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CHAPITRE III

Mirabeau.

Nous sommes en 1790. Depuis longtemps déjà, les résistances de la cour ont été vaincues ; une constitution a été donnée à la France, établissant tant bien que mal chez nous le mécanisme de la monarchie parlementaire. Les questions politiques les plus urgentes ont reçu une solution dont on ne soupçonne pas encore le caractère tout provisoire. On songe en différents lieux à organiser le nouveau régime et particulièrement l'éducation.

Vers la fm de l'année, rassemblée générale de la section du Luxembourg, à Paris, demande qu'on enseigne gratuitement aux citoyens les principes de la morale et de la constitution. Le 30 mai 1791. l'assemblée générale de la section du Palais-Royal s'élève contre l'enseignement congréganiste. Nous voyons descendre ainsi dans le peuple les idées d'enseignement civique et laïque que nous rencontrions chez les philosophes, les hommes d'État et les pédagogues proprement dits pendant la période précédente. A l'Assemblée constituante elle-même, Gossin, député de Bar-le-Duc, insiste, dans une courte motion, pour obtenir l'ins' truction civique. Il appelait en outre l'attention sur l'importance des exercices du corps et demandait que l'on apprît les langues vivantes, de préférence aux langues mortes. Rousseau, député de Tonnerre, se préoccupait de l'éducation et de l'existence civile et politique des femmes dans la nouvelle Constitution française. Déjà l'instruction gratuite et le paiement des maîtres par l'État étaient réclamés de différents côtés.

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Ce n'étaient là toutefois que des vœux incohérents. Il était inévitable qu'un homme politique s'emparât de ces aspirations et tentât de leur donner une forme pratique et en quelque sorte législative. Telle fut, en effet, la préoccupation de Mirabeau. Il n'est pas étonnant que le puissant esprit qui avait comme présidé à la naissance du régime nouveau et qui pouvait se croire appelé à l'organiser, ait préparé des projets d'éducation dont le î)esoin ne pouvait manquer d'être aperçu à courte échéance. On retrouva en effet dans les papiers de Mirabeau, quand il fut mort, et son médecin Cabanis publia, en 1791, quatre discours, dont le titre général était : Travail sur V Éducation publique,

^tlKMIER DISCOURS.

Le premier discours avait pour objet V organisation du coiys enseignant.

Mirabeau commence par y marquer fortement la nécessité où se trouva [la Révolution de détruire pour reconstruire, et répond par avance à ceux qui semblent regretter qu'on ne nous ait pas donné le nouveau régime en gardant l'ancien.

Quand les angoisses du despotisme, expirant de ses propres excès, vous ont appelés pour chercher des remèdes à tant de maux, quand la voix d'une nation tout entière, où les sages commençaient à régénérer Topinion, vpus a confié le soin d'effacer jusqu'aux moindres vestiges de son ancienne servitude, vous avez senti que les abus formaient un système dont toutes les ramifications s'entrelaçaient et s'identifiaient avec l'existence publique : que pour tout reconstruire, il fallait tout démolir; qu'une machine politique avait besoin, comme toutes les autres, de l'accord de ses parties, et que plus votre ouvrage serait parfait, plus le moindre vice laissé dans ses rouages pourrait intervertir ou embarrasser ses mouvements. Ainsi donc. Messieurs, avant de mettre la main à

Tœuvre, vous vous êtes environnés de ruines et de décombres ; vos matériaux n'ont été que des débris : vous avez soufflé sur ces restes qui paraissaient inanimés. Tout à coup/ une cdnstitutioa s'organise ; déjà ses ressorts déploient une force active ; la monarchie française recommence ; le cadavre qu'a touché la liberté se lève et ressent une vie nouvelle.

H a le vif sentiment de Funiversalité de la Révolution française :

La restitution des droits de la nature humaine, le germe impérissable du salut et de la félicité de l'espèce entière : tels sont les biens que vous devront, et tous les climats du globe et tous les siècles à venir.

11 s'agit maintenant de préparer les générations futures à recueillir et à continuer l'œuvre de progrès si glorieusement ébauchée par la main de l'Assemblée Constituante :

C'est VOUS, Messieurs, qui chercherez le moyen d'élever promptement les âmes au niveau de votre Constitution et de combler l'intervalle immense qu'elle a mis tout à coup entre l'état des choses et celui des habitudes. Ce moyen n'est autre qu'un bon système d'éducation publique: par lui, votre édiflce devient éternel ; sans lui, l'anarchie et le despotisme, qui se donnent secrètement la main, n'auraient peutêtre pas de longs efforts à faire pour en renverser toutes les colonnes.

