généraux un questionnaire dont

nous détachons la phrase suivante : « Y aurait-il lieu de développer, de

« restreindre ou de modifier telle ou telle branche d'enseignement, afin de

« mieux répondre aux vœux et aux besoins de la région? »

M L'importance d'une pareille question ne saurait être niée k un moment où beaucoup de bons esprits croient à la nécessité d'une décentralisation

sage et efficace

« Le Comité d'action de la Ligue occitane, ligue d'action méridionale, a l'honneur d'appeler l'attention de MM. les conseillers généraux sur les points suivants de son progcamme qui lui paraissent fournir une réponse à la question:

c I* Enseignement de la géographie de la France et du mopde à. l'aide de la géographie locale et régionale ; i

« 2* Unité morale et patriotique d'un enseignement historique, où serait marqué dans chaque région la part prise par cette région à l'histoire nationale ;

« 3* Utilisation des dialectes locaux partout où ils sont d'un usage courant, pour l'enseignement de la langue française (enseignement primaire), et des langues latines et néo-latines (enseignement secondaire), et aussi pour les comparaisons philologiques ;

« 4* Part facultative à faire à la littérature du Midi de la France, au moyen âge et de nos jours.

« Le comité d'action rappelle que, pour l'enseignement primaire, de notables tentatives ont été déjà faites dans la voie qu'il indique ; que le Congrès des Sociétés savantes de 1896 a accueilli favorablement l'exposé d'une méthode d'enseignement du français à l'aide des dialectes locaux; que des circulaires ministérielles dnt recommandé l'adaptation régionale de l'enseignement agricole et géographique ; et que M. le Recteur de l'Académie de Toulouse a obéi à des préoccupations du même ordre en organisant l'enseignement historique dans son Académie. Elle rappelle aussi que plusieurs Universités, notamment celles de Montpellier, d'Aix et de Marseille, ont commencé à faire un« part, dans leurs programmes d'enseignement supérieur, à la littérature du Midi de la France. »

APERÇU HISTORIQUE 2ïl

Cest ce que réclamait avec beaucoup de modération la Requête adressée à Monsieur le Ministre de l'Instruction publique en faveur de la langue d'oc dans les écoles primaires du Midi, par le Consistoire félibréen, en date du 21 octobre 1901, dont nous citerons la traduction officielle :

Monsieur le Ministre,

Lorsque vous avez bien voulu introduire la langue d*oc dans le programme des examens de l'enseignement supérieur, vous avez contribué puissamment à la sauvegarde de notre patrimoine national.

«Les travaux des romanistes les plus éminents, aussi bien en France qu'à l'étranger, ont surabondamment démontré l'importance capitale de l'étude de la langue d'oc pour la connaissance approfondie des langues issues du latin. Cette étude est en honneur dans les Universités des deux mondes ; il n'était que justice d'en développer le goût parmi la jeunesse du pays de France. C'était plus que juste, c'était légitime et patriotique, car cette étude présente, pour nous Français, un intérêt tout particulier : elle fait partie intégrante de la connaissance de nos origines, de notre évolution nationale, de notre civilisation. A cet égard, nous ne pouvons être que les interprètes de tous les patriotes conscients de la terre de France, en vous présentant les félicitations et les remerciements qui vous sont dus pour avoir accompli cette œuvre noble et féconde. • 4

C'est une entreprise aussi noble et plus féconde encore que la première, que nous venons aujourd'hui proposer à vothe sollicitude avisée et bienveillante.

Dans une démocratie comme la nôtre, où l'éducation, la moralisation, le bi^n-ètre du peuple, sont l'un des soucis les plus constants des pouvoirs publics, il est un fait qui doit retenir l'attention et la pensée : sur les 40 millions de français qui vont aux écoles primaires, il en est bien 10 à i5 millions qui y apportent du logis, avec leur parler famiifal de langue d'oc, des notions rationnelles, des impressions vives, délicates et fortes, des intuitions ethniques, des façons de concevoir et d'exprimer qui s'adaptent exclusivement à ce parler. Ils apportent, avec ce parler, tout ce qui constitue pour eux les fondements de la oatrie, l'us et l'amour du foyer et du village, le respect des choses «sacrées delà famille, une faculté spéciale pour l'entendement de l'art de la terre et de la mer.

Ce langage est l'expression séculaire et légitime du Midi, c'est un parler de France, l'un des joyaux de la patrie ; c'est enfin la voix du peuple souverain. A cet égard, il mérite, à tout le moins, le respect et rétude.

2f2 péDAGPGIE RÉGIONALISTE

Jusqu'ici, dans les écoles primaires, on Ta. généralement mécpnnt et méprisé. Force maîtres d'école en interdisent encore aujourd'hui Tusage à leurs écoliers. Dans de telles conditions, que peuvent bien . devenir les enfants qui prennent à la lettre l'interdiction du maître ? En apprenant à l'école le mépris de leur idiome naturel, ils apprennent en même temps à mépriser leurs parents et leurs concitoyens qui le parlent, à mépriser leur village où il est parlé et les métiers qui sont professés dans leur village ; ils apprennent, en un mot, à mépriser tout ce qui constitue leurs caractères ethniques, et véritablement ils se dénationalisent et se détachent du sol. C'est ainsi que germent les sentiments médiocres, bas et haïssables qui font les déclassés, ainsi que se désorganisent les familles et les communautés ; et nous en voyons aujourd'hui les conséquences dans l'abandon des campagnes qui est un des fléaux sociaux de notre temps.

