CHAPITRE IX
Lepelletier.
Le plan de Daunou fut écarté ; la cause ou plutôt l'occasion de cet échec fut la faveur dont jouit momentanément auprès de la Convention le plan de Michel Lepelletier, marquis de Saint-Fargeau, celui qui fut poignardé le soir de la condamnation de Louis XVI par un royaliste fanatique et dont les restes eurent les honneurs du Panthéon.
Le plan de Lepelletier fut repris par Robespierre et présenté à la Convention par une commission de six membres nommés à cet effet.
Le début a de l'ampleur :
La Convention nationale doit trois monuments h l'histoire: la Constitution^ le Code des lois civiles, Védiication publique.
Je mets à peu près sur la même ligne Timportance cçmme la difficulté de chacun de ces grands ouvrages.
Puissions-nous leur donner la perfection dont ils sont susceptibles ! car la gloire des conquêtes et des victoires est quelquefois passagère; mais les belles institutions demeurent et elles immortalisent les nations.
L'instruction publique a déjà été Tobjet d'une discussion intéressante; la manière dont ce sujet a été
traité honore l'Assemblée et promet beaucoup de la France.
J'avoue pourtant que ce qui a été dit j usqu'ici ne remplit pasTidée^ue je me suis formée d'un plan d'éducation. J'ai osé concevoir une plus vaste pensée, et considérant à quel point l'espèce humaine est dégradée par la vue de notre ancien système social, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière régénération, et, si je peux l'exprimer ainsi, de créer un nouveau peuple.
Former des hommes, propager les connaissances humaines; telles sont les deux premières parties du problème que nous avons à résoudre.
La première constitug l'éducation; la seconde, l'instruction.
Celle-ci, quoique offerte à tous, devient par la nature même des choses, la propriété exclusive d'un petit nombre de membres de la société, à raison de la différence des professeurs et des talents.
Celle-là doit être commune à tous et universellement bienfaisante.
Quant à Tune, le Comité s'en est occupé et il vous a présenté des vues utiles .
Pour l'autre, il l'a entièrement négligée. En un mot, son plan d'instruction publique me paraît fort satisfaisant ; mais il n'a point traité l'éducation *.
Tout le système du Comité porte sur cette base, l'établissement de quatre degrés d'enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées.
1. Nous avons vu que Gondorcet partageait lui-même cette erreur sur son propre plan. Homme avait vu plusjuste.
Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu pour la conservation, pour la propagation et le perfectionnement des connaissances humnines.
Mais avant ces degrés supérieurs qui ne peuvent devenir utiles qu'à un petit nombre d'hommes, je cherche une instruction générale pour tous, convenable aux besoins de tous, qui est une dette de la République envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale, et j'avoue que le premier degré que le Comité propose sous le nom d'écoles primaires me semble bien éloigné de présenter tous ces avantages.
D'abord, je remarque avec peine que jusqu'à six ans l'enfant échappe à la vigilance du législateur et que cette portion importante de leur vie reste abandonnée aux préjugés subsistants et à la merci des vieilles erreurs.
A six ans, la loi commence à exercer son influence ; mais cette influence n'est que partielle, momentanée, et, par la nature même des choses, elle ne peut agir que sur le moindre nombre des individus qui composent la nation.
Suivant le projet, il doit être établi environ vingt à vingt-cinq- mille écoles primaires, c'est-à-dire à peu près une école par lieue carrée.
Ici commence à se faire sentir une première inégalité ; car les enfaiits domiciliés dans la ville, bourg, village où sera située l'école primaire en profiteront et bien plus souvent et bien plus constamment ; ceux au contraire qui habitent les campagnes et les hameaux ne pourront pas les fréquenter aussi habituellement, à raison des difficultés
locales, des saisons et d'une foule d'autres circonstances.
Une bien plus grande inégalité va s'établir encore à raison des diverses facultés des parents : et ici les personnes aisées, c'est-à-dire le plus petit nombre, ont tout l'avantage.
