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IL - LE BILINGUISME

Presque toutes les langues se présentent à nous sous deux formes assez différentes : la forme populaire et la forme littéraire.

La première est celle que Thomme en) ploie par atavisme et comme par instinct : c'est la langue du berceau, en quelque sorte innée, reçue avec la vie, sucée avec le lait.

La langue natu/elle est Tœuvre* spontanée d'une race, à laquelle contribuent les plus ignorés comme les plus illustres; c'est le livre vivant où toute une suite de générations écrit l'histoire de sa pensée et condense l'exprès- • sion de ses sentiments les plus profonds.

Appropriée au tempérament, à la tournure d'esprit et d'imagination, aux besoins essentiels, au génie tout entier de la race, cette langue vit et évolue dans là continuité ; elle devient sans cesse, répare ses pertes et comble ses lacunes, en puisant indéfiniment dans ses propres réserves.

C'est une plante naturelle et saâvage qui croît en pleine terre, vigoureuse et féconde.

Elle ne craint pas la tempête. L'ouragan qui passe peut dessécher ses racines, glacer sa tige, emporter la corolle de ses fleurs, couvrir de pougsière et de boue son feuillaè^e : elle ne désespère pas. ,

La première goutte de pluie, qui emporte les poussières, abreuve ses racines et fait monter la sève dans ses rameaux, tandis que le premier rayon de soleil qui l'illumine, faisant éclafer les bourgeons gonflés, lui rend de * plus jeunes et plus brillantes fleurs.

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Tout autre est la langue littéraire, la langue écrite, la s langue officielle : fleur de luxe, retirée du sol natal par sélection humaine*, elle est cultivée artificiellement dans des jardins fermés, feous des serres vitrées.

Élevée à la plus haute perfection par des maîtres de génie, elle a lAie allure savante et répond à une civilisation raffinée.

On ne la sait pas en naissant ; c'est une langue classique qu'il faut apprfndre dans les livres.

« Laquelle de ces langues devons-nous parler ?

En pratique et pour T usage êourant, il est de fait que la majorité des Français parle une langue naturelle. On n'a guère réussi, jusqu'ici, dans les essais qu'on a faits d'imposer au peuple le langage officiel. Non seulement il demande trop d'étude, mais encore, et surtout, il ne répond pas au génie populaire, et contrarie jusqu'au mécanisme de phonation transmis par une longue suite d'aieux*.

Qu'arrive-t-il lorsqu'on enlève au peuple son idiome maternel pour lui imposer une langue artificielle? Il altère et abâtardit cet instrument délicat qui n'est pas fait pour lui.

Le moyen de tout arranger, dira-ton, est bien simple, c'est d'interdire, dès l'enfance, à tous les citoyens tout autre parler que l'idiome officiel.

Qu'on s'en garde bien : les conséquences du remède seraient pires que le mal lui-çnême.

I. Quelquefois, c'est le génie qui fait la sélection, comme il arriva pour la langue italienne, que Dante cueillit sur le sol toscan pour l'offrir à la grande patrie, après lui avoir donné la plus artistique allure.

D'autres fois, c'est le hasard politique qui dirige le choix, comme il advint lorsque la prépondérance de la cour parisienne imposa à la nation tout entière l'usage officiel de la langue d'oil.

a. Compter que des lèvrei^ provençales n'éprouveront aucune gène à parler parisien, c'est croire qu'un bon flûtiste peut sans difficulté faire sortir d'un violon les mêmes mélodies qu'il tirait si habilement de son modeste chalumeau !

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f C'est un fait que le peuple a besoin d'une langue à sa mesure, et que, lorsqu'il ne l'a pas, il la crée. Quand il aura 4>erdu son vocabulaire atavique, quand il n'aura plus, pour le diriger dans ses créations, le génie héréditaire, il se laissera guider par la fantaisie du moment, qui ne sera pas toujours délicate ni distinguée, et ne sachant plus s'exprimer dans la vieille langue de sa race, il se ravalera dans le plus ignoble des argots.

Pour excuser leur proposition, ceux qui demandent qu'on supprime le parlei* local disent qu'il n'existe plus, qu'il est mort et oublié depuis longtemps.

Dans les villes, il est vrai, où l'école a fait son œuvre,

où il y a l'influence de l'administration, du journal quo-

• tidien, du cosmopolitisme moderne, et surtout, disons-le,

de l'esprit bourgeois, aussi inepte que vaniteux, son

empire est bien diminué.

Mais qu'on parcoure la campagne, plus vaste et plus peuplée que la ville ' ; qu'on aille à la caserne, dans la cour même de l'école du village, ce sont nos purs dialectes qu'on entendra encore vibrer sur les lèvres de plus de dix millions de Franc^ais.

« On dit que les parlers provençaux se meurent, écrivait le fervent capoulié Dcvoluy »,.... il faut bien reconnaître qu3 ce sont là des moribonds récalcitrants, car depuis des siècles qu'ils ont reçu l'extrême-onction, nous ne les voyons pas près de disparaître, et je crois bien, comme oa dit, qu'ils nous enterreront, nous et nos neveux.... Je n'en Veux pour preuve que ces paysans bien

I. Dans la ville môme, on peut remarquer qu'une réaction très sensible se produit. L'école a bien abandonné ses anciens préjugrés. La bourg-eolsie lettrée et la noblesse s'intéressent aux choses provençales ; le clergé qui pense et qui sait parler ne dédaigne pas d'employer dans la chaire la langue provençale.

L'esprit français, a-t-on dit, est éminemment un esprit d'opposition. La proscription du dialecte local aura peut-être été le meilleur moyen de le faire aimer et désirer.

a. P. Devoluy, Les noms de la carte, p. ii.

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enracinés, ces bergers patriarches, ces braconniers ingénus, qui, dans leur savoureux provençal, nous disent volontiers le sens des mots, les noms et les vertus des plantes, le secret et la légende des avens et des baumes. »

La solution régionaliste est bien plus naturelle et plus raisonnable :

La nature, d'une part, nous met en mains un instrument merveilleux, qui, nous attachant au sol paternel, nous permet d'exprimer très exactement tout ce que nous avons dans l'âme; la grande patrie, de son côté, nous demande d'user, pour étendre nos relations, d'un autre instrument qui nous met en communication avec la nation entière. ♦

Pourquoi ne nous servirions-nous pas de tous les deux?

Strabon affirme que nos pères, de son temps, étaient déjà bilingues.

S'il importe à Tunité nationale que la langue officielle soit partout comprise, il n'importe pas moins à la beauté de nos provinces de conserver le trésor linguistique dans lequel leurs enfants savent puiser de quoi exprimer leur idéal en d'immortels chefs-d'œuvre.

Il y a des choses que notre idiome seul peut traduire et évoquer. «De même, nous dit M. Formentin*, que nous avons dans notre pays un ciel plus bleu, un air plus tiède, des parfums plus pénétrants, de même nous avons en notre âme provençale des vibrations plus sonores, qui appellent des images plus éclatantes et des mots plus chauds et plus vibrants. »

Les voix méridionales sont faites pour ce langage.

Puisque la nature et les circonstances l'ont ainsi voulu, soyons bilingues.

Ce sera une richesse de plus, et voilà tout.

On parle mieux et on pense mieux quand on peut parler et penser en deux langues. Le mot, en môme temps •

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