‹ La pédagogie révolutionnaireChapitre 5 sur 62 · PUBLIQUE · texte numérisé non relu

PUBLIQUE

Depuis que de grandes préoccupations pédagogiques ont ramené l'attention des esprits vers l'état de l'instruction publique en France au XVIIP siècle, il se poursuit de divers côtés un trayail auquel on n'a pas pris garde tout d'abord, dont on commence à voiries effets, et dont il faut, me semble-t-il, écarter les conclusions par la question préalable.

Je veux parler de ces recherches, très recommandables en elles-mêmes, poursuivies par différentes classes ' d'érudits sur plusieurs points du territoire à la fois : archivistes, publicistes, historiens par

métier, par goût ou par occasion, qui se donnent la tâche d'étudier quelles étaienii, avant la Révolution, les ressources de renseignement dans telle contrée du royaume qu'ils choisissent. L'un compte les écoles d'une province, et les trouve bien plus nombreuses qu'on n'aurait pu croire, plus nombreuses souvent qu'elles ne le sont aujourd'hui même. L'autre rencontre des collèges jusque dans de petites villes qui en ont perdu même le souvenir. Un troisième énumère les académies de sciences et de lettres qui ont disparu sans retour. Il semble qu'il n'y ait tout d'abord, dans chacun -de ces travaux, qu'une contribution intéressante à l'histoire, tout au plus des regrets stériles et platoniques. Mais tout à coup voici qu'on rapproche leurs résultats partiels ; leur somme arithmétique éclate brusquement avec l'éloquence brutale du chiffre. On nous prouve, textes en main, qu'il y avait en France, avant la Révolution, près de 60 facultés de diverses natures, 40 académies, 600 collèges environ, enfin un large service d'instruction primaire auquel ne manquait môme, pas toujours la gratuité et qu'assurait une infinité de congrégations d'hommes et de femmes, indépendamment des maîtres laïques*. Aussitôt s'élève un concert de plaintes et de récriminations contre la Révolution, qui a supprimé cette

1. Voy. M. A.ndvé^ Nos maîtres aujourd'hui, p. 186 sqq.. dont les conclusions sont d'ailleurs très modérées. Voy. aussi les travaux, très instructifs, de MM. Charmasse, Hondoy, Lantoine, Quantin, Maggiolo, etc., tous cités à Tapticle Bibuographie du Dictionnaire de pédagogie de M. Buisson. Quelques Revues aussi sont souvent revenues sur ce sujet, particulièrement la Revue des Deux-Moiides avec M. Albert Dupuy, dont les articles ont fait un volume. J'aurai occasion de rendre hommage à l'auteur en le citant, bien que mes concluions soient diamétralement opposées aux siennes.

vaste ordonnance de l'instruction publique, et qui, trouvant la France éclairée de mille lumières, Ta barbarement replongée dans les ténèbres. Toujours (c le vandalisme révolutionnaire M »

C'est que, jusque sur le terrain de la pédagogie, nullement étrangère par nature, comme on pourrait le croire, aux doctrines sociales, mais qui leur est au contraire intimement liée, les partis politiques ont repris leurs positions et prolongé leurs combats. Et chacun de propager à son profit une légende particuUère^sur l'histoire de l'instruction publique en France.

La légende impériale faisait remonter à Napoléon, par la création de l'Université, l'honneur d'avoir tiré tout du néant.

La légende révolutionnaire admettait assez volontiers ce néant pour l'ancien régime ; et il y a encore aujourd'hui des gens pour lesquels c'est article de foi, qu'il n'y avait pas un homme du peuple sachant lire dans la France du XVIIP siècle, cette France qui a pourtant bien prouvé, par la Révolution, à quelle profondeur elle avait été pénétrée d'écrits philosophiques.

Voici venir maintenant une légende nouvelle, celle des partis rétrogrades, d'après laquelle la France, merveilleusement instruite sous la monarchie, aurait subitement désappris à lire sous la République.

1. « Le vandalisme révolutionnaire » est l'expression consacrée par laquelle les adversaires de la Révolution ont prétendu stigmatiser les destructions systématiques dont elle se serait rendue coupable. M. Despois a fait un livre excellent, plein de faits et de vues pénétrantes, pour réfuter cette thèse, et il a donné ironiquement pour titre à son ouvrage cette même expression : Le vandalisme révolutionnaire !

