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C'est ce que nous nions formellement

dire, ces nuances, lorsqu'elles existent, créent d'incalculables différences, et établissent de trop réelles inégalités entre les hommes.

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qae toutes les habitudes dont j'ai présenté jusqu'ici l'énumération sont une source féconde d'avantages pour les enfants et pour l'État; ce sont les vrais fondements d'une salutaire éducation ; sans elles il n'existe pas d'éducation. Si, dans Tenfance, nous ne les donnons pas à tous les citoyens, la nation ne peut pas être profondément régénérée.

De toutes ces habitudes, il n'en est pas une seule dont j'entrevoie la source dans le système du comité. Gréer des habitudes est un objet entièrement étranger à son plan : il offre à tous d'utiles leçons; mais pour former des hommes, des instructions ne suffisent pas.

J'aborde maintenant l'enseignement, cette partie de l'éducation, la seule que le Comité ait traitée, et ici je marcherai d'accord avec lui.

Je me contenterai d'obsenver que, sans multiplier davantage cesobjets d'étude, je désire que l'enseignement en soit un peu plus étendu et plus approfondi que dans le plan du Comité; je voudrais reporter quelque chose de Tinstruction destinée par le Comité pour les écoles secondaires, dans mon cours d'institution publique.

Le Comité dans les écoles primaires n'avait préparé cette substance morale, pour l'enfance, que jusqu'à l'âge de dix ans. Je prolonge jusqu'à dou^ l'institution publique, et ces deux années comportent une nourriture plus solide et plus abondante.

Jusqu'ici j'ai développé le système de diverses basa..

bitudes dont la réunion forme le complément d'un bon cours d'éducation ; et cependant je n'ai pas encore prononcé le nom de cette habitude morale qui exerce une si souveraine influence sur toute la vie de rhomme ; je veux dire la religion : sur cette matière délicate, il est plus aisé d'exprimer ce qui est mieux que ce qui est possible.

C'est d'après le principe que l'enfance est destinée à recevoir l'impression salutaire de l'habitude, que je voudrais qu'à cet âge il ne soit pas parlé de religion, précisément parce que je n aime point dans l'homme ce qu'il a toujours eu jusqu'à présent, une religion d'habitude. Je regarde ce choix important comme devant être l'acte le plus réfléchi de la raison.

Je désirerais que, pendant le cours entier de l'institution publique, l'enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle et non les enseignements d'une croyance particulière.

Je désirerais que ce ne fût qu'à douze ans, lorsqu'il sera rentré dans la société, qu'il adoptât un culte avec réflexion. lime semble qu'il ne devrait choisir que lorsqu'il pourrait juger.

Cependant, d'après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes, peut-être pourriezvous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu de familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu'à douze ans ,des pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difGculté de circonstances à la sagesse de vos réflexions; mais j'insiste, dans tous les cas, pour que cette partie de renseignement n'enti-e point dans le cours de l'éducation natio-

nale, ne soit pas confiée aux instituteurs nationaux, et qu'il soit seulement permis(si vous jugez cette condescendance nécessaire) de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles.

Telles sont les bornes dans lesquelles se renferme le plan de Tinstitutiôn publique.

Je peux^le résumer en deux mots : donner à tous les habitudes physiques et les habitudes morales, les instructions et !es connaissances qui, étant acquises dans Tenfance, influent sur tout le reste de la vie» qu'il importe àtous d'acquérir, qui ont une commune utilité pour tous, à quelque profession qu'ils se destinent, et qui doivent produire une masse sensible d'avantages pour la société, lorsqu'elle en aura pourvu également tous les membres qui sont destinés à la composer.

Au surplus, ce plan tracé à la hâte a besoin sans doute d'être perfectionné ; de meilleurs esprits, des philosophes plus profonds pourront suppléer à ce qu^il a de défectueux, le temps et rexpérience l'enrichiront. Mais j'observe que ce qu'il a d'utile, que son principal avantage, c'est cette susceptibilité de recevoir un perfectionnement graduel et progressif; c'est un cadre dans lequel toute vue utile, tout.e institution bienfaitrice à Tenfance peut se placer d'elle-même.