Quiconque peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours et plusieurs heures par jour.
Mais quant à la clasfse injligente, comment fera-telle ! Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l'instruction ; mais avant, il lui faut du pain. Son père laborieux s'en prive d'un morceau pour le lui donner: mais il faut que l'enfant gagne Tautre. Son temps est enchaîné au travail, car au travail est enchaînée sa subsistance.
Cette inégale répartition du bienfait des écoles primaires est le moindre des inconvénients qui me frappent dans leur organisation. J'en trouve un bien plus grand dans le système d'éducation qu'elles présentent.
Je me plains qu'un des objets les plus essentiels de l'éducation est omis : lepei-fectionnement de l'être physique. Je sais qu'on propose quelques exercices de gymnastique : cela est bon ; mais cela ne suflit pas. Un genre de vie continu, une nourriture saine et convenable à l'enfance, des travaux graduels et modérés, des épreuves successives, mais continuellement répétées, voilà les seuls moyens de créer des habitudes. Voilà les moyens efficaces de donner au corps tout le développement et toutes les facultés dont il est susceptible.
Quant à l'être moral, quelques instructions utiles.
quelques moments d'étude, tel est le cercle étroit dans lequel est renfermé le plan proposé. C'est l'emploi d'un petit nombre d'heures ; mais tout le reste de la journée est abandonné au hasard des circonstances, et l'enfant, lorsque l'instant de la leçon est passé, se trouve bientôt rendu soit à la mollesse du luxe, soit à l'orgueil de la vanité, soit à la grossièreté de Tindigence, soit à l'indiscipline de l'oisiveté.
Tous les inconvénients que je viens de développer sont insolubles, tant que nous ne prendrons pas une grande détermination pour la prospérité de la République.
Osons faire une loi qui aplanisse tous les obstacles, qui rende faciles tous les plans les plus parfaits d'éducation ; qui appelle et réalise toutes les belles institutions ; une loi qui sera faite avant dix ans si nous- nous privons de l'honneur de l'avoir portée ; une loi toute en faveur du pauvre puisqu'elle reporte sur lui le superflu de l'opulence, que le riche lui-même doit approuver s'il réfléchit, qu'il doit aimer s'il est sensible. Cette loi consiste à fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l'espèce humaine, soit pour les dons physiques, soit pour le caractère moral ; en un mot, cette loi est l'établissement de Vinstiiiitiofi publique, Gousacrons-enle salutaire principe ; mais sachons y apporter les modifications que l'état actuel des esprits et l'intérêt industriel de la République peuvent rendre nécessaires.
Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze pour les garçons, et jusqu'à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction
et sans exception seront élevés en commun aux dépens de la République et que tous, sous la sainte loi de fégalitéj recevront les mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins *.
Je développe en peu de mots les avantages, les détails et les moyens d'exécution du plan que jevous soumets.
Tous les enfants recevront le bienfait de l'instruction publique durant le cours de sept années, depuis cinq ans jusqu'à douze ans.
Cette portion de la vie est vraiment décisive pour la formation de l'être physique et moral de Thomme.
Il faut la dévouer tout entière à une surveillance de tous les jours, de tous les moments ^.
Jusqu'à cinq ans on ne peut qu'abandonner l'enfance aux soins des mères : c'est le vœu, c'est le besoin de h nature ; trop de détails, des attentions trop minutieuses sont nécessaires à cet âge. Tout cela appartient à la maternité ^. Cependant je pense que la loi peut exercer quelque influence sur ces premiers instants de l'existence humaine. Mais voici dans quelles bornes je crois qu'il faut renfermer son action: donner aux mères encouragements, secours, instruc-
1. Nous y voici ! Il y avait déjà d-ins Gondorcet, malgré son esprit scientifique, un« tendance .1 interpréter l'égalité dans un sens absolu, dans le sens du nivelaçie ; tandis que la véritable égalité, toute relative, tient compte des différences réelles. Donnera-t-on les mêmes soins au fort et au faible ? Lepelletier même ne le voudrait pas.