Aux époques d'obscurité, un tel mépris pouvait être expliqué p|r l'ignorance et la vanité. Aujourd'hui, les savants les plus autorisés ont fait la lumière sur la question; aujourd'hui, personn» n'ignore plus que nos parlers nationaux sont c les archives de la langue » et les monuments les plus vénérables de notre histoire nationale ; aujourd'hui enfin, une littérature dialectale des plus multiples, savante et inspirée, a mis en relief, en pleine lumière, l'illustre richesse de ces parlers : les méconnaître, ou les mépriser ne serait plus seulemeiK vain, mais encore sacrilège et criminel ; ce serait renier les principes de justice et de liberté qui sont l'essence même de la République.

Aussi bien, l'étude des parlers de langue d'oc à l'école primaire présente un autre intérêt fondamental : l'enfant qui porte à l'école l'usage 4e son parler du berceau, apporte avec lui le plus admirable des outils qui soit pour l'étude comparée, rationnelle et pléniè^e de là langue française, tant pour la grammaire que pour les locutions usuelles et pour le vocabulaire. Le fait n'est plus contestable : un nombre toujours croissant de maîtres d'école, d'inspecteurs d'académie, de pédagogues distingués ont prouvé par l'expérience que la connaissance rapide et intelligente du français pouvait et devait s'obtenir par Tétude comparée avec le parler local. L'enfant du peuple d'à pas loisit de rester longtemps à l'école. Il ne pourra pas, comme 1c fils privilégié du riche, saisir le mécanisme et le gérrie de la langue en étudiant le latin et le grec ; mais, en revanche, la nature lui a fait don d'uit langage de comparaison infiniment précieux, qui est, au ' dire d'uij maître de l'Université, le véritable « latin du pauvre ». Vous le savez inieux que personne, Monsieur le Ministre, vous qui avee jugé qu'il était aussi un a sur-latin » du riche, en en proposant l'étude » pour l'enseignement supérieur. Vous ne voudrez pas priver plus longtemps d^ ses bienfaits les fils du peuple qui en tiennent l'usage familier et la connaissance naturelle de leurs mères.

bui, l'expérience est faite : elle a donné partout les résultats les *

APERiJU HISTORIQUE . , 2l3

plus positifs et justifié les*espérances les plus légitimes, aussi bien en

France qu'à Tétrangrer, où Tétude de la langue officielle se fait couramment par le secours des parlers de province.

kn restituant aux parlers de langue d'oc la place et le respect qui leitr sont dus dans les écoles primaires du Midi, vous donnerez à reniant du peuple la faculté de bien apprendre le français. Vous lui donnerez aussi «le respect du foyer, Tamour de la cité et de la petite patrie qui engendre Tamour de la grande; vous rendrez au jeune homme la fierté de la famille, de la race et des traditions locales ; vous rattacherez par les liens les plus fleuris et les plus puissants au sol natal qui garde la cendre des aïeux. Vous mettrez une digue à la dépopulation des campagnes ; vous diminuerez le nombre toujours crDissant des déclassés qui vont se perdre dans les villes et y grossir l'armée des mécontents et des meurt-de-faim. Vous ferez enfîn l'œuvre la plus patKotique et peut-être la plus illustre de notre «époque ; et les générations qui montent béniront votre mémoire.

C'est en considération de quoi, nous soussignés, représentant le Consistoire de la Société du Félibrige, autorisée par les pouvoirs public^ le 4 mai 1877, venons vous demander :

1*" Qu'il soit fait défense à tout instituteur public dHnterdire à ses écoliers, à tout le moins en dehors des heures de classe, l'usage du parler de langue d'oc ; défense de punir, comme il arriva encore, les enfants qui emploient entre eux ce langage ; défense enfin d'inciter ces enfants au mépris de leurs parents en • s'exprimant à haute voix devant eux, d'une manière méprisante, au sujet de ce parler de langue d'oc naturel à leur famille, de père en fils, séculairement ;

30 Que l'étude comparée du français au moyen des parlers de langue d^oc, ioit instituée facultativement dans les écoles du Midi;

3* Que cette étude soit comprise dans les examens du brevet et du cer^ftcat d'études.

Confiants en votre jugement bien informé, en votre patriotique sollicitude, nous vous prions, Monsieur le Ministre, d'accueillir favorablement notre requête et d'agréer nos hommages respectueux.

Pour le Consistoire du Félibrige ;

Frédéric Mistral, capoulié honoraire ; Pierre Devoluy, capoulié ; Marius Girard, assesseur de Provence ; Albert ArnaviELLE, assesseur de Languedoc ; Caries de Carbonnières, assesseur d'Aquitaine ; I^ouis Astruc, syndic de la Maintenance de Provence ; Hippolyte Messine, syndic de la Maintenarvce de Languedoc ; Charles Ratier, syndic de la Maintenance d'Aquitaine ; Paul Mariéton et Gaston Jourdanne, chanceliers ; Jean Monné, vice-chancelier.