Jamais dans les écoles primaires, nous ne trouverons qu'une instruction iniparfaite. Leur vice radical, c'est de ne s'emparer que de quelques heures et de livrer à l'abandon toutes les autres. On concevra en vain des théories ingénieuses ; en vain, pour former, pour instruire l'enfance, établira- t-on des méthodes

parfaites ! Tout cela, avec de^ écoles primaires, manquera toujours par Texécution ; avec un tel moyen il est impossible de produire autre chose que des effets ou nuls, ou partiels, ou profitables à un très petit nombre d'individus.

Dans l'institution publique au contraire, la totalité de l'existence de l'enfant nous appartient; la matière, si Je puis m'exprimer ainsi, ne sort jamais du moule'; aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez . Prescrivez, rexécution est certaine ; imaginez une bonne méthode, à l'instant elle est suivie; créez une conception utile, elle se pratique complètement et sans efforts.

Je pousserai encore plus loin cette idée, et j'ose attester que Id société et l'humanité pourraient recueillir d'importants avantages de l'établissement permanent de prix annuels proposés à quiconque aura conçu une pensée utile sur l'éducation, et ajouté un bon article au code de l'enfance.

La partie financière du projet, qui fera sourire plus d'un économiste, est encore celle qui nous paraît la plus heureusement originale.

Chacun payera une taxe pour l'institution publique au prorata de ses contributions ; et comme tous les enfants seront élevés en commun, aucun ne coulant plus cher que l'autre, ce seront en définitive les riches qui payeront pour les pauvres. Ainsi, un homme ne payant que la va'eur de trois journées de travail, soit trois livreHy payera, du chef de Tinstitution publique, une surtaxe de trente sous. Or :

L'homme aux trois journées de travail, moyennant

1. Et voilà justement votre malheur. C'est de ne considérer Tenfant que comme une matière et de le tenr à la gônv2 dans un mouU. C'est l'emmailloter avant de lui dire: Marche.

la surtaxe de trente sous, se verra affranchi du poids d'une famille souvent nombreuse ; tous ses enfants seront nourris aux. dépens de TÉtat ; avec ce faible sacrifice de 'trente sous, il pourra avoir jusqu'à sept enfants à la fois élevés aux frais de la République.

Sept enfants pour trente sous ! Il faut avouer que ce n'est pas cher. Qui voudrait s'en priver à ce prix?

J'ose le demander, où sera maintenant Tindiger^ce? Une seule loi bienfaitrice l'aura fait disparaître du sol de la France.

Sous cette arithmétique fantaisiste, il y a une pensée fort généreuse, une constatation fort sérieuse, fort douloureuse môme : c'est que dans l'état actuel de notre société, les enfants, véritable richesse de la nation, sont souvent la cause de la plus noire misère pour ceux qui les donnent à la patrie :

Jetez les yeux ^nr les campagnes ; portez vos regards dans l'intérieur de ces chaumières ; pénétrez dans les extrémités des villes, où une immense population fourmille à peine couverte de haillons ; là-même le travail apporterait i'aisance ; mais la fécondité y ramène encore le besoin. Le père et la mère, tous deux laborieux, trouveraient facilement dans l'industrie ce qu'il leur faut pour vivre ; mais ce pain gagné péniblement n'est pas pour eux seuls ; des enfants nombreux leur en arrachent une partie, et la richesse qu'ils donnent à l'État repousse sur eux toutes les horreurs de la misère.

La naissance d'un enfant est un accident. Les soins que la mère lui prodigue sont mêlés de regrets et du mal-être de l'inquiétude. A peine les premières nécessités sont-elles accordées à cette malheureuse créa-

ture ; car il faut que le besoin qui partage soit pa cimonieux : Tenfant est mal nourri, mal soigné, traité ; et souvent, parce qu'on souffre, il ne se dé^ loppe point ou il se développe mal ; et à défaut del grossière culture cette jeune plante est avortée. Qi quefois même, le dirai-je? un spectacle plus déchirait} m'a navré; je vois une famille affligée ; j'approche'.! un enfant venait d'expirer là... et d'abord la Datait] arrachait à ce couple infortuné quelques pleurs ; mtf bientôt Tafireuse indii^ence lui présentait c^ consolation plus amère encore que ses larmes.» c'est une charge de moins !

