LÉS DEUX PATRIES * 2S
Dans un grand nombre d*éc<!>les, des essais ont bien été * tentés, maïs trop isolés et trop partiels. Il faudrait une organisation complète, une expérience officielle *.
I. M. Tarde, savant éminent et j)rofond philosophe, en traçait le programme dans une remarquable c Letire aux instituteurs », publiée par le* Manuel général de VInstruction primaire, journal hebdomadaire des instituteurs et institutrices, PtLTïs, Hachette, 17 juin 1899:
« Le but èk poursuivre, c'est de retenir aux ohamps le cultivateur^ en l'éclairant, et lui prouvant que son attachement (je ne dis pas son enracinement routinier) au sol natal est pour lui la meilleure condition de culture spirituelle.
« C'est le problème qui s'offre à vous, Messieurs les instituteurs. C'est vous qui le résoudrez, c'est vous qui, après avoir liourri l'amour de la grande patrie française dans le cœur de vos élèves, y entretiendrez ou y réveillerez le patriotisme local, source et aliment du patriotisme national, et, pas plus que celui-ci, nullement contradictoire au culte général de l'humanité et de la civilisation.
« Dans ce but, ne pensez-vous pas qu'il serait bon, en toute occasion, de donner à vos enfants quelques notions du passé de leur bourg, de leur petite région natale, de les initier aux joies savoureuses des études archéologiques faites sur place ?
« Ne pensez-vous pas aussi, et ceci a, je crois, assez grande importance,, que, la connaissance du français étant maintenant répandue partout, grâce à vous, jusqu'aux derniers villages des régions les plus reculées, il serait temps de prendre des mesures pour sauver d'une complète destruction les débris survivants de nos anciens patois, fragments abâtardis, mais encore si pleins de gr&ce et de pittoresque, de la glorieuse langue d'oc ?
« Je m'adresse surtout à ceux d'entre vous qui résident dans le Midi de la France.
c Pendant longtemps, il vous a fallu contraindre à parler français les nouvelles générations ; vous avez réussi à tel point que de nos jours l'habitant des campagnes méridionales a conçu un réel mépris, un mépris ignorant et absurde pour le parler de nos aïeux.
« Tandis que les poètes contemporains, épris de cette flore rustique du langage, lui demandaient un renouvellement idyllique de la poésie, un rafraîchissement linguistique des vers, — non pas seulement en France, mais en tout grand pay^s qui a ses patois, — l'on a regret de voir les restes vénérables des antiques dialectes régionaux traités avec dédain» repoussés avec affectation, ou, ce qui est à peu près, mu (liés et dénaturés, francisés maladroitement par ceux qui devraient être les dépositaires fervents de ces reliques.
c II n'est rien de plus inintelligent, à mon avis, que cette proscription des patois et les sentiments qui l'inspirent. Loin de nuire à la connaissance du français, le patois régional sert à le mieux comprendre, par suite de leur fraternelle ressemblance.
c La patois, en cela, peut jouer le même rôle que le latin, dont la comparaison avec le français est utile aux écrivains.
€ L'inconvénient de ne savoir qu'une langue, c'est que l'on est exposé À prendre pour des caractères universels les particularités qui lui sont propres.
f A défaut du latin, l'humble patois rend ce service ùl l'écolier rural de
2^0 PEDAGOGIE REGlONALISfÈ
Nous n'entendons pas dire par là qu'on doive laisser aux pouvoirs officiels le soin de tout entreprendre et de tout régler.
L'habitude de la centralisation nous a trop accoutumés à tout attendre du gouvernemertt, et le régime parlemenmentaire nous a peut-être amenés à croire que nous avons épuisé tous Içs moyens d'action quand nous avons parlé ou fait parler à un ministre par l'entremise d'un journal ou de quelqu'un de nos députés.
le préserver de cette illusion et de lui donner une conscience plus vive du charme ou de la vigueur propres aux expressions multiples qui s'offrent ensemble à sa pensée, doublets ou miroirs explicatifs les uns des autres.
c Ainsi, Messieurs les instituteurs, c'est vous qui devez être dorénavant les conservateurs des patois, après les avoir détrônés et presque détruits.
« A)outerai-je que vous devriez prendre aussi sous votre protection, en ce qu*el)es ont de bon et de viable encore, les vieilles coutumes, les vieilles mœurs, tout ce qui rattache Thomme à son sol ?
c Vous allez m*accuser d'être rétrograde, vous auriez tort.
• De toute mon âme, je souhaite la rénovation morale du monde et l'élévation spirituelle des dernières couches du peuple. Et c'est pourquoi je m'afflige de voir l'élite du peuple aller se perdre dans le torrent urbain, au lieu de rester au milieu des siens et de semer le ferment civilisateur» utile & soulever cette pâte immense, et à la transformer en pain exquis.
« Quelle monotonie aussi et quelle platitude que Tuniformité de culture et de civilisation, produite fatalement par cette concentration de toute vie de l'esprit dans quelques capitales, d'où se répand un môme et pâle reflet dans toutes les provinces !
t Quelle vérité, au contraire, et quelle richesse, quelle harmonie et quel concert, si chaque région donnait sa note particulière avec son timbre spécial, chacun gardant son goût de terroir, son originalité héréditaire!
c II faut bien se persuader que le grand point, pour progresser en toute vérité, est d'avoir une vie intérieure, un fleuve souterrain, et caché en soimême, d'images, d'idées, de souvenirs, de sentiments, de principes, qui arrose au dedans l'esprit, et s'oppose au courant «du monde extérieur, où nous sommes menacés d'être submergés.
« Aux champs et non aux villes coule ce fleuve ; seule, la solitude, la solitude laborieuse, adonnée au travail simple et varié, est inspiratrice.
c Dans une large mesure aussi, la coutume, cette vie intérieure des collectivités, doit être opposée aux entraînements des exemples étrangers.
< Il n'y a nul danger, à présent, en exhumant les exemples d'un passé bien mort, en faisant de l'archéologie locale, de rendre vie à des racines vénéneuses, de réchauffer des vipères engourdies.
« Mais il importe de disputer pieusement, avec amour, les originalités provinciales, filles du passé, au déluge de l'exotisme, et par là de préparer une France nouvelle, intellectuellement vivante, d'un bout à l'autre de son territoire, du plus bas au plus haut degré de son échelle sociale, une France^ par suite, encore plus riche d'oeuvres de l'esprit et un peu moins ' pauvre d'enfants. »