214 PÉDAGOGIE RÉGIOVALISTE

Les plus sérieux efforts ont été tentés et les plus brillants succès obtenus, dans la Gascogne et le Béarn, par la vaillante Escolo ùastou-Fébus ,

Un jour que Savinien, présenté à M. Bayet par le député Tournier, exposait au Directeur de l'enseignement primaire sa méthode pédagogique, celui-ci, après Tavôir écouté avec le plus vif intérêt, Jui dit : « Je ne vois pas pourquoi un inspecteur ne ferait pas essayer ce système, au moins dans le ressort d'une Académie du Midi. » Cette parole fut rapportée à l'un des plus éminents et des plus actifs partisans de l'idée méridionaliste, M. Adrien Planté, à qui sa valeur personnelle et ses relations de famille, unies à- sa qualité de député et maire d'Orthez, donnaient déjà une puissante autorité dans les provinces du Sud- Ouest.

Sous son inspiration, la naissante école se mit en campagne pour faire tenter chez elle l'expérience.

Elle gagna d'abord à sa cause l'inspecteur d'Académie des Basses-Pyrénées, M. Fauré, qui autorisa un de ses inspecteurs primaires, M. Bancal, à poser aux conférences pédagogiques de sa circonscription la question « de l'opportunité et de la possibilité de faire au béarnais une place dans l'enseignement primaire. »

Le rapporteur général, M. Lhept, rédigea une réponse magistrale*, qui, soumise au Conseil départemental de l'instruction publique, obtint cette réponse :

« Le Conseil départemental émet le vœu que Tart. i5 du règ-lement scolaire des Basses-Pyrénées soit ainsi modifié :

c( Le français sera seul en usage dans les écoles ; toutefois, il pourra être fait des exercices de traduction du béarnais et du basque en français, dans les limites du nécessaire, et uniquement en vue de faciliter aux enfants Tétude de la langue nationale. »

Le lo juillet 1902, sur la proposition de M. Mondiet, inspecteur d'Académie, le Conseil départemental des

I. On peut lire cette réponse dans le numéro du i" de Heure igoa des Reclams de Biam e Gascougne.

Landes modifiait aussi Tarticle 17 de son règlement, en permettant Tusage du parler local « comme moyen de mieux apprendre le français » .

C'était une double victoire qui en présageait bien d'autres, car la prudente école ne s'était point mise en guerre sans avoir disposé son plan et préparé ses munitions.

Voici ce que nous lisons, en effet, dans un des numéros de sa Revue, les Reclams de Biarn, i*' Yulh 1902 :

« Nous voudrions attirer Tattention sur Tensembie des œuvres qui s'imposent à TEcole, si elle veut que son action soit durable et féconde.

« Certes, les résultats obtenus sont magnifiques et nous avons le droîl d'en être fiers ; mais c'est un point de départ, rien autre.

« Un jour prochain, sous la poussée de l'opinion dirigée par les Félibres, avec le patriotique concours des membres de l'enseignement, le Ministre de l'Instruction publique peut décréter qu^en pays béarnais et gascon soit tentée l'expérience de l'enseignement du français par l'idiome populaire. '

« Quel rôle va s'imposer ÏEscok) dans cette partie suprême où se jouera la fortune de la langue du Midi tout entier ?

« Va-t-elle se contenter d'encourager de ses sympathies les instituteurs et leurs chefs ? Ce serait une faute grave.

« Il ne faut pas oublier que les programmes primaires sont vastes ; que les maîtres sont surmenés ; que Teffort nouveau sera de longue haleine ; qu'il paraîtra à quelques-uns avoir pour objet une innovation destinée, comme tant d'autres, à mourir avant d'être éclose ; que les défaillances, s'il s*en produit, seront autant de boules noires qui, au jour de l'arbitrage, tomberont dans l'urne, pour témoigner contre la langue chère. • ^

« VEscolo doit donc se préparer, et il n'est pas trop tôt, à une campagne vigoureuse :

ff Obtenir le concours réel, effectif, du Consistoire félibréen et de toutes les Escolo du Midi, intéressés autant que nous au succès de l'expérience ;

« Doter en quantité suffisante toutes les écoles du livre de Versions de Sylvain Lacoste ;

• Ecrire, éditer un dictionnaire praXique, béarnais-français, de peu d'étendue, mais suffisant cependant pour permettre à l'élève de se passer de la tutelle continuelle du maître ; le répandre dans les limites nécessaires ;

■ Organiser, dans les grands centres, une série de conférences, où des maîtres de la parole réchaufferont de l'enthousiasme félibréen l'Ame des instituteurs ;

« Exciter l'émulation des instituteurs et des élèves par les concours.

2i6 pédaçqgie;' R^piOnAJ-ISTE

avec récompenses en matériel scolaire, eo livres de lecture, en livrets de caisse d'épargne, etc....

« Au second plan de nos préoccupations, nous plaçons une Histoire populaire du Béarn et de la Gascogne, dont plusieurs exemplaires seraient déposés dans toutes les bibliothèques publiques de la Main< tenance d'Aquitaine...