Utiles et malheureux citoyens, l)ientôt peut-êtn cette charge ne sera plus pour vous un fardeau ;li République bienfaisante viendra l'alléger un jour; peut-être rendus à l'aisance et aux douces impulsions de la nature, vous pourrez donner sans regrets des enfants à la patrie. La patrie les recevra tous également, les élèvera tous également sur les fonds du superflu de la richesse ; les nourrira tous également les vêtira tous également ; et lorsque vous les reprendrez tout formés de ses mains, ils feront rentrer dans vos familles une nouvelle source d'abondance puisqu'ils y apporteront la force, la santé, l'amciur et l'habitude du travail.

Voici comment cet amour du travail leur sera inculqué :

Aucun domestique ne sera employé dans les maisons d'institution: lesenfantsles plus âgés donneront aux plus jeunes les secours dont ils pourront avoir besoin*; ils feront, chacun à leur tour, le service

1. La propreté des gamins de six ans confiée aux gamins de doiixe ans 1

commun, ils apprendront, tout à la fois, à se suffire à eux-mêmes, et à se rendre utiles aux autres.

A l'égard de la nourriture, les aliments les plus simples et les plus communs, à raison de leur abondance, seront préférés *.

11 sera fait un état de ceux qui conviennent à la santé des enfants; et dans le nombre déterminé pn choisira toujours celui que le climat et la saison offrent à moins de frais. Je crois que le vin et la viande en doivent être exclus ; l'usage n'en est pas nécessaire à Tenfance; et pour vous présenter un aperçu de l'utile parcimonie qu'on peut apporter dans les frais de nourriture des jeunes élèves, je vous citerai un fait que tous les journaux du temps ont publié. Dans le grand hiver de 1788, le curé de Sainte-Marguerite, à Paris, employa, avec le plus grand succès, une recette composée d'un mélange de plusieurs espèces d'aliments ; il fit vivre fort sainement une multitude immense de malheureux, et la portion d'un homme fait n'allait pas à trois sous par jour -.

Maintenant il ne me reste plus qu'à vous exposer de quelle manière je conçois que doit être organisée l'administration des nouveaux établissements d'institution publique. Quels autres que les pères de fami)le du canton pourraient recevoir cette marque honorable de la confiance publique ?

Je propose que, tous les ans, les pères de famille du canton réunis, choisissent, pour chaque maison d'éducation nationale, qui y sera établie, un conseil de

1. Voilà dft quoi faire tressaillir d'aise les haricots de nos collèges.

2 . Lepelletier songe au brouet noir des Spartiates : souvenirs et regrets 1

cinquante-deux pères pris dans leur sein. Chacun des niembres du conseil sera obligé de donner, dans tout le cours de Tannée, sept jouis de son temps, et chacun fera sa semaine de résidence dans la maison d'institution, pour suivre la conduite, et des eul'ants et des maîtres K

Une t'ois tous les mois, le conseil des cinquantedeux pères de famille s'assemblera, et chacun y rendra compte de ses observations, des plaintes ou des éloges dont sa semaine de surveillance lui aura fourni l'occasion.

Je crois utile que quelques membres des autorités constituées soient présents à cette séahce, pour qu'ils puis&eni sans délai porter remède aux abus dont ils acquerraient la connaissance.»

Le comité d économat, d'hygiène, de direction des travaux et des études sera constitué lui-même par un comité élu de quatre pères de famille.

Telle est l'administration, tout à la fois simple et active que je propose pour chaque établissement d'éducation *.

Engagé dans une digression où il croit prouver de nouveau que sa loi aura pour effet l'extinction du paupérisme, Lepelletier conçoit une pensée à laquelle, dil-il,

je crois quelque moralité. Nous regardons com'me une dette de la société Tubligation de nourrir les vieillards et les infirmes hors d'état de gagner leur

1. Cinquante-deux: autant que de semaines dans Tannée. Il parait qu'il li'y aura même pas de vacances.

2. Je le demande, cela est-il simple ? Si c'était simple^ tout celi serait* il raisonnable ?

vie; déjà vous en avez reconnu le principe, et vous vous occupez des moyens d'exécution. Pourquoi élever dispendieusement de nouveaux édifices? Formons une réunion doublement utile : je voudrais que les vieillards, à la charge des communes d'un canton, trouvassent leur asile dans une partie des établissements destinés à l'institution publique.

