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CHAPITRE II

Causes et symptômes.

Après avoir montré la nécessité où se trouvait, selon nous, la Révolution de détruire l'ancienne organisation des études et d'en instituer une nouvelle qui, par la science et par la morale, mît Thomme en paix avec la nature et avec lui-même, il n'entre pas dans notre plan de rechercher quels sont les ouvrages d'éducation qui ont préparé de loin cette révolution de la pédagogie. Il nous faudrait montrer ce qu'elle a dû à Pestalozzi, inspiré par Rousseau, qui reste le grand initiateur de ce mouvement dans le XVIIP siècle. Et nous ne saurions nous en tenir là sans injustice : les autres philosophes du temps nous réclam eraien t leur place. A leur tour ils devraient être expliqués par leurs prédécesseurs, par leurs ancêtres logiques. Nous serions amenés -ici à tracer un tableau de toutes les doctrines pédagogiques du XVIIP siècle, et remontant à leurs origines au delà du siècle précédent, il nous faudrait analyser de notre point de vue cette époque si merveilleusement féconde de la Renaissance, où plongent visibleinent,

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aux yeux du penseur, toutes les racines de la civilisation moderne*.

Au fond,. les causes qui ont préparé la pédagogie révolutionnaire sont celles qui ont préparé la Révolution elle-même : la connaissance de la nature par la raison.

L'homme, étouffé par les anciens dogmes et par les anciennes institutions, nia les premiers et sapa les secondes, jusqu'à ce qu'il fît une grande ruine de tout.

Il ne crut plus à sa méchanceté originelle', et la conséquence pédagogique de cette nouvelle opinion fut une éducation libérale, l'éducation négative d'Emile, celle qui s'en rapporte et qui s'en fie à l'expansion spontanée des facultés. La conséquence politique^ ce fut également la revendication et l'usage de la liberté, de l'initiative dans l'État et dans l'humanité, pour chacun des êtres qui en font partie ; ce fut ce que nous avons appelé : l'affranchissement de l'individu. Autrement dit : si la nature humaine n'était pas perverse, il fallait la respecter dans l'enfance, la respecter encore dans la vie.

D'autre part, le jour où les hommes cessèrent de considérer ce monde comme un lieu d'épreuves haïs-

1. Le lecteur pourra consulter à cet égard le volume publié dans notre bibliothèque par M. Souquet, sur les pédagogues de la Renaissance : les Écrivains pédagogues du XVl^ siècle,

2. D'après le dogme du péché originel, auquel Pascal et les principaux théologiens attachent tant d'importance, l'homme naît méchant et demeure enclin au péché. Cette doctrine n'a pas eu peu d'influence sur l'organisation pédagogique du moyen âge ; elle a sans doute armé le bras de plus d'un maître avec ces « tronçons d'osier sanglants» dont parle Montaigne. Issue d'un tel principe, l'éducation devait être correctrice et répressive.

sable et commencèrent à y voir une demeure ayant ses avantages et ses inconvénients, mais où le bonheur n'est pas un crime, ils songèrent à l'organiser le mieux possible à leur profit, pour y diminuer la somme du mal et augmenter d'autant celle de leur bien relatif. La conséquence pédagogique de cette doctrine, fut de tourner l'effort de l'esprit vers la connaissance des choses qui nous permet d'asservir la nature en pénétrant ses secrets. La conséquence politique, ce fut la révolution par laquelle les peuples — et la France plus systématiquement qu'aucun autre, — refusèrent de s'en remettre dorénavant de leur bonheur à des gouvernements sans mandat et sans contrôle, revendiquèrent, au nom du principe nouveau de liberté, le droit de pourvoir eux-mêmes à leurs intérêts et en ramenèrent l'administration dans leurs propres mains. Autrement dit: si le monde était un bien commun, il fallait apprendre à le connaître et aviser à le mieux gérer.

Une difficulté subsiste, pour le plein établissement de la nouvelle théorie sociale. Jusqu'ici les hommes avaient demandé leur hen commun, c'est-à-dire leur morale, à la religion. Mais voici que les dogmes religieux étaient de plus en plus multipliés et de plus en plus opposés les uns aux autres. Aucun ne pouvait avoir la prétention de s'imposera personne, puisqu'on avait proclamé la liberté de conscience. Enfin il n'en était pas un qui ne pût attaquer et décrier la libre pensée. La Révolution abandonna ce champ de bataille d'opinions, devenues toutes contradictoires. Elle chercha pour les hommes un terrain d'accord et de conciliation dans les idées purement morales, inséparables de notre nature; elle le chercha aussi dans

les sentiments patriotiques que le passé avait préparés, qu'échauffaient les circonstances présentes et auxquels les citoyens s'attachaient avec force pour l'avenir, la patrie apparaissant à juste titre comme la sauvegarde des droits et du bonheur de chacun. Autrement dit: si la théologie divisait au lieu d'unir, il fallait reconstituer l'union par la nature, l'humanité et la patrie.