« Le théâtre est un excellent moyen de propagande....

n Que les auteurs nous fassent des pièces faciles à représenter, bien populaires, dans lesquelles par conséquent le rire gaulois retentira en notes sonores du premier au dernier acte.

a Serait-il possible, à peu de frais, de donner un commencement d'exécution à ^l'idée d'un Musée aquitain, développée ici même par M. L^tourrette ? Nous le croyons fermement, et, un de ces jours, nous dirons comment.

fl Nous avons gardé pour la fin, ainsi fait-on des choses qui intéi^ssept au plus haut degré, le rôle du clergé. Longtemps, très longtemps, le prêtre resta (Idéle à la langue du berceau. Qu'il revienne aux anciennes traditions, elles furent glorieuses. Que l'humble église de village, que les cathédrales romanes ou gothiques entendent de nouveau les pré(2tca /ion^véritablement^éarnaises. Que les canUques populaires raniment encore de leur esprit, de leur verve, de leur enthousiasme saint les exercices du culte. Que du berceau à la tombe, dans toutes les manifestations religieuses, nous soyons réjouis, fortifiés, consolés dans la langue de nos mères, parla ta dous, tout bielh, tout nau ! On le désire vivement dans les sphères directrices.

«... L'école, l'église à encourager, le théâtre à pourvoir et à populariser, deux livres à éditer et à répandre, un musée en perspective : le programme est vaste et digne des généreux efforts de l'École. >

Sous Inintelligente direction. de M. Gazin, successeur de M. Fauré^à l'Inspection académique de Pau, la question fut reprise avec la même sympathie et les mêmes intentions favorables.

Consultés par TÉcole, les savants officiels vont même jusqu'à dépasser ses propres revendications, témoin la lettre de M. Paul Passy, directeur de TÉcole des Hautes- Études * :

« Mon cher confrère, * « C'est avec une vive satisfaction que j'ai lu votre bonne lettre m'annonçant que M. l'inspecteur d'Académie Gazin était décidé à autoriser

i. Lettre de M. P. Passy à M. P.-D. Lafore, secrétaire de la sectioa béar->. naise de VEscolo Gastou-Fèbus (citée par les Reclams de Biam, du i" novembre I903).

APERÇU HISTORIQUE Sjy

remploi rationnel du béarnais (et, je pense aussi, du basque) dans4e8 écoles primaires.

« Je suis arrivé à me former là-dessus une opinion catégorique. Je

^ suis convaincu, et j'ai déjà eu occasion de le dire bien haut, qu*on

fait absolument fausse route en poursuivant, au nom du progrés, la destruction des patois ; je regarde cette œuvre comme si funeste, qu'elle contrebalance presque, à mes yeux, les immenses avantages qui découlent de la diffusion de l'instruction primaire. Je ne me place pas, en ce moment, au point de vue artistique ou poétique (qui pourtant ne doit pas être négligé). C'est pour des raisons d'ordre intellectuel, moral et social, que je tiens à la conservation et au développement littéraire des patois, qui sont l'une des forces les plus puissantes pour donner aux peuples des campagnes un point d'attache au foyer

, natal, et qui devraient être aussi, ce qu'ils ne sont pas du tout, le

premier instrument pour faire pénétrer l'instruction au fond des campagnes les plus reculées.

c Ce n'est pas là, je le sais, l'avis de la très grande majorité de nos éducateurs ; il faut savoir à M. l'inspecteur Gazin un gré tout particulier d'avoir su s'affranchir de l'influence de la pédagogie traditionnelle, qui est sur ce point très catégorique et très fausse Ce

qu'il faut réclamer, c'est l'emploi du parler local pour l'enseignement de tout ce qui est local : leçons usuelles, topographie, histoire provin-

• ciale, en réservant le français pour tout ce qui a un caractère général Je n'hésiterais pas, pour mon compte, à donner en patois le

premier enseignement de la lecture Dans les dernières classes, on

devrait faire quelques comparaisons méthodiques entre le patois et le français ; pour des enfants de lo à 1 2 ans, cette étude pourrait être d'un intérêt passionnant »

L'autorité officielle ne connut jamais si beaux élans.

Mais, pour arriver plus lentes, plus réservées, les autorisations qu'elle donne progressivement n'en sont {«utêtre que plus sérieuses et plus solides.

Nous l'avons vue encourager les essais timides que des instituteurs isolés tentaient dans leurs classe* Nous avons entendu le Directeur de l'Enseignement primaire souhaiter qu'une expérience soit faite dans toute une circonscription.

En i8g6, l'Université appelait Savinien devant un de ses aréopages.

A l'Exposition de 1900, le jury de l'Enseignement reconnaissait la supériorité de la méthode au point de vue pédagogique.

PEDAGOGIE REGIONALISTE

En 1902, la question était portée à la tribune française et recevait du ministre, M. G. Leygues, et du rapporteur, M. Maurice Faure, une réponse.... politique, mais, en somme, favorable.

Le débat vaut la peine d'être rapporté : nous le trouvons au Journal ojficiel, séance du 10 février 1902.

« Ai. Lemire. — ... Ma seconde question est relative aux méthodes d*enseigfnement. L'honorable M. Maurice Faure a parfaitement fait ressortir, à propos de l'enseignement supérieur, et je crois que son idée s'applique aussi à l'enseignement secondaire, çue l'enseignement doit tenir compte des ambiances locales.