Là, presque sans frais, ils partageraient une frugale nourriture ; là, presque sans frais, ils recevraient les assistances journalières qui leur sont nécessaires : les enfants les plus âgés et les plus forts seraient successivement employés à l'honneur de les servir.

Quelle utile institution ! Quelle leçon vivante des devoirs sociaux ! Il me semble qu'il existe quelque chose de touchant et de religieux dans le rapprochement du premier et du dernier âge, de l'infirmité caduque et de l'enfance. Ainsi le haut respect pour la vieillesse, la compassion pour le malheur, la bienfaisante humanité, pénétreront dans l'âme de nos élèves avec leurs premières sensations et s'y graveront profondément ; leurs habitudes même deviendront en eux des vertus K

Voici commont Lcpollelior résiinift les bienfaits de son institution publique :

Ainsi la population recevra de puissants encouragements.

1. Déjà cantonniers, voici maintenant nos pauvres petits élèves infirmlert.-. Toutes ces belles phrases « partent d'un bon naturel » comme a dit La Fontaine. Mais combien la réalité est loin do ces imaginations et de cette sensibilité littéraire !

Ainsi les mères, par leur propre intérêt, seront ramenées au plus doux des devoirs, à celui d'allaiter elles-mêmes leurs enfants.

Ainsi jusqu'à cinq ans l'enfance sera moins abandonnc'îe à une pernicieuse incurie ; des encouragements et quelques lumières conserveront à la République une foule innombrable de ces êtres malheureux que la nature constitue pour vivre, et que la négligence condamne chaque année à périr.

Ainsi, depuis cinq ans jusqu'à douze, c'est-à-dire dans cette portion de la vie si décisive pour donnera Têtre physique et moral la modification, l'impression, l'habitude qu'il conservera toujours, tout ce qui doit composer la République sera jeté dans un moule républicain.

Là, traités tous également, nourris également, vêtus également, enseignés également, Tégalité sera pour les jeunes élèves, non une spécieuse théor^, mais une pratique continuellement effectuée.

Ainsi se formera une race renouvelée, forte, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu'une barrière impénétrable aura séparée du contact impur des préjugés de notre espèce vieillie.

Ainsi réunis tous ensemble, tous indépendants du besoin, par la munificence nationale, la même instruction, les mêmes connaissances leur seront clonnées à tous également ; et les circonstances particulières de l'éloignement du domicile, de l'indigence des parents, ne rendront illusoire pour aucun le bienfait de la patrie.

Ainsi la pauvreté est secourue dans ce quilui manque ; ainsi la richesse est dépouillée d'une portion de son superflu ; et sans crise ni convulsion, ces

deux maladies du corps politique s'atténuent insensiblement.

Au sortir de l'institution publique, l'agriculture et les arts mécaniques vont appeler la plus grande partie de nos élèves, car ces deux classes constituent la presque totalité de la nation.

Une très petite portion, mais choisie, sera destinée à la culture des arts agréables et aux études qui tiennent à l'esprit.

Voyons quels sont les devoirs de la société envers les uns et les autres. Quant aux premiers, l'apprentissage de leurs divers métiers n'est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître c'est l'intérêt : la leçon la plus persuasive, c'est le besoin K

Laisserons-nous pourtant à un abandon absolu deux classes nombreuses, celles des jeunes citoyens devenus artisans et laboureurs ? ou plutôt la société ne doit-elle pas continuer encore envers eux les soins de quelque culture morale ?

Voici ce qui m'a paru utile et en môme temps praticable.

La semaine appartient au travail ; les en détourner serait absurde et impossible ; mais aux jours de délassement, à certaines époques qui seront déterminées, il est bon, il est convenable que la jeunesse retrouve des exercices du corps, quelques leçons, des fôtes, des rassemblements qui appellent son attention, intéressent sa curiosité, excitent son émulation. Ainsi les heureuses impressions qu'aura reçues l'enfance ne s'eflaceront point ; et sans rien dérober du

1. C'est rayer, sous un prétexe peut-être plus spécieux que juste, l'instruction professionnelle.

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temps nécessaire aux travaux, le repos cessera d'être oisif, et le plaisir lui-même présentera des instructions.