Kt plus loin :

Ostd'une bonne éducation publique seulement que vous devez attendre ce complément de régénération

qui fondera le bonheur du peuple sur ses vertus, et ses vertus sur ses lumières.

Quelle sera celte éducation? Le passé ne nous en propose pas de modèles. Mirabeau, en critiquant les anciens, me paraît avoir la secrète pensée d'atteindre la pédagogie chrétienne, inspirée par la doctrine du péché originel :

Les législateurs anciens cherchaient tous à donner à leurs peuples une tournure particulière, et ne prétendaient souvent à rien moins qu'allés dénaturer, pour ainsi dire, et à leur faire prendre des habitudes destructives de toutes nos dispositions 07nginelles,

La pédagogie nouvelle doit être celle de la liberté. C'est ici qu'est posé, avec un véritable sens philosophique, ce problème dont notre temps n'a pas encore trouvé le mot : le conseil supérieur et le pouvoir central de la nation peuvent-ils faire intervenir leur autorité, lorsque le but à atteindre est précisément la liberté.

Quant à vous, Messieurs, vous n'avez pas d'opinions favorites à répandre ; vous n'avez aucune vue particulière à remplir, votre objet unique est de rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées et la volonté générale de toutes les volontés privées, constantes ou variables, suivant qu'il plaira aux circonstances.

Ainsi, c'est peut-être un problème de savoir si les législateurs français doivent s'occuper de l'éducation publique.

Comme la plupart des hommes de gouvernement, Mirabeau

répond que, sans cette haute intervention de l'autorité nationale, c'est la liberté même qui est en péril :

Dans les circonstances actuelles, siTéducation n'était pas dirigée d'après des vues nationales, il pourrait en résulter plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté.

Il y a une réforme à faire :

Mais quelles sont les vues fondamentales d'après lequelles on doit se conduire dans cette réforme ?

La première, et peut-être la plus importante de toutes, est de ne soumettre les collèges et les académies qu'aux magistrats qui représentent véritablement le peuple. En conséquence, les académies et les collèges doivent être mis entre les mains des départements ; et je crois utile de les reconstituer sous des formes nouvelles, ne fût-ce que pour les avertir qu'ils n'appartiennent plus au même régime.

Après tout cet excellent début, nous allons voir dans Mirabeau le représentant d'un parti qui, de lui-même, s'arrête à michemin du progrès.

L'instruction primaire ne devra pas être gratuite, et comme les bourses ne seront données qu'aux élèves qui se seront déjà distingués, il y a apparence que, dans l'esprit de Mirabeau, ce ne sera ni le droit ni le devoir de tous les citoyens d'envoyer leurs enfants à l'école.

Il ne faut point de bourses pour les premières études, et elles doivent toujours être le prix de quelque succès.

Au premier coup d'oeil, on peut croire l'éducation gratuite nécessaire au progrès des lumières , mais en y réfléchissant mieux^ on voit, comme je l'ai dit,

que le maître qui reçoit un salaire est bien plus intéressé à perfectionner sa méthode d'enseignement.

Il est inutile de discuter une opinion aussi sévèrement condamnée par les faits. L'instruction ne sera pas non plus absolument laïque, bien que Mirabeau se défie de l'enseignement clérical :

Sans rejeter entièrement les congrégations qui, sans doute, ont, à certains égards, plusieurs avantages, je voudrais les voir employer avec ménagement ; je voudrais qu'on se mît en garde contre l'esprit de corps dont elles ne seront jamais exemptes.

Venant à la question du programme, notre auteur croit que TAssemblée ne doit l'aborder qu'avec discrétion :

Faudra-t-il que l'Assemblée nationale discute et trace les plans d'enseignement? Des méthodes pour toutes les sciences qui peuvent être enseignées, seraient-elles un ouvrage de sa compétence? Non, sans doute.

Le tort de Mirabeau est ici de ne pas indiquer à qui incomberait une telle besogne, de croire nieme qu'il est interdit à l'État de l'aborder. 11 est cependant impossible de diriger, comme il Ta demandé lui-même plus haut, l'éducation par des « vues nationales » sans faire connaître et sans faire prévaloir ces vues. Aussi est-il amené lui-même, par une contradiction non moins inévitable qu'étrange, à esquisser immédiatement un véritable « plan d'enseignement » qui implique jusqu'à un certain point une méthode.