• Il y a certaines choses universelles qu'il faut apprendre partout ; mais M. le rapporteur fait remarquer avec justesse « qu'il y a, de la part des Universités, une tendance nettement accusée, non seulement à adapter leur enseignement aux besoins scientifiques et industriels régionaux, mais encore à mettre en relief, sous des aspects très ignorés, tout le passé de notre pays, toutes les originalités de nos départements, tout le rare trésor de nos vieux dialectes, en étudiant, dans les documents dont nos archives locales abondent, l'histoire trop longtemps négligée de nos diverses provinces et leur rôle particulier dans la formation de notre nationalité. Faire connaître et apprécier les hommes dignes de mémoire qui ont contribué, môme obscurément, à préparer la France moderne en apportant à l'œuvre de l'unité nationale leur génie propre et ces qualités natives diverses auxquelles notre pays doit tant de variété et de charme, n'est-ce pas le meilleur et le plus sûr moyen de faire aimer la patrie elle-même ?

« C'est dans les archives de nos communes, on ne saurait trop le répéter, que se trouve l'histoire de France vraie, celU qui se fonde sur les faits eux-mêmes et non sur les généralisations systématitiques.

tt C'est là que les érudits professeurs *de nos Universités vont, remontant aux sources, rechercher et découvrir de précieuses indications, des certitudes du plus haut intérêt pour l'histoire générale. Historiens et philologues accomplissent ensemble une oeuvre éminemment utile ; ils éclairent d'une vive lueur, dans toutes leurs manifestations, l'action et le caractère de nos provinces ; 116 fondent, non sur le sable mouvant des abstractions, mais sur le roc de granit des réalités, l'attachement au sol natal, et contribuent puissamment

ainsi à fortifier dans tous les cœurs l'amour de la patrie »

« J'ai tenu à citer dans toute son étendue cette belle page, c Ajouterai-)e, Messieurs, que, suivant moi, ce que dit là M. Maurice Faure s'applique à tous les ordres d'enseignement...

« Je sais qu'en m*adressant à M. le rapporteur, je parle à un ami des félibres. Ce qu'il demande pour sa province, pour toutes ses chères provinces du Midi, je le demanderai pour les autres et au même titre. Je demanderai que l'instituteur venant en Bretagne ou en Flandre ne se présente pas comme un adversaire de l'idiome local, mais comme un homme de tact et de sagesse qui sait le respecter et l'utiliser. Il mènera doucement l'enfant du connu â l'inconnu, et sans dénigrer les mots qu'il a recueillis dans la rue ou au foyer, il lui fera comprendre et parler les vocables sacrés de la patrie française .

« Cjet enfant, de la sorte, parlera deux, langues. On nous a répété à satiété qu'il était utile de savoir des langues étrangères, que les Français n'entrent pas assez dans cette voie. Or, messieurs, nous trouvons dans chacune de nos provinces frontières de quoi nous familiariser avec les divers idiomes des pays voisins. On passe à l'espagnol par une transition insensible lorsqu'on utilise les mots qui flottent de ce côté des Pyrénées. On va sans difficulté du provençal à l'italien, lorsqu'on connaît les ressources de la langue d'oc. En Flandre, il y a également un vieil idiome local qu'on peut utUiser : celui qui parle bien le flamand arrive.en quelques semaines, à comprendre l'allemand.

• M. le Ministre, — M. Lemire me demande, en second lieu,

d'encourager les idiomes locaux.

« M. Lemire. — J'ai parlé de leur utilisation.

« M. le Ministre, — Je suis de ceux qui pensent qu'il faut respecter les idiomes locaux. Il vit en eux quelque chose de nos vieilles provinces qu'il faut conserver. J'aime beaucoup l'idiome de ma région, je le parle et je lui trouve un charme et une saveur particulière.

« On peut parler le français sans cesser de parler le flamand, le provençal, le gascon. {Très bien l très bien /)

■ M. le rapporteur. — Il n'y a qu'une langue nationale, c'est la langue française; mais plusieurs de nos vieux dialectes peuvent utilement en éclairer les origines. (Très bien ! très bien !) •

Malgré leur caractère véritablement sympathique, toutes ces déclarations, il faut bien Tavouer, ne sortent guère de la catégorie des amours platoniques.

Nous ne citerons pas comme un triomphe officiel l'honneur que, dès 1886, le ministre des Postes et Télégraphes, M. Granet, voulut bien faire à la langue d'oc en l'admettant au rang des langues télégraphiques.

Dans l'enseignement primaire, il faut reconnaître que l'administration académique ne prohibe plus les langues provinciales, comme elle le faisait autrefois. Les instituteurs publics, comme les instituteurs privés, peuvent faire

*2aO* PÉDAGOGIE RÉGIONAI.ISTE

usagé de la méthocie bilingue, sans se heurter désormais à Thostilité catégorique de leurs chefs.. t)n la tolère, on Tautorise, on va même, en certaines contrées, jusqu'à la favoriser, mais jusqu'ici, pourtant, on n'a encore rien ordonné, rien organisé d'officiel à son sujet.