Vos comités, dans un travail vraiment philosophique, vous ont offert des moyens d'appeler dans les solennités civiques la jeunesse sortie des premières écoles.

Ici donc s'achève mon plan par celui de vos comités ; je n'ajouterai rien de neuf, et vos moments sont précieux.

La lecture du plan de Lepelletier fait doublement regretter la mort tragique de son auteur : d'abord parce qu'il découvre en lui une ùme sensible, généreuse, touchée du bien public, passionnée des grandes choses et droite jusque dans ses égarenients; ensuite, parce que, si l'auteur avait vécu; on n'eût peut-être guère fait d'attention à son plan. Sans doute il aurait eu, devant la Convention, la destinée de tant d'autres projets plus ou moins excentriques et impraticables qui, n'étant pas nés viables, ont été enterrés sans troubler le cours des événements.

On trouvera peut-être notre appréciation bien dure pour une œuvre dont l'intérêt est indiscutable et à laquelle Michelet, dans son épique et merveilleuse Histoire de la tiévolution Française y rend un hommage si plein d'enthousiasme et de regrets.

Pour moi, il est incompréhensible que Michelet, qui a peutêtre vu, dans le grand drame de la Révolution, plus juste et plus loin que personne ; que Michelet, cet admirable historien national si épris de liberté et de judicieux patriotisme, ait considéré sérieusement le plan de Lepelletier comme celui qui devait régénérer la France et y affermir la République. C'est à faire douter si le poète n'a pas fait ici tort au critique et si Michelet n*a pas cru Lepelletier sur parole, colorant les illusions de l'utopiste pour nous en faire un mirage.

Malgré notre sympathie pour le cœur de ces deux hommes, notre déférence pour leur esprit, il nous sera bien permis

d'avoir une opinion toute contraire à la leur et d'avoir raison contre eux avec la raison et la liberté.

L*idée d'emprisonner les enfants dans des pensionnats et dans des moules étroits pour en faire des républicains est une radicale erreur. Ces internats populeux et rigoureux, s'ils avaient jamais pu exister, eussent été pires que ceux que Napoléon a rétablis, et qui ont été la plaie de notre enseiprnement secondaire.

Ces derniers en effet sont destinés par nature à ne recevoir qu'une petite partie des enfants d'une classe restreinte de la société, la classe moyenne et aisée. Les internats de Lepelletior devaient englober et claquemurer tous les enfants de la France, jusqu'au dernier.

Ils devaient les prendre dans un âge où il serait insensé de les séparer absolument de la famille et de les soumettre à ce régime étiolant pour le cœur, l'esprit et la volonté.

Le régime, déjà détestable en lui-même, devait être aggravé par des prescriptions absurdes, par des taches absolument incompatibles avec la nature et le développement des facultés de l'enfant.

L'institution publique de Lepelletier n'eftt pas donné les âmes libres et fiéres qu'il en attendait. Caserne de Tenfance, elle eût été une pépinière de prétoriens, ployas par l'habitude à la discipline et tels que Napoléon demanda à l'internat luimôme de les lui confectionner.

Au fond, et si inattendu que puisse être ce jugement, la conception de Lepelletier a plus de rapports qu'il ne le croyait avec celle d'un théologien. On ne naît pas chrétien, on le devient; et il faut qu'une éducation toute-puissante vous mate et vous dirige, pour vous mettre et vous maintenir dans les voies de la religion. De là, chez les jésuites et chez leurs émules, cette idée de l'internat, afin de permettre aux maîtres et à la doctrine môme de prendre à la fois pleine et entière possession du corps, du cœur et de l'esprit.

De môme, il semble à Lepelletier que par une sorte de péché originel, dont la faute, il est vrai, est à ses yeux dans la société monarchique d^son époque, on ne naisse pas républicain et qu'il faille le devenir passivement par l'opération d'une inflexible et formidable machine.