Nous n'envisageons ces idées, dont la genèse et l'évolution sont dans les siècles précédents, qu'au moment où elles commencent à pénétrer tous les esprits, même les médiocres et à inspirer par conséquent une foule d'ouvrages ou d'opuscules ayant plus ou moins de valeur, plus ou moins de logique, suivant les publicistes auxquels ils sont dus. Chacune de ces manifestations extérieures de la pensée commune, trouble encore mais vivace, qui circule dans l'âme de la nation, est comme un symptôme significatif des grands événements historiques qui ne peuvent manquer de suivre et des doctrines pédagogiques plus systématiques et plus complètes qui ne vont pas tarder à se faire jour.

Rien de plus curieux et de plus intéressant à cet égard que la simple liste bibliographique publiée dans le Dictionnaire de pédagogie et dont on ne trouverait pas, que je sache, un équivalent ailleurs. A ne la consulter que depuis la date de 1762, où parut rÉmile^ date au delà de laquelle nous ne remonterons pas, précisément à cause de ce grand fait, et à partir de laquelle les écrivains subissant tous bon gré mal gré l'influence de Rousseau, peuvent être regardés comme les précurseurs directs de la Révolution — on y trouve l'indication d'une foule d'ouvrages dont les

plus obscurs, par leurs titres seuls, en disent souvent bien long sur l'état des esprits à cette époque.

On rencontre tout d'abord La Chalotais, le fameux parlementaire qui, jetant un coup d'œil sur l'état de l'instruction publique en France, à son époque, se demande quelle est l'éducation qui doit attendre les nombreux élèves rejetés dans les établissements de l'État par la fermeture des maisons de Jésuites. Le principe est nettement posé dans le titre même de l'essai : ce doit être une éducation nationale. Dans un deuxième discours sur les questions pédagogiques, La Chalotais combat ce qu'il appelle le « YiolEXix de r institution s colas tique, » institution dont nous avons montré nous-même dans le chapitre précédent les vices et Tindeslructible ténacité. Il était amené logiquement à demander que l'éducation de l'État fût une éducation laïque. Malheureusement, comme tous les parlementaires, il s'arrêtait à moitié route dans le bon chemin ; il ne voyait pas où le poussaient les conséquences dernières de ses principes ; et tout en réclamant une morale indépendante pour les classes éclairées, tout en combattant vigoureusement les Ignorantins, il décrétait dédaigneusement que le peuple devait rester dans l'ignorance.

Un autre magistrat, le président Rolland, n'a pas moins de défiance contre les Ignorantins ; il veut faire pénétrer partout l'action et la haute impulsion de l'État. Dans ce but on créerait des écoles normales d'hommes et de femmes où serait enseignée la pédagogie, c'est-dire où l'on enseignerait l'art d'enseigner. Peut-être n'avait-on encore jamais aperçu si nettement la valeur de la pédagogie, à titre d'art et de science spéciale ; cette vue fait le plus grand honneur

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à son auteur. Il demande énergiquement que la direction de l'instruction publique soit centralisée à Paris au profit de l'État, sous le contrôle de la justice. Ses tendances unitaires, tout au moins, ont été recueillies bientôt parla République déclarée une et indivisible.

Enfin, TuRGOT considère comme une chose urgente de faire des citoyens, par l'enseignement des devoirs du citoyen, Tinstruction civique et la morale indépendante.

Après ces grands noms, citons-en d'obscurs ; cette obscurité prouvera d'autant mieux l'extension considérable qu'avaient prise alors les idées qui vont triompher avec la Révolution.

En 1763, un certain Garnier, professeur royal d'hébreu, publie un petit livre dont le titre est De C éducation civile. La même année, un nommé Mau- BERT DE GouvEST, qui paraît avoir assez d'humour dans les idées, fait imprimer une asse z longue brochure qu^l intitule : Le temps perdu ou les écoles publiques; considérations d un patriote... avec Cidée d'un nouveau collège. . .

En 1773, Carpextier, professeur de géographie et d'histoire, donne un Nouveau plan d'éducatiofi pour former des hommes instruits et des citoyens utiles; suivi dune dissertation sur r étude des langues qu'on y doit admettre. La domination exclusive du latin est attaquée ; une voix bien modeste encore commence à s'élever en faveur de ces langues vivantes, qui doivent trouver plus tard une si large place dans une éducation pratique.

En 1776, BoRRELLY, un académicien de Berlin, suivant l'exemple de son prince, le grand Frédéric, qui n'avait pas dédaigné d'écrire en 1770 une lettre sur

l'éducation, s'occupe à son tour de pédagogie et demande la « réformation des études élémentaires ».