C'est de l'enseignement supérieur que vient le mouvement *.

Aux fêtes de Montpellier, en iSyS, répondant à M. Paul Glaize qui réclamait des chaires de langue d'oc dans les Facultés du Midi, M. Michel Bréal disait déjà :

« N'est-il pas étrange qu'un grand pays comme le nôtre négligé à ce point son passé, que, pour l'étude de la littérature provençale, la plus ancienne et la plus originale de l'Europe au moyen âge, il n'ait presque rien fait? Dans toute la France, il .y a seulement deux chaires de provençal, l'une à l'École des Chartes, qui est une école fermée ; l'autre, au Collège de France (et depuis longtemps elle n'est pas occupée). C'est ici, c'est dans le Midi, où la langue d'oc est restée vivante, que l'on devrait pouvoir faire cette étude.

« A ce sujet, il me revient en mémoire un mot de Gœthe, dans Wilhelm Meister , «qu'il faut aller apprendre « les choses là où, à l'enseignement du maître, se joint « l'enseignement du milieu». Voulez-vous apprendre la minéralogie, allez dans la montagne, où tout vous entretient des minéraux, où les hommes eux-mêmes sont de nature montagnarde et, pareils aux antiques pygmées, vivent dans le sein de la terre à la recherche delà veine métallifère. Voulez-vous donc, dirai-je, apprendre la litté-' rature des troubadours? allez l'apprendre à Montpellier, à Ate, à Toulouse, où la langue résonne «harmonieuse

I. A Texemple des Universités étrangrères d'Allemagne, d'Italie, de Suède, où l'étude de la langue d'oc et de sa littérature forme une des parties constitutives de l'enseignement philologique et littéraire, nos Facultés du Midi ont établi des chaires où l'on étudie la langue et les œuvres méridionales tant anciennes que modernes. Sur les fonds du legs de 5o millions laissé par le richissime Carnegie à l'Université d'Ecosse, une chaire de provençal moderne a été créée à Edimbourg ; elle fut inaugurée par le docteur Saiolew.

.dans la tooudjie du peuple. Ne serait<e pas un Ue» d'étude plus favorable que Rosdoch? »

On était au lendemain des désastres de 187C-71, qui avaient eu l'avantage de nous faire constater l'avance prise par nos voisins sur les terrains les plus divers. Pour le point qui nous occupe, on s'était çperçu que la France avait ouvert Ja voie avec Raynouard, Fauriel, ^u Gange, Lacurne de Sainte-Palaye, etc., mais que l'Allemagne l^avait bientôt dépassée avec A.-W. Schlegel, A. Diez, Mahn, Karl Bartsch, Brinckmaier, Adrien de • Giessen, Fuchs, DifTenbach, Schakenbourg, Wildermuth, Ideler, Sachs, Ed. Bœhmer, Keller, Grusmacher, Wackernagel.

Une louable émulation s'infiltrait dans le cœur des savants, toujours ouvert au vrai patriotisme. Ces nobles représentants de la race latine ne voulaient pas se laisser dépasser sur leur propre terrain, et, pour prendre la revanche des défaites sanglantes, ils voulaient que l'on claironnât pacifi'quement les grandes batailles de la pensée. Sur la demande de M. Wallon, ministre de l'Instruction publique, les premières chaires de Langues romanes furent créées à Lyon et à Bordeaux en 1876.

Aux fêtes du Centenaire de Pétrarque, erf 1874, on lui avait fait prorpettre d'en instituer aussi pour les langues et littératures néo-romanes, dans les autres Facultés du Midi. La professe fut tenue et l'enseignement organisé en 1878 à Montpellier, où M. Chabaneau fut chargé du cours et M. A. Boucherie des conférences.

En 1875, les villes d'Aix et de Marseille avaient entendu déjà les cours publics de l'abbé Bayle sur la Poésie provençale au moyen âge.

Depuis 1888, ces deux villes reçoivent les leçons du savant romaniste M. Léopold Constans, qui contribua pour sa large part à l'établissement de la chaire de Langue jet Littérature provençales.

322 PÉDAGOGIE RÉGIONALISTE

En 1895, on y ajouta une chaire départementale d'Histoire de Provence *.

I. Il nous paraît tout particulièrement intéressant de reproduire ici les remercîments que M. Clerc offrait, dans son discours d'ouverture, à tous ceux qui avaient contribué à. la création de cette chaire. On y verra quelles hautes et intelligentes sympathies recueillait déjà ridée que nous défendons, tant dans le monde officiel que parmi le monde universitaire, de la part des pouvQirs locaux, comme auprès du public aixois :

c Nos remercîments, nous les adressons tout d'abord èl M. le Ministre de rinstruction publique. Dans un discours récent, que n'oubliera aucun de ceux qui l'ont entendu, M. Georges Leygues, après avoir retracé à grands traits Thistoire de l'enseignement supérieur, en France, depuis vingt ans, concluait en montrant à tous le but ardemment désiré, but éloigné encore^ déjà visible pourtant. Et il promettait toute sa sympathie et tout son concours personnel à l'œuvre entreprise depuis vingt ans par le gouvernement de la République, c'est-à-dire 'à la rénovation de renseignement supérieur en province par la transformation des Facultés mortnées de l'Université napoléonienne en grands corps vivants et agissants, à qui nulle branche du savoir humain ne serait étrangère, et qui seraient pour la nation autant de centres féconds d'activité scientifique.