D'abord une revendication des droits de la langue nationale :

Que lé grec et le latin soient regardés comme propres à fournir des vues précieuses sur les procédés de Tesprit, dans renonciation des idées; qu'on les

estime, les recommande à raison des excellents livres qu'ils nous mettent à portée de connaître beaucoup mieux: rien de plus raisonnable, sans doute. Mais je crois nécessaire d'ordonner que tout enseignement public se fasse désormais en français.

Ici une nouveauté :

Vous ne serez point étonnés, Messieurs^ que la médecine occupe une place considérable dans mon plan d'instruction publique.

D'après cela, l'Assemblée nationale ordonnera sans doute qu'il soit formé des écoles pratiques, partout où la médecine s'enseigne, c'est-à-dire, des écoles dont les leçons ^e donneront dans des infirmeries ^ .

Mirabeau s'engage ensuite dans un long parallèle entre la destination des hommes et celle des femmes. Le morceau est d'un style extrêmement soigné, mais renferme peu d'idées neuves. C'est un bon lieu commun de rhétorique. L'auteur a des vues encore étroites sur le rôle des femmes, qu'il prétend confiner d'une façon tout à fait exclusive dans la maison et dans la maternité :

Je proposerai peu de chose sur l'éducation des femmes. Les hommes destinés aux affaires doivent être élevés en public. Les femmes, au contraire, destinées à la vie intérieure, ne doivent peut-être sortir de la maison paternelle que dans quelques cas rares.

La constitution délicate des femmes, parfaitement

1. Les leçons cliniques, c'est-à-dire celles qui se font d'après le malade^ si fréquentes de nos jours, paraissent avoir été jusqu'alors d'une extrême rareté.

appropriée à leur destination principale, celle de perpétuer Tespèce, de veiller avec sollicitude sur les époques périlleuses du premier âge, et dans cet objet si précieux à Fauteur de notre existence, d'enchaîner à leurs pieds toutes les forces de Thomme, par la puissance irrésistible de la faiblesse ; cette constitution, dis-je, les borne aux timides travaux du ménage, aux goûts sédentaires que ces travaux exigent, et ne leur permet de trouver un véritable bonheur, et de répandre autour d'elles tout celui dont elles peuvent devenir les dispensatrices, que dans les paisibles emplois d'une vie retirée.

Sans doute la femme doit régner dans Tintérieur de sa maison; mais elle ne doit régner que là: partout ailleurs elle est comme déplacée; la seule manière dont il lui soit permis de s'y faire remarquer, c'est par un maintien qui rappelle la mère de famille, ou qui caractérise tout ce qui rend digne de le devenir.

Trois bonnes pensées pour en finir avec les femmes:

Je regrette beaucoup qu'on ne les ait point admises au conseil de famille dont elles me paraissent devoir être l'âme.

La vie intérieure est la véritable destination des femmes ; il est donc convenable de les élever dans les habitudes qui doivent faire leur bonheur et leur gloire; et peut-être serait-il à désirer qu'elles ne sortissent jamais de la garde de leur mère.

Je ne demande cependant pas la suppression de toutes les maisons d'éducation qui leur sont consacrées. Mais comme ces maisons ne peuvent plus être

régies que par des associations libres, je voudrais qu'on en confiât le soin à l'industrie et à la considération publique. Il suffirait d'ailleurs de conserver les écoles de lecture, d'écriture et d'arithmétique qui existent pour les filles, et d'en former de semblables dans toutes les municipalités qui n'en ont pas, sur les mêmes principes que pour celles des garçons.

Ce dernier point ne s'accorde peut-être pas parfaitement avec les prémisses de Mirabeau ; mais il n'en vaut que mieux. Suit un court projet d'une organisation rudimentaire d'instruction primaire :

Dans chaque endroit où l'organisation nouvelle du clergé conservera un curé ou un vicaire, il y aura une école d'écriture et de lecture, pour l'entretien de laquelle il sera affecté une somme, depuis cent jusqu'à deux cents livres, payable chaque année sur les fonds du département. Le maître d'école sera autorisé à recevoir une rétribution de ses élèves; il enseignera à lire, à écrire, à calculer, et même, s'il est possible, à lever des plans et arpenter. Il se servira, pour enseigner à lire, des livres qui feront connaître la Constitution, et qui expliqueront d'une manière simple et nette les principes de la morale. Tout maître d'école qui se distinguera dans ce genre d'enseignement recevra des récompenses qui seront fixées et distribuées parle directeur du département. La nomination des maîtres d'école de paroisse se fera de la manière suivante. La commune présentera trois sujets au directeur de district qui sera tenu d'en choisir un; et le sujet choisi ne pourra être destitué sans que les motifs de la destitution aient été discutés et trouvés valables par le même directeur.

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