En vérité, nous ne vivons que de légendes ; et je ne suis pas fâché, pour ma part, de les voir se détruire naturellement : il restera peut-être la vérité.

Ainsi, il ne me déplaît pas d'apprendre que la vieille France avait fait un effort considérable pour se donner une vaste organisation d'enseignement. La question est de savoir si, au moment qui nous occupe, tous ces établissements répondaient aux besoins de la société française, s'ils rendaient des services ou s'ils représentaient plutôt des desiderata. Formaient-ils un système d'éducation à la hauteur des circonstances, leur destruction est impie et ne se comprend pas. Étaient-ils au contraire un obstacle à l'accomplissement de la mission qu'ils auraient dû remplir, ils ont mérité leur sort ; et plus l'aspiration de la France vers l'instruction publique était grande, plus il était légitime que cette aspiration les emportât.

Nous ne craignons donc pas qu'on nous montre l'ancienne France tendant de toutes ses forces à l'organisation d'un système étendu d'instruction publique. A mesure qu'on nous donne la preuve qu'il y avait là des écoles, là des collèges, là des académies, là quelque institution accusant la volonté des âmes de chercher ou de se communiquer la lumière, nous nous réjouissons. Qui serait plus fierquenousde ce glorieux instinct de notre pays dans un passé que nous ne répudions pas, dont nous nous portons tout au contraire les héritiers véritables ? Là où l'on voit des arguments pour nous accabler, nous enregistrons avec reconnaissance les symptômes significatifs dont nous entendons nous, emparer pour justifier aux yeux de la France sa propre histoire.

Bien plus, nous sommes décidés nous-mêmes à

apporter notre modeste concours à cette œuvre de réhabilitation de l'ancienne France, à nous joindre, de la seule manière qui nous est possible, à cette œuvre de justice. On nous apporte en multitude des résultats partiels, des faits particuliers. Qu'on nous permette de les corroborer par l'examen d'un phénomène d'ordre plus général, auquel nous accordons, à cause de cela, une importance relativement considérable. Je veux parler de la fondation, par le P. de la Salle, de l'ordre des Frères de la doctrine chrétienne.. C'est là un événement apparent, connu de tous. A mon avis il suffit pour faire pressentir toutes les trouvailles de détail qu'on a faites ou qu'on pourra faire encore dans le champ peu exploité de l'ancienne instruction publique. Il autorise à prédire de nombreux succès aux archéologues qui fouillent le sol du XVIIP siècle, incertains s'ils en verront sortir les restes enfouis de quelques institutions scolaires disparues.

LE SUCCÈS DES FllÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE PROUVE Qu'iL Y AVAIT, DANS l'aNCIENNE FRANCE, UNE ASPIRATION UNIVERSELLE VERS l'instruction.

Consultez, en effet, Thistoire de l'Église. Vous y verrez qu'à toutes les époques elle a enfanté spontanément des ordres monastiques d'une nature nouvelle, en rapport avec l'esprit de leur temps et destinés à absorber, au profit du catholicisme, le mouvement des âmes : les solitaires et les mendiants, lorsque se développa d'abord Tesprit de renoncement et

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d'hamîlité : pais aa moyen âge. les sran-is ordres mystiques, la plus hante expression dn christîaiiîsme, puisque la même inspiration qui les a produits nous a donné l'Imitation de Jésus-Christ : travailleurs et contemplatifs qui portaient alors en eux le cœur meurtri de rbumanité et se préparaient, dans le silence et la prière, aux consolations éternelles. Mais quand le monde, sortant de la léthai^e religieuse, mordit, malgré les papes, au fruit de la philosophie profane et voulut garder Aristote, même anathématisé, des ordres parurent qui se chargèrent d'en faire un saint et qui, méritant qu'on créât pour eux Tépithèle d'ei^oteurs, mirent d'accord le péripatétisme et la religion, en creusant dans le syllogisme une forme vide où ils versèrent le dogme. Même travail des Jésuites à la Renaissance : ils résolurent le problème d'enseigner la littérature païenne, la liberté antique, la morale de Caton et d'en tirer une servitude sans exemple et une corruption qui n'appartenait qu'à eux.