Mais le républicain est au contraire, à moins d'une aberra-

tioii totale de notre part, celui qui, élevé, maintenu et fortifié dans la liberté par une éducation respectueuse de la nature humaine, a été soigneusement préservé de tout asservissement physique et moral : cohii qu'on n'a pas traité par une sorte de mécanisme orthojiédiquo, mais dont on a brisé les chaînes intellectuelles, pour le laisser développer à l'aise son esprit et son cœur dans la science et dans la société ; celui qu'on n'a pas façonné comme une ii(^atiàre à mouler, mais qu'on a cultivé comme un ôtre animé d'une force vivante, ayant le droit sacré de croître par lui- mémo jusqu'à la plénitude de son épanouissement.

Dans son horreur des institutions monastiques qu'il imitait sans le vouloir, Lepelletier croyait reculer jusqu'à l'idéal de Lycurgue et de Lacédémone. 11 est bien de ce temps où un républicain naïf, en quéto de réformes sociales, demandait aux archives qu'on lui envoyât les lois de Minos dans les vingtquatre heures. La légende des républiques antiques, légende puisée dans la fausse instruction classique des collèges, a hanté plus d'une imagination révolutionnaire. Détruisant ce qui les entourait et ne sachant bien où se [)rendre, bon nombre de ces philosophes incomplets se retournaient vers le passé pour lui demander leurs inspirations. Ouvriers embauchés par l'ohscure force des choses et qui n'avaient pas tous la pleine conscience de la nature de leur tache, ils ne se doutaient guère, ces fondateurs du droit et du monde moderne, qtie la liberté des républiques antiques n'avait jamais été la liberté individuelle ; que Sparte avait été, parmi les États aristocratiques, l'un des plus oppressifs et des plus tyranniques et que l'éducation lacédémonienne constituait l'école la plus inique de faux orgueil, de violence jalouse et de domination rapace.

Le plan de Lepelletier rencontra cependant toute l'opposition conciliable avec le respect de son nom, devenu celui d'un martyr par la grâce d'un assassinat, (ilorifié dans le Panthéon, il semblait que ses mânes augustes fussent présents aux discussions de l'Assemblée et pesassent sur elle avec la double autorité de la mort et de l'héroïsme. Robespierre, qui présentait le projet, apportait encore, à l'appui de/es sentiments, l'image de l'austérité et de la vertu.

Grégoire, Thibaudeau et Piette eurent le courage d'attaquer et de flétrir d'avance le spectacle de ces immenses internats.

Fourcroy démêla habilement l'inspiration Spartiate de Lepelletier.

Il regarde, avec les sages de la Grèce, les fils des citoyens comme les enfants de la République ; il les sépare de leurs parents; ils ont avant eux une première mère : c'est la patrie ; il les recueille dans le sein de cette mère commune ; il les nourrit de sa propre substance ; il les forme entièrement pour elle ; il veut qu'ils soient tout entiers à la République : c'est sans doute une idée grande et digne de son auteur.

Pour nY^tre point en reste d'autorités classiques, il ajouta :

Vous pourrez imiter Athènes, où les écoles étaient ouvertes au lever du soleil et fermées à son coucher ; chez vous comme en Grèce, les enfants en se jouant seront initiés aux premières connaissances humaines.

Danton, qui posa plus tard ce principe que les. enfants appartenaient à la patrie avant d'appartenir à leurs parents, mais qui respecta toujours la nature et Phumanité; Danton appuya l'idée de rendre les internats facultatifs, et de ne faire qu'à titre d'externat l'école publique obligatoire. On se couvrit de prétextes financiers. Mais tout en paraissant exalter le plan de Lepelletier, c'était l'économie essentielle qu'on en détruisait. On le ramenait en somme aux proportions dés principes que notre temps a adoptés et que la raison recommandait déjà : l'instruction forctie, comme on disait alors, mais l'assiduité Réduite à la présence des élèves pendant les heures de classe. On tirait du plaiî de Lepelletier ce que son auteur n'eût jamais consenti à en voir sortir: le respect de la vie de famille limité seulement et dominé, mais non plus éliminé par le droit de l'État. On adopta le projet avec cet amendement. Encore n'était-il pas promis, môme avec cette rectification, à de longues destinées. Sa fortune devait être aussi courte qu'elle avait été brillante.

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