CHAPITRE IV
Talleyrand-Périgord .
L'Assemblée Coustituante, qui fit tant et de si grandes choses, qui vota la Déclaration des droits de l'homme et donna à la France sa première Constitution, avait certes en elle les lumières nécessaires pour élaborer, discuter et appliquer un système d'éducation nationale ; elle en eut le souci, mais elle n'en eut pas la temps.
Les 3 et 4 septembre 1791, elle rendit une loi, portant qu'il serait créé et organisé une instruction commune à tous les citoyens. Comme on le voit, dès le premier jour, les représentants du pays n'oublièrent pas son unité dans leurs projets pédagogiques et virent, dans une éducation d'État, le meilleur moyen de l'achever, de l'assurer et de la fortifier. Cette loi demeura lettre morte ; ce ne fut qu'une manifestation ; elle ne put recevoir aucune application réelle. Cependant on nomma une commission ; elle prit pour rapporteur le fameux prince de Talleyrand-Périgord, à qui elle paraît même s'en être remise assez complètement du soin d'imaginer et de rédiger un projet.
Le rapport de Talleyrand ne put être lu devant l'Assemblée
1 . Ce Talleyrand est le diplomate distingué et sceptique qui, après avoir servi dans les conseils de Napoléon io^, attacha son nom d'une manière si honorable aux traités de 1815 et mourut sous Louis-Philippe, après avoir servi la France sans trop de scrupules, au travers de tous ses gouvernements. Sa réputation d'homme d*État était universelle, son esprit est demeuré légendaire. On va voir que ce prêtre n^était pas dépourvu de philosophie.
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que les 10, di et 19 septembre 1791. On était sur le point de se séparer ; c'étaient les dernières séances de la grande Assemblée. Elle écouta dans un silence plein de dignité la lecture qui lui était faite. Mais elle ne prit pas sur elle de décréter précipitamment l'organisation matérielle d'un service aussi important. L'œuvre de Talleyrand resta toute platonique. Elle n'en présente pas moins un haut intérêt.
11 fait d'abord le procès de l'ancien système d'instruction publique :
Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices innombrables de ce qu'on a nommé jusqu'à ce jour Instruction. Même sous Tancien ordre de choses, on ne pouvait arrêter sa pensée sur la barbarie de nos institutions, sans être effrayé de cette privation totale de lumières, qui s'étendait sur la grande majorité des hommes, sans être révolté ensuite et des opinions déplorables que Ton jetait dans l'esprit de ceux qui n'étaient pas tout à fait dévoués à Tignorance, et des préjugés de tous les genres dont on les nourrissait, et de la discordance, ou plutôt de l'opposition absolue qui existait entre ce qu'un enfant était contraint d'apprendre, et ce qu'un homme était tenu de faire ; enfin, de cette déférence aveugle et persévérante pour des usages dès longtemps surannés, qui, nous replaçant sans cesse à l'époque où tout le savoir était concentré dans les cloîtres, semblait encore, après plus de dix siècles, destiner l'universalité des citoyens à habiter des monastères.
.... Telle avait été, sous ce rapport, l'influence de Topinion publique elle-même, qu'on était parvenu à pouvoir présenter à la jeunesse l'histoire des anciens peuples libres, à échauffer son imagination par le récit de leurs héroïques vertus, à la faire vivre, en un mot, au milieu de Sparte et de Rome, sans que le pouvoir
le plus absolu eût rien à redouter de Timpression que devaient produire ces grands et mémorables exemples ^
L'Assemblée Constituante a établi la liberté politique et fondé le pouvoir législatif sur la volonté commune :
Mais, pour le complément d'un tel sytème, il faut sans doute que cette volonté se maintienne toujours droite, toujours éclairée, et que les moyens d'action soient invariablement dirigés vers leur but ; or, ce double objet est évidemment sous Tinfluence directe et immédiate de Tinstruction.
Et il faut que Tinstruction soit vraiment générale dans le peuple *.
Il faut que la raison publique, armée de toutes les puissances de l'instruction et des lumières, prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles, destruction de tout principe, afin que le. parti le plus fort soit aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.
Les hommes sont déclarés libres ; niais ne sait-on pas que Tinstruction agrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et, seule, peut maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de despotisme ? Ne sait-on pas que, même sous la constitution la plus libre, Thomme ignorant est à la merci du charlatan, et beaucoup trop dépendant de Thomme in-
i. Comparer ce passage avec le chap. VU de mon introduction.
2. Talleyrand est déjà sur ce point bien plus catégorique que Mirabeau. On sent que, de l'un à l'autre, ropinion publique a fait des progrès.
struit ; et qu'une instruction générale bien distribuée peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop grand empire que cette supériorité donnerait, si Ton condamnait à rignorance une classe quelconque de la société ?
Enfin, et pour tout dire la Constitution existeraitelle véritablement, si elle n'existait que dans notre code ; si de là elle ne jetait ses racines dans Tâme de tous les citoyens ; si elle n'y imprimait à jamais de nouveaux sentiments, de nouvelles mœurs, de nouvelles habitudes ? Et n'est-ce pas à l'action journalière et toujours croissante de l'instruction, que ces grands changements sont réservés ?