Chose remarquable, l'idée de la création de ces ordres grandit ordinairement dans la pensée de quelque serviteur obscur et profondément dévoué de l'Église : tel Loyola. Elle ne se fait accepter qu'avec peine en haut lieu. Rome ne les autorise qu'après avoir dûment constaté lesnécessités auxquelles ils répondent. Ils ont souvent des débuts difficiles, du fait des autres puissances du clergé.

Telle est précisément l'histoire de la création des Frères de la doctrine chrétienne par le P. de- la Salle. Dans sa piété sincère et son amour des humblep, il conçoit le vaste projet de leur donner à tous les éléments de l'instruction. C'est en cela qu'apparaît nette-

ment l'inspiration de Tépoque. Dans un autre temps, une âme ardemment charitable comme la sienne aurait imaginé quelque ordre qui fût un asile pour les affligés ou un secours pour les malheureux ; cet ordre aurait fondé des églises, des monastères, des hospices peut-être. Et que fait le P. de la Salle ? il ouvre une école. A quelle grande aspiration populaire, vague encore, cela est possible, mais puissante déjà, cela est certain, ne croyez-vous pas que réponde cet acte imprévu et nouveau?

Je sai§ bien qu'il existait déjà, pour ainsi dire à l'ombre des églises, dans la main des curés, des « chantres » et des sacristains, de « petites écoles» et des « écoles de charité » où l'on donnait quelque instruction à des enfants. Qui dit que le P. de la Salle ait eu le premier Tidée d'apprendre à lire à un enfant ? Mais je dis que s'il eut l'idée d'apprendre à tous ; si, voyant aussi bien que personne les écoles qui existaient, il les trouva insuffisantes ; s'il créa, pour réaliser son vaste dessein, un ordre aux cadres larges, au personnel facilement multiplié ^ ; si Tordre se développa, malgré les difficultés sans nombre à lui suscitées par ses devancFers mêmes, trop prévenus pour comprendre qu'il fallait tout un sang nouveau dans leur vieille œuvre ; si cette entreprise d'éducation populaire eut, malgré le clergé, asse2 d'élèves pour nécessiterrinvention de la méthode simultanée ; et si elle se propagea assez victorieusement pour s'imposer enfin à l'acceptation, puis à la protection de TÉglise même — ne voit-on pas qu'il lui fallait avoir pris

1. La fondation des Frères de la doctrine chrétienne par le P. de la Salle est de 1681.

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naissance flans un besoin déjà invincible du peuple ; que son initiateur avait dû écouter dans son propre cœur les palpitations d'un désir universel déjà grandissant ; que son effort devait avoir pour fin d'imprimer du moins à ce mouvement fatal la direction de l'Église, et que par lui l'esprit chrétien travaillait à s'inféoder une tendance profondément démocratique^?

Il n'est nullement surprenant qu'on retrouve, en explorant ce passé, les vestiges oubliés d'un mouvement national dont il reste des témoignages si saisissants. Une idée qui trouvait un champion aussi ardent et aussi heureux que le P. de la Salle devait travailler bien d'autres cœurs. Tous ne pouvaient la servir avec les mômes ressources et les mêmes succès ; mais chacun dut s'y employer comme il le put. il y eut des efforts collectifs et des efforts individuels ; il y eut des associations, des fondations et des legs, et il dut y on avoir beaucoup, quoique oubliés aujourd'hui, si nous en mesurons le nombre à l'éclat du grand fait qui nous paraît en être l'indice visible.

Naturellement, ceci n'est pas particulier à l'instruction primaire. Un besoin aussi noble que celui de la culture intellectuelle ne gagne pas les dernières classes de la société sans avoir complètement pénétré les couches supérieures. De là cette multitude d'académies et de collèges de Tancienne France : celles-là témoignant du désir commun de s'éclairer, ceux-ci

montrant par leurs origines et leur mode dlexistence,

l. Pour loul ce ))a$sago, Voy. André, Sos tuaitres hier, torae I,

combien le souci de rinstrùction publique s'imposait même aux particuliers, puisque ces établissements étaiçnt presque tous fondés et soutenus par la charité privée.

RAISONS d'eNTRICR EN DÉFIANCE SUR LA VALEUR DE l' ANCIENNE ORGA- NISATION DE L ENSEIGNEMENT EN FRANCE.