En 1779, le comte de Thélis, mieux avisé et plus ami du peuple que La Chalotais, propose un « Plan d éducation nationale en faveur des pauvres enfants de la campagne. »

En 1783, PmLiPON de la Madelaine, poursuivant un but analogue de vulgarisation de l'enseignement, donne au public ses Vues patriotiques sur l'éducation du peuple, tant des villes que des campagnes, avec beaucoup de notes qu'il qualifie naïvement lui-même d'intéressantes. La môme année, le comte de Vauréal, du corps royal du génie, avec une certaine hauteur de vue qui n'était pas rare à cette époque et particulièrement chez les grands seigneurs humanitaires et philanthropes, amis et protecteurs des philosophes, publie un Plan d'éducation générale ou nationale, ou la ^neilleure éducation à donner aux hommes de toutes les nations. La prétention est un peu ambitieuse, mais elle plaît par Texcôs même de confiance superbe qui fut commune à cette époque et sans laquelle la fin du XVIIP siècle n'aurait pas réalisé les prodiges qu'elle a accomplis. Le comte de Vauréal, fidèle à Tesprit généralisateur de son temps, ne sépare pas, comme on le voit, la France de l'humanité ; il pense que la meilleilre éducation nationale devra être la meilleure pour toutes les nations. Il élabore ses conceptions pour rhomme abstrait et universel, tout en ayant les Français en vue et immédiatement sous les yeux. La Révolution même n'a pas fait autrement, et c'est pour cela qu'elle est humaine en même temps que nationale ; c'est pour cela qu'elle a fait le tour du monde sans cesser d'être française. Il n'y a rien d'ailleurs

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de bien original dans les idées du comte de Vauréal, qui s'élève à son tour contre le latin, la scolastique et voudrait remplacer Téducation cléricale par les inspirations d'une théologie naturelle.

En 1784, un certain Lesbroussard. étendant moins ses vues, cherche plus modestement les Moyens de perfectionner l' éducation en France,

En 1785, GossELiN demande qu'on fasse aux femmes plus de place dans renseignement et vante, au détriment des Ignorantins,lesinstituteurs laïques et mariés.

Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tout au long le titre des opuscules ou des ouvrages qui s'accordent à demander, avec des variantes, une éducation nationale. Enumérons dans Tordre des dates Léonard Bourdon de la Cronière dont l'opuscule est de 1788 ; Degranthe, professeur à Louis-le-Grsfnd, dont Topuscule est de 89 ; de la Cour en 90 et, dans la même année, le prêtre Paris de TOratoire, et Raymond DE Varennes. Le mouvement est général, il emporte même des hommes du clergé.

Nous arrêterons cette énumérationen 1790, c'est-àdire au moment où la question, après avoir passionné l'opinion publique, va continuer de s'agiter dans les délibérations parlementaires et occuper les législateurs après les publicistes. Nous ne voulons pourtant pas fermer notre liste sans recueillir encore quelques symptômes, qui nous paraissent significatifs et de nature à éclairer quelques points de la pédagogie révolutionnaire elle-même.

L'abbé Gaultier, qui écrit en 1788 et un certain Gornilleau, dont la brochure est de 1790, se préoccupent également de rendre l'instruction attrayante pour les enfants et de fairala part du jeu dans l'ensei-

gnement. C'est un nouveau coup porté à l'ancienne méthode, qui ne savait inculquer l'instruction que par la contrainte et par les coups.

Cornilleau se rencontre avec un nommé Verlac, professeur d'anglais à l'école marine de Vannes, pour demander l'introduction des langues vivantes dans l'enseignement. Ce Verlac n'est pas mal inspiré. Il critique l'éducation dispensée jusqu'en 89, année où il publia son volume. Il demande l'instruction de tous : il veut que le programme des études comporte de l'histoire et de la géographie ; avec un sens théorique et pratique remarquable, il propose qu'on fonde une école normale et une école de commerce.

Enfin, pour que la série soit complète, un certain d'^HuPAY, en 1790, obéissant à ce goût des bergeries et des idylles sentimentales qui fut commun au XVIIP siècle, propose sérieusement un Plan d éducation pour une vie patriarcale et champêtre, tel que V auraient exécute Paul et Virginie s'ils eussent vécu . Cette invention est tout simplement admirable. Ce faux goût pour la nature avait déjà inspiré à Fontenelle de détestables églogues. C'est lui qui donna à Marie-Antoinette l'idée de faire bâtir la bergerie de Trianon, où elle menait paître de petits moutons avec des rubans roses. Mais assurément cette mode n'a rien produit de plus réjouissant que le titre de cet opuscule qui promet, avec une si étonnante naïveté, de nous apprendre comment Paul et Virginie auraient conçu une éducation champêtre, s ils eussent vécu !

Voyons maintenant comment les tendances pédagogiques, dont nous venons de noter les symptômes, se sont explicitement accusées pendant la période révolutionnaire.

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