D'ailleurs les anciennes institutions d'enseigne Aient sont en train de faire place nette :
Tout nous démontre que le nouvel état de choses, élevé sur les ruines de tant d'abus, nécessite une création en ce genre ; et la décadence rapide et presque spontanée des établissements actuels qui, dans toutes les parties du Royaume, dépérissent commedes plantes sur un terrain nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu d'entreprendre ce grand ouvrage.
Talleyrand montre bien retendue des questions relatives à
l'instruction :
11 n'est donné à aucun homme d'en mesurer l'étendue ; et la puissance nationale ne peut elle-même lui tracer des limites. Son objet est immense, indéfini ; que n'embrasse-t-il pas ? Depuis les éléments les plus simples des arts jusqu'aux principes les
plus élevés du droit public et de Ta morale; depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux représentations théâtrales et aux fêtes les plus imposantes de la nation, tout ce qui, agissant sur l'âme, peut y faire naître et y graver d'utiles ou de funestes impressions, est essentiellement de son ressort. Ses moyens, qui vont toujours en se perfectionnant, doivent être diversement appliqués, suivant les lois, le temps, les hommes, les besoins.
La tâche offre donc des difficultés intrinsèques. Il y en a d'autres encore, que Tauteur signale avec une justesse bien spirituelle :
Celles-ci naissent d'une sorte de frayeur qu'éprouvent souvent les hommes les mieux intentionnés à la vue d'une grande nouveauté ; toute perfection leur semble idéale ; ils la redoutent presque à l'égal d'un système erroné, et souvent ils parviennent à la rendre impraticable, à force de répéter qu'elle l'est.
Talleyrand est un modéré, un homme de tempéraments et de transactions, déjà un diplomate :
Nous voulons que le passage de l'ancienne instruction à la nouvelle se fasse sans convulsion, et surtout sans injustice individuelle.
Nous entrons dans le vif du sujet. En voici le point de départ ;
Un des caractères les plus frappants dans l'homme est \d, perfectibilité ; et ce caractère, sensible dans l'individu, l'est bien plus encore dans l'espèce *.
1. Cette vue est des plus importantes. Les philosophes eux-mêmes,
Voici maintenant la définition de Tinstructiou qui en découle ;
Elle est Tart plus ou moins perfectionné de mettre les hommes en toute valeur, tant pour eux que pour leurs semblables ; de leur -apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et remplir facilement tous leurs devoirs, en un mot, à vivre heureux et à vivre utiles, et de préparer ainsi la solution du problème, le plus difficile peut-être des sociétés, qui consiste dans la meilleure distribution des hommes.
On doit considérer en effet la société comme un vaste atelier. 11 ne suffit pas que tous y travaillent ; il faut que tous y soient à leur place, or il est incontestable qu'un bon système d'instruction est le premier des moyens pour y parvenir.
11 y a d'abord comme une sorte d'instruction générale qui résulte de la nature même des choses :
11 est impossible de concevoir une réunion d'hommes, un assemblage d'êtres intelligents, sans y apercevoir aussitôt des moyens d'instruction. Ces moyens naissent de la libre communication des idées, comme aussi de l'action réciproque des intérêts. C'est alors surtout qu'il est vrai de dire que les hommes sont disciples de tout ce qui les entoure.
Mais à côté de cela, il y a une instruction systématique, qui est un art véritable. Cette instruction:
à la suite de J.-J. Rousseau, n*étaient que trop disposés à considérer le développement de l'état social comme une longue «• chute ». La nouvelle et fortifiante doctrine du progrès est exprimée ici de manière à annoncer les travaux éminents de Gondorcet sur ce sujet.
1** Elle doit exister pour tous : car puisqu'elle est un des résultats, aussi bien qu'un des avantages de Tassociation, on doit conclure qu'elle est un bien commun des associés : nul ne peut donc en être légitimement exclu ; et celui-là qui a le moins de propriétés privées semble même avoir un droit de plus pour participer à cette propriété commune.
2® Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à les répandre * : car c'est du concours et de la réalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien.
3"* L'instruction, quant à son objet, doit être universelle ; car c'est alors qu'elle est véritablement un bien commun, dans lequel chacun peut s'approprier la part qui lui convient.
4** L'instruction doit exister pour l'un et l'autre sexe ; cela est trop évident ; car elle est un bien commun.
S° Enfin elle doit exister pour tous les âges. C'est un préjugé de l'habitude de ne voir toujours en elle que l'institution de la jeunesse. L'instruction doit conserver et perfectionner ceux qu'elle a déjà formés : elle est d'ailleurs un bienfait social et universel, elle doit donc naturellement s'appliquer à tous les âges si tous les âges en sont susceptibles ; or, qui ne voit qu'il n'en est aucun où les facultés humaines ne puissent être utilement exercées, où l'homme ne puisse être affermi dans d'heureuses habitudes, encouragé à faire le bien, éclairé sur les moyens de l'opérer.