« Ces promesses, M. le Ministre a déjà eu plusieurs fois, depuis qu'il est investi de ces hautes fonctions, l'occasion de les tenir, et il n'y a pas failli. Et, dès la première heure, nous avons été assurés, nous aussi, non seulement de ses bonnes dispositions, mais de son concours effectif. Ai-je besoin d'ajouter, Messieurs, qu'en cette occasion, comme en tant d'autres, nous avons à associer à M. le Ministre, dans nos remercîments, le premier de ses collaborateurs, M. le directeur de rEnseignement supérieur, Louis Liard, qui s'est empressé d'appliquer en notre faveur ce qui semble ôtçe sa maxime favorite : « Aide-toi et l'État t'aidera. » Enfin, je tiens aussi à envoyer l'expression publique de notre gratitude à M. Ernest Lavisse, qui, délégué Taiv dernier pour inspecter la Faculté, et mis alors au courant de nos projets, a bien voulu les appuyer de sa haute et légitime autorité.

« Néanmoins, Messieurs, toute cette bonne votonté des pouvoirs publics serait restée vaine, si les pouvoirs locaux n'avaient apporté à l'œuvre le concours le plus zélé. C'est avec un véritable plaisir que je me fais auprès du Conseil général des Bouches-du-Rhône l'interprète de la Faculté, pour le remercier de la libéralité dont il ne cesse de. faire preuve envers l'enseignement supérieur. Non content de subventionner déjà, à la Faculté de Droit, un cours de Droit musulman et, à la Faculté des Lettres, un cours de Langue et Littérature provençales, bien connu de beaucoup d'entre vous, le Conseil général a, dans sa dernière session, créé à la fois deux chaires magistrales, l'une de Botanique appliquée, l'autre d'Histoire de Provence, donnant ainsi un exemple peu commun d'intelligence des besoins scientifiques d'une grande démocratie comme la nôtre. Si à toutes ces créations on ajoute la fondation d'une chaire de Physique industrielle, faite, il y a quelques mois, par le Conseil municipal de Marseille, on reconnaîtra qu'il y a peu de régions en France où renseignement supérieur trouve auprès des corps élus autant d'encouragement efficace et d'appui sûr et désintéressé. Et je me reprocherais de ne pas ajouter combien nous avons été touchés de raccord unanime, au sein du Conseil

En i8^, Bordeaux créait, dans sa Faculté des Lettres, une* chaire spéciale pour les Langues et la Littérature du Sud-ouest.

M. Edouard Bourciez fit sa leçon d'ouverture le 27 novembre 1898 sur « TEsprit gascon. »

Les travaux les plus remarquables sur les langues

méridionales sont entrepris, à TEcole des Chartes, par Francisque Michel, Paulin Paris, Natalis de Wailly, Guessard, P. Noyer, A. Brachet, Bonnardot, G. Paris ; dans rUniversité, par MM. Egger, Bréal, Victor Leclerc, Genin, A. Boucherie, L. Clédat, A. Jeanroy, L. Constans.i Dans le champ clos pacifique, il semble que ce soit la France qui rappelle aujourd'hui la victoire sous ses drapeaux.

Touché, ou au moins entraîné, par la puissance du mouvement, le gouvernement intervient pour sanctionner et pour aider. Par un arrêté publié à Y Officiel du 12 mars 1900, M. Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique, inscrit la langue provençale au programme des examens de licence dans les Facultés du Midi. Et par un décret du 28 juillet igoS, M. J. Chaumié autorise la rédaction de Tune des thèses du doctorat ès-lettres « dans une des langues anciennes ou modernes enseignées à la Faculté*. »

général, des représentants de tous les points du département : sur cette question, comme sur toutes celles qui touchent aux intérêts de la science, nulle divergence' ne s'est fait iour, et à peine raffaij-e a-t-elle été engagée, que le succès en a été assuré.

c Quant A mes collègues de la Faculté, dont le vœu unanime a été d*un grand poids auprès des pouvoirs publics et locaux, ils me permettront de leur adresser personnellement à tous mes plus affectueux remercîments... C'est grâce à l'infatigable activité et, je puis bien le dire, à la chaude amitié de M. le doyen Ducros, qui a pris pour lui toutes les démarches à #

faire, que nous avons pu mener à bonne fin l'œuvre entreprise.

« Enfin, Messieurs, je serais véritablement ingrat si j'oubliais de vous '

remercier, vous oussi,... de la part essentielle que vous avez prise à la fondation de cette chaire, en lui assurant, ce qui est la première des conditions, un auditoire nombreux et éclairé. >

I. Le présent travail, dont la rédaction provençale nous a été réclamée par la Faculté d'Aix elle-même, est une des premières applications de ce décret dans le sens régionaliste.