2. Et vous croyez faire faire ainsi l'apprentissage de la liberté ! Système de pion.
3. Alors, pourquoi Lepelleticr regrettait-il plus haut que le plan de Gondopcet n'ait rien prévu pour les six premières années ? U n'indique guère lui-même que des prescriptions liygiéniques. L'idée de ces in* structions était bonne d'ailleurs et méritait d'être exécutée.
LA l'ÉDAGOGlE HÉVOLUTIONNAIRE 199
tions ; les intéresser efficacement à allaiter leurs enfants *, les éclairer sur les erreurs et les négligences nuisibles, sur les soins et les attentions salutaires ; rendre pour elles la naissance et la conservation de leurs enfants, non plus une charge pénible, mais au contraire une source d'aisance et Tobjet d'une espérance progressive : c'est là tout ce que nous pouvons faire utilement en faveur des cinq premières années de la vie : tel eçt l'objet de quelques-uns des articles de la loi que je propose. Les mesures indiquées sont simples ; mais je sui€ convaincu que leur effet certain sera de diminuer d'un quart pour la République ia déperdition annuelle des enfants qui peuvent être victimes de la misère, des préjugés et de l'incurie ^.
A cinq ans, la patrie recevra l'enfant des mains de .a nature ; à douze ans elle le rendra à la société.
Cette époque, d'après les convenances particulières 3t l'existence publique de la France, m'a paru la plus convenable pour le terme de l'institution publique.
A dix ans, ce serait trop tôt : l'ouvrage est à peine §bauché. ^
A douze ans, le pli est donné et l'impression des habitudes est gravée d'une manière durable ^.
A dix ans, rendre les enfants à des parents pauvres, ee serait souvent leur rendre encore une charge : le bienfait de la nation serait incomplet.
1 . On ne s'étonnera pas de trouver le souci de l'allaitement materael chez un disciple de Rousseau, comme Lepelletier.
2. Mon désaccord avec l'auteur me rend plus doux encore le plaisir de rendre justice à la sensibilité de son âme.
•3. Ici encore, quelle précision excessive ! Quel oubli de la relativité de toutes choses I Comme si tout cela arrivait avec cette exactitude mathématique !
A douze ans, les enTants peuvent gagner leur subsistance ; ils apportent une nouvelle ressource dans leur famille.
Douze ans estl'àge d'apprendre les divers métiers, c'est celui où le corps déjà robuste peut commencera se plier aux travaux de Tagriculture.
C'est encore l'âge où l'esprit déjà formé peut, avec fruit, commencer Tétude des belles-lettres, des sciences ou des arts agréables.
La société a divers emplois : une multitude de professions appellent les citoyens. •
A douze ans, le moment est venu de commencer le noviciat de chacune d'elles ; plus tôt, l'apprentissage serait prématuré ; plus tard, il ne resterait pas assez de cette souplesse, de cette flexibilité qui sont les dons heureux de l'enfance.
Jusqu'à douze ans l'éducation commune est bonne parce que jusque-là il s'agit de former, non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes pour toutes les professions \
Jusqu'à douze ans l'éducation commune est bonne parce qu'il s'agit de donner aux enfants des qualités physiques et morales, les habitudes et les connaissances qui, pour tous, ont une commune utilité.
Lorsque l'âge des professions est arrivé, Téducation commune doit cesser parce que pour chacune l'instruction doit être différente ; réunir (Jans une même école l'apprentissage de toutes est impossible. Prolonger l'institution publique jusqu'à la fin deTado-
1. Lepelletier ne veut pas dire des hommes de douze ans I mais des êtres humains capables de se spécialiser désormais dans une proiessioo quelconque.
lescence est un beau songe ; quelquefois nous lavons rêvé délicieusement avec Platon ; quelquefois nous Tavons lu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de Lacédémone. Quelquefois nous en avons retrouvé rinsipide caricature dans nos collèges. Mais Platon ne faisait que des philosophes ; Lycurgue ne faisait que des soldats ; nos professeurs ne faisaient que des écoliers. La République française, dont la splendeur consiste dans le commerce et Tao^riculture, a besoin de faire des hommes de tous les états ; alors ce n'est plus dans les écoles quMl faut les renfermer ; c'est dans les divers ateliers, c'est sur la surface des campagnes qu'il f«ut les répandre. Toute autre idée est une chimère qui, sous l'apparence trompeuse de la perfection, paralyserait les bras nécessaires, amaigrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution.