Si maintenant à côté de l'aspiration, que je vois immense, je cherche les résultats, comment n'entrerais-je pas en défiance ? Quelle fureur a donc transporté ce peuple de France, si patient pourtant dans sa masse et d'un attachement à ses usages qui confine souvent à la routine, pour qu'il renversât tout à coup et de fond en comble ce vaste système d'instruction publique ? C'est donc que toutes ces institutions d'enseignement, dont on va menant si grand bruit, l'avaient bien mal enseigné ou ne l'avaient pas enseigné du tout.

Je sais ce qu'on peut répondre à cela. Le pouvoir central est fort en France. Il peut supprimer d'un seul coup tout un ensemble d'institutions, même utiles, même chères au pays. La suppression de l'ancienne organisation des études fut imposée au peuple par la volonté irrésistible de la Convention. C'est une œuvre révolutionnaire.

Je le veux bien. Mais encore faut-il qu'il y ait eu des raisons révolutionnaires d'agir ainsi. Quelles furent ces raisons et quelle était leur force ?• Toute la question est là ; car suivant qu'on les admettra ou qu'on les récusera, l'œuvre destructive de la Révolu-

tion sera justifiée ou condamnée. Il nous faut donc rechercher et déterminer les mobiles auxquels la Révolution a obéi, et pour cela, prendre connaissance de Tétat des études avant elle et de l'esprit qui présidait à leur organisation.

ÉTAT DE l'enseignement PRIUAIRE EN FRANCE AVANT LA RÉVOLUTION .

Faites les derniers efforts d'imagination pour réduire rinstruction primaire à son expression la plus simple et la plus miséraDle, vous ne pourrez vous dispenser d'y faire figurer la lecture, l'écriture et les éléments de la numération. Et comment concevoir l'écriture sans une ombre de grammaire, pour prévenir lesplus grossiers écarts d'orthographe ? Voilà précisément, sans rien de plus, ce que nous trouvons indiqué au bilan des écoles du premier degré et même dans la « Conduite » du P. de la Salle qui^ venant le dernier, a dû pourtant se proposer de faire plus et mieux que ses devanciers. En revanche, accumulez les matières de foi, prières latines et autres, catéchisme, histoire sainte, instructions pieuses auxquelles il est accordé une place prépondérante, écrasante : c'est tout le programme.

Mais ce qu'on n'imaginerait jamais, c'est la méthode. Dans les écoles autres que celles de la Salle, l'enseignement simultané n'était pas employé ; le maître devait répartir son temps entre ses élèves, c'est-à-dire donner à chacun quelques minutes de loin en loin. Qu'en résultait-il ? C'est qu'au bout de trois et qua-

tre ans, un enfant ne savait pas toujours lire *. Et que savait-il lire ? le latin. Chose inouïe ! ce sont les ténèbres de cette langue, inintelligible pour lui, qu'on présentait ainsi de prime abord à l'esprit en quête de la lumière, comme pour le forcer d'en désespérer à jamais.

La longue durée de ce vain apprentissage s'expliquera de mieux en mieux, si Ton veut bien considérer que le maître d'école était ordinairement sacristain, bedeau, suisse, chantre, fossoyeur et sonneur, sonnant les cloches pour les offices et l'angélus, et réquisitionné pour les baptêmes, les mariages et les enterrements ; quie c'était même là sa besogne principale et le plus clair de sa maigre prébende ; et qu'avec cela, il y avait quatre ou cinq mois de vacances pendant lesquels il lui fallait exercer un métier, sous peine de mourir de faim.

Que dire des bâtiments dans lesquels se faisait la classe ? « Il suffit, dit M. Albert Duruy *, de regarder » les anciennes gravures qui nous restent, entre » autres uûe très curieuse eau-forte de Boissieu, pour » se former une idée du délabrement et de la pauvreté » des locaux affectas à l'enseignement dans les cam- » pagnes. C'étaient généralepient de simples chau- » mières que rien ne distinguait des autres habita- » tions..., la plupart anciennes habitations privées, » léguées par des personnes charitables... Couvertes » en paille et construites en bois, elles n'avaient qu'un » rez-de-chaussée éclairé par d'étroites et rares ouver-

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