224 PÉDAGOGIE RÉGlOîïALISTE

Le mouvement, venant d'en haut, n'en s^ra que plus respecté et plus estimé par le personnel ^ombreux de renseignement primaire qui, au lieu de rougir, ^omiîiè autrefois, de connaître et de parler un ï)atois, s'estimera heureux de savoir une langue désormais classique, et s'honorera d'obtenir, à son tour, les licences dont l'enseignement supérieur a été le premier à réclamer la faveur*.

Ne serait-ce pas une mesure vaine que de. fonder des

chaires d'enseignen|ent supérieur, si dans tous les autres

ordres d'enseignement, au lieu de leur préparer des

•élèves, on s'efforçait, au contraire, de faire la guerre à la

langue que ces chaires ont mission d'enseigner?

Au congrès universitaire de Lyon, tenu en novembre 1894, M, Georges Leygues, alors ministre de l'Instruction publique, disait ouvertement • : « Le rêve serait d'avoir •

I. Dans le c Pays cévenol • du 9 avril 1905, tious lisoûs : « M. Lintilhac, sénateur, a obtenu du ministère de l'Instruction publique que les instituteurs de sa province (l'Auvergne) se servent dorônavtint du dialecte provincial pour enseigner le français û leurs écoliers. Nos fâiicitations à M. le Sénateur et vive son Auvergne dont il est un vrai fils I $

a. Dans son cours d'ouverture, M. Clerc disait^ d'une façon plus nette encore, en s'appuyant sur des faits déjà acquis :

ff J'ai fait allusion, tout à l'heure, à. la tâche entreprise depuis une vingtaine d'années et poursuivie d'un commun accord par le pouvoir central et les Facultés elles-mêmes, à savoir l'union des Facultés isolées et désunies de chacun de nos ressorts académiques, leur fusion en \iti corps *

unique, une Université. Ce système d'enseignement supérieur. Messieurs, c'est nous, c'est la^France qui l'a créé autrefois, et toutes les autres nations l'ont trouvé si excellent, qu'elles se sont empressées de l'adopter. Seulement, tandis qu'elles le gardaient soigneusement jusqu'à hos jours, se bornant à le développer et à le perfectionner, nous, suivant notre néfaste habitude, nous l'avons laissé dépérir, jusqu'à ce qu'un gouvernement despotique, inquiet même d'une ombre d'indépendance, l'ait remplacé par ce régime 1

bâtard sous lequel nous vivons depuis près d'un siècle. De sorte qu'aujourd'hui nous sommes forcés de réôdifier à grand'peine le monument abattu depuis si longtemps, et de paraître emprunter à l'Allemagne et à l'Angleterre ce qui est en réalité une de nos plus vieilles tradi|ions nationales. Quand y réussirons-nous? C'est ce que personne ne peut dire encore ; cependant, d'après certains indices, le but paraît se rapprocher, et peutêtre ne s'écoulera- t-il plus beaucoup d'années avant la réalisation de nos espérances. Ce qui est certain, c'est que personne n'abandonnera la lutte, t

et nous, Messieurs, moins que d'autres. Quelle que soit la teneur du projet idéal qiii ralliera enfin sur ce point tous les suffrages, hous ferons tous nos efforts pour ne pas nous laisser oublier lorsqu'il s'agira de constituer

des Universités autonomes et rivales, jalouses de Teur éclat et de leur prospérité. Ce beau système, que la France a créé au XIIP siècle, a été imité partout en Europe. Nous seuls l'avons abandonné. Il y faudra revenir et reprendre nos anciennes traditions. Ce sera, croyons-nous, le moyen le plus sûr d'assurer l'avenir de nos Facultés, d'accroître le développement de celles qui prospèrent, de vivifier et de rajeunir celles qui languissent *. »

M. Chaumié, ministre de l'Instruction publique, rendant compte à la tribune française de la réforme de 1902, parlait de cet avenir avec des mots prudents, mais significatifs :

« Il y a là, disait-il, une ère nouvelle qui se manifeste dans l'Université, et qui, évidemment, ne peut que s'épanouir plus complètement. »

Nous sommes heureux de clore notre chapitre historique sur ces paroles d'espoir.

les futures Universités. Et notre meilleur argument, à ce moment, ce sera, n*en doutez pas, les trois chaires magistrales et les deux cours que j'énumérais tout à, l'heure, tous enseignements d'ordre régional ou pratique, et dus tous éi l'intelligente libéralité des pouvoirs locaux. »

I. Dans la Revue des Universités du Midi, M. G. Rudet écrivait de son côté :

« Les Universités provinciales existeront le jour où le professeur aura rorgueil de sa province, où il prendra la résolution de ne plus envoyer, comme il ne l'a que trop fait jusqu'ici, ses articles aux revues parisiennes, où il considérera qu'il est de son devoir et de son intérêt de contribuer au rayonnement de la ville dont il est l'hôte et du corps dont il est membre.

« Il ne faut plus qu'il y ait déperdition des forces intellectuelles de la province, au profit de la capitale.

« Il faut qu'il y ait, en dehors de Paris, dans chaque siège d'Académie, une centralisation énergique des efforts provinciaux.

« Il est souhaitable enfin qu'un certain nombre de ces sièges d'Acadé 11 le se groupent entre eux, suivant les affinités historiques et géographiques, de manière à partager la France en cinq ou six grandes fédérations cégionales. »

Section IV.

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