Je propose que pour les filles le terme soit fixé à onze ans ; leur développement est plus précoce, et d'ailleurs elles peuvent commencer plus tôt l'apprentissage des métiers auxquels elles sont propres parce que ces métiers exigent moins de force.
Dans les villes pour chaque section, pour chaque canton dans les campagnes, d'ordinaire une seule maison d'institution pourra suffire. Il en sera établi plusieurs si la population l'exige, chaque établissement contiendra quatre à six cents élèves \
Le plus grand éloignement sera au plus de deux ou trois lieues : ainsi, les parents pourront souvent et
1 . Comment soutenir sans hoppeur Tidée de pareils phalanstères ? Qu'on se rappelle que les enfants sont claquemurés là-dedans depuis l'âge de six ans.
iOi2 LA PÉDAGOGIE RÉVOLUTIONNAIRE
facilement revoir le dépôt qu'ils auront confié à la patrie, et l'existence de l'institution républicaine ne coûtera pas un regret à la nation ^.
Ici s'élève une question bien importante.
L'institution publique des enfants sera-t-elle d'obligation pour les pnrents, ou les parents auront-ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national ?
D'après les principes, tous doivent y être obligés.
Pour l'intérêt public, tousdoiventy être obligés.
Dans peu d'années, tous doivent y être obligés. Mais dans le moment actuel il vous semblera peutêtre convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle Constitution. Je ne vousle propose qu'àregret;jesoumetsà votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution publique ne sera que facultative pour les parents; mais ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis^ si je peux m'exprimer ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que quiconque refusera ses enfants à l'institution commune soit privé de l'exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique et qu'il paye en outre double contribution dans la taxe des enfants dont je vous parlerai dans la suite. Il sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d'émigrés et autres propriétés publiques. Et je voudrais encore qu'à défaut de cette ressource, les vieilles citadelles
1. Eh quel ! n'en coûterait-il pas de trop cruels aux parents?
de la féodalité servissent pour cette intéressante destination. De toutes parts, on murmure et on réclame contre l'existence de ces châteaux et de ces tours, monuments odieux d'oppression : au lieu de les détruire employons utilement leur masse antique ^
D'après les calculs que j'ai faits^ il m'a semblé qu'un maître pour cinquante enfants suffirait.
D'abord on pourrait croire que c'est une trop forte charge pour une seule personne, mais j'ai imaginé qu'il serait facile de classer les enfants de telle manière que les plus âgés, ceux de dix et de onze ans, par exemple, pussent soulager le maître dans les fonctions, surveiller les plus jeunes, aider pour les répétitions. Je trouve beaucoup d'avantage à établir dans la petite troupe enfantine ces espèces de grades; ils seront propres à faciliter l'exécution de tous les détails, et à y maintenir une exacte discipline ^
Je me hâte d'aborder une portion plus intéressante de mon travail, je veux dijçele système de l'éducation qui sera suivi dans le cours de l'institution publique.
Ici j'écarte toute théorie abstraite ^.
N'oublions pas quel est l'objet de cette première éducation commune à tous, égale pour tous.
Nous voulons donner aux enfants les aptitudes physiques et morales, qu'il importe à tous de retrouver dans le cours de la vie, quelle que soit la position particulière de chacun. Nous ne les formons pas pour telle ou telle destination déterminée, il faut les douer des avantages dont l'utilité est commune à l'homm.e